T,K(1X XIII INTIME
(|ni le soignait, iliil lui interdire absolument le travail; et la fameuse argumentation corani siiiirlissiino i\u\ devait, espérait-il. lui ouvrir « une bien lumineuse carrière » fut ajournée.
L'argumentation lui aurait coûté « au moins 700 écus )). L'ajournement lui fil donc réaliser une économie notable, à laquelle il ne pouvait demeurer tout à fait indifférent, car il était pauvre. N'écrivait-il pas à son frère Jean-Baptiste, vers cette époque, les quelques lignes suivantes, bien significatives :
Ce matin, j'ai reru quatre autres fascicules de Valadier, pour lesquels j'ai déboursé dix-huit paoli à votre compte. Nous en sommes donc à six écus. Une pauvreté qui vous est bien connue et la prudence qui m'engage à de pas vous faire contracter une dette trop grande ne vous engageront que plus vivement à me rcmcllre celte somme à la première occasion.
Ce fut le G mai 183;"» que Joachim Pecci soutint sa première dissertation publique à l'Académie noble. Le Pape n'y assista pas, mais la présence de cinq cardinaux : LL. EE. Macchi, Sala, Gastracane, Polidori, Mattei, et de nombreux prélats rehaussait l'éclat de cette solennité.
Un peu plus tard, le futur Léon XIII prit part à un concours extraordinaire de droit public ecclésiastique sur cette question : a De l'appel immédiat à la personne du Souverain Pontife », qui lui valut un prix de trente sequins...
Mais il triompha plus complètement et plus utilement, au mois de septembre 1835, dans une argumentation publique dédiée au cardinal Sala. Celui-ci, écrit-il, y est
ôfi
LEON XITI INTIME
venu (( en grand train de maison et en pourpre». Joachim se rend d'ailleurs cette justice que la séance a «de tout point réussi. Ainsi, conclut-il, en la personne de Sala, qui est un cardinal de grande valeur, je mo suis acquis un protecteur \
puissant ».
Entrée du Vatican. — La porte des Suisses
Sala était l'ancien conseiller du cardinal Gaprara. Il avait pris une part très considérable aux négociations (jui préparèrent le f| Concordat. Les plus Kl éminents parmi les princes de l'Église recouraient volontiers à ses lumières, et le Pape le tenait on profonde estime.
Sa protection ne pouvait manquer d'être et elle fut très utile à Joachim.
Ce dernier, qui avait reçu en \S'M
les ordres mineurs, mais ne devait solliciter qu'à la fin de l'année 1837 son admission au sous-diaconat, fut nommé successivement, dans le courant de cette même année, prélat de Sa Sainlolé. réfc'rondaiie de la signatureetponent de
lai'onirrt'i^ation du liiiongoverno, où so traitaient toutes les atïaires intéressant l'administration civile des Etats de rÉi^lisc. Or Mgr Pecci était le moins ancien des prélats lorsqu'il se vit appelé à succéder, dans cette charge, à Mgr Amici. La bienfaisante influence du cardinal Sala ne fut assurément pas étrangère à un avancement aussi rapide. La rapidité de l'avancement de Mgr Pecci dans la « carrière » mol, d'autre part, davantage en relief la lenteur de son avancement dans les ordres. On se rappelle la fin de non-recevoir respectueuse mais formelle qu'il avait opposée jadis aux premières ouvertures de sa mère et de Mgr le délégat relativement à la tonsure. On n'a pas oublié ses hésitations à la veille de recevoir les ordres mineurs. — (( .1 spetlî un riiomeiito, attendez un moment », disait-il au cardinal Sala. Et ce « moment » dura deux années. Plus de trois ans s'écoulèrent encore sans qu'il parût songer à s'engager définitivement au service de l'Église par le lien du premier des ordres majeurs. Il fut, comme nous le faisions remarquer tout à l'heure, prélat, référendaire de la signature et ponent du Buongoverno avant d'ôtre saus-diacre. Il est vrai qu'à cette époque on pouvait normalement « faire son chemin » dans la prélature, je veux dire dans l'administration ou la diplomatie pontificale, sans gravir aucun des degrés du sacerdoce. Il n'en est pas moins curieux de constater qu'arrivé à l'âge de vingt-sept ans, le futur Léon XIII, absorbé en apparence par des ambitions où la part du surnaturel demeurait invisible, ne semblait pas aspirer à l'honneur de monter un jour à l'autel.
Son état d'âme se révèle d'ailleurs sans la moindre ambiguïté dans cette lettre qu'il adressait à son frère Charles, à Carpineto, à la date du 3 juillet 1837. Il faut la lire en entier, car elle ne contient pas un mot qui ne présente, au point de vue de cet état d'âme, un incontestable intérêt. La voici :
Votre lettre du I^' courant m'a fait le plus irrand plaisir, et j'ai trouvé beaucoup de consolation à recueillir sur votre bouche auiïures et pronostics pour mon avancement.' Avec la sincérité dont j'ai l'habitude d'user en mes afïaires, principalement à l'égard des parents, je peux vous certifier que, depuis. le jour où, pour répondre aux désirs de papa, je suis entré dans la carrière que je poursuis, je n'ai eu quun but : employer toutes mes forces et user d'une conduite louable pour avancer dans les postes hiérarchiques de la prélature ; et pour que notre famille, prolitant de ce lustre et de ce crédit qui, Dieu merci! ne lui a pas manqué jusqu'à cette heure, accroisse sa juste réputation dans le pays. En atteignant ce but, je crois que j'aurai pleinement répondu aux intentions de papa ; et celles-ci font loi pour moi, à tel point (jue je me ferai scrupule de n'y jamais contrevenir de ma vie. Jeune comme je suis, je ne peux manquer de parcourir cette carrière de façon à honorer ma famille, si j'ai une conduite irréprochable et si les protecteurs ne me font i)as défaut ; doux choses indispensables à Rome, comme vous savez, pour avancer sùromentet rapidement. D'autre part, quoique ne comptant encore que cinq mois de prélature, j 'ai déjà gravi le premier échelon. Vous serez peut-être bien aise d'apprendre que le cardinal Sala m'a pris résolument sous sa protection. Vous aurez aussi plaisir à savoir que je jouis de quelque crédit, assurément non mérité, auprès des deux secrétaires d'Iltat. Le souverain pontife lui-même me regarde d'un bon d'il. J'ai pu m'en convaincre hier encore pendant l'audience où, étant allé prier Sa Sainteté de daigner agréer mes sentiments de reconnaissance, je fus accueilli par Klle avec une bonté et une condescendance toutes particulières.
La lettre qu'on vient do lire pourrait être insérée dans
le dossier de l'enquête entreprise naguère par ' le Figaro sur l'idéal de jeunesse de nos contemporains les plus illustres. Le lecteur risquerait cependant d'y prendre une idée fausse de celui qui l'a écrite, parce que cette lettre ne montre, en somme, qu'une des faces, si l'on peut dire, de son auteur. Elle nous fait voir, sans plus, le jeune liomme justement préoccupé de soutenir l'honneur humain de son nom. D'autres documents de même origine manifestent la tendre et constante piété de VangioleUo du V. Ubaldini. Au mois de septembre, Mgr Pecci ayant ressenti quelques symptômes du choléra qui désolait Rome, -écrivit ce testament, bien digne d'une âme vraiment et profondément sacerdotale :
Au nom de Dieu, Amen.
Je laisse mon âme entre les mains de Dieu et de Marie Sanctissime. Que la divine Majesté et la Vierge bénie aient compassion de moi, pécheur !
Je laisse héritiers de tout mon avoir mes bien chers frères Charles et Jean-Baptiste, en parties égales, leur enjoignant l'obligation de faire dire, pour le repos de mon âme, cinquante messes par an, durant cinq années. Après ce délai, lisseront exempts de ladite charge ; mais je me recommande à leur charité, afin d'augmenter le nombre dos suffrages que je leur demande pour mon âme. Mes susdits héritiers seront aussi tenus à distribuer, en une seule fois, vingt écus pour secourir les pauvres besogneux de la terre de Carpineto, mon pays natal.
•le laissi' à l'oncle Antoine, comme un simple gage de mon alTeciion respectueuse, le service de porcelaine que m'a olïert son lilm. le cardinal Sala.
Moi, Joachim-Vincent Pecci, j'ai écrit de ma propre main cette dernière volonté, le \'i septembre 18^57, à la troisième heure de nuit.
Dans le testament qu'on vient de lire il n'est fait aucune mention du comte Pecci. La raison en est des plus simples: le père de Mgr Pecci était mort un an auparavant à Carpineto. Cette « dernière volonté » du prélat resta d'ailleurs, heureusement, sans effet; une médication énergique suffit à enrayer le mal, et Mi^r Pecci, devenu irarde-malade et sœur de charité, put passer la plus grande partie de son temps au chevet des malades, rivalisant de zèle et d'abnégation avec ses anciens maîtres, à ffur il rendît ce magnifique témoignage :
(( Pas un seul des Pères Jésuites n'a été frappé; et pourtant, jour et nuit, ils sont au milieu des pestiférés, dans tous les quartiers, dans toutes les paroisses. »
Comme eux, il avait fait d'avance le sacrifice de sa vie : « Si je dois être parmi les victimes, j'incline mon front devant les dispositions du Très-Haut, auquel j"ai déjà fait le sacrifice de ma vie en expiation de mes fautes; j'ai néanmoins le cœur calme et tranquille, quoi (ju'il puisse arriver, ))
Le Très-Haut n'accepta point le sacrifice de la vie de Mgr Pecci dans le sens où ce dernier l'entendait; il avait sur lui d'autres desseins, et peut-être la grâce de la vocation sacerdotale fut-elle la juste et prompte récompense de l'héroïsme du jeune prélat. Mgr Pecci reçut le 17 décembre IS.'n, des mains de Mgr Sinibaldi, à l'Académie ecclésiastique, l'ordre du sous-diaconat. Sept jours plus tard, le même Mgr Sinibaldi lui conférait le diaconat. Et le 31 décembre, le cardinal Odoscalclii le consacrait prêtre pour l'éternité : Tu es satcrdos in œtcntum.
MiiT Pecci s'était prépMré, dans le silence et le recueillenitMit. chez les Pères Jésuites de Saint-André, à recevoir les ordres majeurs. Ses hésitations avaient disparu, mains il n'en attendait pas moins « avec crainte et tremblement », comme parle l'Écriture, l'honneur et le fardeau du sacerdoce.
(( Ce grand pas, écrivait-il en toute humilité au cardinal Sala, ne m'inspire que de l'épouvante, quand je considère, d'une part, la hauteur et la sublimité du sacerdoce et, de l'autre, mon extrême indii,''nité. Ne m'oubliez pas, Eminence, recommandez-moi de tout cœur et faites-moi recommander par d'autres au Seigneur. Je vous assure bien sincèrement que je voudrais être un vrai prêtre et pouvoir servir Dieu et montrer du zèle pour sa gloire en toute vérité. »
Si vif était, en effet, son désir d'être un « vrai prêtre )) et de « servir Dieu » et de a montrer du zèle pour sa gloire », qu'il fut sur le point d'entrer dans cette illustre Compagnie de Jésus dont les membres ont toujours, depuis sa fondation, constitué l'élite intellectuelle et morale du clergé.
Au lendemain de sa première messe, qu'il avait eu la joie de célébrer, au noviciat de Saint-André, dans la petite chapelle de saint Stanislas Kostka, le saint de prédilection de sa jeunesse, Mgr Pecci écrivait au cardinal Sala :
'.< Votre Eminence me dit dans son dernier mot : « Je loue votre " ferveur. Mais il ne faut pas abandonner la carrière que vous « avez entreprise et dans laquelle vous pourrez rendre d'impor- « tants services à l'Église et au Saint-Siège. » Je dois manifester à
Votre Éminence un secret, que j'ai renfermé jusqu à cette heure dans mon cœur. J'éprouve depuis longtemps déjà une forte inclination à abandonner le siècle et à me donner tout entier à la vie spirituelle et intérieure. Car j'ai la conviction que le monde ne peut donner assez de félicité pour ai)aiser le cœur et le contenter pleinement. Telle est mon estime et mon admiration pour les Pères .Iésuitesqui,dès l'âge le plus tendre, m'ontnoiirri de leur lait, que je me serais déjà fait aussi jésuite si, outre cette inclination j'avais pu reconnaître en moi la vocation spéciale qu'il convient de sentir pour l'état religieux. »
Le troue pontifical.
On peut supposer (pic si le cardinal Sala avait cru devoir, diriger Mgr Pecci vers la vie religieuse, ce dernier aurait'
pris sans trop do poinc lo nu'ino cliomin que son frère Joseph, ijui venait précisément de l'assister à sa première messe. Mais l'cminent prélat, à (|iii une longue expérience a V a i t a p p r i s à connaître les hommes, s o n geait plutôt, ainsi qu'on vient de le voir, aux « importants services» que Mgr Pecci semblait appelé à rendre, dans l'administration ou la diplomatie, « à l'Église et au Saint-Siège ». Un jour que Grégoire XVI se lamentait devant le cardinal Sala au sujet de l'état d'insubordination où se trouvait la province de Bénévent : « Il vous
faudrait dans cette province un homme énergique », hasarda le prince de l'Église.
— C'est vrai, répondit le pape. Et je crains que notre
Suisses précédant le cortège pontifical.
délégat ne soit pas cet homme. Peut-être serait-il prudent de le remplacer, mais par qui?
— Je crois que Mgr Pecci, bien que jeune, réussirait parfaitement. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de le voir à l'œuvre, et je suis convaincu que Votre Sainteté ne pourrait faire un meilleur choix.
Le cardinal Lambruschini, qui assistait à cet entretien, affirma la môme opinion. Le jour même, 2 février 1838, Mgr Pecci était envoyé comme délégat dans la province de Bénévent.
De Bénévent à Pérouse
LA DÉLKGATION DE BÉNÉVENT. — t'NE PROVINCE EN PROIE AU BRIGANDAGE. — UN « MORT RESSUSCITÉ ». — LUTTES ET TRIOMPHE. LA DÉLÉGATION DE PÉROUSE. — RÉCEPTION DE GRÉGOIRE XVI. — INAUGURATION DE LA « VIA GREGORIANA ».
La province de Bénévent est comprise dans l'ancien royaume de Naples, à peu de distance de la capitale. Le nouveau délégat, qui avait reçu l'ordre de prendre immédiatement possession du poste auquel venait de l'appeler la confiance de Grégoire XVI, quitta Rome sans aucun délai, emmenant avec lui, comme personnel domestique, cinq paysans carpinétains qui, étant issus de la même famille, répondaient tous les cinq au nom de Capucci. Or, ces Capucci joignaient malheureusement à leur communauté de nom une communauté de maladresse rare, et ils collaboraient surtout avec moins de succès que de zèle à la préparation des modestes repas de Mgr Pecci, ce qui faisait dire plaisamment au délégat, jouant sur les mots de Capucci et capuccio, ce dernier signifiant chou-fleur : « E con tanti Capucci non posso fare una menestra... Et avec tant de choux-fleurs je ne puis même pas faire une soupe. »
Mgr Pecci garda quand même ses Carpinétains, mais le brigandage qui désolait le pays ne lui laissa guère le
loisir ni le goût de cultiver le calembour. Si douce, si paternelle, si faible aussi, était alors l'administration des États de l'Éiflise, que les malfaiteurs de toutes sortes, recherchés par les autorités judiciaires du royaume de Naples avaient pris l'habitude de se réfugier dans la province de Bénévent. où ils continuaient, presque certains de l'impunité, le cours de leurs exploits. La population, indignée, commençait à faire entendre d'énergiques protestations, et, de leur côté, les Napolitains se plaignaient hautement de l'abusive tolérance du gouvernement pontifical. Aussi le nouveau délégat avait-il été accueilli avec un enthousiasme qui disait assez ce que l'on attendait de lui. « Tous les notables du pays, écrivit-il à l'un de ses frères, Charles, étaient accourus à ma rencontre, et je fis mon entrée dans la ville accompagné de plus de cinquante carrosses. »
A peine arrivé, il tomba malade, et le peuple, spontanément, à la première nouvelle de la gravité du mal, se porta en masse au sancluaire de Notre-Dame des Grâces, suppliant à grands cris la Madone de rendre à Mgr Pecci une santé si précieuse au bien public.
La Madone se laissa toucher. Mgr Pecci, que la science affirmait être aux portes de la mort, sans retour possible à la vie, retrouva par miracle les forces nécessaires à l'accomplissement de son œuvre libératrice. C'était, selon l'expression de son frère Jean-Baptiste, qui depuis six semaines le soignait avec un dévouement de toutes les heures, un « mort ressuscité ».
Or, la nécessité d'une action énergique et prompte
LEON XTII INTIME 69
contre les brig^ands ({ui infestaient la province apparaissait d'autant mieux, que ces derniers, persuadés que le nouveau df'h'irat. afîaihli par la maladie, ne song-eail guère qu'au repos réparateur, redoublaient d'audace et multipliaient leurs agressions.
-Mgr i'ecci s'assura d'abord (pi'il pouvait compter sur les troupes pontificales. Puis, il prépara dans le plus grand secret son plan de guerre, se faisant donner les renseignements les plus détaillés sur ces localités où les brigands exerçaient de préférence leur honnête industrie, pour jeter ensuite, à bon escient, dans ces localités, des colonnes expéditionnaires conduites par des guides sûrs et expérimentés. Le résultat dépassa bientôt même les espérances les plus optimistes. La plupart des chefs de bandes furent arrêtés et leurs troupes dispersées. Afin de rassurer complètement la population de Bénévent, le délégat ordonna que ces chefs si redoutés fussent chargés de chaînes et promenés en cet état à travers les rues de la ville. Il veilla, en outre, à l'implacable exécution de toutes les sentences prononcées par les tribunaux. Et le brigandage finit, faute de brigands...
Ayant ainsi réglé ce premier compte de justice, le délégat se retourna vers les hauts et puissants barons qui rançonnaient sans verg'ogne le pays, se livraient à une contrebande effrénée, et occupaient souvent jusqu'aux grandes routes, à la tète de troupes armées, pour rentrer, après de fructueuses expéditions, dans leurs châteaux forts d'où ils bravaient impunément les agents du fisc.
Mgr Pecci, d'accord avec le roi de Naples Ferdinand II,
70 LEON Xlll INTIME
réorganisa le service des douanes, qu'il confia à Sterpi, l'un des meilleurs employés des États pontificaux. Et ce fut bientôt, entre douaniers et contrebandiers, une lutte sans merci qui se termina à bref délai par la complète déroute des seconds. Force resta donc à la loi, malgré l'insolente intervention de quelques seigneurs qui vainement essayèrent d'intimider le délégat.
L'un d'eux étant venu se plaindre que la douane eût osé perquisitionner chez lui, Mgr Pecci, avec un calme parfait, représenta au plaignant que les lois étaient faites pour les grands comme pour les petits et que tous devaient s'y soumettre.
— Eh bien ! s'écria le marquis, je pars pour Rome, et je n'en reviendrai qu'après avoir obtenu le rappel du délégat de Bénévent.
— Le délégat de Bénévent ne vous empêche pas de partir, répliqua froidement Mgr Pecci. Il vous prie seulement de vous rappeler qu'avant d'arriver au Vatican, où vous voulez porter vos plaintes, il vous faudra passer par le château Saint-Ange...
La menace très claire contenue dans ces paroles fut comprise du noble aventurier, que la perspective d'une station forcée dans la célèbre forteresse ne séduisait apparemment à aucun degré. Il se garda bien d'insister, et, au lieu de se mettre en route pour la ville éternelle, courut s'enfermer et se fortifier dans son château, dont les troupes pontificales s'emparèrent, après un siège en règle, quelques jours plus tard.
C'est ainsi que la province de Bénévent fut, en quelques
mois, grâce ù Ténerg-ie du délégat, débarrassée des bandits de toute espèce qui l'infestaient depuis des années. Mgr Pecci. d'ailleurs, ne s'en tint pas là. Il ouvrit au commerce de nouvelles routes, obtint le dégrèvement des impôts les plus onéreux, appliqua, en un mot, sans faire état des réclamations intéressées de quelques mécontents, tout un programme de réformes économiques. Bientôt, il put écrire à son frère Charles : a Les affaires de la province sont en règle, et l'opinion de la majorité, je veux dire celle du peuple, m'est favorable. Le devoir est le guide de mes actions, avec la règle constante de n'être lié à l'égard de personne... Cette tactique ne plaît guère aux classes élevées, mais elle m'a valu le titre d'ami de la justice, et elle satisfait le public et ma propre conscience. »
Elle satisfaisait également, on le croira sans peine, le gouvernement pontifical. Grégoire XVI loua hautement le délégat « des réformes exécutées et des bons résultats obtenus ». Et Ferdinand II pria Mgr Pecci de venir à Naples pour y recevoir, en présence de toute la cour, le témoignage de l'estime royale.
Mgr Pecci avait passé trois années à Bénévent. Son œuvre accomplie dans cette province, il fut nommé délégat de Spolète; mais Grégoire XVI comprit bien vite qu'il était temps d'ouvrir à l'activité du jeune prélat un champ plus vaste. Mgr Pecci se préparait à peine à quitter Bénévent, lorsqu'il reçut l'avis officiel de sa nomination à la délégation de Pérouse.
Pérouse, la ville aux cent églises et aux vieilles tours féodales, s'élève sur une montagne, au pied de laquelle
s'étendent les vertes campai,''nes de l'Ombrie. Mais l'accès en était alors assez difïicile. Il semblait que les Pérugins, satisfaits de dominer un merveilleux horizon, fussent peu désireux de se mêler à la vie d'en bas. Or, Mgr Pecci venait de"^ faire son entrée à'' Pérouse, lorsque Grégoire XYl lui
Les sédiaires de Lcon XIII.
annonça sa visite. Le déléizat n'avait (|ue vin.i.'-t jours pour préparer au Saint-Père une réception digne de la majesté royale. Ce temps, bien employé, suffit à la construction d'une voie magnifique que le Souverain Pontife inaugura le 11) septembre 18il au milieu des acclamations d'un peuple dont le virus révolutionnaire n'avait pas encore, malgré
incessante action des sociétés secrètes, corrompu la fidéité. Cette route fut baptisée via Gregoriana. Le Pape, qui enait de lui donner son nom, exprima en ces termes son avissement :
« Dans mon voyage à travers les provinces j'ai été, en uelques endroits, reçu comme un moine; ailleurs, comme n cardinal; mais à Ancône et à Pérouse, réellement en ouverain. » Et avant de partir, il glissa à Toreille du élégat ces mots qui lui promettaient une fortune rapide :
Rentré à Rome, Monseigneur, je me souviendrai de ous. »
Il ne l'oublia point en efïet. Mgr Pecci fut nommé, au ommencementde l'année 1843, nonce à Bruxelles, en remlacement de Mgr Fornari, appelé à la nonciature de Paris, 'endant les dix-huit mois de sa délégation à Bénévent, il vait réorganisé toutes les administrations de la province, otamment celle de lajustice et de l'instruction publique, Dndé même une caisse d'épargne, soucieux déjà d'amélio- Br le sort des travailleurs. C'était, peut-être, faire assez romptement d'excellente besogne, pour un homme, un îune homme, auquel le cardinal Sala reprochait naguère on « indécision ))...
M Nonce à Bruxelles
LE LYRISME DE L ABBE GESSI. — UN FOU QUI VEND LA SAGESSE. — L NOUVEAU NONCE JUGÉ PAR SON PRÉDÉCESSEUR. — DE ROME A BRUXELLES. — l'aCCIDENT DU CANAL DE VILVORDE. — LA LOI SCOLAIRE DE 1842. — CONFLITS. — UN MINISTRE MÉCONTENT. — l'attitude de la famille ROYALE. — LES ORDRES RELIGIEUX. — LE RAPPEL DE M*"' PECCI. — REGRETS UNANIMES. — UNE LETTRE DU ROI A GRÉGOIRE XVI.
Moins iniporlanto que les quatre c^randes nonciatures [le Paris, Vienne, Madrid et Munich, celle de Belgique est assurément l'une des plus agréables.
(( Quel pays que le vôtre! disait à un homme d'État belge Mgr Fornari. J'y ai passé cinq ans; il me semble que j'ai été cinq ans en paradis. »
Ce paradis ne laissait pas, d'ailleurs, d'être pour un nonce qui débutait dans la carrière diplomatique, le poste d'observation le plus intéressant qu'il pût souhaiter, surtout !i cette épof[ue où la Belgique, comme on l'a dit très justement, (( présentait en raccourci le spectacle des luttes, des succès, des aspirations et aussi des erreurs des sociétés modernes ». La situation devait en outre y être particulièrement délicate pour Mgr Pecci, en raison des circonstances qui avaient précédé sa nomination. En efïet, le rappel subit de Mgr Fornari, qui entretenait d'ailleurs
des relations infiniment plus cordiales avec le gouvernement qu'avec les évêques belges, avait péniblement impressionné le roi. Mgr Garibaldi, internonce à la cour de France, désigné en premier lieu par Grégoire XVI pour succéder à Mgr Fornari, ne fut pas agréé par Léopold. Ce rappel et ce refus ne pouvaient manquer de jeter un froid dans les rapports ultérieurs des deux pouvoirs, et il paraissait difficile que Mgr Pecci se conciliât à la fois, en de telles conjonctures, les bonnes grâces du gouvernement et celles de l'épiscopat. d'autant plus que le conflit créé entre le corps épiscopal et le ministre de l'Intérieur, M. Nothomb, par la loi sur l'instruction primaire, en arrivait précisément au point le plus aigu.
Aussi le nouveau nonce éprouva-t-il peut-être plus d'inquiétude que de joie lorsqu'il apprit à Rome même, de la bouche du Pape, à quel honneur il était appelé et quel fardeau allait s'appesantir sur ses épaules. « Cette destination, écrivit-il au cardinal Bussi, archevêque de Bénévent, me cause de grands soucis. Je n'accepte pas ma situation par un sentiment de présomption, mais par un acte de filiale obéissance au souverain pasteur et de résignation aux mystérieux desseins du ciel. »
Et à Mgr d'Andréa, nonce en Suisse : « Me voici donc votre compagnon dans la glorieuse arène de la religion. Mais quelle espérance ai-je de vaincre? Sur quelle force m'appuyer pour justifier cette espérance? J'aime mieux chasser des pensées qui me troublent et m'abandonner en toute confiance à Celui qui a commencé l'œuvre et qui est capable de l'accomplir. Je n'ai rien à attendre que de lui. »
Il faisait éi?alement part do ses craintes au V. M. de ésus-Crucifié. passionnistc, qui lui répondait : « Mon rès vénéré Scii^neur. vous aurez du courage, et un i,a'and :ourage, et vous en concevrez toujours davantage en 'établissant sur la confiance en Dieu et la défiance de 'ous-méme. Courage ! Dieu vous a destiné à de grandes ;hoses,.. ))
La défiance de soi-même; voilà un sentiment que n'auait sans doute pas inspiré au nouveau nonce de Belgique a lecture des divagations que rima vers le même temps, n son honneur, l'un de ses compatriotes, l'abbé Gessi :
Ainsi que le soleil parmi les brillantes étoiles resplendit dus que toutes et paraît leur maître, tel en gloire, en lonneur. en éclatantes vertus, Joachim apparaît comme le ►remier astre. Si maintenant il porte la croix et la robe iolette, un jour il revêtira la pourpre et le bissus, et vous ^errez combien il s'élèvera davantage encore. Comme 'aigle de Jupiter, il ira se poser sur le sommet rocheux : ^e vois écrit dans l'éternel destin qu'il aura la tiare au 'ront et le sceptre au côté... Et ailleurs : Je vois ^oachim assù sur un trône élevé, la croix sur la poitrine et fi tiare au front. Ma muse voudrait dire les gloires de oachim. mais combien l'histoire parlera de lui! L'Italie, es Pays-Bas, la France et l'Angleterre, le rivage africain ui-même admirent les qualités qui distinguent ce prélat. 1 est plein de prudence, de vertu, de valeur. Un jour, je le ois. on l'adorera sur la terre, on verra sa gloire assise sur e trône, le Dieu tout-puissant qui gouverne toutes choses e donnera un jour commepasteur au troupeau du Christ.
Notre La Fontaine ne nous a-t-il pas prévenu que certains fous vendaient la sagesse. Ce fut, je pense, le cas du (( poète )) de Carpineto. puisque des prophéties, exprimées en un verbe d'une si ridicule i,^randiloquence et que l'on jugea, selon toute probabilité, tout à fait dénuées de sens commun, se sont en somme réalisées à la lettre.
Panorama des jardins du Vatican, pris de l'entrée.
Moins lyrique que l'abbé Gessi, et meilleur jui^e incontestablement. Mgr Fornari. dans une lettre adressée à M. Noyer, chargé d'affaires de Belgique à Rome, appréciait ainsi les qualités de son successeur : « On ne peut douter que Mgr Pecci ne soit un prélat dune haute piété, de grand talent et de beaucoup de science; il est peut-être un
pou timide de caractèro, ou plutôt son extrême modcstio i'ess('iid)le h de la liinidit(\ mais cela est compensé par son esprit grandement réfléchi et par sa prudence, qui le g-arantira toujours d un (aux pas. Croyez-moi, c'est un homme de tant de conscience et d'un sens si droit. (|u'il ne néiiliii:era aucun moyen de bien accomplir
Jardins du Vatican.
La vigne de Li'ou XIIl.
tous ses devoirs et de servir utilement la bonne cause. » L'usage veut que les nonces soient évêques. Mgr Pecci fut donc, dès le lendemain de sa nomination à la nonciature de Bruxelles, appelé à l'épiscopat. Grégoire XVI le préconisa arctievêque de Damiette le 27 janvier, et le 28, le cardinal Lambruschini, secrétaire d'État, le sacra
dans la basilique de Saint-Laurent in PanisperiKi. en présence des membres de la légation belge, à la lète de laquelle se trouvait alors le comte d'Oultremont.
A l'issue de la cérémonie, le cardinal Lambruschini, qui connaissait la profonde piété de Mgr Pecci, disait de lui : (( C'est un ange, c'est mon fils de prédilection. »
Le nouveau nonce s'embarqua à Civita-Vecchia le 19 mars, sur le navire français le Sésostris. Il entra en Belgique le 7 avril, la maladie l'ayant retenu à Nîmes une dizaine de jours, qu'il trouva moyen d'utiliser en prenant des leçons de français. A son départ de la capitale du monde chrétien, l'archevêque de Damiette connaissait à peine la langue de la diplomatie. Lorsqu'il arriva à Bruxelles, il s'exprimait dans cette langue très correctement, voire avec élégance. Il devait opposer — cinquantequatre ans plus tard — le souvenir de ce lourde force aux cardinaux qui s'efforçaient de le dissuader d'envoyer comme nonce à Paris l'évêque de Viterbe. pour la raison, péremptoire, croyaient-ils, que Mgr Glari ne possédait pas assez notre langue: « S'il ne sait pas le français, eh bien ! il en sera quitte pour l'apprendre, comme j'ai fait lorsque Grégoire XVI me donna — voilà plus d'un demi-siècle — lu nonciature de Belgique. »
La connaissance de la langue française faillit au surplus devenir tout à fait inutile à Mgr Pecci avant même qu'il n'eût l'occasion don faire usage. Le carrosse du nouveau nonce roulait sur la roule de Bruxelles lorsque ses chevaux, en franchissant le canal de Vilvorde, s'emportèrent au point de mettre ses jours en danger. La probable
calaslro[)lie fui ôvilt'e qràco il I'Irtohiuc intervention d'un vicaire de la paroisse la |)lus voisine, qui sauva, au péril de su propre vie, colle du jeune prélat. Ce dernier, excellent marcheur, acheva à pied son voyage.
Nous avons fait allusion plus haut au conflit que la loi scolaire de 18i2 provoqua entre l'épiscopat belge et le ministre de l'intérieur M. Nothomb. Cette loi reconnaissait dans une certaine mesure le caractère religieux des écoles primaires ; mais le gouvernement ne l'appliquait qu'à regret, inclinant phitôtvers la neutralité absolue. Par une circulaire en date du 2(j janvier 1813, les évè([ues belges avaient protesté contre l'attitude équivoque du pouvoir civil. A peine arrivé à liruxelles, Mgr Pecci se vit sollicité instamment d'user de son influence pour réduire au silence le corps épiscopal. Il préféra encourir la défaveur du ministre et n'intervint que pour soutenir les justes revendications des évéques. C'était une politique de loyauté, j'allais dire d'intransigeance, mais d'une intransigeance que justifiait assez la mise en cause des droits imprescriptibles de l'Église en matière d'enseignement.
Mgr Pecci eut bientôt l'occasion de l'accentuer encore, le gouvernement ayant émis la prétention de se réserver à lui-même le choix de tous les membres des jurys d'examen, dont les deux tiers étaient aloi's, de droit, désignés par les chambres. Les catholiques belges protestèrent unanimement par la voix de leurs évoques, et l'action diplomatique du jeune nonce appuya si énergiquement et si habilement L'es protestations, que le projet de loi préparé par M. Nothomb fut iepous.sé à une forte majorité.
Le ministre en garda longtemps rancime au représentant du Saint-Siège, si l'on en juge par cette phrase d'une lettre qu'il écrivait, le 14 novembre l<Si7. plus de deux ans après avoir quitté le pouvoir, à M. d'HolFschmidt : « Le départ de Mgr Fornari a été un grand malheur; son successeur m'a surtout fait regretter le non-envoi de Mgr Garibaldi. » Mais le crédit du nonce à la cour n'en fut pas diminué. (( Vraiment, Monseigneur, lui dit un jourLéopold ^'^ vous êtes aussi bon politique qu'excellent prélat. » Et le roi ne s'en tenait pas à de vains compliments. Il recherchait les occasions de s'entretenir avec Mgr Pecci des intérêts religieux du royaume, écoutait avec plaisir le jeune diplomate, se rendait sans trop de peine à ses arguments et ciMJail |)arfois à ses inst;inces. C'est ainsi (|ue Léopold I'"'' consentit à assister, avec la reine, le :^."1 mai 1<S4.'J, au couronnement de Notre-Dame de la Chapelle et. un peu plus tard, <\ l'accompagner dans sa visite du pensionnat du Sacrc'-Cd'nr de .b'ilc.
Il ne faut i)as oubliei- ([ue Léopold P'' appartenait à la religion jU'o(est;inle, circonstance qui fait plus digne de remariiuc l'ascendant exercé par Mgr Pecci sur l'esprit de Sa Majesté. Quant à Marie-Louise, catholique fervente, elle admirait davanlage les vrrliis du prt'lal (|iie ses y habiletés diplonKili(jues. Sa conliance en lui était sansJ bornes. Elle h; consultait volontiers, non sur les atîairesdej l'Etat, mais sur l'éducation des jeunes princes, et suivail ses conseils. Mgr Pecci se souviendra loiijoiirs, iivec émotion, des longues heures pendant lesquelles il fut l'hùle du roi et de la reine. Devenu cardinal, il dira un jour, à
Ji
LEON XIII INTIMK 8.")
l'érouse. à un évè(iiie belge : « J'ai bien connu le père du roi actuel et sa pieuse mère. Souvent j'ai été adnnis dans une aimable intimité par la famille royale, et j'ai tenu dans mes bras le petit I.éopold, duc de lirabant. Il me souvient même que la reine Louise-Marie, qui était si bonne chrétienne, me demandait ma bénédiction pour son fils aîné, alors âgé de huit ou neuf ans, afin (pi'il eût le bonheur de devenir un bon roi. »
Le peuple belge n'avait i)as fait une moins favorable impression que ses souverains sur le successeur de Mnv Fornari. « Je ne puis, écrivait-il, que louer la bonté et la solide religion de ce peuple. » Ailleurs, il loue le « caractère bon et hos})italier » des sujets du roi Léopold; U admire le développement de leur industrie. Et comme l'Italie n'a pas encore de voies ferrées, il raconte coniplaisamment, dans ses lettres à ses compatriotes, l'inauguration du chemin de fer de Bruxelles à Namur, à laquelle il vient d'assister avec tout le corps diplomatique : « Rien de plus agréable que ces courses pendant lesquelles on fait plus de vingt milles à l'heure. Les plus riantes perspectives, villas, maisons de campagne, villages fuyaient, à notre droite et à notre gauche comme des images de rcve ou dues à une illusion d'optique. »
Le mouvement industriel n'absorbait pas, on le sait, l'attention du nonce, que préoccupait par-dessus tout les questions touchant;! l'enseignement. Nous avons dit comment il intervint dans les différents débats soulevés par l'application delà loi scolaire. Son intervention ne fut pas moins heureuse dans le conflit auquel cette loi avait donné
se LEON Xiri INTIME
lieu entre runiversité de Louvain et le collège des Jésuites de Namur. Les Pères qui dirigeaient ce collège voulurent y entreprendre certaines réformes qui ne pouvaient manquer d'éveiller les susceptibilités des universitaires. Un assez grand nombre d'évôques prirent fait et cause pour le collège, d'autres pour l'université. Le nonce proposa à l'épiscopat de s'en remettre au jugement du Saint-Siège, et il fut assez habile pour obtenir de Grégoire XVI une décision de nature à satisfaire les deux parties. En même temps il favorisait de tout son pouvoir la fondation à Rome d'un collège ecclésiastique belge, qu'il devait doter royalement au lendemain de son élévation au souverain pontificat.
Il régularisa enfin la situation, mal définie, des ordres religieux vis-à-vis des évoques. Le clergé régulier se trouvait sous la dépendance d'un vicaire apostolique âgé, infirme et très faible de caractère. Mgr Pecci demanda à Grégoire XVI les pouvoirs nécessaires pour suppléer à l'insufïîsance de ce vicaire apostolique. Ces pouvoirs lui '■ furent accordés, et il mena à bien, rapidement, la mission très délicate que Mgr Fornari, avec qui il correspondait fréquemment, lui représentait, dans toutes ses lettres, comme extrêmement périlleuse.
Le nonce triomphait donc sur tous les terrains, mais | avec une modération et une sagesse auxquelles on ne pouvait s'empôcher de rendre hommage. Et lorsqu'après ses trois années de nonciature il se vil appeler au siège épiscopal de Pérouse, il reçut du monde politique aussi bien que du monde religieux 'd'innombrables témoi-
ij^nai^os (le s\ mpalliic. (|iii cxpriiiuiionl avec éloqucnee et le bien qu'il avait fait el les regrets unanimes que laisserait son départ.
« Nos relations, lui écrivait le général Goblet, ancien ministre des affaires étrangères, avaient, grâce à Votre Excellence, un caractère de cordialité et de bienvexllance qui rendait ma tache aussi facile qu'agréable. »
Le cardinal Stercks, archevêque de Malines : « Les habitants de Fheureux diocèse de Pérouse acquerront un évêque aussi distingué par sa science que par sa piété, un modèle de toutes les vertus. Je regrette d'autant plus que vous soyez forcé de nous quitter sitôt. Vos excellentes intentions, vos vues pleines de sagesse, votre zèle pour la prospérité de la religion auraient pu nous être encore si utiles ! )) Et le cardinal terminait en assurant Mgr Pecci de son « éternelle reconnaissance. »
Le roi lui fit exprimer par M. de Bonway, secrétaire de Sa Majesté, des sentiments non moins flatteurs et lui donna le grand cordon de l'Ordre de Léopold. Il ne s'en tint pas là, et adressa à Grégoire XVI une lettre où il est extrêmement curieux de voir le vieux monarque se préoccuper, en dehors de toute considération protocolaire, de l'avenir du prélat en qui il regrettait peut-être moins le diplomate que l'ami : « Je dois recommander l'archevêque Pecci à la bienveillante protection de Sa Sainteté; il la mérite à tous égards, car j'ai rarement vu un dévouement plus sincère à ses devoirs, des intentions plus pures et des actions plus droites. Son séjour dans ce pays-ci lui aura été très utile, en lui permettant de rendre de bons
services à Sa Sainteté. Je la supplie de lui demander un compte exact des impressions qu'il emporte sur les affaires de l'Eglise en Belgique. Il juge toutes choses très sainement, et Votre Sainteté peut lui accorder toute confiance. »
La garde pontilicalc.
L'archevêque de Damiette fit donc ses préparatifs de départ au milieu d'universels et bien touchants témoignages de sympathie et de regret. Sympathies et regrets réciproques, car il avait appris à aimer le peuple belge, si bien qu'il transporta plus tard dans son diocèse de Pérouse
Uniformes de la maison militaire de Léon XIII.
(IiM'lquos-uiKvs des institutions de la Belgique, que son palais épiscopal s'ouvrit toujours, très largement, aux habitants de ce pays, et qu'il demanda lui-même l'hospitalité au Collège ecclésiastique belge de Rome toutes les fois que ses affaires diocésaines l'obligèrent à se rendre dans la ville éternelle. Il laissait en outre, parmi l'aristocratie bruxelloise, des amis dont il avait pu apprécier le dévouement : entre autres l'ancien président du Sénat, M. de Mérode, dont l'hôtel avait un magnifique jardin où le nonce aimait à venir réciter son bréviaire ; le comte de Baillet, le baron de Man, dont la petite-fîlle est aujourd'hui la diocésaine de l'évêque d'Orléans. « Ce bon de Man, dit un jour Léon XIII à Mgr Touchet, qui venait de prononcer son nom, ce bon de Man, je crois bien que je ne l'ai pas oublié! Figurez-vous qu'il avait cent mille livres de rente dont il faisait régulièrement deux parts : cinquante mille francs pour lui, cinquante mille francs pour les pauvres. Ayant ainsi réglé son budget, il s'avisait que cinquante mille livres pour lui, c'était trop, et il procédait à un nouveau partage. Son train de maison ne lui revenait pas à plus de vingt-cinq mille francs, et il ne fai-, sait pas d'économies. » D'où il appert que Léon XIII a la mémoire des chiffres avec celle du cœur.
On comprend que Mgr Pecci, dont la santé s'accommodait cependant assez mal de la rigueur relative du climat de la Belgique, ait éprouvé quelque chagrin à quitter un pays qui lui avait été si hospitalier. Ce chagrin doublait peut-être, à son insu, le poids des inquiétudes qu'inspirait au prélat la pensée des responsabilités nouvelles qui
allaient lui incomber : « Vos espérances seront- elles réalisées comme vous le croyez? écrivait-il à Mi^r Spinelli Aniinori, auditeur de rote, à qui il pensait devoir sa nomination à l'évèché de Pérouse. Je suis obligé de vous avouer trrs sincèrement (|u'cn me considérant moi-même je ne trouve que motifs de crainte et de confusion... Quoique ma volonté de faire du bien à Pérouse soit très vive et très ardente, je crains que mes faibles forces ne sufTisent pas à rendre ce d('sir fructueux. »
Trente-deux ans d'épiscopat.
LE VOYAGE DE Mr'" l'KCCI EX ANGLETERRE ET EN ERANCE . — LA MORT DE GRÉGOIRE XVI ET l'aVÈNEMENT DE l'IE IX. — LETTRE DU NOUVEAU PAPE AU ROI DES BELGES. — L'eNTRÉE DE Mt-''' PECCI A PÉROUSE. — LA RÉVOLUTION. - LE CLERGÉ DE PÉROUSE. — l'ÉVÊQUE JUGÉ PAR M. URBAIN RATAZZI. — UNE RENCONTRE AUX BAINS DE MER. — PECCI Er ANTONELLI. — FIN DE RÈGNE.
.Miii' l'uL'ci nu se ruiidit pas en Italie dircclenicnL en ijiiittanl Brnxolles. Il visita successivement rAllcinaene. rAiili'iche. J'Anizieterre. oii il fit. à Londres, la connaissance de Wiscman, et eut l'honneur d'être présenté à la reine. Wiseman le renseigna très exactement sur l'état du catholicisme en Ani^leterre. Mgr Pecci vint ensuite en France, à Paris, où il fut pendant trois semaines l'hôte de Mgr Fornari, qui lui ménagea une longue entrevue avec Louis-Pliilip[)e. l.('on XIII recevant, il y a quelques anni'cs, au Vatican, l'aliltt' [{availhe. curf'de Saint-Tlioniasd'A(|uin, dit à son interlocuteur (pi'il se rappelait fort hien avoir célébré à plusieurs reprises, au cours de ce séjour à Paris, la sainle messe dans son église. De retour de Rome, l'abbé Ravailliu conçut le jji'ojet de faire placer à Saint- Thomas-d'A(jiiin une plaque commémorative q'.ii aurait pcrpi'tué ce souvenii'. [/aristoci'ati(|ue (îglicc d ) la rive
gauche ne conserve-t-elle pas déjà, dans le inarbre, ainsi que les églises SaiM-Eustache et Sainte-Marguerite, le sou- h venir du passage de Pie Vil? Mais l'abbé Ravailhe démis- " sionna avant d'avoir exécuté ce projet, que le curé actuel de Saint-Thomas-d'Aquin, M. l'abbé de Cabanoux, repren- l drait sans nul doute à la grande satisfaction de tous ses paroissiens.
De Paris, Mgr Pecci partit pour Rome. Mais lorsqu'il y arriva, Grégoire XVI était mort, et les membres du sacré Collège se trouvaient réunis pour le conclave qui devait aboutir à l'élection de Pie IX. Le nouvel évêque de Pérouse eut l'occasion de s'entretenir longuement de la situation de l'Église avec le cardinal Ferreti. Les deux futurs Papes échangèrent leurs vues sur le gouvernement des âmes. Rencontre curieuse, et conversation bien intéressante. Si l'on songe aux communes destinées de ces deux hommes et à la tournure si différente de leur esprit.
Devenu Pape sous le nom de Pie IX. le cardinal Mastaï Ferreti rappela, un peu plus tard cette conversation à l'évoque de Pérouse. Ce fut lui — Pie IX — qui répondit à la lettre par laquelle le roi Léopold avait recommandé si chaleureusement l'ancien nonce en Relgiquc à la bienveillance de Grégoire XVI. Cette réponse était pleine de promesses. La voici :
« Les témoignages de Votre Majesté en faveur de Mgr Pecci, évêque de Pérouse, font le plus grand honneur à ce prélat. Il ressentira en son temps les effets des bienveillantes recommandations de Votre Majesté, tout comme s'il n'avait pas abandonné la carrière (h'ploiiiMlique. ))
(( h]n son temps » ... c'est -à-diro liuit ans après, car Igr l'ecci. préconisé évoque de Péroiisc et créé cardinal *i petto le I'.) janvier [H\(\, ne devait en réalité recevoir i pourpre cardinalice que dans le consistoire du 10 déembre 1853.
Nous avons eu souvent l'occasion de mettre en relief la iété filiale de Joachim Pecci. Ses parents morts, il s'était lit une très douce habitude d'associer leur mémoire aux rincipaux événements de son existence. « Oh ! si mes xcellenls parents étaient encore en vie! » Tel avait été on premier cri en apprenant sa nomination à la nonciaure de Bruxelles. Et maintenant qu'il est appelé à franhir une nouvelle et plus glorieuse étape de sa carrière cclésiastique, il fixe au jour anniversaire de la fête de sa nère — 26 juillet, fête de Sainte-Anne — sa prise de posession du siège épiscopal de Pérouse.
Son entrée dans cette ville, où il avait fait comme délé- :at de si grandes choses, fut un véritable triomphe. Le ortège qui le conduisit proccssionnellement à la cathé- Irale comprenait les autorités civiles et religieuses, tous es professeurs de l'université en uniforme. Sous un ballaquin porté par huit clercs en cotta blanche, s'avançait dgr Pecci, mitre en tête, revêtu de ses ornements pontiiaux et monté sur un superbe cheval caparaçonné de blanc. )evant le prélat marchait un groupe d'enfants, appartelant aux plus nobles familles de la cité, et qui, puisant à )leines mains dans les corbeilles do fleurs suspendues à eur cou, jonchaient la route du nouvel évêque.
Spectacle grandiose et touchant qui évoque l'entrée
triomphale du Christ à Jérusalem lorsque les habitants jetaient sous les pieds de sa monture les rameaux d'olivier et leurs propres vêtements en s'écriant : « Hosannah au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seii^neur ! » ou encore nos belles processions abolies, (juand la main innocente dos enfants de chreur faisait monter
Jardins du Vatican. — La cabane suisse.
tour à tour, vers l'hostie trois fois sainte, le p.u'fum de l'encens et celui des roses.
L'épiscopat de Mgr Pecci fut. croxons-iious. l'im des plus troublés et des plus féconds, l/iiu des plus troublt'S, car l'évêque se vit deux fois — en iJSiî) et en IsiiO — aux prises avec la Révolution.
• Kn IS'iO. les (iarilialdions s'étaionl emparés de la ville, |iit' les Aiiti'ichiens. ayaiil à leur \r[i) le i^énéral prince de Lichteiislein. se disposaient à l<Mir l'cprendre, mais non, 'omme on |)enl le ci'oin', sans coup Irrir. Mi^r l'ecci iitervinU el le résulLaL de celle inlervenlion fiil le i"élailissement de l'ordre sans efîusion de sanir.
JiUilins du ^';ll ican.
La caljane suisse.
Onze ans après, .le I i septembre ISIJO, l'érouse t'nl prise jar les quinze mille Piémontais commandés par le g-énéral le Soiinaz. L'ennemi occupa le sé'niinairts révrcln'-. Le •ardinal l'ecci ne put mieux faire ((ue de recommander ion peuple à la clémence du vain(pieur. Cette reconnnanlation n'empêcha point qu'un ecclésiastique, l'abbé Santi,
accusé à tort d'avoir tiré sur les Piémontais, ne fût passé par les armes. Par la suite, l'évêque fit entendre jusqu'à neuf protestations indignées contre les excès des chefs du gouvernement de Pérouse ; et il eut la douleur de se voir obligé de frapper d'interdit quelques prêtres oublieux de leurs devoirs envers le Pape-Roi. Ceux-ci poussèrent l'audace jusqu'à déférer le chef du diocèse devant les tribunaux. Le cardinal Pecci fut acquitté, mais on devine ce que son cœur de prêtre et de père avait dû souffrir.
Au milieu de l'universel désarroi, l'évêque de Pérouse se tenait plus que jamais étroitement uni à l'évêque de Rome. Voici la noble lettre qu'il écrivait à Pie IX dès le 28 janvier ISGO:
Très Saiul-Père, Le cardinal-évêque de Pérouse et tout le chapitre de sa cathédrale, profondément émus des coups impies et déloyaux dont le Saint-Siège est journellement assailli, déposent à vos pieds un humble et afïectueux tribut de leur dévouement filial et de leur soumission. Ils ressentent vivement les longues et douloureuses amertumes qui allligent le cœur paternel de Votre Sainteté ; ils pleurent sur l'aveuglement et la malice de ces fils ingrats et dégénérés qui se sont unis aux ennemis de l'Hglise pour combattre son auguste chef ; ils réprouvent avec indignation les menées astucieuses employées pour s'emparer de votre principat civil, et les efïorts perfides qui tendent à dépouiller le Souverain Pontife de sa dignité et de son indépendance, en provoquant la révolte et le schisme au centre même de l'unité catholi(|ue. Avec toute la chrétienté ils protestent contre des desseins aussi ténébreux, et ils adressent des vœux et des prières au Prince des pasteurs, dont vous êtes, ô Saint-Père, le vivant oracle et l'auguste vicaire, pour qu'il ne permet to pas l'accomplissement de ces coupables et sacrilèges machinations, et qu'il renouvelle, dans votre personne sacrée, le prodige si souvent admiré qui rende évident à tous que la (Chaire
LEON Xlir INTIME 'J9
do l'ierrc est celle pierre angulaire contre la(|uellc se brise toute force humaine et sous laquelle est écrasé quiconque tente de la renverser. Puisse cet hoinmai^c d'amour, que les soussisnés déposent au pied de votre trône ponlilical au nom de toute l'Kglise de l'érouse, allé.i:er les peines dont votre cœur est attristé! Puisse votre bénédiction, qu'ils vous demandent en retour, les rendre toujours plus constants dans l'obéissance qu'ils vous doivent, ainsi que dans la profession et la défense de l'unité catholique.
Cinq mois plus lard, le 21 juin, le courageux prélat osait en appeler au roi lui-même des traitements indignes que le commissaire du gouvernement, se croyant assuré de l'impunité, ne craignait pas de faire subir aux membres des congrégations religieuses du diocèse de Pérouse :
... « Voilà, Sire, comment les volontés royales ont été éludées par le manque de loyauté dans leur application. En sorte que de si dignes religieux retombent inévitablement sous les dures et oppressives mesures portées par le commissaire du gouvernement, lesquelles, outre qu'elles non! i)oint leurs pareilles dans les autres provinces, sont trop ouvertement en désaccord avec les premières notions du droit religieux social. La trame et les conséquences de celte conduite ne doivent point rester ignorées de votre Majesté. Et moi, en le dénonçant à votre Majesté, je ne puis faire moins que de répandre en de douloureux accents la tristesse amère qui opprime le cœur d'un évoque à la vue des insultes répétées aux véritables intérêts de la religion, et de la misérable condition à laquelle sont réduits aujourd'hui les religieux vivant parmi nous. »
Précédemment, le cardinal Pecci s'était élevé avec la
plus grande énergie contre rétablissement du mariag-e
Sans doute, ces protestations et réclamations ne furent pas toujours couronnées de succès : mais elles ne demeurèrent pas tout à fait stériles. Et la fièrc attitude de l'évêque de Pérouse eut. en dehors de résultats plus pratiques, l'avantage appréciable de contraindre les plus acharnés adversaires de l'Eglise à l'admiration et au respect. Qu'on en juge par les deux lettres suivantes de M. Urbain Ratazzi à sa femme.
Première lettre : «... Ce Pecci est un homme d'un indéniable mérite... Il est doué d'une grande énergie et dune grande sévérité administrative, et cela avec les dehors les plus doux qu'on puisse imaginer. C'est que, malgré la grande élévation d'esprit et l'incorruptibilité du cardinal Pecci, malgré le respect invincible qu'il inspire à notre pouvoir civil. les concessions quil pourra faire ne seront jamais qu'apparentes, de pure forme, de celles qu'un iiomme du monde ne refuse pas .. Son attachement au Saint-Siège est exlrrme. ses principes sont absolus. Sa fermeté indomptable, je dirais pre-quc féroce, allirmepéremptoirementqu'il serait incapable de plier. Il faut en convenir, c'est un de ces prêtres qu'on est forcé d'admirer. Il a un grand sens politique, surpassé toutefois par son savoir. <
Je ne vois, pour ma part, aucun trait à retrancher à ce portrait du cardinal Pecci, et j'estime qu'il n'a rien perdu de sa ressemblance en devenant celui de Léon XIII.
Deuxième lettre : « ïu ne dois pas regretter de n'avoir pas insisté ; pour que je t'accompagne ; j'aurai.'^ été certainement un embarras pour loi, si, comme je n'en doute pas, tu as le désir de connaître le cardinal Pecci. Le cardinal ne se plie pas aux petites transactions. Nous lui avons j»ris son sé-minaire; il nous a répondu modestement qu'il n'avait besoin que de quelques chambres. 11 vit dans son palais,
au milieu de ses séminaiisles ; il les invite à dîner et à passer la Sdirée au[)rès de lui. Il fait pour l'érousc ce que le cardinal Uiario- Sforza a cherclié à faire pour Naples ; il crée le mouvement scienlilique. Mais, en attendant, il n'a jamais autorisé aucun de nos fonctionnaires à dépasser le seuil de sa porte; et, pour sûr, si par hasard il me rencontrait, je le ferais fuir comme si j'étais le diable. »
On peut voir, par les détails que donne M. Urbain Ratazzi, peu suspect d'admiration préconçue pour l'évêque de Pérouse. quelle était la sollicitude de Mgr Pecci pour son jeune cleri^é. Puissamment aidé dans cette tâche par Josepii Pecci. que sa mauvaise santé avait contraint de quitter pour un temps la compag-nie de Jésus et à qui il avait confié une chaire de théologie, le savant prélat refondit entièrement le programme des études du grand S(Mninaire en leur donnant pour base Finébranlablc et admirable doctrine de saint Thomas d'Aquin. IHiis, pour mieux s'assurer que professeurs et élèves répondaient à ses desseins, il résolut de vivre le plus possible de leur vie. L'évcché communiquait avec le grand séminaire par h' moyen d'une sorte de pont, qui était l'œuvre de l'évcujue. Presque chaque jour Mgr Pecci franchissait l'étroitpassage, tantôt pour assister à un cours, tantôt pour s'entretenir familièrement avec ses séminaristes aux heures de récréation. On raconte. qu'il advint une fois à l'un des professeurs de la maison, M. Brunelli, de trouver sa chaire occupée par l'évêque en personne lors({u'il se présenta, en retard de quelques minutes, pour faire son cours. La confusion du retardataire fut extrême, et son exactitude désormais exemplaire. La présence du prélat excitait d'ail-
leurs l'émulation de tous, sans être pour personne, sinon en des cas exceptionnels comme celui que je viens de citer, une cause de gène. C'est ainsi quil apprenait à connaître son clergé, et que son clergé apprenait à l'aimer, deux postulats qui seuls peuvent faire germer entre l'évêque et ses prêtres la confiance nécessaire à la bonne administration d'un diocèse.
Aussi le clergé de Pérouse pouvait-il être offert en exemple à celui des autres diocèses d'Italie, quoique tous ses membres ne fussent pas animés d'un zèle égal pour le bien des âmes. On se rappelle comment Mgr Pecci s'était vu obligé de sévir contre certains prêtres oublieux de leurs devoirs. D'ordinaire, un simple avertissement suffisait pour ramener dans le droit chemin les ecclésiastiques coupables de quelques fautes ou négligences dans l'exercice de leur ministère. Mgr Pecci avait une manière d'avertir à laquelle on ne résistait pas. En voici un exemple : L'évêque de Pérouse apprend un jour qu'un curé de son diocèse, qui croyait faire assez pour ses paroissiens en leur donnant la messe le dimanche, avait coutume de disparaître dès le lundi, pour ne reparaître dans sa paroisse que le samedi soir, laissant à un vieux prêtre le soin de le remplacer, six jours sur sept, pour les cas urgents. L'évêque va, à l'improviste, visiter cette paroisse. Il entre à l'église, où le vieux prêtre se dispose à monter à l'autel. Il célèbre à sa place le saint sacrifice, prononce une homélie qui édifie profondément l'assistance, et retourne à Pérouse sans avoir dévoilé son incognito. Le dimanche suivant, le curé était à son poste. On lui raconte ce qui s'est passé
en son absence. Il se renseigne sur ce prédicateur improvisé qui avait parlé en maître sans donner aucune explication de sa conduite. Au portrait qu'on lui en fait, il n'a pas de peine à reconnaître son évêque, et va se jeter à ses pieds, pour implorer son pardon, bien plus confus que Brunelli, quand ce dernier, arrivant au grand séminaire quelques instants après l'heure fixée pour le cours dont il était chargé, trouva ses élèves suspendus aux lèvres du docte prélat. Le curé, assure-t-on, ne se montra pas moins sensible que le professeur à la leçon épiscopale, si originale et si délicate, et il n'enfreignit plus l'obligation de la résidence.
Mgr Pecci voulait que son clergé fût appliqué au travail, mais il prêchait d'exemple très éloquemment. Des œuvres de son épiscopat, M. Leroy-Beaulieu a pu dire : « Le Pontife romain n'a guère fait qu'exécuter ce qu'avait rêvé aux montagnes de l'Ombrie l'archevêqueévêque de Pérouse. )) Les lettres pastorales de ce rêveur sublime contiennent en germe presque toutes les encycliques dont la hauteur doctrinale, la forme impeccable et le nombre étonnent aujourd'hui l'univers chrétien. Les deux dernières sont incontestablement les plus remarquables : celles de 1H7G sur VÉglise au xix" siècle et de Iis77 sur VÉglise et la civilisation. Mais il est impossible de ne pas citer aussi le magnifique plaidoyer que Mgr Pecci écrivit en 1860 en faveur du pouvoir temporel des papes, son magistral réquisitoire de 1863 contre Renan qui venait de scandaliser le monde catholique en dénaturant, dans des pages d'une grande beauté littéraire, l'adorable figure
lot
du Christ. Il faut mentionner encore ses lettres de 1864, sur les Erreurs populaires cotilre hi religion; de 18()(>. sur la Conduite du clergé dans les temps présents; de 1868, sur la Lutte chrétienne, etc.
L'évêque ne dédaignait pas de quitter les sommets de la doc-
Jardins ilu A'alican. — Le Uoccolo.
trine pour traiter certaines questions d'ordre prati(pio, qui se prêtent peu auxed'ots littéraires. C'est ainsi (ju'il publia. en 1852, un Règlement pour la bonne administration du Mont-de-Piété, où apparaît son perpétuel désir d'améliorer S le sort des humbles. Il traduira plus tard ce désir en un acte pontih'cal aux conséquences incalculables, lorscpTil
donnera au monde son admirable encycli(iue sur la question sociale, qui le fera surnommer le Pape des ouvriers. Mais en attendant cet acte pontilical. il multiplie, dans son diocèse de Pérouse, les fondations charitables. Il crée successivement un orphelinat de .«-arçons, où il appelle les Frères de la Miséi'icordede Malines ; un asile pour les Filles
Entrée des jardins privés de Léon XIII,
repenties, qu'il confie aux sœurs de la Providence de Champion ; un patronage d'apprentis (œuvre des jardins de Saint-IMiilippe de Néri); un hospice pour les femmes; l'association Saint-Joachim pour les prêtres indigents, etc. Son ainoin- des pauvres n'a d'égal que son « zèle pour la maison de Dieu » pour parler avec l'Écriture : il ne peut
souffrir que ce Dieu soit logé d'une manière trop indigne de la majesté divine; il restaure sa cathédrale; il fait bâtir près de quarante églises ; il élève, près de Pérouse, au Ponte delhi Pietm, un sanctuaire à Notre-Dame de Miséricorde.
Il couronne enfin tout ce qu'il a déjà fait pour l'instruction du jeune clergé en fondant l'Académie de Saint- Thomas-d'Aquin, dont il présidera lui-même les séances, toutes consacrées à la réfutation des erreurs actuelles, théologiques ou philosophiques, contre la foi.
La continuité des travaux entrepris par Mgr Pecci ne lui permettait guère les longues absences. Il ne quittait Pérouse que pour se rendre à Rome, lorsque les affaires de son diocèse l'y appelaient, ou bien lorsque sa santé exigeait un déplacement. Il fit cependant, en 1870, à l'époque des bains de mer, un assez long séjour à Sinigaglia, où il rencontra, dans des circonstances assez curieuses, Mgr Glari, le futur nonce de Paris, récemment décédé.
L'évêque de Sinigaglia s'appelait Aggarbati et le cardinal Pecci était son hôte. Or. Mgr Aggarbati avait une façon très personnelle de comprendre les devoirs de l'hospitalité. Il installa le cardinal dans un des plus beaux appartements de l'éveché, mais il lui fit entendre très nettement que, s'il le logeait avec munificence, il n'avait nullement l'intention de le nourrir... La gaffe était un peu forte. Un des vicaires généraux de Sinigaglia qui, habitant l'éveché, en avait été le témoin, s'efforça de la réparer dans la mesure du possible en se mettant personnellement à l'entière disposition de Mgr Pecci, en organi-
LEON XIIT INTIME 1(I7
sant des fêtes en son honneur, eu l'accompagnant dan^ de longues promenades, au cours desquelles le cardinal, mis en confiance, se laissait aller à exposer ses vues sur le gouvernement g-énéral de l'Eglise. « Puissiez-vous bientôt, Éminence, dit un jour le vicaire général de Sinigaglia à rt''vè(|ue de Pé'rouse, avoir l'occasion d'appliquer vousmême un programme dont les peuples chrétiens tireraient de si beaux avantages! » Cette allusion très claire à la fortune si haute et si redoutable à laquelle peut-être il avait plus d'une fois rêvé ne déplut pas à l'évêque de Pérouse qui, habile à jauger promptement un homme, s'était déjà formé sur son interlocuteur l'opinion la plus favorable. Deux ans après cet entretien, le cardinal Pecci montait sur le trône de saint Pierre. Le vicaire général de Sinigaglia devint alors évêque d'Amelia, plus tard évêque de Viterbe, enfin nonce en France, poste qui devajt le conduire à la pourpre romaine s'il n'était mort prématurément. Quant à Mgr Aggarbati, il ne survécut pas àl'éleclion de Léon XIII.
De retour à Pérouse, Mgr Pecci apprit la mort du cardinal Antonelli. Il en fut, je pense, vite consolé, car Antonelli, tout puissant sur l'esprit de Pie IX, ne partageait pas les idées et n'aimait pas la personne de Mgr Pecci. L'influence du ministre tenait l'évêque de Pérouse éloigné de la cour pontificale, et comme, dans les milieux diplomatiques, on avait pris l'habitude de mettre au compte du Pape les antipathies personnelles d'Antonelli, beaucoup pensaient de bonne foi que Pie IX « ne pouvait pas souffrir » Mgr Pecci, et que Mgr Pecci n'était pas animé
de sentiments plus tendres vis-à-vis de Pie IX. Cette légende n'est morte ni avec Antonelli. ni avec Pie IX, et il est probable qu'elle ne mourra pas davantage avec Léon XIII. Elle a donné naissance à une foule d'anecdotes rétrospectives que propagent aujourd'hui, dans un intérêt facile à comprendre, les adversaires de la politique pontificale, mais qui ne reposent sur aucun fondement. En voici une, très caractéristique, qui se rapporte à la promotion cardinalice de l'évêque de Pérouse. Pie IX lui aurait annoncé dans les termes suivants cette promotion : (( Monseigneur, j'ai résolu de vous appeler au Sénat de l'Eglise. Ce sera certainement le premier acte de mon pontificat que vous ne songerez pas à critiquer. »
On a dit aussi que Pie IX n'avait nomnu', le 21 septembre 1877, le cardinal Pecci camerlingue que pour empêcher son élévation au souverain pontificat. On sait que les fonctions de camerlingue exposent leur titulaire à faire, pendant l'interrègne, de nombreux mécontents dans le Sacré-Collège, ce qui est bien propre à diminuer les cliances de sa candidature à la succession du souverain pontife défunt. Pie IX ne fut point si machiavélique. Il est très vrai que Mgr Pecci, fatigué du climat de Pérouse, et depuis quelque temps en instance pour obtenir un poste à Rome ou près de Rome, s'était vu refuser tour à tour l'évèché d'Albano et la charge de dataire. Mais ce double refus avait été l'œuvre d'Antonelli. Et il n'est pas moins vrai (|u'à la mort du cardinal Harnabo, préfet de la Propagande (1874), Pie IX avait soui^-é à lui donner pour successeur l'évècjue de Pérouse.
— Comnienl remplacer lo cardinal Harnabo?Heman(iait le Pape à un prélat an,i;lais.
— 11 me semble que Votre Sainleti' a clans le Sacré- ('()llèi,^e un homme du plus i^raiid mérite.
— Lequel ?
— L'émincnt Pecci.
— Oui, vous avez raison.
Antoiielli veillait, el le cardinal Pecci resta à Pérouse.
Antonelli mort, Pie IX, livré à lui-même, pouvait faire justice au cardinal Pecci, et il le voulut. C'est pourquoi le cardinal Pecci fut nommé camerlingue et vint habiter, à Rome, le palais Felconieri, laissant à un auxiliaire, M,ii:r Laurenzi. qu'il sacra lui-même en son église cardinalice de Saint-Ciirysogone, l'administration du diocèse de Pérouse. Cette nomination ainsi expliquée fait, je crois, plus d'honneur à Pie IX, et elle est plus vraisemblable. Aiiivi- à la lin de son règne, le Pape du syllabus sentait fort bien (|ue la politique d'intransigeance devait céder la place à une tout autre politique. « Je comprends la nécessité d'un changement, disait-il à Mgr Ferrata, alors auditeur de nonciature, plus tard nonce à Paris, aujourd'hui cardinal ; mais ce sera l'affaire de mon successeur. Moi, je ne tlois pas briser l'unité de mon pontificat. )) Est-il si improbable que Pie IX ait deviné dans le cardinal Pecci le successeur destiné à modifier conformément aux vues de la Providence l'orientation politique du Saint-Siège, et qu'il l'ait appelé auprès de lui, non pour gêner, mais au contraire pour favoriser son avènement?
Quoi qu'il en soit, la nomination du nouveau camer-
lingue, d'autant plus importante que le conclave était proche, fut accueillie avec la plus grande faveur dans le monde politique, autant que dans le monde religieux. M. Bonghi, ancien ministre des cultes du royaume d'Italie, traduisait certainement l'opinion commune des hommes d'État lorsqu'il écrivait dans Pie IX et le futur Pape : « Le cardinal Pecci, nommé dernièrement camerlingue, est assurément un des esprits les plus distingués du Sacré- Collège, une nature très modérée et en même temps, quant à la santé, l'un des plus vigoureux cardinaux. Il a beaucoup étudié, et c'est un bon administrateur; il a été un évoque d'un grand mérite. L'idéal du cardinal, qu'il élève aussi haut que personne, on peut dire que c'est en luimême qu'il l'a trouvé. »
L'heure devait bientôt venir pour Mgr Pecci, après avoir élevé « aussi haut que personne l'idéal du cardinal », de réaliser d'une manière encore plus complète et indiscutable l'idéal du Pape.
Mil Le cardinal Pecci camerlingue
NOMINATION, FONCTIONS ET PRIVILÈGES DES CAMERLINGUES. — LES PRÉTENTIONS DU GOUVERNEMENT. — LA BULLE DU 10 OCTOBRE. — MORT DE VICTOR-EMMANUEL ET DE PIE IX. — LA VACANCE DU SAINT-SIÈGE. — l'autorité DU CARDINAL PECCI. — LES « NOVEM- DIALES ». — UNE NOTE DIPLOMATIQUE. — PRÉPARATION HUMAINE DU CONCLAVE.
f< Gérer le patrimoine de l'Église, surveiller tous les acles des mai^is trais de la ville, pourvoir à la sécurité de l'Etat, entretenir les soldats du Saint-Siège, songer à la guerre et pourvoir à la paix, se préoccuper surtout de l'argent, qui est le nerf des affaires publiques... )), telles étaient déjà au temps de Pic II les fonctions du camerlingue, qui apparaît ainsi, avant tout, comme le chef permanent de l'administration financière du Siège apostolique.
Ce dignitaire du Sacré-Collège est le seul, à l'exception toutefois du cardinal chancelier, qui soit désigné solennellement en consistoire. Cette désignation faite, le Pape consulte les cardinaux présents par le traditionnel quid vobis rAdetur? Consultation d'ailleurs de pure forme, car le Pontife, sans attendrie de réponse, commence aussitôt l'allocution d'usage, terminée par ces graves paroles : « De par l'autorité du Dieu tout-puissant et celle des apôtres Pierre
et Paul, nous confions la charge de camerlingue de la Sainte Église au cardinal N... et nous le créons et le députons ie\,ponr sa vie dimnit, avec toutes les charges, privilèges et facultés selon la teneur des huiles apostoliques. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »
Le Vatican. — La cour Siiiiit-Daiiiasc.
Le cauierliiigue rsl (Idiic inaniovihic.
Le lendemain du consistoire où il a été institué dans la forme (jue nous venons d'indiquer, le nouveau dignitaire reçoit du Pape, assis sur son trône, entouré de sa cour et en présence du trihunal de la C.hamhre apostolicpie, le hàlon du commandement : (( Reçois le hàton de la juridiction et de ton auloiilé, et sois h> camerlingue de la Sainte
Église romaine, w
I.e cardinal camerlingue est aussi le seul dignitaire du Sacré-Collège dont les pouvoirs n'expirent pas avec le Vi\\)G qui les lui a conférés. Rien plus : si la suppression du pouvoir temporel des papes a singulièrement diminué,
en temps ordi-
naire, l'importance de la charge de camerlingue, d'autre part la situation politique résultant des conditions nouvelles imposées à la Papauté en a augmenté dans des proportions encore plus grandes, pendant la vacance du Saint-Siège, riionnourel le péril.
A la mort du cardinal de Angelis (7 juillet 1877)
le gouvernement italien prétendit hériter des prérogatives exceptionnelles du défunt camerlingue à cause de « l'incamération de la Chambre apostolique dans le domaine de l'État », et il se trouva des publicistes pour appuyer cette étrange prétention, à laquelle on se disposait à donner une
Jardins du Vatican. — La tour Léonine ,
sanction pratique en élaborant un projet d'occupation du Vatican à la mort de Pie IX.
La Providence et le cardinal Pecci déjouèrent ce complot organisé contre la liberté du futur conclave : la Providence, en permettant que le roi Victor-Emmanuel mourût un mois avant le Pontife qu'il avait dépouillé, ce qui fit une diversion très opportune à l'entreprise audacieuse des ennemis de l'Église ; le cardinal Pecci, en réunissant, peu après sa nomination, une commission cardinalice à laquelle il demanda de préciser les devoirs et les droits du camerlingue, et dont les travaux aboutirent, le 10 octobre, à une bulle pontificale de nature à faire tomber quelquesunes des illusions du gouvernement italien.
Victor-Emmanuel rendit ses comptes, le 10 janvier 1878, à celui « de qui relèvent tous les empires », selon la belle parole de Bossuet. Le 7 février suivant, Dieu rappelait à lui l'âme très noble et très pure de Pie IX.
Dès le matin de ce jour, le cardinal Pecci s'était installé au Vatican afin de se trouver tout de suite en mesure de remplir les grandes obligations qui allaient lui incomber. Il les remplit, en effet, avec une autorité, une activité, une énergie propres à décourager toute velléité de résistance.
Prévenu officiellement, par le cardinal secrétaire d'État, de la mort du Pape, il convoqua sans retard les prélats de la Chambre apostolique, donna mission à l'un d'entre eux de garder l'appartement pontifical et d'en dresser l'inventaire, et après avoir ordonné l'évacuation du Vatican, après avoir fait fermer tous les meubles, tous les tiroirs, et
en avoir pris les elés, il se rendit. ;iccompagné de ces prélats, dans la chambre mortuaire, où se trouvaient déjà le majordome, le maître de chambre, les camériers secrets participants et les pénitenciers de saint Pierre qui, ran.e^és près du lit funèbre, récitaient les psaumes de la pénitence et l'office des morts.
Vêtu de violet, qui est la couleur de deuil des cardinaux, sans collet rouge, le rochet dissimulé sous la mantelettede pavonazzo. le cardinal Pecci s'approcha du corps inanimé de Pie IX qu'aucune main n'avait encore touché et dont la tète était recouverte d'un voile blanc.
Il s'agenouilla sur un coussin violet, fit tout bas une courte prière pendant que les valets de chambre découvraient respectueusement l'auguste visage du défunt, et se releva pour constater le décès.
Trois fois le marteau d'argent du camerlingue toucha le front glacé par la mort. Trois fois sa voix appela dans le silence : Jean ! Jean! Jean! Il était environ huit heures du soir. Le cardinal Pecci se retourna vers les assistants : « Le Pape est vraiment mort )), dit-il. Puis il récita le De Profuiidis et fit l'aspersion. Le maître de chambre prit alors au doigt de Pie IX l'anneau du Pêcheur et le remit au camerlingue, comme le signe du dépôt provisoire de l'autorité du Saint-Siège. Un protonotaire donna lecture, à genoux, de l'acte constatant officiellement le décès, la reconnaissance du cadavre et la remise de l'anneau du Pêcheur au camerlingue.
Cette scène grandiose et poignante dans sa hiératique simplicité ayant pris fin, le cardinal Pecci se retira dans
llfi LEOK XIII INTIME
une salle voisine, d'oii il expédia incontinent aux cardinaux des télégrammes portant notification officielle du deuil de TEglise, et des lettres chargées contenant ses instructions au sujet du conclave.
La mort de Pie IX fut annoncée au peuple par un avis du cardinal vicaire affiché aux portes des églises de Rome; elle fut notifiée au corps diplomatique par lettres du secrétaire d'Etat.
Pendant ce temps, le cardinal Pecci, en sa qualité de chef du pouvoir exécutif pendant la vacance du Saint- Siège^ distribuait aux prélats de la chambre apostolique les charges les plus importantes : gardes de la daterie. des secrétaireries, de la chancellerie, de la bibliothèque, des archives, des sceaux pontificaux, surveillance du personnel de service, intendance des jardins, musées, écuries et dépendances, etc. Son action se faisait sentir, incessamment, à tous les degrés de la hiérarchie. Il voulait tout connaître et tout diriger par lui-même. Il en fut ainsi, depuis le jour de la mort de Pie IX, 7 février, jusqu'à la fin du conclave, 20 du même mois. Et les cardinaux, en voyant passer le camerlingue Pecci, le front lourd de pensées, mais l'œil clair, le regard impérieux, l'air décidé, tout enfin manifestant la supériorité, consciente d'ellemême, du futur |)ontif(\ déjà régnant, semblait-il, ne pouvaient se défendre de songer qu'ils avaient trouvé leur maître.
L'heure était grave. Le cardinal Pecci n'hésita pas à rompre avec quehiues traditions vénérables afin de mieux assurer l'ordre public et l'absolue liberté du conclive
C'est dans ce double but qu'il prit sur lui de modifier, sur un point important, le cérémonial des funérailles du Pape. Au lieu d'être transporté et exposé pendant une nuit à la chapelle Sixtine, le corps de Pie IX fut transporté directement le 9 février, à 7 heures du soir, à Saint-Pierre. On évita ainsi l'irruption probable de la foule, par suite l'intervention de la police. La procession traversa les loges de Raphaël, la salle ducale, la salle royale, pour déboucher, non dans la basilique, où le service d'ordre était fait par des agents italiens, mais dans la chapelle du Saint-Sacrement, dont on avait au préalable fermé les grilles, et oii les chanoines de Saint-Pierre attendaient le cortège funèbre. Le lendemain, à 10 heures, fut célébré le premier des neuf offices (les novemdiales) prescrits par Grégoire XV. La suppression de l'exposition nocturne à la chapelle Sixtine devait avoir une importance particulière au point de vue de la date du conclave. Par cette suppression, en effet, on avait gagné un jour. Le cardinal Pecci trouva le moyen d'en gagner un autre. Voici comment : Les funérailles solennelles du Pape comprennent, nous l'avons dit, neuf offices, dont les six premiers incombent aux chanoines de Saint-Pierre, et les trois derniers aux cardinaux. Or, par la volonté du camerlingue, les offices de la première série furent célébrés par les chanoines seuls, dans leur chœur, sans l'intervention des cardinaux, et ceux de la seconde série par les cardinaux, non dans la basilique, mais dans la chapelle Sixtine, et de telle sorte que le premier des offices cardinalices coïncidât avec le dernier des offices canonicaux.
Il en résulta, on le devine, une émotion considérable dans le monde politique. Mais cette émotion n'altéra point la sérénité du camerlingue. Le cardinal Pecci connaissait rétendue de ses droits et de ses devoirs, et il était parfai-
Pio Centra , valet de chambre de Léon XIII.
tement décidé à n'abandonner aucun des premiers, à ne né,t;lig-er aucun des seconds. Il ne prenait d'ailleurs pas de décision vraiment grave sans l'avoir soumise aux congrégations novemdiales. On appelle ainsi les réunions générales que tiennent les cardinau.x présents à Rome, pendant
(' laps de temps compris entre la mort du l*apc cl rouveriirc du conclave. Autrefois la picniirre de ces congrégaions 'n'avait lieu que trois jours après le décès du pon-
Chanibre à coucher de Léon XIll d
l;i luur LéuuiuL
ife. Le camerlingue Pecci réunit les membres du Sacré- "ollège en congrégation noveindiale dès le lendemain de a mort de Pie IX. Cette innovation, d'une incontestable labileté, eut le double effet de concilier à celui qui en avait aris l'initiative les bonnes grâces du corps électoral, et de
diminuer l'importance des réunions particulières des chefs d'ordre (doyen des cardinaux évêques. doyen des cardinaux prêtres, doyen des cardinaux diacres) qui constituent, avec le camerlingue, le pouvoir exécutif pendant la vacance du Saint-Siège.
La première congrégation novemdiale fut à peu près exclusivement consacrée à la lecture des diverses constitutions pontificales sur les conclaves, notamment des bulles In eligendù de Pie IV (1" octobre 1562) et Merni patris de Grégoire XV (15 novembre 1621), où se trouvent codifiées avec une extrême précision les règles qui régissent encore de nos jours l'élection des papes. En voici les articles les plus importants ou les plus curieux :
BULLETIN ELIGENDIS :
L Les cardinaux absents du lieu où meurt le Pape seront attendus pendant dix jours, durant lesquels auront lieu les obsèques du pape défunt.
II. Les dix jours expirés, les cardinaux entreront en conclave; ils s'occuperont immédiatement de la grande ailaire de l'élection, sans s'attarder à rédiger des capitulations ou conditions de gouvernement à imposer au futur élu. Il y aura scrutin tous les jours et, dès le premier, on pourra employer la forme du vote d'accession qui permet de se rallier, séance tenante, à des sullrages émis au premier tour de scrutin.
V. Duraut la vacance du siège, le Collège des cardinaux n'aura aucune juridiction ni aucun pouvoir législatif, administratif ou exécutif. Tous les droits de la juridiction pontilicale doivent être réservés intacts au pape futur...
VII. Les pouvoirs du cardinal camerlingue ne cesseront point durant la vacance du siège.
X. Les chambres ou cellules des cardinaux au conclave devront être tirées et distribuées au sort.
XI. Kn dehors dos personnes désignées par les canons, nul ne pourra demeurer dans l'enceinte du conclave, ni môme à proximité, et moins encore dans des appartements qui se trouveraient audessus ou au-dessous.
La cjùlure murée du conclave sera visitée régulièrement par les cardinaux députés à cet effet. Ceux-ci devront veillera ce qu'aucun trou, tissure ou autre ouverture clandestine quelconque, ne soit pratiqué dans les murs, pavés ou plafonds...
XIV. Les fonctionnaires admis au conclave ou conclavistes seront les suivants : un sacristain assisté d'un clerc; deux maîtres de cérémonies; un confesseur du conclave; un secrétaire du Sacré-Collège; deux médecins, un chirurgien, un pharmacien et deux aides; un menuisier, un maître maçon et un barbier assisté de deux aides, plus huit ou dix domestiques ordinaires pour le service général, élus eux aussi par scrutin secret du Sacré-Collège...
XV. Le conclave une fois fermé, il sera interdit d'admettre qui que ce soit à converser à la porte de clôture. Les ambassadeurs eux-mêmes ne pourront être autorisés à cela que pour des raisons graves...
XV' I. Il est interdit d'avoir aucune espèce de communication, ni par paroles, ni par signes, ni par lettres envoyées ou reçues, avec des gens du dehors...
XVII. Tous les paris relatifs à l'élection du Souverain Pontife seront nuls...
XVIII. Aucun cardinal ne pourra profiter de la cuisine d'un autre; chacun devra prendre dans sa chambre sa nourriture: celle-ci se composera d'un seul plat...
XIX. Les prélats chargés de la garde du conclave devront, sous peine de parjure et d'interdiction ecclésiastique, examiner avec la plus grande attention les mets et toutes autres choses ou personnes entrant au conclave ou en sortant, afin qu'on ne puisse ni introduire ni emporter des lettres, des notes, etc.
XXI. Aucun cardinal, s'il n'a reçu au moins l'ordre du diaconat, ne pourra prendre part à Téleclion du pape.
XXII. Les cardinaux sont exhortés, dans les termes les plus pressants, à n'avoir devant les yeux que Dieu seul...; qu'ils fas-
sent donc taire toutes passions, foulant aux pieds tous les intérêts mondains, toutes les sollicitations des princes; qu'ils s'abstiennent de tout esprit de parti, de toutes fourberies, de toutes fraudes, et surtout de tous contrats, compromis, conventions, engagements ou promesses illicites. Ils devront éviter de communiquer à d'autres leurs notes ou bulletins de vote; il leur est défendu d'exciter des tumultes, de provoquer des retards dans l'élection. .
XXV. Afin d'éviter les querelles et les schismes, il demeure établi qu'aucune censure ecclésiastique ou excommunication ne pourra empêcher un cardinal d'exercer son droit de vote lors de l'élection du pape.
XXVI. Les prescriptions de celte bulle devront être observées, en quelque lieu que se trouve le conclave, fût-ce hors de Rome.
BULLE .EIEIiM PATIUS :
I. L'élection du Souverain l'onlife ne pourra jauiais se faire que dans un conclave formé.
II. La validité de l'élection requiert une majorité des deux tiers des votants.
III. La forme normale de l'élection exige qu'elle se fasse par voie de scrutin et par le moyen de bulletins écrits...
IV. Chaque séance électorale qui ne donnerait pas de résultat dès le premier tour de scrutin sera complétée par un deuxième scrutin appelé accessit ou accession, permettant de reporter séance tenante les votes sur un candidat qui aurait eu des voix au premier tour.
V. Dans l'un et l'autre scrutin nul ne pourra se donner sa voix à soi-même...
VI. Nul ne sera censé élu sinon après la publication de tous les sulTrages. Dans le cas où l'élu n'aurait eu que juste les deux tiers des voix, on ouvrira la partie des bulletins qui contient la signature des électeurs (l), alin de s'assurer que l'élu ne s'est pas donné son vote à soi-même.
(l) (( La forme des bulletins, dit Lucius Lcctor dans son remarquable ouvrage sur le Com-lari-, est déterminée de façon à concilier le secret du vote avec la possibilité d'en véritier la sincérité en cas de besoin.
« Ces bulletins, préparés d'avance par les soins des cérémoniaires. portent imprimées les indications générales et sont divisés en trois compartiments.
XII. S il y a lieu de recourir au scrutin d'accession, les mêmes )rt'cautions doivent être prises en vue d'y garantir le secret du ^ote. Ceux qui, à ce second tour, ne veulent pas changer leur lullrage, n'auront qu'à employer la formule: acrcdo nemini.
Wlll. Pour le dépouillement des votes, le sort désignera chaque ois parmi les cardinaux trois scrutateurs, puis trois reviseurs, |ui contrôleront l'exactitude du travail des premiers. Les bulletins ieront ensuite brûlés, en présence de tout le conclave...
MX. Les scrutins ont lieu deux fois par jour, dans la matinée, f l'issue de la messe de communauté, et le soir, après le chant du ^eni Creator. Tous les cardinaux doivent y assister sous peine l'excommunication.
X.\. Aux cardinaux sont défendus avec la plus extrême rigueur ous pactes, conventions, promesses, desseins, engagements et bligations quelconques ; de même, toutes menaces et tous signes onventionnels, oraux, écrits ou autres, concernant les votes ou es bulletins, ayant pour but de provoquer^ par l'émission ou le efus de suffrages, l'inclusion ou l'exclusion d'une personne déteriiinée ou d'une certaine catégorie de personnes.
Ces dispositions n'excluent pas toutefois des intelligences convelables en vue de l'élection du Souverain Pontife.
XXI Récapitulation des cas de nullité de l'élection papale:
a) L'élection faite hors d'un conclave fermé.
>an8 le compartiment inférieur l'électeur inscrit une devise et un chiffre uelconques...
« Le comp.'irtiment supérieur, qui n'est décacheté que dans les cas xtrénies, contient le nom du votant:
« t';/o cardinali.s {N.).
(( Le compartiment du milieu porte le nom du candidat, selon la formule :
« Eli'jo in sdinmum pontiftcem R. D. meuiii D. cdrcl. (N.).
<( Le bulletin est plié de façon à ce (jue seul le compartiment du milieu jnibe sous l'œil des scrutateurs. Les cases inférieures et supérieures sont spliées sur elles-mêmes et cachetées d'un cachet de fantaisie, anonyme en uelque sorte, qui ne trahisse pas celui qui l'emploie...
(I Pour plus de sécurité, et atin que la transparence du papier ne laisse ion deviner, le verso des deux compartiments inférieur et supérieur est ouvert de vignettes et d'arabesques, et porte imprimés en grosses lettres îs mots nomeri et svjna '^devises; qui empêcheront les scrutateurs d'ouvrir ar mégarde le pli qui doit demeurer cacheté. )>
La forme des bulletins, telle que nous venons de l'indiquer d'après Lucius jcctor et la façon usuelle de les remplir, de les plier, de les cacheter, de 58 dépouiller, correspond exactement aux prescriptions des articles 9 et 10 e la Bulle /Eterni Patris.
b) L'élection par scrutin, qui n'aurait pas réuni les deux tiers des suffrages sur la même tête (celui de l'élu non compté).
c) L'élection par compromis (\) à laquelle tous les cardinaux présents au conclave n'auraient pas consenti à l'unanimité et où l'élu se serait choisi lui-même.
La seconde congrép^ation novemdiale se réunit, le 0 février, dans la salle du consistoire. On y discuta notamment sur le lieu du conclave. Trente-deux voix, contre cinq, se prononcèrent en faveur de Rome.
Dans la congrégation du 10 février, on acheva la lecture des constitutions apostoliques sur l'élection des papes, on brisa les sceaux, on désigna les prédicateurs chargés de prononcer l'oraison funèbre de Pie IX et le discours d'ouverture du conclave. Ce fut également au cours de cette séance que le camerlingue exposa à ses collègues que le cardinal Siméoni, secrétaire d'Etat, avait chargé d'avance l'un des architectes des palais apostoliques, V. Martinucci, d'élaborer deux projets en vue de l'organisation matérielle du conclave futur : l'un, utilisant les bâtiments de la canoniale et de la sacristie de Saint-Pierre ; l'autre, aménageant les appartements de la clôture électorale au Vatican. Le premier de ces projets fut immédiatement repoussé. On nomma, pour examiner le second, une commission cardinalice composée des éminents di Pietro, Simeoni, Sacconi, Borromeo. Les travaux de cette commission furent si activement poussés par le camer-
(1) Election par compromis : élection à deux degrés pour laquelle «les cardinaux conviennent à runanimitc de désij^ner un certain nombre de leurs collègues pour choisir le pape. L'acte par lequel cette délégation est constituée (et dont la formule a été fixée par Grégoire XV) doit indi([uer les conditions dans lesquelles le vote des délégués devra s'etïectuer et la forme concertée pour eu déterminer la validité. — Lucius Lector, le Conclave.
lingue qu'ils aboutirent le jour même. Le second projet de l'architecte Martinucci fut adopté, et l'on se mit à l'œuvre dès le lendemain matin. La quatrième congrégation novemdiale fixa au IH février la date du conclave.
Dans la cinquième, le cardinal Franchi, qui devait être l'un des grands électeurs de Léon XIII, donna lecture d'une note diplomatique dont la rédaction lui avait été confiée par le camerlingue et qui attirait l'attention des puissances sur les conditions exceptionnelles dans lesquelles allait s'ouvrir le conclave. Cette note approuvée à l'unanimité, sauf une abstention, fut signée le 17 février par le camerlingue et les trois chefs d'ordre et transmise le 19 aux membres du corps diplomatique.
Le cardinal Pecci, convaincu que « gouverner, c'est prévoir », ne laissait donc rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par sa prévoyance. Cet hommage, que le génie de Bossuet rendait au génie de Cromwell, le futur Léon XIII n'a pas attendu, pour le mériter, son élévation au souverain pontificat.
Pendant que le camerlingue agissait ainsi auprès des chefs d'État pour assurer l'entière liberté du conclave, quelques cardinaux, tout dévoués à sa candidature, travaillaient dans le sens de cette candidature l'opinion publique afin de lui préparer les voies. Franchi, notamment, que nous citions tout à l'heure, et Bartolini répandaient à profusion certaines brochures tendantielles sur les besoins de l'Eglise, et se rendant bien compte de l'influence de la presse dans une question qui préoccupait le monde politique autant peut-être que le monde religieux, inspiraient
nombre de journaux. De cette inspiration plus ou moins mystérieuse on retrouverait facilement les traces évidentes dans la collection de la FaufuUa. de la Gazeîta d'Italia. du Corriere dcUa Sera, du Figaro, du Timea, du Manchester Guardian, de la New Frète Presse, etc. Il est juste de reconnaître que le gouvernement italien avait à cet'égard montré la voie et donné l'exemple au gouvernement de l'Église. Le Quirinal n'a d'ailleurs point abandonné une tradition dont il a pu souvent apprécier les avantages. Et ce n'est pas en vain que M. Nicotera, président du Conseil des ministres, au cours de la séance do la Chambre du 22 janvier 1892, prévenait les journalistes que l'on tenait à leur disposition, au ministère de l'intérieur, un bureau spécial d'informations vaticanes...
Certes, il y eut en 1878, comme toujours, une préparation humaine du conclave. 11 n'en pouvait être autrement puisque c'étaient des hommes qui le préparaient en effet. Mais les vues humaines, les moyens humains, ne sont pas nécessairement en contradiction avec les desseins de la Providence. L'expérience, d'ailleurs, démontre clairement que Dieu se joue, quand il lui plaît, des petits calculs et même des profondes combinaisons des politiques. Et lorsque s'impose aux princes de l'Eglise le devoir redoutable de donner à cette Église un nouveau chef, les catholiques doivent croire que l'Esprit qui, selon la parole des Écritures, souffle oii il veut, assiste, invisible mais actif, chaque électeur, et fait dans les Ames son obscur niais efficace travail, de telle sorte que le pape désigné ^av \n majorité du Sacré-Collège soit véritablement Vélude Dieu.