‹ Léon XIII devant ses contemporainsChapitre 4 sur 34 · DU COLLÈGE DE VITERBE AU COLLÈGE ROMAIN · texte numérisé non relu

DU COLLÈGE DE VITERBE AU COLLÈGE ROMAIN

Ainsi Tannée succédait à Tannée et la plate accalmie au calme nécessaire qu'avait laissé prévoir un si tumultueux début de siècle. Tous les coudes rentraient, s'arrondissaient, s'unissaient, comme autour des côtes les plus abruptes du rivage les flots tout dégonflés de la tempête aplanie. Dans le salon des Tuileries où Marie-Louise, nouvelle femme de TEmpereur, avait froidement engagé sa partie de whist avec deux régicides de Marie-Antoinette, sa tante (i), les cartes étaient restées sur table ; et Louis XV III était venu s'asseoir avec calme devant le jeu qju'il finirait sans remords, dans la compagnie de Fouché et de Cambacérès, moins commodément chaussé de la

(i) Voiries Souvenirs du baron de Barante, t. I, chap. ix, p. 345, édit. cit.

botte légendaire qui venait d'écraser l'Europe sous son talon césarien, que des pantoufles légendaires aussi que ce roi fainéant avait rapportées de Texil (i). Rien ne semblait changé dans les Cours et dans leur entourage domestique dont la Sainte-Alliance avait réemménagé les vieux chambellans, à Paris, à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, partout : rien, sinon que les valets de ces Cours y paraissaient plus nombreux. On y avait hébergé ensemble les hommes des anciens partis, les plus divers. C'est à peine si, dans la cohue de ceux qui figuraient au Louvre, on remarquait les deux seules absences de Ney et Soult, fusillés, l'un réellement par l'honneur, l'autre moralement par l'injustice (2). Mais, sur les dos souples de ces faciles

(i) En quittant Paris à la hâte, on n'avait eu que le temps de faire un portemanteau pour le roi; il fut volé en route. Sa Majesté y fut d'autant plus sensible que ce portemanteau contenait son seul rechange, six chemises, une robe de chambre et des pantoufles auxquelles le roi tenait singulièrement, car, en me racontant la circonstance du vol, il me dit: — « On m'a pris mes chemises, je n'en avais pas déjà trop », puis, il ajouta tristement : — ce Ce sont mes pantoufles, que je regrette davantage. Vous saurez un jour, mon cher maréchal, ce que c'est que la perte de pantoufles qui ont pris la forme du pied ! » En ce moment, le roi ne songeait point que, quelques heures plus tard, il allait perdre son royaume. (Voir les Souvenirs du maréchal de Macdonaldy p. 374. Paris, Pion et Nourrit, édit. 1892.)

(2) \o\r \ts Souvenirs ijSS-iSyo du feu duc de Broglie, t. 11^ chap. 11, p. 34, édit. Calmann-Lévy, 1886.

et innombrables chambellans de l'Empire et de la Royauté, les clefs ' étaient les mêmes ; les mêmes aussi, les abeilles qu'on n'avait pu chasser toutes de ces tapisseries nouvelles où les antiques fleurs de lys se reprenaient à pâlir. En attendant le branle-bas que des haines si mêlées ne pouvaient manquer de produire dans la vaisselle fragile de ces impérialistes royalisants, la démocratie ascendante, qui saurait bien à heure fixe faire redescendre à ce monde Tescalier de service de la Maison de France, laissait encore quelques trêves aux représailles politiques et permettait à quelques génies indépendants do composer des œuvres meilleures dans le silence de la paix. Ce fut Tépoque où les premières Méditalions de Lamartine furent lues, comme les rêveries d'un dieu qu'aurait fixées l'écriture d'un homme, dans le salon de Saint-Aulaire ; où M. de Donald publia, comme un rêve d'un autre genre, son Essai sur le rétablissement monarchique dé Louis XIV ; où les Con-sidéraiions sur la Révolution française semblèrent donner plus d'actualité au dernier livre de madame de Staël; mais où surtout les esprits^ affamés de religion, se retournèrent vers ce grand arbre sous les rameaux. duquel les fruits de vérité pendaient, à portée de main de l'humanité indifférente qui n'avait qu'à se tendre et que les doigts nerveux du triste Lamennais cueillirent enfin pour elle. Après la lecture du Traité^

ii-^^ «^ i-f.

die VIndijfférence auquel le siècle se passionna en se réveillant tout-à-coup, des jours sereins étaient encore réservés à la jeunesse studieuse; et notre ardent Carpinétain pouvait aller poursuivre ses humanités aux écoles Viterbe.

Durant cette reprise d'armes sur le champ des Latins, celui que nous avons appelé avec quelque fierté le rival d'Horace — sans qu'il doive, de ce fait, porter le nom de Curiace — tomba malade, et ce fut encore le maître qui consola son élève avec les vers suivants que Gioacchino composa sur son lit :

. . . Nocte vigil, tarda componis membra quiète

Virihus ejffetis esca nec ulla levât Languentem stomachum : depresso tumine, ocelli

Caligant : ictum sœpe dolorecaput.

Mox gelida arentes misère depascitur artus

Febris edaXy moxettorrida discruciat.

Jam macies vultu apparet, jam pectus anhelum est

Deficis en toto cor pore languidulus (i) /. ..

Mais les lettres où le jeune exilé de Carpineto trouva le plus de goût furent, sans doute, celles que son adorée mère devait alors lui adresser. Avant d'écrire cette étude, j'ai cherché avec soin quelques écrits de la comtesse Pecci ; mais, comme les papiers confidentiels ou familiers du fils qui n'en a laissé nulle part et qui, — sauf dans ses lettres

(i) Voyez la suite à TAppendice de fe livre.

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publiques où l'individu personnel fait silence pour ne laisser parler que Tapôtre ou le personnage politique appartenant à tous, — rend par là au biographe Tétude de sa vie si ardue, les écrits de la mère sont aussi introuvables.

Pourtant je m'imagine cette noble Romaine au cœur de matrone aussi tendre et aussi fort que le portrait de sa belle personne nous le trahit, en faisant rayonner toute son âme à travers sa sympathique image. Pour première éducation, dont la philosophie de la vie mortelle serait la base et la théologie de la vie éternelle le couronnement, cette mère chrétienne et positive inculqua d'abord à son fils ses goûts particuliers et les formules que les derniers moralistes du dix-huitième siècle avaient apprises à la comtesse elle-même. Comme une autre mère admirable, — sa voisine de pays et d'époque, dont j'ai publié un Manuscrit écrit par elle dans les solitudes silencieuses d'Irpini pour l'éducation de son enfant (i), — celle-ci, sortie d'un siècle agréablement raisonneur et d'une famille profondément croyante, ne dut-elle pas s'asseoir aussi, seule dans ces chambres que l'absent avait laissées si vides, et envoyer à cet enfant que la grand'ville lui avait pris ces effluves d'amour

(i) Le Manuscrit de Grand*Mcre, par Riola Mancini, traduit de l'italien par Boyer d'Agen et publié chez Alphonse Lemerre, Paris, 1886.

qu'une parfaite habileté harmonisait sous sa plume élégante, quand un besoin impérieux poussait ce cœur de mère à donner par des paroles, à son fils, une deuxième vie que, par son souffle, elle lui avait communiquée une première fois :

« Du jour où tu naquis, ô mon fils bien-aimé, toutes mes affections se changèrent, comme par un prodige. Nouvelles pensées, nouveaux soucis, nouveaux sentiments, nouvelles passions. Et, de tout cela, tu devenais la fin. Depuis lors, après Dieu, ce fut toi! Les années et tes progrès, répondant à mes espérances, n'ont que fortifié mon amour. Je me sentirais bien heureuse de pouvoir l'exprimer, mais je ne serais pas crue ou Ton m'accuserait de folie.

» Alors, pensant à quelque don oigne de mon amour, que j'eusse pu préparer à ta jeunesse, je me rappelai que la mère de Salomon ne fit présent à son fils que de bons avertissements. Je tendis donc à Timiter. Profitant de ma vive mémoire et des lectures de mes jeunes années, j'amassai des matériaux propres à ton éducation. Il est désormais temps de grouper ces études et de te les offrir. En vain chercherais- je à te faire un don meilleur.

» Cetteoccupation adoucit la peiné dure de ton absence. Ainsi, tous les jours, devant ton image, je pense à toi, je t'ai présent, je te parle : et les larmes coulent de mes yeux, cependant que la plume vole

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arec mes pensées. Ainsi, je m'illusionne moi-même avec la douleur. Ainsi, je trouve la paix. Ainsi, je suis parvenue à calmer mon état. Et je bénis le ciel, pour mon éloîgnement des villes bruissantes, pour ma vie paysanne ; car tout ceci m'amène à m'occuper uniquement de toi.

» Tu m'aimes : — j'ai trouvé là ma récompense, »

Avec de semblables écrits, quelle littérature nouvelle venait frapper au cœur notre humaniste éprîs d'Horace, de Cicéron ou de Salluste, et contraignait son âme à s'ouvrir doucement aux impulsions lointaines une éducation, à la fois si aimable et si forte ! De quelles larmes amoureuses ce jeune homme, encore seulement épris des beautés classiques, dut-il baigner ces lettres dont les pages, imprégnées des parfums de la terre natale, lui révélaient des harmonies jusqu'alors incomprises : ces harmonies latentes dont une femme, en le créant de sa substance délicate, a fait de tout cœur d'homme un clavier sur lequel une femme encore éveillera plus tard les airs les plus suaves ou les plus désolants de la vertu ou de la passion 1 Heureux Thomme dont la première institutrice aura été sa mère qui, de ses doigt§ délicats se promenant sur le cœur vierge de son fils, y- aura développé les premiers et inoubliables accords de l'amour que ne saura, plus tard, troubler aucune main

aussi forte que celle d'une mère. Ainsi le souvenir de celle-cî vivra éternellement dans l'âme de son enfant à tout jamais harmonisée par elle, pour les concerts trop souvent discordants de la vie. Mais le clavier demeurant immuable et Toreille ouverte, le simple souvenir rendra à cet enfant devenu homme le type d'harmonie dont sa mère lui marqua autrefois les premières mesures et où il ramènera tôt ou tard, comme la phrase à son thème, tous les concerts troublés de la méchante vie.

Ainsi s'exprimait cette mère, semblable à celle dont j'emprunte les paroles, pour marquer dans Tàme de son fils les sentiments de haute religion qu'il devrait conserver immuables, la vie entière :

a Le sentiment religieux met la plus grande différence entre l'homme et la brute. Un homme, renon* çant à ce haut sentiment qui l'unit à la divinité par des êtres d'une nature plus noble et par des créations plus élevées que tout ce qui existe sur la terre, est un monstre qui dégrade l'espèce humaine. Il est indigne d'être un homme.

» L'enfance et la vieillesse sont des âges pendant lesquels la religion est le plus respectée, parce qu'à ces âges la foi est plus facile. Pendant la jeunesse, l'esprit a coutume de s'éloigner de la religion. Dans Page mûr, il croit à elle sans la suivre. Voltaire observe qu'à Londres, après la guerre de Cromwell sous

Charles II, comme à Paris pendant la Révolution des Guise sous Henri IV, on croyait peu au mal. Les hommes étaient passés de l'excès des cruautés à l'excès des douceurs et, ayant corrompu leur esprit d'abord dans la lutte et ensuite dans la mollesse, ils ne raisonnaient plus que médiocrement. Au dix-neuvième siècle, cela se voit en France et en Italie.

» Autrefois, Ton croyait trop par ignorance. Aujourd'hui, par mode. Ton ne croit plus, du tout. Mais la superstition est peut-être plus regrettable que Tincrédulité.

» Mon fils, jeune comme tu Tes, conserve-toi religieux, mais sans pusillanimité aucune. La mode peutelle justifier une erreur? Mais elle est changeante. II est de la force de tous, de suivre le courant : c'est chose si facile ! Mais il appartient à peu d'hommes sublimes de penser, de raisonner, de contrarier les opinions du vulgaire. Nous croirions-nous plus éclairés que tous les hommes, qui ont vécu en tant de siècles ? Souffririons-nous que Ton se rie de la faiolesse de nos pères? Et que diraient de nous les hommes des autres religions ? — « Voilà, s'écrieraientils, ce que furent les vertueux, les grands, les lettrés de l'Europe 1 Ignorants, vils, fanatiques : tels sont les héros de leurs histoires. »

» Qu'on n'aille pas me dire que, de tout temps, les sages ont peu cru. Qui lit, trouve le contraire. D'un

camp opposé, bien des grands hommes ont crié contre les abus des religions. Mais où trouver un homme, qui ait mérité la réputation d'un grand savoir, en maudissant tout sentiment religieux ? « Peu de philosophie, dit Bacon, conduit à l'athéisme. Beaucoup de science conduit à la religion. » Edmond Waller, TAnacréon de TAngleterre, s'éleva avec fougue, au milieu de la cour de Charles H, contre le duc de Buckingham qui prônait l'athéisme : « Milord, lui dit-il un jour, je suis plus âgé que vous et je crois avoir, plus que vous, entendu d'arguments en faveur de l'athéisme ; mais j'ai assez vécu pour connaître qu'ils ne valent rien, et j^espère que la même déception vous attend. » Tout homme, qui a cinquante ans, pourrait répéter ces paroles aux jeunes gens de notre époque.

• Aimer Dieu, aimertousles hommes, voilàl'essence de la religion chrétienne. Et quoi de plus grand?

» C'est assez de croire que Dieu existe, pour l'aimer. Mais il convient d'en penser et d'en parler avec enthousiasme, pour l'aimer avec ardeur. C'est pour cela que Voltaire admire ce passage de Sadi, poète persan du douzième siècle : « Dieu sait exactement ce qui ne fut jamais. Son oreille est pleine de ce qu'elle n'entend point. Du burin éternel de sa prévision, il a ciselé nos formes dans le sein de nos mères. De Taufore au couchant, il porte le soleil ; il sème

de rubis les massifs des montagnes. Il prend deux gouttes d'eau; de Tune il fait Thomme, de l'autre il forme la perle qui gît au fond des mers. Au son de sa voix, l'être fut tiré du néant. O Dieu! parlez, et,' en un instant, l'univers rentrera dans l'immensité de l'espace et du vide. Parlez, et l'univers retournera aussi, en un instant, de l'abîme du néant dans les plaines de l'existence. » Newton, toutes les fois qu'il entendait prononcer le nom de Dieu, se découvrait et, s'inclinant un moment, recueillait ses idées.

» Aimer tous les hommes, revient à dire qu'il ne faut pas jalouser les grands, opprimer les petits, faire du mal à ses ennemis, maudire les méchants; et qu'il faut, au contraire, tenter pour tous, non pas le mal, mais tout le bien possible. Si nous devons aimer tous les hommes, ce prétexte comprend aussi les hommes d'une religion diverse. Ils sont également nos semblables et nos frères. Un état malheureux mérite-t-il persécution ou pitié?

i> Je ne puis pas, mon fils bien-aimé, te témoigner d'affection plus grande qu'en t'engageant à aimer Dieu et les hommes, à fortifier la philosophie par le christianisme, à désirer le règne de la justice, à détester et à maudire la faiblesse qui pardonne aux iniques, à penser, à écrire, à parler, à travailler toujours pour le bien de tes semblables. Sois chrétien sans lâcheté, sans superstition, sans fanatisme, que ton âme

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soît pleine de Dieu et qu'elle aspire continuellement à la vertu. Sois le frère de ceux qui ont un esprit immortel, comme le tien. Pleure avec les affligés, partage ton pain avec les pauvres, sois celui que tu veux paraître, humilie-toi sans bassesse, élève-toi sans oçgueil, suis le vrai et le juste, et que les puissants de la terre ne te fassent pas peur. Sois tolérant, fais le bien, aime.

» Tels sont les saints devoirs de notre religion. » Il faut s'étonner que, l'essence du christianisme restant si pure, si philosophique, si inattaquable, il soît venu une époque à laquelle la philosophie ait osé dire : « Dorénavant, je le remplacerai. — Et comment le remplaceras-tu? En enseignant le vice? — Non certes! — En enseignant la vertu, alors? Eh bien! ce sera Tamour de Dieu et du prochain : ce sera précisément ce que le christianisme enseigne. » Je me sens indignée contre ceux qui ne savent plus concilier aujourd'hui le savoir et la vertu ; comme si la vraie et immuable religion, ou la vraie et immuable sagesse, fussent maintenant changées. Sottes gens, <jui supposez que l'irréligion soit un indice de science, n'oubliez pas deux Italiens, vivants encore. O sublime Alexandre Manzoni, 6 sensible Silvio Pellico, quelle grande religion est la vôtre, et quel n'est pas votre talent littéraire I Entre les qualités qui recommandent lires œuvres aux lecteurs, la religion est la première.

Vos écrits me dépeignent vos âmes et me font pleurer. Imite-les, mon fils, et qu'avec la sagesse croisse chez toi un égal amour pour la religion.

» Uhomme hypocrite est un incrédule avec une infamie de plus, avec de la lâcheté, de la bassesse, de la trahison. Il se masque, pour tromper ses semblables. — L'hypocrisie, dit Rousseau, est un hommage que le vice rend à la vertu ; oui , un hommage, comme celui des assassins de César qui se prosternèrent à ses pieds, pour le tuer plus sûrement. Couvrir la'^ méchanceté du manteau dangereux de la vérité, c'est déshonorer celle-ci, c'est l'outrager en profanant son manteau, c'est ajouter la lâcheté à tous les autres vices, c'est se fermer tout retour à la probité. L'âme vile et basse de l'hypocrite peut être comparée à un cadavre qui n'a plus ni chaleur, ni essence de vie. — La politique, plus que toute autre chose, a donné lieu à l'hypocrisie, en forçant les hommes vertueux à ne pas se contenter de la vertu et à affecter la superstition. Jeunes gens, que l'hypocrisie vous fasse honte. Que rien ne vous contraigne à simuler. Toute feinte est une dégradation morale. Que le dix-neuvième siècle ait une génération d'hommes ouverts et sincères. La franchise, qui fit un jour le plus bel éloge >des grands hommes, a été depuis longtemps oubliée. Il faut qu'elle remonte à sa place.

» Défends toujours, 6 mon fils, la religion de tes

pères. Raisonne pour éclairer les incrédules, confonds d'un noble et fier silence ceux qui ne font que rire d'elle, et ne te permets pas la moindre plaisanterie à son sujet. Il était de ce sentiment, le licencieux et humoristique Saint- Evremont lui-même, » puisque, disait-il, ainsi l'exigent la décence et le » respect que Ton doit à ses concitoyens. Et ce » motif suffit, tout seul. »

» Je te recommande surtout de lire souvent la Bible, ce livre divin qui inspire à chaque verset Tàmour de la vertu, qui sait apaiser dans le cœur de l'homme les passions les plus tumultueuses et qui rend sublime l'esprit d'un lettré ; ce code de la vérité, ce livre si vieux, lu par tant de peuples, souvent mal compris, quelquefois mesquinement critiqué ou calomnié, toujours estimé hautement. Toi-même, tu m'as dit que cette lecture te console de l'injustice des hommes, des abus, de l'oppression. Rappelle-toi quelle suavité, quelle exaltation de sentiments produisait en nous une page bien méditée de ce livre, lorsque nous la lisions aux soirs calmes des jours et que, nos pas errant sur les pentes d'Irpini, nous bénissions la vie champêtre... »

Une suave odeur de vieux livres où d'anciennes fleurs ont séché sur d'anciennes sentences, un mélange idéal de paganisme consciencieusement huma-

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nitaîre et de christianisme admirablement surhumain, un dix-huitième siècle raisonneur mais respectueusement corrigé par un dix-neuvième siècle croyant et pieux même, une comtesse qui a lu Jean-Jacques et Manzoni, Silvio Pellico et madame de Genlis, et qui, d'une plume aussi élégante que sa rohe et sur un ton aussi précieux que sa pensée, écrit pour son enfant un résumé de morale pratique, en retenant son cœur maternel qui bat trop vite pour s'accorder avec la marche grave de son philosophique esprit : quel tableau heureux, dont il faut abréger le spectacle en courant aussitôt et trop vite aux dernières pages de ce livre I

Après avoir entretenu familièrement son fils de J*amour de soi-même, du gouvernement de l'âme, des vertus domestiques, des vertus privées et des vertus publiques, cette mère conclut avec ces pages admirables sur la véritable noblesse :

« La véritable noblesse, c'est la noblesse personnelle. Nous naissons tous égaux. Nous ne pouvons nous vanter que de nos propres actions. La vertu seule nous élève.

» Mais, si les avantages de Péducation indiquent une bonne naissance, si les honneurs sont dus à une famille qui a produit des hommes vertueux, si la mémoire de ces derniers est chère ainsi que tout ce qui leur appartient, si enfin le descendant d'hommes vertueux et célèbres a une raison de plus de devenir ce-

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lèbre et vertueux lui-même, si Texemple de ses ancêtres le stimule, si tout ce qui regarde sa famille lui rappelle son devoir ; sous cet aspect, la noblesse est une belle chose.

» Je ne parle pas de vous, nobles de nom seulement, de vous qui mettez votre bonheur suprême dans Toisîveté, dans l'orgueil et dans l'oppression de vos semblables. Où est votre vertu? Et, pour cela, je dis que la noblesse ne mérite le respect et la considération que lorsqu'elle va de pair avec 1^ vertu.

» Je te recommande, mon fils, de suivre les exemples vertueux de tes pères. Mets-toi en état de ne pas rougir de toi-même, quand tu parleras de tes mérites. Bénis leur mémoire et fais-la respecter par autrui. Agenouille-toi sur leurs sépultures. De ces tombes une voix s'élève, qui t'appelle à la vertu.

» Ne dégrade pas ta naissance et ta noblesse d'âme en te faisant superbe, enflé, vantard de ton origine. Nous venons tous d'Adam. Les affectations de la noblesse prêtent à rire, quand elles n'ont pas pour fin celle que j'ai indiquée plus haut. Les parchemins ne vaudront pas assez, pour te concilier l'estime des hommes vertueux. Si donc tu ne regardes pas à la vertu, que sont les parentés, les antiques distinctions,, les privilèges, les honneurs de ta famille ? O vanité des vanités! Que reste-t-il, après tout, de tes ancêtres? Qu'ont-ils à faire, avec nous qui vivons, tes aïeux et

tous ceux qui vécurent et qui sont morts, ces jurisconsultes, ces guerriers, ces magistrats, ces hommes de Dieu? Que vois-tu de plus, sinon leurs portraits et leurs antiques murailles ?

» La vertu seule a fait vivre leurs noms...

» La véritable gloire ne consiste, ni dans Topinion, ni dans le mensonge, ni dans la ruse, ni dans les louanges achetées, ni dans le respect auquel on prétend, non plus que dans le mérite médiocre. La véritable gloire presque toujours commence après la mort. Alors les méchants se taisent, parce que l'envie n'existe plus ; alors les flatteurs se taisent, parce que leurs espérances sont finies.

» Cette gloire, qui prend naissance chez les grands hommes après leur mort, est faite pour durer. Les siècles respecteront leur nom et leur mémoire, et de tels hommes opéreront encore le bien dans leurs tombeaux parce que la gloire donnera toujours par eux un exemple et un désir d'imitation. Ainsi, un homme vertueux rend vertueux, en tous les temps, les autres hommes. Celui qui, dans la vie, aspire à une autre gloire et à une fin différente de celle-ci, l'obtiendra plus facilement, mais elle sera moins durable.

» Comment s'acquiert la véritable gloire ?

» Remplis tes devoirs, à mon fils. Sème de vertus les chemins de ta vie. Ne t'éloigne pas de ces avertissements, que j'écris pour toi.

» Et c'est tout.

» Si un homme était capable de perfection, je te voudrais parfait. Mesure à ce degré Pampur que j'ai pour toi. Je te voudrais heureux. Je te voudrais (mon Dieu, pardonnez-moi cet excès I) je, te voudrais immortel sur cette terre. Je sais bien que cette immortalité te ferait malheureux. Mais, que veux-tu ? Telle est la confession de ma faiblesse : je ne peux pas m'accoutumer à l'idée de ta mortalité. Pour moi, ce n'est pas assez de désirer mourir avant toi ; mais je m'imagine que, si un jour, tu finissais de vivre, je m'en agiterais de douleur dans la poussière de mon sépulcre, et que mes ossements en frémiraient.

» Et maintenant, il ne me reste plus qu'à fatiguer le ciel avec les prières que je lui adresse pour toi, et qu'à désirer de vivre en ta compagnie le reste de mes jours, jusqu'à ce que tu fermes mes yeux pour l'éternel sommeil. »

Ainsi, à travers le. manuscrit de madame Riola Mancini, transparent comme le plus, pur diamant d'un bel écrin, pouvons-nous deviner les pages éloquentes que, dans ce genre, la comtesse Pecci écrivit probablement aussi pour l'éducation morale de son fils. Car combien de semblables trésors ont été renfermés dans les précieux secrétaires de nos mères, sur lesquels la religion jalouse de leurs fils a fait tomber un voile

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impénétrable? Mais combien d'hommes aussi, formés par les enseignements supérieurs de telles mères, que ce siècle n'aurait pas produits aux vocations les plus difficiles où ils ne se seraient pas comportés en providentiels ambassadeurs, si seulement ce cahier de quelques pages ou ces lettres de quelques feuilles, — leur manuel et leur vade-mecum, — n'avaient pas existé!

Avec quelle admiration filiale Joachim ne dut-il pas lire, à Viterbe, ces bonnes lettres qui lui venaient du cher Carpineto et où sa mère lui parlait une langue et des pensées, à la sublimité évangélique desquelles n'atteignaient pas pour lui la langue et les pensées les plus pieuses et les plus héroïques des Romaines du temps passé. Peut-être était-ce le frère aîné, qui recevait ces messages ; mais Gioacchino les lisait entre ses larmes de bonheur, en même temps que Giuseppe, et y découvrait peut-être des trésors plus profonds que l'âme heureusement rivale des deux frères se plaisait à chercher, entre ces lignes amoureuses de leur intelligente et sainte mère.

Il n'y eut qu'une chose que la comtesse Pecci cacha si bien à ses enfants, qu'ils ne la découvrirent dans aucune de ses lettres ; ce fut le pressentiment qu'un mal interne et irrémédiable lui donnait de sa fin prochaine.

Quand les deux frères apprirent l'état réel de leur

mère, celle-ci avait été déjà transportée sans espoir de guérison à Rome. Les deux orphelins, appelés à la dernière heure, n'y embrassèrent que la froide dé" pouille d'une morte. Ne leur avait-elle pas souhaité l'immortalité, pour eux seuls? Et qu'importait maintenant de vivre encore à cette mère heureuse et consolée par l'espérance qu'elle se survivrait par son amour et par sa religion^ dans l'âme souvenante de tels fils ?

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