QUATRIEME PARTIE La Philosophie
1. L'esprit scientifique. — Les cahiers de Léonard de Vinci sont un des premiers écrits où l'esprit scientifique moderne prend conscience de lui-même. On y voit le savant se méfier des systèmes et des mots, se fier à l'expérience et à l'observation ; rejeter l'autorité et consulter la nature.
Léonard préconise et tente d'appliquer la méthode expérimentale, sans cependant la codifier comme cent ans plus tard le fera Bacon ; il proscrit le raisonnement à priori, sans cependant attaquer la scolastique comme le fera Galilée. Son œuvre ne contient pas un discours de la méthode ; la méthode qu'il suit, et qui est celle de la science moderne, lui est connue d'instinct. 11 ne songe pas encore à l'analyser dans toutes ses parties parce que, somme toute, les variétés d'expériences dont il dispose ne sont pas assez nombreuses ; et quant à la scolastique, on s'explique qu'il ne la combatte pas expressément, car il s'est formé en dehors d'elle ; son esprit n'ayant jamais été dominé ni gêné par elle, n'a pas eu à s'en affranchir ; aussi lui suffit-il de n'en tenir presque aucun compte.
La grandô. notion d'expérience a chez Léonard une signification intermédiaire entre son sens vulgaire et son sens scientifique ; elle est encore d'un côté ce que l'on apprend au jour le jour dans la pratique des métiers et
des arts ; et d'un autre côté elle est déjà le procédé quiconsiste à reproduire des phénomènes dans des conditions que l'on arrange volontairement.
« L'expérience, dit-il, est fille du temps, et la sagesse est fille de l'expérience ; » il songe ici à l'expérience que donne la pratique. Celle-ci doit, peu à peu, dans chaque métier, corriger les connaissances même dont elle part : « Etudie d'abord la science, puis suit la pratique qui naît de cette science. » En agissant ainsi, on découvre les règles du métier : « Quant aux bonnes règles elles sont filles de la bonne expérience, mère commune de toutes les sciences et de tous les arts. »
Bien interprétée, cette expérience « ne trompe jamais » ; « elle est innocente » ; ce ne sont que nos désirs ou nos jugements qui nous trompent à propos d'elle, en nous faisant croire ou espérer des choses « qui ne sont pas en sa puissance ».
Ce dernier mot laisse entrevoir un trait du caractère "scientifique de Léonard, qui est « inventeur » ; il cherche à tirer quelque chose de la nature, plus encore peutêtre qu'à la connaître ; il est inventeur plus qu'expérimentateur, mécanicien plus que physicien. Il cherche à construire des machines ; il renoue les traditions des vieux mécaniciens antiques, des Archimède et des Cté- . sibius, des Héron et des Philon, tradition qui est parvenue jusqu'à lui, par des voies un peu secrètes, et que la .science orientale a contribué à conserver.
L'expérience ainsi acquise et utilisée est « la véritable maîtresse » ; c'est sur elle qu'il appuie ses idées, non sur» « l'autorité de quelques hommes tenus en grande révérence », mais dont les jugements n'ont point de contrôle récent. Ces hommes ont pu autrefois être les disciples de la nature ; mais ceux qui les suivent aujourd'hui, sans rechercher par eux-mêmes le contrôle de l'expérience, ne sont plus que les disciples de ses disciples ; ils sont, dit-il en termes pittoresques, « les petits-fils de la nature ».
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Le «savant, appuyé sur une saine expérience, trouve la force et la sérénité dont il a besoin ; les clameurs des ignorants ne le troublent point, et les disputes des envieu'x ne l'énervent point ; car « où manque la raison, les clameurs suppléent », et « l'expérience impose silence à la langue des disputeurs ».
L'expérience interprétée et généralisée, conduit à la règle générale ou à la « loi », dont Léonard n'a encore qu'une idée rudimentaire : « Avant de faire d*un cas une règle générale, expérimente-le deux ou trois fois et regarde si les expériences produisent les mêmes effets. »
L'idée généralisée et éclaircie doit enfin revêtir la forme géométrique ; c'est par elle qu'elle atteint sa perfection. Ce rôle suprême donné à la géométrie, est conforme à la tradition de l'école platonicienne. Le platonisme renaissant alors a exercé une grande influence sur les milieux italiens où vécut Léonard ; il lui a inspiré d'autres pensées caractéristiques, entre autres cette telle phrase où le chercheur compare le monde à une caverne, et se montre hésitant devant l'entrée de cette grotte, agité tantôt par la curiosité et tantôt par la peur : « Les ténèbres de la caverne étaient trop profondes ; deux sentiments naquirent en moi et se combattirent : la peur devant l'exploration de la grotte sombre, et la * curiosité de savoir si elle ne contenait pas quelque chose de merveilleux. »
Comme les platoniciens aussi, le Vinci, quoiqu'il admette que la nature n'est connue que par les sens, conçoit la raison comme étantau-dessus des sens et, en quelque sorte, d'un autre ordre et d'un autre monde qu'eux : « Les sens sont terrestres ; la raison se tient en dehors d'eux quand elle contemple. »
La science ramène l'esprit de l'homme à la raison ; et de la raison la nature est partie : « La nature commence par la raison et termine à l'expérience. » Il s'agit ici d'une sorte de raison divine, d'un vouç répandu dans la nature et qui préside à son activité créatrice : cet
esprit, premier moteur du monde, le meut nécessairement, non pas à cause de la fatalité inconsciente des lois, — cette idée-là n'est pas dans Léonard, — mais parce qu'il est le principe de l'ordre et de l'harmonie auquel obéissent les choses : « La nature ne peut agir autrement que la raison, son guide le lui ordonne ; » ce système est une sorte de déterminisme du bien et du beau, dont le point de départ est Dieu ; il n'est pas le déterminisme physique ; les lois de la physique étaient trop peu connues alors pour que Léonard ait pu en avoir l'idée.
En lisant ces notes du Vinci, on songe quelquefois à Anaxagore ; il y a un peu d'analogie entre ces deux penseurs ; la façon de philosopher du Vinci, nouvelle dans l'âge moderne, avait existé dans l'antiquité ; elle n'est pas une création ; elle est bien une renaissance ; d'autres idées de Léonard coïncident avec des vues d'Anaxagore, qu'il faut plusieurs « semences » pour produire les divers métaux, que la lune est éclairée par le soleil, a des vallées et des monts comme la terre, et déjà Anaxagore connaissait la véritable explication des éclipses. Cependant le savant florentin a moins de goût pour les vastes systèmes que les sages anciens ; il a davantage l'habitude de délimiter les questions; c'est peut-être par là qu'il se distingue le plus de l'antiquité comme du moyen âge
2. — Le sens moral et religieux. — Le Vinci a écrit de jolies pensées sur la morale. Elles ne forment pas ensemble un système bien défini ; elles expriment seulement un certain désir d'harmonie et de mesure. Ces pensées sont indépendantes de l'idc^e religieuse ; la morale qu'elles amorcent, si elle était développée, aurait pour unique fondement les conditions de la vie humaine et ne s'appuierait pas sur une croyance préalable relative à l'au-delà.
Ce désir d'harmonie dont nous parlions, se manifeste dans des notes où Léonard recommande la patience,
le support des injures, et dans d'autres où il conseille la limitation des désirs. L'homme ne doit pas seulement maintenir l'harmonie en lui-même, il doit proportionner ses vœux aux conditions que leur impose la nature. « La recherche de l'impossible, dit-il, a pour châtiment la mélancolie et le désespoir. »
Cette morale n'est cependant pas égoïste. Au contraire, elle est empreinte de sensibilité et de tendresse. Le philosophe connaît la douleur « dont la force, dit-il, croît avec celle du sentiment, » et il loue l'amour auquel il donne pour principe la connaissance : « Rien ne peut être aimé si l'on n'en a d'abord la connaissance. Plus on connaît, plus on aime. L'amour est d'autant plus ardent que la connaissance est plus certaine. » Le mérite est ici d'avoir exprimé l'idée avec grâce, plutôt que de l'avoir eue, car on en trouverait la source dans la philosophie grecque. Léonard a noté aussi cette pensée qui prend sous sa plume une force singulière : « C'est la gloire du peintre, dit-il, de créer des êtres qui conduisent à l'amour. »
Quoiqu'ayant aimé le monde et y ayant plu, le Vinci a mis encore au-dessus de la vie sociale, la vie contemplative. C'est ce qu'il marque dans un apologue où il nous montre une pierre d'abord isolée sur une hauteur près d'un bosquet parmi les fleurs, qui désire ensuite se laisser choir sur la route, pour aller vivre avec les pierres ses semblables. Les sentiments de cette pierre souffrant de tous les inconvénients de la vie publique, sont rendus avec une acuité qui fait songer â certains écrivains sensitifs modernes : « Dès lors elle vécut dans une perpétuelle souffrance, foulée par les roues des voitures, par les pieds ferrés des chevaux, couverte d'excréments et de boue, et vainement regardait-elle vers le lieu d'où elle était venue, lieu de paix solitaire et tranquille. »
Quelques auteurs ont prétendu que Léonard de Vinci avait été occultiste ou mage. Cette croyance ne paraît reposer sur aucun argument sérieux ; et il n'y a pas lieu
de croire que le Vinci ait professé dans son Académie, ni en aucun autre lieu, une doctrine différente de celle que nous le voyons essayer d'établir dans ses notes. Nous avons en tout cas des textes où il condamne les alchimistes qui disaient « qu'un seul métal peut être la semence de tous les autres », et des apostrophes contre les « nécromanciens » et les a incantateurs » qu'il traite de « fous suprêmes. » De certains passages on pourrait inférer qu'il professa le respect de la vie au point d'accepter des opinions pacifistes et végétariennes ; mais des idées de ce genre peuvent être aisément recueillies dans ha tradition pythagoricienne.
Quelle fut la sincérité religieuse de notre philosophe?- Il paraît avoir été en somme assez peu occupé 'de religion. Mais fut-il, en quelques moments de sa vie, formellement hostile à la foi catholique ? C'est ce que dit Vasari dans un passage de sa première édition qui fut supprimé dans la seconde. « Tels furent ses caprices, avait écrit ce biographe, que, philosophant des 'choses de la nature, il se mit à considérer attentivement leurs propriétés, à observer avec persévérance les mouvements du ciel, le cours de la lune et la marche du soleil, et, ce faisant, il -arriva à se faire un concept si hérétique qu'il n'était plus attaché à aucune religion, estimant sans doute qu'il valait mieux être philosophe que chrétien. »
Il est vrai qu'on rencontre dans ses cahiers quelques attaques assez acerbes contre l'Eglise romaine. Il critique les richesses des moines, la vente des indulgences, même le culte de la Sainte Vierge : « Beaucoup, écritil, tiennent la foi du fils et ne bâtissent des temples qu'à la mère. » On reconnaît là les reproches, déjà répandus alors, qui allaient provoquer le mouvement de la Réforme, contemporain des dernières années de la vie de Léonard .
Mais il est certain que le grand artiste tint à mourir en chrétien : « En 1518, il songea à la religion, » for-
mule sèchement Stendhal ; et Vasari dit avec plus de sentiment : « Après de longs mois de maladie, se voyant proche de la mort, il se mit à s'informer diligemment des choses catholiques, de la bonne voie et sainte religion chrétienne, et avec beaucoup de larmes, confessé et contrit, comme il ne pouvait se soutenir sur ses pieds, s'appuyant sur les bras de ses amis et serviteurs, il voulut dévotement recevoir le Saint Sacrement hors de son lit. » Il demanda pardon à Dieu de l'avoir offensé et aux hommes de n'avoir pas toujours agi dans l'art comme il convenait.
Cette conception religieuse de l'art est d'une âme sincère et dénuée d'orgueil. Les théologiens ne doivent pas en vouloir à ce sublime artiste s'il confondit, avec ingénuité l'art et la religion. Celle-ci n'eut pas à en souffrir : Léonard a raconté dignement dans la Cène l'épisode sacré sur lequel est fondée toute la foi catholique, et il a, par ses Madones, suggéré à la faible imagination humaine quelque sentiment du charme et de la douceur de la vie paradisiaque.
Conclusion.
Le cas du Vinci pose le problème de la nécessité de la spécialisation souvent débattu entre les intellectuels. Par une sorte de contradiction, c'est naguère surtout que l'on a reproché à ce grand homme de ne s'être pas spécialisé, tandis que c'est surtout de nos jours que la loi de la spécialisation s'est faite rigoureuse et serrée autour des travailleurs.
On a écrit il y a une centaine d'années : « L'on ne peut courir la chance d'être grand qu'en s'appliquantà une seule chose; » le Vinci, né avec de multiples dons, faute d'avoir sacrifié à l'un d'eux tous les autres, ne resta le premier dans aucun genre.
De nos jours, au contraire, des écrivains graves sont prés de juger que le Vinci fut le plus grand entre ses rivaux, le premier dans la science et le premier dans l'art, et le prestige qu'il a dans un genre ne fait que soutenir et augmenter celui qu'il a dans l'autre.
On considère, il est vrai, qu'une semblable réunion de talents divers n'est plus possible en notre temps. La science, pense-t-on, est devenue trop vaste et trop complexe ; chaque esprit ne peut en embrasser qu'une faible partie. Cependant la science doit se simplifier à mesure qu'elle progresse ; cette simplification est la marque de son avancement. Les cahiers de Léonard lui-même, qui sont une masse confuse, peuvent être condensés aujourd'hui en quelques pages claires. Des idées autrefois acquises avec beaucoup de peine, sont devenues pour nous presque immédiates, par la pré-
sence dans l'esprit des idées connexes, et peut-être aussi par l'habitude atavique qui tend à se former. La complexité n'est en tout temps que dans les points où l'on cherche; ce qui est vraiment connu est facile et bien ordonné.
On ajoute que le Vinci fut un homme exceptionnel ; mais ce charme très spécial qui est en lui, et q«e nous' avons essayé d'analyser, tient en partie à l'action réciproque de ses talents les uns sur les autres. Quelque chose d'imprévu peut toujours naître de la rencontre des arts ; nous devons souhaiter qu'il se forme des hommes qui en possèdent plusieurs, et ne point créer des préjugés qui gêneraient leur floraison.