DEUXIEME PARTIE
L'Élection et le Couronnement
LES FKAIS DE LA VACANCE DU SAINT-SIÈGE. — LES NOUVEAUTÉS DU CONCLAVE DE 1878. — UN CAMERLINGUE ÉCONOME. — M^'"' RICCI. — LES PREMIERS SCRUTINS. — CANDIDATURES, FACTIONS ET BRIGUES.
— l'exclusive de la FRANCE. — l'ÉTAT d'aME DU CARDINAL PECCI.
— l'Élection. — l'obédience. — la bénédiction « urbi et
ORBI ». — LA tiare AUX TROIS COURONNES.
Le conclave de 1878 différa des précédents i)ar la suppression des cellules et l'eni^lobenient de tous les étages du palais pontifical dans la clôture. Tout d'ailleurs dut être improvisé. Le conclave qui aboutit à l'élection de Pie IX avait eu lieu au Quirinal. Que sont devenues les charpentes, les plîinches, les tentures qui servirent alors et furent, sans doute, réservées pour les conclaves futurs? Nul ne le sait.
.\u surplus, on ne peut i^uère s'étonner de la dispaiilion de ces témoins muets do l'aurore d'un règne dont l'exceptionnelle durée devait mettre en défaut la légende d'après laquelle les nouveaux pontifes
Mgr Angeli, sociétaire particulier de LéoQ XIII.
seraient tenus de renoncer à l'espérance de « voir les années de Pierre » (non videbisannos Pétri J. Si cette prophétie désagréable faisait vraiment partie du cérémonial du couronnement, Pie IX, avec plus de raison que Benoît XIV, aurait pu lui opposer la réponse spirituelle mais d'une authenticité douteuse que les professeurs de droit canon, dans les grands séminaires, livrent encore volontiers à la gaieté des jeunes clercs : Hoc non est de fide. « Cela n'est pas de foi. »
Mais, revenons à l'aménagement du conclave de 1878. Les grandes salles du Vatican furent découpées en petits appartements de trois ou quatre pièces, séparées les unes des autres par de simples cloisons. On organisa ainsi autant d'appartements qu'il y avait de membres du Sacré- Collège, en sorte que chaque cardinal pût loger, près de sa chambre, son « conclaviste » et son domestique. La salle du consistoire, au deuxième étage, fut affectée aux réunions plénières du conclave ; les salles du premier étage, situées sous le pavillon de l'Horloge, dans l'aile de Grégoire XIII, aux commissions et congrégations particulières. Les cuisines (I) furent installées au rez-de-
(l) Le service des cuisines fonctionna pour la première fois au conclave de 1878. Dans les précédents conclaves, les repas des cardinaux, préparés au dehors, étaient apportés en des voitures de gala. Et ces cortèges culinaires, avec leur sénéchal « dapifcr » flanqué d'un échanson et d'un écuycr, constituait une des curio><ités «le l'ancienne Rome. Tout cet apparat n'empêchait point que les mets ne fussent vérifiés scrupuleusement par les jirép(jsés à la garde des « tours )>, qui avaient mission de s'assurer qu'ils ne recelaient aucune correspondance suspecte. En 187.*^. le cardinal de Ilohenlohe, seul entre tous les membres du Collège électoral, se fit porter ses repas du dehors. Inutile d'ajouter que cette exception étrange provoqua force commentaires.
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chaussée du ineine bâtiment. Enfin on distribua les services accessoires dans les divers locaux du « Palazzo Vecchio », aux alentours de la chapelle Sixline.
Les travaux exécutés selon le plan de Martinucci coûtèrent exactement 57.871 francs 07 centimes. A cette somme il convient d'ajouter 20.000 francs payés à l'architecte Vespignani pour l'aménagement de la chapelle Sixtine comme lieu de vote. Les frais de la vacance du Saint-Siège s'élevèrent, au total, à cent cinquante mille francs. C'était peu, par comparaison. Jadis, ces frais dépassaient ordinairement cinq cent mille francs et atteignaient parfois presque le double. Le camerlingue réalisa d'ailleurs, dans cet ordre d'idées, de notables économies. C'est ainsi qu'il réduisit de 15.000 à 5.850 écus le a don d'avènement » aux conclavistes, refusa nettement à Martinucci je ne sais quelle gratification extraordinaire de 1 .000 écus et résista avec énergie aux réclamations excessives des gardes suisses mutinés. « Quesli usi sono abusi n, répondait-il invariablement à ceux qui lui opposaient la tradition. Et il passait outre.
Le conclave (1) s'ouvrit le 18 février par la messe du Saint-Esprit, que le cardinal Schwartzenberg chanta à la chapelle Pauline, et par le discours « pro eligendo pontificc », que Mgr Mercurelli, ancien secrétaire de Pie IX, prononça à la chapelle Sixtine. Tous les cardinaux présents à Rome assistèrent à cette double cérémonie. Ces cardi-
(,1) Il n'existe plus que cinq cardinaux du conclave qui a élu Léon XIII. Ce sont : les cardinaux Orcglia di Santo-8tcphano et Parocclii. ilc l'ordre des t;7ê(|ues : Ledocliowski et Louis di Canossa. de l'ordre des prêtres, Mertel. de l'ordre des diacres.
naux étaient beaucoup plus nombreux qu'au précédent conclave. On comptait parmi eux ving't-cinq étrani^ers, tandis que les Romains seuls avaient pu participer à l'élection de Pie IX. Il est d'ailleurs probable que l'élément international sera de plus en plus largement représenté dans les conclaves de l'avenir, et cela pour deux raisons : d'abord, à cause de la facilité toujours plus grande des communications ; ensuite parce que le Sacré-Collège semble désormais devoir s'ouvrir davantage aux nations étrangères à l'Italie. Pie IX avait déjà augmenté le nombre des cardinaux non résidant à Home ; et sous le pontilicat de Léon XIII on a vu à certaines époques ce nombre contrebalancer presque celui des cardinaux romains. Ainsi s'afïirme de plus en plus, selon l'esprit de son divin fondateur, la catholicité de l'Église.
Après la messe du Saint-Esprit, les membres du Sacré- Collège se séparèrent, pour se reti-ouver le soir, à quatre heures et demie, à la chapelle Pauline, d'où ils se rendirent processionnellement, au cliant du Voii Creator, h la chapelle Sixtine. Là, ils entendirent une nouvelle lecture des constitutions apostoliques réglant l'élection des Papes, et prêtèrent le serment d'usage.
Puis le camerlingue reçut tour à tour celui du prince Ciiigi, maréchal du palais, et de ses quatre ofliciers : son gentilhomme, son intendant, son secrétaire et son chapelain ; des ofliciers de la garde suisse, de la gaide palatine et de la gendarmeries du palais apostoiicjue; enlin desconclavistes ecclésiasli(|ues, de l'évèquesacriste et descérémoniaires. Ces derniers avaient autrefois une assez mauvaise
réputation, si l'on en croit certains chroniqueurs de Pie VIII : « De tous ceux, dit-il, qui contribuent au i^-aspillage, les plus rapaces sont les ccrémoniaircs, qui se procurent une quantité de cire et raclent jusqu'aux lanternes des corridors... » Ces nireurs di'ploral^les sont. Dieu UHM'ci. bien loin de nous!
Un prélat avait cru pouvoir se dispmiscr de venir prèler serment entre les mains du camerling-ue. Ce pn-lat tUait Mgr Hicci. majordome, que l'on appelait parfois, du vivant de Pie IX, (( la prunelle des yeux du pape », |)oiir exprimer la confiante tendresse (|ue le pontife lui témoignait. Accablé par la douleuidepuis la mort de son maître , Mgr Ricci était tombé malade.
— Le majordome est très souffrant, Éminence, il a la fièvre, dit-on au cardinal Pecci, qui s'étonnait de ne pas le voir.
— Qu'il se lève et (ju'il vienne! J'ai besoin de lui, répliqua impérieusement le camerlingue. Et Mgr Ricci, pâle, défait, grelottant de froid, dut obéir. Ce trait est curieux. Les observateurs superliciels en concluront que Léon XIIÏ a le cœur sec.
('e qui est vrai, c'est que les hommes marqués par la Providence pour commander aux autres hommes sont naturellement portés à voir en eux, tout d'abord, l'instru-
M;j;r Miizzolini, chapeliiin secret de Léon XIII.
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ment de leurs propres volontés, et quhynoptisés en quelque manière par l'œuvre poursuivie, il leur arrive de sacrifier l'ouvrier lui-même au but qu'ils se proposent d'atteindre. La justice, aussi bien que la charité, en peut être blessée. Mais si l'àme de ces hommes est vraiment grande, ils savent ensuite réparer le mal qu'ils ont fait dans un intérêt supérieur. A peine élevé sur le trône de Saint-Pierre, Léon XIII manda auprès de lui Mgr Ricci : — Je vous ai fait de la peine, Monseigneur, lui dit-il. je vous en demande pardon. Il le confirma dans sa charge de majordome des sacrés palais apostoliques, et l'appela, peu de temps après, au Sénat de l'Église.
Le l(S février, à cinq heures et demie du soir, eut lieu la clôture officielle du conclave. Une clochette en avertit les étrangers, pendant que le maître des cérémonies répétait la formule coutumière : Extra omnes. Déjà toutes les issues avaient été murées, à l'exception de la grande porte de la sala Ikfjift, par où la foule acheva de sortir, vers sept heures. Le camerlingue, accompagné des cardinaux chefs d'ordreparcourut alors, à la lueur des torches, toutes les salles du conclave afin de s'assurer par lui-même qu'aucune communication n'était plus possible entre les deux cent cin- (j liante personnes enfermées au Vatican et le reste du monde, sauf par les quatre a tours » ménagés pour l'introduction des denrées et de la correspondance administrative, et confiés à la garde vigilante des prélats de la chambre apostolique, des protonotaires, des évèques et des prélats de la signature.
Le premier scrutin pour l'élection du nouveau Pape
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s'ouvrit le lendemain malin à neuf heures et demie, après la messe. Les cardinaux étaient tous revêtus, conformément au règlement intérieur du conclave, d'un ample manteau de laine violette, au collet fraisé rabattu sur les épaules, sans manches. a,c:rafé au haut de la poitrine et terminé par une longue traîne. Ils traversèrent, pour se rendre à la chapelle Sixtine, la sala Begia où de superbes fresques de \'asari et de délia Porta montrent aux yeux émerveillés Pépin et ChaijJemagne ofïrant leurs donations au prince de l'Eglise, Pierre d'Aragon faisant hommage de son royaume à Innocent III, Grégoire VII absolvant à Canossa Henri IV d'Allemagne, Frédéric Barberousse se réconciliant avec Alexandre III sur la place Saint-Marc à Venise, la bataille de Lepante et la rentrée à Rome de Grégoire XI, dernier pape d'Avignon.
Dans la chapelle Sixtine, un autel avait été dressé audessous du Jugement de Michel-Ange. Sur cet autel, le calice de vermeil oii chaque cardinal déposera tout à l'heure son bulletin de vote. Au pied de l'autel, une table pour le dépouillement du scrutin; et à proximité, disposées en demi-cercle, les stalles des cardinaux surmontées des baldaquins, insignes de la souveraineté, qui s'abaisseront quand on proclamera le nom du nouveau pape. Devant chaque stalle, une petite table, où l'électeur pourra libeller, plier et sceller son bulletin. Près de l'autel, la cheminée oiî seront brûlés, après chaque scrutin, les bulletins de vote. A droite et à gauche de la porte d'entrée, deux cabinets de toilette, dont l'un renferme les vêtements blancs dont s'habillera le futur pontife.
uc,
On tient là naturellement en réserve des soutanes blanches de diverses grandeurs, afin que l'élu, quel qu'il soit, en puisse trouver une à sa taille.
M"r C;igiano de Azevedo. maître de (.'hanibre de Léon XIII.
Lorsque tous les cardinaux, cluicun d'eux précédé de son conclaviste chargé du portefeuille et de l'écritoire, furenl ariivés à la Sixline, l'éveque sacrisle récita les prières du rituel. (( Exirà (tnnics », prononça le chef des
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cérémoniaires. Los électeurs seuls demeurèrent. Un cardinal poussa le verrou, et Ton procéda au vote.
Ce premiiM- scrutin donna vine-l-trois voix au cardinal
Oratoire et chapelle privée de Léon XIII.
l'ecci. Le second, qui eut lieu le soir de ce même jour, vin;^t-six d'abord, puis trente-huit ^'•ràce au vote d'accession. Il manquait encore trois voix au carmelin^^ue, mais son élection paraissait certaine pour le lendemain, mal-
gré l'opposition des cardinaux Randi. Bilio et Oreglia qui jouaient contre lui le rôle de a chefs de faction » (1).
Le cardinal Randi faisait une active autant qu'inutile propagande en faveur du cardinal Chigi.
Le cardinal Bilio soutenait la candidature du cardinal Martinelli, « un saint », disail-il (2).
— Si Martinelli est un saint, répliquait l'éminent Rartolini, qu'il prie pour nous, mais aujourd'hui ce n'est pas un saint qu'il faut pour le gouvernement de l'Eglise. Et réminent Rartolini s'en allait de groupe en groupe, exposant à tout venant les titres du camerlingue : a Le cardinal Pecci a été délégué, et il connaît le gouvernement temporel ; il a été nonce, et il connaît la diplomatie; il a été évoque durant trente-deux ans, et il connaît le gouvernement de l'Eglise ». Plus d'une discussion s'éleva entre Randi et Rartolini, le premier accusant le second de (( brigue ». — Éminence, vous faites une brigue, je le sais. — Moi! je reste à ma place et me règle suivant
(1) Voici comment on procède au vote : les cardinaux, à l'appel de leur nom, s'avancent tour à tour vers l'autel, s'agenouillent, se relèvent, et avant de déposer leur bulletin dans le calice, le tiennent suspendu au-dessus de ce calice en prononçant à voix haute la formule suivante : Testor ('Jiri.<tnm Dominuin, qui mo Judiraturus est, me eligere quem sccunt/um Deutn judiro eligi dehere, et quod idem in arcessu prœstabn. Je prends à témoin le Christ Notre-Seigneur, qui me jugera, que j'élis celui qui selon Dieu s"estime devoir être élu, et que jen agirai de même à l'accession.
(2) Le cardinal Pecci a été élu au troisième scrutin par quarante-quatre suffrages, c'est-à-dire trois de plus que la majorité requise. On s'aperçut, lors du dépouillement, qu'un des bulletins était libellé comme suit : Kli</o Neininoni (je n'élis personne). Ce bulletin fut naturellement annulé au milieu de l'hilarité générale. On ne sait quel cardinal s'était permis une plaisiinterie d'aussi mauvais goût.
ma conscience. — Si! vous voulez oniraîner les autres! — Non ! non! je reste à ma place.
I.i^ caidinal Oreirlia. qui ne devait se rallier à la canrliilalui'o (lu canliual l'ccci qu'après l'élection... s'était d'abord attaché à la forinne du cardinal lîilio. M.^'r liesson, dans sa Vi<' tin cardl/iiil de Botntcrhusc^ laisse entendre qu'il y avait contre Bilio Vrxdmwe de la France. C'est une léi^ende, née probablement de certaine lettre adressée par le cabinet Dufaure aux membres français du Sacré-Collè,c:e.
Dans cette lettre, qui n'était point destinée à la publicité, le j)r('sident du Conseil, après avoir affirmé la confiance du g-ouvernement dans la sagesse et le patriotisme des cardinaux, dans leur connaissance approfondie des vrais intérêts de l'Eglise et de la France, exprimait le vœu que le nouveau Pape fût choisi « parmi les hommes prali(|ues, habitués au contact du monde moderne, plutôt (jue parmi les cardinaux appartenant aux ordres monastiques et moins formés au maniement des affaires humaines ». Or le cardinal Bilio appartenait à l'ordre des Harnabites; mais d'autre part, la lettre dont nous venons d'indiquer le sens général ne contenait rien qui s'appliquât au barnabite Bilio plus qu'aux franciscains, aux augustins, aux jésuites plus ou moins a papables ». Et je ne vois pas comment l'on pourrait conclure de cette lettre à une intervention officielle du gouvernement français. Précédemment, M. Waddington, notre ministre des affaires étrangères, avait nettement déclaré à M. Ressmann, chargé d'affaires italien, que la France ne songerait à
exercer son droit d'exclusive que « dans le cas d'une nécessité absolue )),et M. Ressmann avait cru comprendre que, dans la pensée de M. \Yaddington, ce cas de nécessité absolue s'appliquait uniquement à l'hypothèse — fort peu vraisemblable — de l'élection d'un pape non italien, élection qui eût été de nature à amener les plus graves complications dans l'état politique actuel de l'Europe.
Quoi qu'il en soit, le cardinal Bilio n'avait plus aucune chance d'être élu. lorsque s'ouvrit, dans la matinée du 20 février, le troisième scrutin, les adversaires de la candidature du camerling-ue s'étant ralliés, d'ailleurs sans beaucoup d'espoir, à celle du cardinal Franchi.
Mais lui, le futur Léon Xill. quel était son « état d'àme » pondaiU ces heures brèves et pourtant si étrangement fécondes qui mettaient en jeu. avec ses propres destinées, l'avenir même de l'Eglise, et qui préparaient peut-être le plus grand événement du siècle? Ambitieux, certes, dans la |)lus haute, dans la phis noble acception du mot, il avait le droit de l'être, et comment pourrait-on croire qu'il n'eût pas, plus d'une fois, avec un secret désir, avec une secrète terreur aussi, songé à la papauté? Ces deux sentiments contraires, avec quelle acuité il devait les éprouver à mesure que devenait plus probable, plus imminent le but dont la perspective, lointaine encore, les avait fait naître dans son cœur 1 Mais la pensée des responsabilités redoutables qui lui incomberaient bientôt le jetait dans une angoisse inexprimable. Ces responsabilités, il en avait calculé d'avance toute l'étendue, il en sentait déjà tout le poids. Et ce fardeau l'écrasait. Un avocat.
M. Pecoiari. lui t'crivait que sa femme, morte récemment, lui ('lait apparue |)our lui annoncer l'élection du cardinal Pecci. 11 ne souriait pas de cet enfantillage. On le voyait triste, nerveux à l'excès. — Ne savez-vous pas, disaitil, ce qu'ils veulent de moi ? Je suis vieux, je suis faible, je succomberai en peu de jours; ce n'est point la papauté, c'est la mort qu'on veut me donner.
Sur cet état d'àme du cardinal Pecci dans la matinée du 20 février, M. Cliarles Benoist a écrit dans Sourcr(iins, homnu's d'Etat, hommes d'Église, une page admirable que je ne résiste pas au plaisir de citer en entier :
(( Vainement il s'enfonçait dans le passé, il se r(''fuiriait dans son enfance. La maison de Carpineto, la tranquille maison de Ludovico et d'Anna Pecci, le collège des Jésuites à Viterbe, l'ordination, la délégation à Bénévent, la nonciature à Bruxelles, l'imposition du chapeau ellemême, comme tous les faits, comme toutes les choses humaines étaient loin ! Il en avait l'amer regret, de toutes ces choses connues, et il tremblait au seuil de cet inconnu glorieux, où il serait solitaire, si haut au-dessus de ceux qui seraient le plus près de lui. Que ne le laissait-on continuer à dire des vers à ses confrères de l'Académie arcadienne, dans le petit plant d'oliviers, sur la pente de la colline, derrière Saint-Pierre in Montorio.
(JHtim flore in primo felia\ quom prima Lepinis Orta jagis, pair in siih lin-r^ rilti fui! /
(( Le jardin des Oliviers ! Il y était, comme Jésus, et on le trahissait, comme Jésus, et ou lui préparait un cal-
vaire : le trône ! Voilà qu'un rêve vertigineux l'emportait, à présent, et que le peuplier qui est dans ses armes grandissait, et qu'il n'en voyait plus la cime, et qu'il lui semblait par instants qu'elle touchait à l'étoile. Confusément, dans l'intervalle, il entendait son nom que prononçait souvent le doyen du Sacré-Collège. Du reste, les devises du saint irlandais Malachie n'étaient-elles pas affirmatives, et à Pie IX, Crux de cruce, ne devait-il pas succéder un pape qui serait Luuicu in cœlo ? Lumen in cœlo, l'étoile de ses armes ! Mais lui, lui, devenir, comme l'ont dit les conciles et les Pères, le très heureux patriarche, le très heureux seigneur, l'évêque élevé au faîte apostolique, le préfet, le porte-clés de la maison de Dieu, la bouche et le chef de l'apostolat, le lien de l'unité ; devenir Abraham par le patriarcat, Melchissédech par l'ordre. Moïse par l'autorité, Samuel par la juridiction, Pierre par la puissance. Christ par l'onction ! Chaque fois qu'un bulletin à son nom s'ajoutait aux autres bulletins à son nom, il avait un éblouissement. Ainsi que d'autres vieillards voient s'approcher la nuit, il voyait sur le déclin de sa vie se lever une aube éternelle.
« Tout à coup, le sous-doyen vint se prosterner à ses pieds, en murmurant des paroles latines : Aeceptds-ne electionem de te canonire fictam in mmmum pontlficem ? Acceptes-tu ton élection régulièrement faite au souverain pontificat? Il se rappela C(''leslin V et l'impérissable flétrissure dont Dante, son poète favori, poursuivait « l'ombre de celui qui fit, par làcbcté, le grand refus ». Il répondit, avec ce hoquet de sa voix (jui ressemble à un sanglot :
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« Puisciue Dieu le veut, je n'y contredis pas. — Comment donc veux-tu t'appeler? — Léon XIII, en souvenir de Léon XII, pour Ie([uel j'ai toujours (Mi-une profonde vénération. » On abattit tous les dais, sauf le sien. On l'emmena à demi inconscient, éperdu. On le vêtit de blanc (1)... Liunen in cœlo, on le vèlit de lumière... On lui baisa l'anneau, on lui baisa les pieds, on le conduisit où l'on voulut. Du haut de la loggia intérieure de Saint-Pierre, il bénit la ville et le globe. Les bras étendus pour bénir, avec sa maigreur ascétique, il avait l'air d'une croix vivante et, dans ce geste ample et solennel, vicaire; de Jésus-Christ et successeur du Pécheur d'âmes, il saisit deux cents millions d'àmes. »
(I) Le costume que les conclavistes font revêtir au nouveau Pape, après "avoir dépouillé de ses vêtements de cardinal, se compose des bas blancs et les mules rouges, de la soutane blanche, de la calotte et de la ceinture de loic blanche, du rochet, de la niozette de velours ou de soie rouge, de Fétolc •ouge brfxlée d'or. Il est d'usage que le pontife, lorsque les conclavistes riennent de lui ôter sa calotte rouge, prenne de leurs mains cette calotte et a placent sur la tête du secrétaire du conclave, que ses fonctions désignent raditionnellcment au cardinalat. Soit distraction, soit volonté de faire îomprendre aux prélats qui l'entouraient qu'il ne se considérait pas comme •tant lié par cette tradition. Léon XIII mit tranquillement dans sa poche a calotte rouge qu'on lui présentait. Le secrétaire du conclave, Mgr Lalagni, n'en fut pas moins appelé, à brève échéance, à la dignité cardilalice.
Ramené à l'autel où avait eu lieu le vote, Léon XIII reçut la première ibédience des cardinaux et fit le premier acte de sa juridiction en nomnant pro-camerlingue Mgr Schwartzenberg, archevêque de Prague. Celui-ci ui passa au doigt l'anneau du Pêcheur.
Le cardinal f'aterini proclama à une heure et quart, du haut du balcon le Saint-Pierre, l'élection du nouveau Pape. Aussitôt les cloches de toutes es églises furent mises en branle et annoncèrent au peuple la bonne nou- 'ellc. la « grande joie» fjandium ma;/nuin. Léon XIII donna, de la loggia ntérieure de Saint-Pierre, la bénédiction nrbi etorhi: il reçut à la Sixtine a deuxième obédience des cardinaux et les hommages des représentants lu patriciat romain. Il se retira entin à six heures dans ses appartements.
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On a, dit-on, vingt-quatre heures pour maudire ses juges. Les cardinaux qui avaient fait le plus d'opposition à la candidature du cardinal Pecci n'attendirent pas si longtemps pour manifester leur joie du grand jugement par lequel le conclave venait de les condamner.
— Ce n'est. pas une élection, mais une inspiration divine, tioit fuit elediu scd cUcina inspirât lo, proclamait le cardinal Ferrieri, qui, la veille encore, s'était vanté d'avoir fait « suer d'orgueil » le jeune Pecci à l'Académie théologique en discutant victorieusement contre lui. Le cardinal di Pietro trouva, lui aussi, une formule bien suggestive pour traduire sa dévotion à Léon XIII : Etre nos, os tuum et itiro tua ni ni us. nous voulons être ta bouche et ta chair... Ainsi s'exprima-t-il dans le discours qu'il dut prononcer comme sous-doyen du Sacré-Collège, le jour du couronnement du nouveau Pape.
Ce jour-là — 3 mars — Léon XIII célébra la messe dans la chapelle Sixtine, à l'autel que domine la grande fresque de Michel-Ange. Dès qu'il apparut dans la nef, porté sur la sedia, un cérémoniaire agita devant ses yeux un flocon d'étoupes au bout d'un bâton argenté : Pntrr Sanrtr, sir transit glorin niiniili. Père Saint, ainsi passe la gloire du monde. Admirable leçon d'humilité que l'Église donne à son nouveau chef, au moment même où il entre en possession de la triple puissance, doctrinale, sacramentelle, pastorale, symbolisée par la triple couronne de la tiare que le doyen des cardinaux diacres lui imposera tout à l'heure en prononçant la formule consacrée: « Arcipr tiariun tribus coronis ornatani, et scias te esse patrcni
priiiripinn cl rcçjuni, nrloirm orbis in terra, vienriion salraturis iiostri Jcsn Christi, <:ui esl Iionor in sœcula sœculonun. Àmrn. Reçois la tiare aux trois couronnes, et sache
Salon d'attente à la tour Léonine.
que tu es le père des princes et des rois, le recteur du inonde sur la terre, le vicaire de notre Sauveur Jésus- Christ, à qui tout honneur est dû dans les siècles des siècles. Amen. »
Le Vatican
LE BUDGET DU PAPE. — SON ARMÉE. — LA RESTAURATION DES APPARTEMENTS BORGLV- — L'ÉLECTRICITÉ AU VATICAN.
Le pouvoir temporel des papes n'est plus qu'un souvenir et une espérance. Mais l'exercice d'un pouvoir spirituel qui s'étend au monde catholique tout entier entraîne, on le comprend, des dépenses considérables, parce que l'homme étant esprit et corps, il est nécessaire de s'aider de la matière pour atteindre les âmes, et aussi parce qu'il est juste que ceux qui vivent pour l'autel vivent de l'autel.
Donc le Pape doit avoir un budget. Comment ce budget s'équilibre-t-il ?
Lorsque le Pape était encore, en fait, prince temporel, le budget des Etats pontificaux lui assignait, outre ses autres ressources, une liste civile de 600.000 écus romains soit 3.225.000 livres italiennes.
Cette liste civile est aujourd'hui remplacée, en vertu de la loi des garanties, par une rente perpétuelle et inaliénable, inscrite au gran-livre de la dette publique et représentant un capital de 64.500.000 francs.
Mais la loi des garanties n'a pas été reconnue par le Saint-Siège. Elle ne peut pas l'être, car cette reconnais-
sance impliquerait l'acceptation du fait accompli, c'est-àdire de la spoliation du Pape comme souverain temporel, et il ne semble pas que la papauté doive jamais s'y résoudre.
Par conséquent, la rente perpétuelle dont nous venons de parler est une pure fiction, comme l'ancienne liste civile est un simple souvenir historique. Et cependant, Léon XIII a besoin d'une somme annuelle de sept millions pour l'administration de l'Eg-lise.
Ces sept millions de dépenses se répartissent de la manière suivante: entretien des cardinaux et des représentations diplomatiques, 500.000 francs; administration et entretien du Vatican et de ses dépendances (bibliothèques, musées, etc.), 2.500.000 francs ; aumôneries pontificales et subsides aux écoles catholiques de Home, 1.500.000 francs ; cadeaux ^t secours, 1.500.000 francs; dépenses diverses, 1.000.000 francs.
La solde de la petite armée pontificale est naturellement inscrite au chapitre de l'administration et de l'entretien du Vatican. Elle y est d'ailleurs inscrite pour un chiffre relativement peu élevé, l'armée pontificale ne se composantplus que de trois gardes, la garde-noble, la garde suisse, la garde palatine, et d'un corps de gendarmes, et la garde suisse étant la seule qui grève les finances du! Vatican. Pas d'argent, pas de Suisses, dit le proverbe. La! garde-noble se recrute exclusivement dans l'aristocratie romaine, la garde palatine dans la petite bourgeoisie.
La première est commandée par le prince Emile Allieri et se compose d'un colonel, d'un lieutenant, d'un sous-
lioiiltMianl, de liiiit oxom|)ls. d'un exempt faisant fonctions dadjiidanl, île liiiil cadets, d'un cadet faisant fonctions d'adjudant, de quarante-liuil ,^•ardes, d'un fouiTier, d'un écuycr. de t[uaire clairons, d'un maître d'armes et d'un mai^'-asinier. On n'y est admis qu'entre vingt et un et vingtcinq ans. Il faut que l'aspirant garde-noble justifie d'un titre de noblesse reconnu au moins depuis soixante ans dans l'État pontifical. Il doit, en outre, prouver qu'il possède un capital minimum de 20.000 francs et une excellente santé.
C'est aux gardes-nobles qu'incombe la mission de porter aux prélats hors d'Italie la nouvelle de leur élévation au cardinalat et de leur remettre la calotte, premier insigne de la dignité cardinalice. Les gardes-nobles ne peuvent se marier sans l'autorisation de leur commandant. Ils avancent à l'ancienneté, à l'exception du commandant, dont la nomination est réservée au Pape. Ni la garde-noble, ni la garde palatine ne logent au Vatican, où elles ne sont convoquées que pour les circonstances solennelles. Au contraire, la garde suisse réside dans une caserne adossée aux palais apostoliques. ;Son institution remonte au Pape Jules II, qui fut évoque de Lausanne. Le costume qu'elle porte a été dessiné par Rapluuil. Son effectif, olliciers compris, se compose d'une centaine d'hommes, tous de haute taille et originaires des cantons suisses catholiques, dont le service consiste à se tenir en sentinelle aux issues et dans les couloirs du Vatican, et dont la belle prestance fait sur les visiteurs l'impression la plus favorable. Leur commandant est actuellement le
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colonel de Courten, que Léon XIII tient en haute estime. Leur solde est de cinquante francs par mois. Ce n'est guère. Encore ont-ils à payer, sur ces cinquante francs, un de leurs repas quotidiens.
Quant aux gendarmes pontificaux, au nombre de cent vingt, la mission qui leur incombe est de maintenir l'ordre à l'intérieur du Vatican.
Au total, l'armée pontificale actuelle possède donc un effectif de six cents hommes. C'est la plus petite force physique au service de la plus grande force morale. Saisissant contraste, où apparaît l'éternelle, l'invincible primauté du Droit.
Le budget des recettes du Vatican est constitué par le Patrimoine de saint Pierre et par le denier de saint Pierre, qu'il ne faut pas confondre. Le « patrimoine », ce sont les revenus fixes provenant des placements de capitaux, du rendement de quelques immeubles, de la collation des titres de noblesse pontificale, de la perception des droits de chancellerie pour l'octroi des dispenses en cour de Rome, surtout des dispenses matrimoniales, etc.. — soit environ un million. Le « denier )), c'est le fonds alimenté par les oboles volontaires du monde entier. Il était, il y a quelques années, de dix millions, les deux tiers fournis par la France. Son apport régulier a, depuis lors, beaucoup diminué, en raison de certaines circonstances politiques, les monarchistes fi-ançais ayant jugé convenable de se montrer moins généreux vis-à-vis de Léon XIII pour lui faire expier ses avances à la République. Mais, d'autre part, le Denier a été grossi de toutes les offrandes (\u\ ont
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afllué entre les mains du Pape à l'occasion de son Jubilé sacerdotal en 188G et de son Jubilé épiscopal en 1893 — soit une quarantaine de millions.
Mentionnons, enfin, que Pie IX, en mourant, avait laissé à son successeur trente millions amassés par l'économie prévoyante du cardinal Antonelli. Malheureusement, .M,i,'-r Folchi, secrétaire de la commission cardinalice instituée pour administrer ce capital, eut un jour l'idée de le placer en titres italiens dans le but d'atténuer la crise financière qui sévissait à Rome. Léon XIII eut le tort d'y consentir. Cette erreur généreuse ne lui coûta pas moins de vini^t millions.
Ajoutons que les capitaux du Pape sont placés à l'étranger, notamment chez M. de Rothschild, à Londres, où, par une curieuse coïncidence, le roi Humbert aurait également, dit-on, mis en sûreté sa fortune personnelle.
Léon XIII dispose, bien entendu, à son gré, des fonds du « denier de saint Pierre »; et lorsque le cardinal Mocenni, trésorier ou ministre des finances du Saint-Siège, a besoin d'argent, il va simplejnent trouver le Pape, qui prend, sans autre forme de procès, dans certain tiroir de son bureau, la somme demandée.
Mais cette absence de contrôle n'empêche pas que Léon XIII ne soit, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, soucieux du bon emploi des finances du siège apostolique. Jamais pape ne pratiqua moins que lui ce qu'on appelle le népotisme. Il y a quelques années, un de ses neveux, ayant engagé une partie de son avoir dans la construction d'une villa, se vit obligé, pour faire honneur à ses
affaires, de revendre cette villa ù perte de la moitié de ce qu'il y avait dépensé. Léon XIII aurait pu, certes, empêcher ce petit krach intime, Il s'y refusa. Par sécheresse de cœiir? Non pas. mais parce qu'il ne se reconnaît pas le
Docteur Gaetuno Mazzoni.
droit de distiaire la j)his petite partie du Patrimoine du Saint-Siètre dans un autre intérêt que celui de l'Église.
En revanche, lorsque l'intérêt de l'Église est en jeu. sous une forme (juelconque. il n'hésite pas. Il a dépensé notamment des sommes énormes pour la fondation et l'assistance des écoles catholiques. Entre tant d'autres
maisons d'éducation fondées ou entretenues par lui, le :ollèg'e bénédictin de Saint-Anselme, qui se dresse majes- Lueusement au sommet de l'Aventin, sur le chemin de St-Paulhors les murs, lui a coûté près de quatre millions.
Citons encore, parmi les nombreux édifices élevés ou restaurés par Léon XIII, la basilique de Sainte-Marie Majeure. le domaine des chanoines de la basilique de Latran, la villa du Séminaire du Vatican, les établissements de Carpineto, d'Anagni, etc.
Beaucoup d'œuvres d'art ont été royalement subventionnées par lui, notamment le monument du Dante à Ravenne, pour lequel il a donné dix mille francs ; la Sainte Famille, toile qui devait figurer à l'Exposition de l'Art chrétien à Turin et dont l'auteur reçut du Saint-Père dix mille francs.
On doit à Léon XIII la réorganisation de la chapelle Sixtine, dont les chœurs, célèbres dans le monde entier, n'étaient pas, à son avènement au souverain pontificat, à la hauteur de leur vieille renommée.
Il a fait magnifiquement restaurer, au Vatican, l'appartement Borgia. Cet appartement comprend six salles, dont les dénominations (salles des Pontifes, des Mystères, des Saints, des Beaux-Arts, du Credo, des Sibylles) sont empruntées aux personnages réels ou symboliques dont la figure apparaît, singulièrement vivante, sur les fresques du Pinturicchio, et aux scènes bibliques de l'Ancien et du Nouveau Testament qui s'y trouvent représentées.
Au frontispice de la salle des Pontifes on lit cette inscription :
l.-,r, LEON XIII INTIME
HAs. .+:des
CAMERAUU.M. PICTLHIS. INSIGNES
PAVLMENTO. REFECTO
EXCULTIS. ORNATU. VARIO. l'ARIETIDUS