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Léon XIII [microforme]

L'Eglise est une armée, la seule vraiment permanente, et lorsque dans le tourbillon des choses périssables cette armée voit tomber son chef, sans se ‘laisser abattre par le malheur dont elle est frappée, elle lève les yeux au ciel, invoque l’Esprit dé conseil et attend, dans le calme d'une invincible assurance, le nouveau Moïse qui la guidera : car elle a les promesses de vie, :

Pie IX venait de mourir. Martyr glorieux de la foi et de la vér..e, du droit et de l'honneur chrétien; il avait pu répétér dans ses derniers moments les paroles de sublime tristesse d’un de ses prédécesseurs : “ J'ai aimé la justice et haï l’iniquité : voila pourquoi je meurs prisonnier ; ” et il emportait dans la tombe, avec l'estime, les regrets, l’inconsolable douleur de deux cents millions de catholiques, l'admiration de l’univers entier.

1—S$Son Em. le Card. Taschereau, archevêque de Québec.

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Toutes les puissances de l'Europe, en proie aux agitations etaux prévisions les plus diverses, tenaient les yeux fixés sur Rome, sur les cardinaux, sur le conclave d’où allait bientôt sortir, par un libre suffrage, le successeur du Prince des Apôtres. Qui serait appelé à recueiliir le vaste héritage légué par cette dynastie dix-neuf fois séculaire, toujours attaquée et toujours debout ? Où trouver l'homme éminent, capable de ceindre la tiare de l’illustre Pontife défunt, de porter et de soutenir sa gloire ; possédant assez de sagesse, assez de force, assez de prudence pour conjurer l’orage déchaîné de toutes parts par les suppôts de l’enfer sur l'Eglise et sur le monde ?

* Pendant que ces questions volaient de bouche en bouche et agitaient tous les esprits, soudain du haut du balcon de la Basilique Vaticane, en face de la place de &. Pierre, où une immense multitude, inquiète et frémissante, attendait l’issue de l’élection, retentissent ces paroles : “ Je vous annonce une joyeuse nouvelle ; nous avons un Pape, l’'Eminentissime et Révérendissime Joachim Pecci, cardinal-prêtre, du titre de $. Chrysogone, qui à pris le nom de Léon XIIL” En un instant ce nom magique a fait le tour de Rome et l'écho télégrafique l’a porté, répercuté sur tous les rivages de la terre. |

Mesdames et Messieurs, la Providence divine, en

| mnenrermemens mnte rente ane

marquant du sceau des élus le front de Joachim

Pecci, cardinal-évêque de Pérouse, venait de donner à l'Eglise l’un de ses plus grands Papes, à la chrétienté et au monde l’une des gloires les plus pures, les plus élevées, les plus rayonnantes qui aient jamais brillé dans l’histoire.

Tous les Papes sans doute, par cela même qu'ils sont établis Pasteurs suprêmes de l'Eglise, participent aux promesses d’infaillible assistance dont l'Esprit de lumière est la source ; mais, d’un autre côté, tous, nous le savons, n’ont pas reçu du ciel les mêmes talents, les mêmes dons, les mêmes dispositions naturelles. Il y a en eux comme deux éléments parfaitement distincts, le divin et l’humain : par l’un ils se ressemblent et par l’autre ils diffèrent. Quand Dicu choisit un homme pour lui confier le sceptre des âmes, il joue le rôle de l'artiste dont l’habile instrument fait jaillir des entrailles du marbre un Apollon ou un Moïse. Elus ce marbre est pur et riche, plus l’œuvre d’art est belle. De même, plus celui que la Providence appelle des rangs du Sacré. Collège au gouvernement de l'Eglise possède de

qualités et d’aptitudes natives, plus aussi, selon le

cours ordinaire des évènements, son règne doit être fécond en œuvres salutaires.

Or, ce qui distingue et caractérise le Pape Léon XIII, ce qui parmi tant de nobles et vénérables figures du pontificat romain fait ressortir d’un éclat

particulier cette imposante physionomie, c’ést l’admirable équilibre de toutes ses facultés, cette unité parfaite, cette harmonie supérieure des forces vives de son Ame, c’est ce double rayonnement des deux génies qui résument toute la puissance humaine : le génie de la pensée et le génie de l’action.

Léon XIII est à la fois homme de science et homme de lettres, homme de conseil et homme de commandement. Il a le savoir d’un Benoît XIV, la culture d’un Léon X ; à la bonté de Pie IX il unit la fermeté, l'intrépidité de Grégoire VII. Et sil me fallait chercher, dans l’histoire de tant de

Pontifes, celui dont le caractère, la science et le prestige offrent, dans un ensemble de mérites surémi-

nents, le plus d’analogie avec les dons si rares du : Pontife actuel, je nommerais Innocent IIT, cette gloire du moyen âge, dont l'amour du vrai et du beau, joint à l'amour de Dieu, de l'Eglise et des âmes, éleva la Papauté à un si haut degré de puissance et lui valut dans ses relations avec le monde politique ce suprême ascendant sur les pouvoirs terrestres qu’elle n’eut pas toujours dans la suite, mais qu’elle exerce si merveilleusement aujourd’hui.

Le premier titre de Léon XIII à l’estime et à l’admiration de ses contemporains, c’est, Mesdames et Messieurs, l'élévation de son esprit, cette forte culture intellectuelle qui en fait non pas seulement un lettré,mais surtout un savant.

Que faut-il entendre par ce nom, si glorieux en lui-même, mais donné de nos jours, par une confusion étrange, aux médiocrités les plus vulgaires ? Suflit-il pour être savant d’avoir sn emmagasiner dans les replis de sa mémoire un certain nombre de faits, de pouvoir avec assurance aligner les principales dates, les principaux noms de l’histoire, ou encore de pouvoir décrire les divers phénomènes, physiques et cosmologiques, que le monde des corps nous présente ? Non, certainement non. Si une pâle érudition se contente de ces connaissances, la science demande plus. Elle veut que l'intelligence, s’élevant au-dessus des faits recueillis par les sens ou par les annales des peuples, pénètre leurs causes intimes, recherche les principes premiers qui régissent l'univers, mette en lumière les lois générales auxquelles sont soumises d’un côté les forces mécaniques et de l’autre les forces morales. Sans cela, la nature, l’histoire, le genre humain demeurent livres fermés.

Telle est la vraie notion de la science bien comprise, et tel est aussi le secret do cette puissance intellectuelle qui fait que Léon XIII commande en souverain aux esprits de son siècle, comme docteur de la foi d’abord, mais, de plus, comme champion et interprète éclairé de la raison humaine. Les protestants le lisent ; les incrédules le redoutent ; tout l’univers l’admire. C’est qu’il exerce sur fous la snprématie de l’idée.

Etudiez, analysez les splendides documents émanés de cette plume féconde : vous y verrez partout la trace d’une intelligence cherchant le pourquoi des choses, interrogeant leur nature, remontant à leurs causes premières et sillonnant, pour les reconnaître, toutes les avenues de la vérité. Quand Léon XIII s'empare d’un sujet, il le domine, il l’enserre, il le subjugue en quelque sorte sous l’étreinte vigoureuse et irrésistible de sa pensée. Ou bien encore cette pensée ressemble à un vaste fleuve, allant prendre sa source au pied des monts les plus reculés, descendant avec calme de ces hauteurs lointaines, s’enrichissant le long de son cours de rivières tributaires, puis roulant À travers la plaine, dans un lit large ct profond, ses eaux limpides et pures, principe de fécondité, de prospérité et de vie. Prenons, par exemple, les lettres si célèbres sur l'Eglise ct la civilisation, publiées par l’auteur, encore évêque de Pérouse, peu de temps avant son accession au trône

pontifical. Léon XIII, d’äprès sa méthode, commence par y défiñir ce qu’est la civilisation véritable : il la place dans le développement réglé et harmonique de toutes les forces de l'humanité, forces matérielles, morales et intellectuelles. Puis, partant de ce principe, il démontre avec une logique aussi serrée que persuasive et À laquelle aucun point n'échappe comment l'Eglise, par ses doctrines si sages sur le travail, sur le repos du dimanche, sur le rôle que tient l’homme au sein de la création, par le bras de ses moines et les œuvres de ses enfants, a favorisé le bien-être des classes sociales ; comment aussi, gardienne infaillible de la vérité et de la morale, par ses, lois, ses enseignements, par le type divinohumain qu’elie a proposé au monde ct qui est comme lincarnation du vrai, du beau et du bien, elle a contribué d’une manière efficace au perfectionnement le plus élevé des êtres rationnels.

Pour inieux vous montrer, Messieurs, quelle noblesse, quelle ampleur, quelle saisissante é'oquence Léon XIII sait donner au mouvement de sa pensée,

‘permettez que je vous cite cette page si remarquable,

dans laquelle il décrit la souveraineté de l’homme sur les forces de la matière. 1 “ À côté, dit-il, du zèle

pour la gloire de Dieu s'allume dans l'Eglise un Ï 8 5

autre amour non moins ardent : é’est l'amour pour l’homme, le vif désir qu’il soit rétabli dans tous les

1—L'Eglise et la civilisation : 1ère partie.

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droits que lui donna son Créateur. Or, Phomme a reçu de Dieu, pour son héritage dans le temps, cette terre où il vit et dont il a été établi le seigneur. La parole qui retentit au matin de la création : ‘ Soumettez-vous la terre et dominez-la,” 1! n’a jamais été retirée. S'il avait persévéré dans l’état de grâce et d’innocence, l’homme aurait exercé son empire sans effort, la soumission des créatures aurait été spontanée, tandis qu ‘aujourd’hui la domination est pénible et les créatures ne subissent le joug que contraintes par la violence.

“ Toutetois, le domaine subsiste encore, et l'Eglise, qui est une mère, ne peut rien avoir de plus à cœur que de le voir s’exercer, que de voir l’homme se montrer ce qu’il est en réalité : le seigneur dela création. Or, ce droit s'exerce lorsque le roi des créatures, déchirant les voiles qui recouvrent ses possessions, ne s'arrête point à ce qui tombe sous ses yeux et à ce qu’il touche de ses mains, mais pénètre dans le cœur même de la nature, recueille les trésors de fécondité que récèlent les forces qui sy trouvent et les utilise à son profit et au profit d’autrui.

“ Cumme il apparaît beau et majestueux, Ô nos bien-aimés diocésains ?, l’homme quand il com-

1—Gen., Ï. 28 2—Les fidèles du diocèse de Pérouse, dont Léon xUIT était alors évêque.

tait

SUR LÉON XIII ii

mande à la foudre et la fait tomber impuissante à ses pieds; quand il appelle l’étincelle électrique et l'envoie, messagère de ses volontés, au fond des abîmes de l’océan, au-delà des montagnes abruptes, à travers les plaines interminables ! Comme il se montre glorieux alors qu’il ordonne À la vapeur d’attacher des ailes À ses épaules et de le conduire avec la rapidité de l’éclair, par mer et par terre ! Comme il est puissant par son génie, quand il enveloppe cette force elle-même, la rend captive et la conduit, à travers les sentiers qu’il lui a tracts, pour donner le mouvement et cemme l'intelligence à la matière brute, laquelle se substitue ainsi à-l’homme et lui épargne les plus dures fatigues ! Dites-moi, nos très chers diocésains, n'y a-til pas en lui comme une étincelle de son Créateur. quand il évoque la lumière et la fait jaillir au milieu des rues de nos cités pour éclairer les ténèbres de la nuit et remplir de ses splendeurs les vastes salles et les palais ?

‘ Et l'Eglise, cette mère qui suit avee tendresse les progrès de ses fils, est si loin de vouloir y mettre obstacle qu’elle se réjouit et tressaille d’allégresse en les voyant. ”

Jé tenais, Mesdames et Messieurs, À vous citer cette page qui nous donne uné si belle idée et du style de Léon XIII et surtout de l’art merveilleux avec lequel il sait rattacher À la thèse La dé lés évolutions dé sa pensée.

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Un génie de cette trempe, muni de fortes études sur la philosophie, métaphysique et morale, sur la théologie, le droit, tant civil que canonique, était bien fait pour présider, dans nos jours d’aveugles préventions, aux destinées de l’Église. J amais en effet la science, à la fois divine et humaine, ne fut plus nécessaire au gouvernement ecclésiastique. Il y à des temps où pour un Pape c'est assez d'afiirmer :ily en a d’autres où de plus il lui faut démontrer. C’est le besoin de notre époque, de ce siècle défiant, chercheur, raisonneur ; et certes la Providence, dans son infinie sagesse, ne pouvait satisfaire plus opportunément à ce besoin qu’en nous donnant, comme elle l’a fait, un Pape philosophe, un penseur et un savant,

N'ignorant pas ce que l’opinion exige de tout homme public, appelé à gouverner, ce Pontife aux vues éclairées, larges et synthétiques, s’est présenté au monde, tenant en main un programme. Que renfermait ce programme ? Quelles étaient ses clauses principales, ses articles fondamentaux ? On les résume en trois mots : accord de la foi et de la raison, union de l'Eglise et de l'Etat, harmonie entre les hautes classes et les classes ouvrières. Oui, en posant le pied sur les degrés du trône, Léon XIII a ait aux peuples : “ Voici le programme que je vous apporte, la charte que je vous propose et: qui sera votre salut ; car elle répond au triple besoin, elle

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pourra clore le triple schisme de nos temps malheureux. La raison humaine, affranchie de la tutelle de la foi, se précipite vers sa ruine : je veux rétablir l’accord entre ces deux puissances. L'Etat fait à l'Eglise une guerre déloyale : il faut que la lutte cesse, qu’une franche et solide union cimente les rapports de ces deux sociétés. Dans l’industrie moderne, le patron opprime louvrier, l’ouvrier mécontent s’insurge contre le patron: il importe donc de bien définir les rôles respectifs du capital et du travail, d’harmoniser ces deux facteurs de la richesse publique, sans préjudice pour les droits de l’un, sans mépris pour la faiblesse ct la condition de l’autre, et de ramencr ainsi le vrai bonheur social. Ce programme de paix et d’union, cette charte conciliatrice, peuples chrétiens, acceptez-la : mettezla à la base de toutes vos institutions ; faites-en la pierre angulaire de tous vos travaux et'de tous vos progrès, car elle porte avec elle l'empreinte d’une sagesse sur laquelle le temps ne peut rien. Bien différente des chartes humaines, elle a été formulée dans l'éternel conseil des trois Personnes divines elles-mêmes ”.

Il serait trop long, Mesdames et Messieurs, d’analyser même sommairement chacune des Encycliques dans lesquelles le $. Père, développant son programmo, réalise depuis quinze ans avec une étonnante fidélité les promesses mémorables de son pontificat,

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