‹ Leonard de Vinci et son écoleChapitre 1 sur 26 · ÉCOLE LOMBARDE · texte numérisé non relu

ÉCOLE LOMBARDE

Préliminaires historiques. — L'art milanais au moyen âge.— Patronage de la famille Visconti. — Influence de Giotto et de son école au xiv® siècle. — La cathédrale de Milan et la chartreuse de Pavie. — Mouvement de décadence au commencement du XT« siècle, arrêté par une nouvelle dynastie. — François Sforza. — Artistes précurseurs de Léonard. — Âverulino, Michelozzo et Bramante.

Le rôle de Milan n'a pas été moins brillant dans rhistoire de Tart chrétien que dans celle de la religion et de la liberté, et ces trois genres de gloire, qui y ont eu chacun leur point culminant à des époques assez éloignées Tune de l'autre , forment trois ères successives qui partagent près* que également les annales de la Lombardie, et dont l'influence se trouve fortement marquée dans le caractère comme dans le génie national.

a LÉONARD DE VlNCl

A l'ère religieuse, la première dans Tordre des temps et dans celui des choses, a présidé l'un des plus grands saints dont TÉglise catholique ait vénéré la mémoire, saint Ambroise, le pasteur des peuples par excellence, leur modèle et leur guide dans les voies spirituelles, leur sentinelle vigilante et ferme tant contre l'hérésie que contre la tyrannie. Et comme si cette marque de la prédilection divine n'avait pas suffi, une autre lumière plus brillante encore venait, du moins pour un temps, s'ajouter à celle-là, et on vit réunis devant le même autel et dans les relations les plus touchantes deux des plus beaux génies et des plus belles âmes qui aient l^onoré Thistoire, non-seulement du christianisme, mais de l'humanité : saint Aipbroise et saint Aiiigustin.

lie rôle important joué par le premier, pendant son glorieux épiscopat, laissa des traces si profondes qu'on peut dire qu'elles ne s'effacèrent jamais» Aujourd'hui piéme eWp^ sppt encore visibles dans la saine partie d^ la population milanaise. Quedevait-ce être au moyep âge, quai)d|(Çi^ traditions Ipcales étaient encore dan^ toute leur vigueur, et quand les âmes étaient encore assez lortement trempées, non-seulement poijr yénéreç les vertus de saint Ambroise, mais pour comprendre son caractère tc^ut entier ?

La période la plus brillante pour la religion np

Eï soif ECOLE, i

Ip fut pas pour Tart ni pour la liberté, de même qu/B les be4ux jours de la li}>erté milanaise furent précisémenf: ceux de Textrpme décadence de Tart^ qui. à sop tour, i^e sembla fleurir au xv? siècle que pour consoler les Milanais de Ja perte de leurs libertés.

A travers toutes ces yicissitudes il y eijt une lumière qui n,e s'éfeiçnit jamais, un pom qui ne fpt jgmajs ouljlié, i^n grand souvenir qui resta toujours présent aux psprits. une b^siliqpe qjai fut toujours préservée qes ravages du tpmps et des Barbare^, et dans laquelle sont heureusement conservés les monunieqts prin^itifs de l'art chrétien dans la Jx)mbardie. Je veux parler de la basilique de SainNAml^rpise, avec ses vieilles tnosaïques et ses vieilles sculptures, qui, bien qu'ejles datent du déclin de l'Epipire et de Fart, pchè!:ent l'imperfectipii des formps par la grjandeur imposante des caractère^, et surpassent, pour le style, la plupart des ouvrages contemporains qpi {subçistpnt dans la h^ute et dans la basse Kaïie,

Entre H premier^ invasion des Barbares, au v* sjède, et la destruction de Milan par l'empereur Frédéric au xii*, c'est-à-dire pendant la période la plus stérile en œuvres satisfaisantes poiir le goût, on voit éclore, autour dij tombeau de saint Ambroise, quelques produits plus heureux

i LKO.NAKD DE VliNCl

d'une inspiration toute spéciale. Ce sont d-abord les mosaïques grandioses de l'abside , et les majestueuses figures de saints qui décorent la chapelle de saint Satyrus, puis les bas-reliefs classiques de la chaire, après lesquels viennent, mais à un long intervalle, ce qu'on pourrait appeler les richesses mobilières de cette basilique, comme le bénitier d'ivoire donné par l'archevêque Godefroi, et le magnifique livre des Évangiles donné par cet archevêque Aribert, qui inventa le caroccio pour les batailles au commencement du XI* siècle ; sans parler d'une quantité de diptyques depuis longtemps dispersés ou mutilés, et dont quelques précieux débris se conservent encore aujourd'hui dans le trésor de la cathédrale.

Il reste trop peu de fragments des peintures du xii« et du XIII* siècle pour qu'il soii possible d'en faire la matière d'une classification ou d'une appréciation vraiment satisfaisante. On peut juger de leur caractère général par celles de la vieille tour du Monastero Maggiore, l'ouvrage le plus complet et le mieux conservé de cette époque, et le plus propre à prouver qu'à Milan, comme dans le reste de l'Italie, la peinture avait besoin d'un régénérateur.

Mais quand ce régénérateur parut, au coin* mencement du xiv* siècle, le génie des premiers

Viscooti avait déjà beaucoup fait pour faciliter l'œuvre de régénération. L'archevêque Othon Visconti, le premier qui eut la pensée de joindre l'image de saint Ambroise à la bannière des Milanais, avait conçu et réalisé d'autres idées dignes de celle-là, et son neveu et successeur Matthieu, qui put saluer d'assez près la lumière nouvelle qui commençait à poindre, marcha comme précurseur immédiat sur les traces de son oncle, et orna Milan de plusieurs beaux édifices, dont il ne reste plus que la Loggia degli Osiy qui suffit pour faire regretter tous les autres.

Mais leur gloire, soit comme administrateurs, soit comme stimulateurs de tous les nobles instincts qui avaient survécu à la liberté, fut bien éclipsée par celle d'Azzon Visconti, l'heureux vainqueur de Parabiago, par l'intervention miraculeuse de saint Ambroise, si l'on en croit une légende qui fut longtemps populaire et qui passa bientôt du domaine de la tradition dans celui de l'art ; car la prédilection pour le héros s'étendit à la légende qui le concernait, et comme il s'agissait d'une victoire à la suite de laquelle le vainqueur avait fait grâce à son ennemi acharné, Leodrisio Visconti , on trouva tout naturel que le grand homme fut visiblement protégé par le grand saint.

Azzon Visconti, né à peu près avec lexiv* siècle.

h LÉONARD DÉ VINQ

môiifut très^jeiine, en ioSg, laissant, maigre sa courte carrière, un nom très-populaire et assez ^ioneùx, et lirië (Quantité de monuments qui donhêtéht à la ville de lifilaii une physibnoinié toute tïotivëllè. On péiit s^eh faire une idée par Télegàiiië ioiir de ^àîht-Gdthard qui sùl^siste encore àujoUrd'hiii ; c'est le seul de ses ouvrage* qiiî iî*àit pas Éiît place à des cbhstnictîdns nouvelle*, il n'y â pi ils vestige dés cent tbiirs qui forinàiënè Tihiposante céintiire de là grande cité Ihttlbarde, iiî dil fcèaii cloître qîi'il fit bâtir poiir les religieux chargés du service dé ion église de ^àirit-i&othârd, ni ëiiân de ce magnifiqiié palais loB^ëHiéni; décrit dans la chronique coriteihpb- Hiïië île fealvaho ÎPiamiha (i), et brné d'un grand iiôhiBrë cie peintures dont on né saurait trop res gretléf la perte; car, sbît qu'elles fussent dé Glôttd bli de ses disciples milanais, elles îFortiiaient, cbmine œutre capitale et point dé départ de là ridiivélle école, un inoniiment de la plus haute importance dans l'histoire de l'art en Lon> bàr(iie {2).

(I) Elle eii iBsëréë par ifiiirathri dans sa eollection des Sert^ ptoresremm italicarun^.

(i) tasari place le séjour de Giotto à Milan immédiatement iiVâtitâà mbrt, qui eut lieu eil i3âë; inàis ii ne dit rien de précik sur les travaux qu'il y exécuta. Lavorà in Milano alcunè eosê che sotiQ sparse per quella cUtà, e che insino ad oggi sono ieiiûte bellûsime.

ki sorî ËcoLÈ. i

Sbît sympathie nâturélte entre le génie toscan et le génie lombard, soit disposition heureuse dé ce dernier à recevoir et à féconder dans son seîri les germes venus du dehors, il est certain que les artistes florentins transplantés en LomÏJardîe, hon-séulemerît n'y dégéhêrèrëfat jamais, mais semblèrent plutôt y prendre un nouvel essor, dn en trouve des preuves, loiigtèmps avant Léonard de Vinci, dans lé cours dû xiv' et du xv* siècle; à qiidi il faut ajouter l'impî-essîoîl profohaë qii'jr laissèrent le soiiveriir et les écrits du t)aritè, écrits qui rie furent peut-être hiillé pari mieux cornprîs ni plus admirés, et dorit ràfchevêque Jeâiï Viscoriti voulut faciliter Tintèlligence. Ce que tiotto y lit pouf la peintiirë , un autre Tbsfcari , Jeari Bâlduccî, de Pise, lé fit pour là sculpture. Sorti d'une école qui avait merveilleusement régénéré cette tfàhcHe de l'art d'iiri bout à l'autre de l'Italie (i), il exécuta, pdiir les Milâiiais, deâ itionumeîits 4iii tie méritent pas la critique sévère ijii'èil â faite Cicognara. Le toiribeau de saint Pierre- Màtiyr, à ^aîrit-Èiistofge, qui ra|)pellë cèldî de ôaiiit tibminicjué, àfeologne, et dôiit ladaté(i339J cbîticide avec la victoire si populaire de Patabiâ^b, ii'ëâl paà seuiément admirable sôtis le fâppori

(i) Yasari dît que du temps de Nicolas de Pise^ moUi mossl da lodevole invidia si misero con piû studio alla scoUura, particularmente in Milano,

symbolique; les formes mêmes sont traitées avec cette verve et cette franchise d'exécution qui caractérisent les beaux ouvrages du xiv* siècle. Les figures qui représentent la Charité^ V Espérance^ et surtout la Foi; la Prudence avec ses trois têtes où les âges successifs sont si bien exprimés ; la Force avec son air énergique et ses emblèmes de lion si heureusement incorporés à la statue; dans la partie supérieure, les belles figures de Docteurs qui sont aux angles, les miracles du saint sculptés sur les quatre côtés du tombeau, et, pour couronnement, la Vierge, si majestueuse entre deux saints qui ne le sont pas moins , tout cela forme un ensemble qui ne saurait manquer de -produire son effet sur quiconque n'aura pas exclu de ses recherches la poésie et le symbolisme légitime de l'art.

En i347, c'est-à-dire huit ans après avoir terminé ce grand ouvrage, le même artiste travaillait à la façade de l'église de Brera, ce qui était attesté par une inscription effacée depuis longtemps , mais qui a été conservée par Tiraboschi (i). C'est entre ces deux dates positives qu'il faut placer, en s'appuyant sur l'analogie de style, celle d'un monument précieux qui était dans l'église de Saint- Gothard, et qui, après avoir échappé par un pur

(1) T. I, p. 302; t. Il, p. 410.

hasard au marteau ou plutôt à la scie du plus grossier vandalisme, forme aujourd'hui le principal ornement du musée Trivuice. Il s'agit du tombeau d'Azzon Visconti lui-même, exécuté par un artiste qu'il avait sans doute apprécié de son vivant <^t auquel durent être confiés d'autres travaux restés inconnus. La figure couchée du prince est magnifique, tant pour le caractère que pour l'exécution ; les villes qui lui avaient obéi sont représentées chacune par son patron spécial, et cette sorte de résumé historique ajoute encore à la majesté du monument.

Ainsi, vers le milieu du xiv* siècle, la régénération de l'art était complète dans la capitale de la Lombardie, grâce non - seulement aux artistes régénérateurs, mais surtout au héros qui avait su les attirer et les comprendre, et qui, en fondant la grandeur de sa dynastie, n'avait négligé aucun genre de gloire, bien qu'il fût mort presqu'à la fleur de l'âge. C'est à lui que remonte le grand essor imprimé au génie milanais sous l'administration de ses successeurs, et les germes déposés par lui furent assez vivaces pour croître et fleurir malgré le despotisme et le sang.

Vasari nous dit que les peintures de Giotto, éparsesdans Milan, y étaient encore fort admirées de son temps; mais il supprime malheureusement les détails, et il n'est pas plus explicite en

to LEONARD DE MNCI

pariaHt dfe (celles qlië lé FlbréttHn Stefànb, l'iih dès ttifellieUi^ élèveà de Gibttb, y avait côttiittëiicèeé ilhé dizaine &tkïihéeÈ tt|)hès liii , ttlàiâ qtib là riiâladie Tâtait fellipéfché d'àchfeterri). La géhéi^àtibti de Jpeihtrfeâ qili vint immédiitemfent après éiix hb paraît avoir marché qùfe de trèà-lclih silr leurs tracée, si Tori feri jugé par IfeS olivrageà de cet Atidtneihb d'Edesià, lé plus célèbréj bu plutôt le moins ôbscUr d'eiitrfe èiix, et doiit il ne tehfh plus qlle tjiielques frësqiifes à Pâvie, depuis cju'brt a effacé celles de là sdcHstié dé SaiUt^Thoniâs, fl Milan .

On m pdurrait dire aûtatit dè& iculptetiHi tjui Kùcbédêrëht à Jéatl BaldUcd^ ûi loti se Codtéritâit d'éttidier Ifeurà dUVrages dans l'église dé ëàiiit- Eùàtôrge, dottt Ife pâtrbnagedc la fartlillfe Viscbtiti fit litt véritable musée de seulptiire. CfeUë qtii reprêsetitfe l'Adoratioti des i-ois mageâ, et cjui est oN dinaireitiétit attribuée à un élève de Jeail BâldUcd^ ne mérité ttsstirémisnt paà Télogfe qu'ëri a fait Cicbghara^ qui ta jti^u'à là préférer au chef-d'œuvre du maître, au tombeau de saittt Pierre-Mar-

(1) Un manuscrit précieux^ qpnseryé daii^ la bit^liothèque du comte Archinta^ à Milaiï, et dédié à Bruzio Yistonti^ qui mourut en exil eii 1396. Contient ^iielqdes tniniflttured qiië \é\ït style et le tapprochemeilt des dates me font attribuer à Giolto ou à quelqu'un de ses disciples immédiats. C'est une série de figureg allégoriques dont une surtout^ assise sur un trône, le sceptre à la mairi, ne peut èttè qde roilvretge tt'un grand itialtré.

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tyr, placé dans une chapelle voisine (i). C'est àveô tlri peu moins d'injustice qu'il donile la inême préférence aux sculptures d'une date pôs^ tériéure qui décorent le grahd-àutel , et dans lesquelles ott ne trouve plùè au même degré cette forcé et fcette piirèté qui caractérisent répdqiië précédente. Mais dans une aiitre église, datls fcellé de Sâiht-Maric, il y a un monument exécuté èbuà de plil^ héiltetifees inspirations : c'est cèltii du bieriheureux Ândt^ê Settala ; et si l'on veut chercher des objets de comparaison dans lès villes ëhvirbriiianles, on trouvera datis celle de Pàvie lé tnaghi-« fiqùe tombeau de saint Augustin, orné dé pitià de deui Cent quatre-vingt-dix figures de differenteà gfândélirà et d'un stylé d'exécution qui accuse lëij incilletirés traditions toscanes (2).

Entre la mort d'Azzon Vîsconti et l'àvénëtoent âii fameux îeari Galéas, qui forme iihe autre èfë glorieuse datis l'hîstoirè de Tàrt en Ldinbaraië, il s'ëcould un detoi-siècle de vicisSitudes qui futerit pdrfôià assez Sanglantes pour constituer* un vérifàblé état de terreur, et pourtant on rie trouVe pas

(1) Storia délia Scoltura, lib. 3, cap. 7.

(2) Vasafi attribue le tombeau aux frères Agostino et Â^riolo^ de âienne; infiîs il e^t prouvé qu'il ne fut commencé qn'éti J36â, c'est-à-dire quand les deux artistes siennois auraient été âgés d'environ 90 ans. Les moines augustins payèrent pour cet ou* vrage la somme énorme de 4,000 florins d'or. CÎcognara,

lib. 3, crfp. et.

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que le développement du génie ou de la prospérité nationale ait été notablement interrompu. Il y avait dans cette dynastie des Visconti un si curieux assemblage de grandes qualités et de vices monstrueux ! Ce débauché Luchino, qui partagea avec son frère, l'archevêque Jean, la succession immédiate de leur neveu Azzon, qui était, aussi bien que sa femme, Isabelle Fieschi, un objet de scandale et d'horreur pour toute Tltalie^ qui immolait de nobles victimes à ses passions brutales, et n'échappait ensuite aux poignards des conjurés que pour périr de la main de sa propre femme à laqqelle il destinait le même sort ; ce même Luchino était souvent le protecteur du peuple contre les grands , des Guelfes contre les Gibelins, ses propres partisans; il abolissait les taxes arbitraires, faisait fleurir le commerce, nourrissait jusqu'à quarante mille pauvres à ses dépens durant la famine de 1 34o , et l'on peut dire que ce fut surtout à ses sages précautions que Milan dut d'avoir échappé au terrible fléau qui dépeupla tant de villes italiennes en i348. Quant à son goût pour les arts, il le manifesta de deux manières : par la défense qu'il fit d'abattre, comme on l'avait fait à Bologne et ailleurs, les palais des citoyens bannis , et par la construction de deux résidences magnifiques; l'une, auprès de San- Girogio al Palazzo, ornée de peintures qui ont été

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détruites en même temps que l'édifice ; l'autre, près San-Giovanni in Conca, laquelle surpassait encore la première en magnificence.

Son frère Jean, à la fois seigneur et archevêque de Milan, eut une administration ferme, paternelle et glorieuse, grâce à laquelle ses sujets devinrent plus riches, plus redoutés, plus industrieux qu'ils ne Tavaient jamais été. Alors furent fondées ces fabriques d'armes qui donnèrent ensuite tant de renom aux armuriers milanais, et qui, en 1427, pouvaient fournir de quoi armer complètement en peu de jours quatre mille cavaliers et deux mille fantassins. Qu'il ait favorisé aussi lui, de tout son pouvoir, la manifestation du beau sous toutes les formes, c'est ce qui est mis hors de doute par son admiration si authentique pour les deux plus beaux génies poétiques de ce siècle, admiration qui, en ce qui concerne Pétrarque, fut renforcée par une tendre prédilection et par une association intime aux sollicitudes de son gouvernement. Aussi le poète, à qui les faveurs de ce genre tournèrent plus d'une fois la tête, appelait-il son patron le plus grand homme de toute l'Italie.

Quant à l'admiration de l'archevêque pour le Dante, il la témoigna par une mesure qui suffirait presque pour justifier la qualification que lui donnait Pétrarque. Il voulut que six commentateurs, choisis parmi les hommes les plus verFi's

U LÉOIf ARD DE VINCI

dans lés diverses sciences qu'enibraàsâit lé poëine, fussent chat-^éè d'en sonder les prbforidèurs, chacun dans une direction différente, afin d*èn faciliter 1 intelligence à séà admirateurs.

Si seuleinetit il avait laissé ses trois néveiii Matthieu, Galéas et Barnabe dans Texil auquel leà avait condamnés leur oncle Luchino ! Ce rappel fut son tdrt irrémissible, et les Milanais èui-eht le droit de liii Imputer toutes les horreurs dont i\k furent témoins et vîtiimes, plar le hionsti'uëùx abus cjuè firetit du pouvoir Galéas et Barhâbé, particiilièretfient ce deriiier, ^ui pôuf» exéciitêurs de ^s arrêts de mort avait cinq mille dôguéS dt-esséà à dévorer ses victimes. On n'est pas tenté de s'enquérir du èort AeÈ beàux-arts sdu^ tih tel patronage; ôti est tiiêirie fâcKé de trôiivèr que son tombéaii, coiïsërvé daiis une salle dii J)alais Ërera, ait été épargné pdf les inddëhnés vandales préféiablëhient à tant d^àUt^es môriuiiiënts du même geritë, beaucou|) pltis ihtéréssànts fcditime souvenirs historitjlies et même cdnimë obuvres d'art ; car ici tblit se ressent de la pauvreté del'ihspit'àtion. Le cheval est on ne peut plus lourde là pose de la statue n'est rien moins qu'héroïque, et les bas-reliefs sont mat-cjués, encore plus visiblement que le reste, du sceau de la décadence.

Il Serait injuste de partager égâleméiitentl-e les

deiii frères là i'espdnsabilitë de cette épdqùe sàhglahieëttétièbrëiiîie. (Galéas fut rarement Un ty- Hh Khatal, et Sa Qualité de fondateur de rurii- H^eràlté de Pâvië ain^i tjtie celle d'ami de l^étràrque, fbrtné iiri certain pi-éstige qiii, de loin, adoucit iih péti là ddi'ëtè de fcette physiorioiriie. Quant k sa cdiilpelëncë en màtièrfe d'art, elle eât rendue trèsproblëiiijltiqlië pà^ là dëècri^tiori que nous à bbtiservéë MiiHtori (i) du palais qu'il El constriiire kôhé sa dîrefctibti persoritiellë et dârià le gdùt le plus bizarre, à la place du vieux palais de Saint-Gothard , dont il ne laissa subsister que Féglifeë et là belle tour qu'on voit encore âbjotird'hui.

Qiiâhd il mbiirut en 137^, à àori ctiâieau de Belgioso, il laissait bri fils déjà ttiùr pbbr le* grande^ choses dont l'exécutibri lui était réservée, et erî Faveur desquelles bti liîi pardonné sans peine le tour plein d'àstucé qu'il joua à son bhcle Barnabe pour le prévenir et s'en défaite (2). Ce fiit son preiriiër titre à là reconnaissance déS Milanais qui, voyant en lui leur libérateur, le pro damèrent seigneur perjpétuel de leur ville, comme s'ils àtàient eu le pressentimëfat du grand t-ôlë iju'il devait leur faii-e jouer dans l'histdire d'tta-

(i) Scriptores rerum Ualic. Vol. XIV, p. 385 et 402. (2) Voir le curieux procès de Barnabe Visconii, dans MuRÀToai, SMpt. rer. U., t. XVI, p. 794.

I« LÊOKAUD DE VINCI

lie. Peu s'en fallut que son génie, secondé par l'élan et l'intelligence de ses sujets, ne fit de Milan la glorieuse capitale du plus beau et du plus riche royaume qui fut alors en Europe, un royaume dans lequel se trouvaient enclavées les républiques de Pise, de Bologne, de Sienne, de Pérouse, et dans lequel, après sa grande victoire de Casalecchio, en i4o2, il comptait encore enclaver Florence, où il méditait une entrée triomphale et son couronnement comme roi, quand sa mort presque subite fit écrouler tout à coup ce bel édifice.

Mais la grandeur ambitieuse des vues, dans le chef et dans le peuple, n'avait pas seulement produit des conquêtes éphémères. Au plus fort des prospérités de ce règne, quand chacun avait une conscience très-distincte de la part qui lui en revenait, l'essor imprimé aux imaginations s'était aussi fait sentir dans le domaine des arts, et de ce concours de circonstances heureuses sortirent des monuments trop magnifiques peut-être, à cause de leur disproportion avec les destinées ultérieures du pays, mais du moins qui restèrent toujours, par leur destination, en harmonie avec le caractère profondément religieux du peuple milanais. On voit que je veux surtout parler de cette fameuse cathédrale, qui est considérée, à juste titre, comme une des merveilles du monde chré-

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tien, et qui désormais aura son histoire à part comme une république.

C'était une magnifique pensée et digne d'un conquérant plus pieux que lui, de bâtir, en guise de trophée, une église de dimensions correspondantes à ses projets de domination royale sur ritalie. Chez un peuple dont saint Ambroise avait fait à Tavance l'éducation rehgieuse, un montrment de ce genre devait être le plus populaire de tous : aussi fut-il toujours, alors et dans les siècles suivants, le grand intérêt du peuple autant que celui du prince, sans nuire toutefois à la basilique Ambroisienne qui conserva la popularité spéciale, que nous aurons occasion de caractériser plus tard. Pour le moment, nous remarquerons seulement que la peinture a fourni les décorations de l'église de Saint-Ambroise, tandis que la cathédrale a surtout emprunté les siennes au ciseau des sculpteurs. On peut même la considérer comme le centre d'une grande école de sculpture dont les ramifications et les vicissitudes sont intéressantes à suivre dans l'histoire de cette branche de l'art.

Quel fut l'artiste qui conçut et dressa le plan de ce monument gigantesque ? Le style général semble accuser des inspirations ultramontaines, dans le genre de celles qui ont présidé à la construction des cathédrales à la fois si grandioses et si régulières de la France et de l'Allemagne. Mais

les anomalies qu'on y remarque portent sur des parties tellement fondamentales et sur des conditions esthétiques si essentielles dans TarcKitecture gothique, telle qu'elle était comprise et pratiquée danà le îîord, qu'il est impossible d'y t-econnaîtré le prodiiit litre et spontané du génie français ou allemand. Évidemihènt, c'efet ce génie qui à prédominé, mais en sîibissaht les contradictions au gëriîe national et lés déviations imposées par lui, comme il arriva poiir la construction du dôme aè Florence et de plusieurs autres. C'est donc à tort que le plan priihitif de la cathédrale de Milan à été exclilsiiemènt attribué par les uns, à Nicolas Boiiâvehturë, de t^aris; par les autres, et surtout par lés Milanais, à leur compatriote Marco de Càmjpioiiè (i) ; cependant, s'il fallait stbsolu-

(l) Gampione est un village entre Gôme et Lugano. Giulini a fait un long plaidoyer en faveur de cet architecte, t. Il, pp. 427, 587, ^Ôà; il adniel cependant la priorilé en faveur de Varchitecte t)âHsièh, ()uf fbt kpp'eïé dêi 1^88, maiâ qui àydtit été congédié bientôt après (en juillet 4391) ne dut pas avoir, selon lui, le tçmps de mettre en train une œuvre si colossale. Parmi les collègues qui lui furent adjoints, oii trouve un Giovannino di Grassi, tiri J^ah Anneit de Fernâch,âé Fribbiirg, appelé Mùgister de lapidibus vivUi un Henri Zamodia, aussi Allemand ; un Bernard, de Venise;, un Pierre, de Crémone. Plus tard, on voit figurer un Gabriel Scèriialoco, de t^laisaiice ; iln iean, de Florence ; iln Jean, de Fèirat^; ii(î birich; d'Ulm. Dans les dernières années du ni* siècle, il n'y a plus d'autres étrangers que des Français : Pierre Loezar, Jean Gampkmios, de Normandie; Jean Mignot, de Paris. Aà it* siècle, il h'y èii a plus du totit jusqu'à Tatïnéè itài qu'on

mènl: se prbricfncër en faveur d'iiri des noms tiroposei, ce serait plutôt à ce dernier qu'il faudrait ddriiièr là préférence (i).

t)ii ans après avoir commencé la cônsti4ictîbn dé \i éàÛièdtàle^ Jèàri (Saléas ordonna celle de \i îfaàgniâ(}ùe chartreuse de Pavîè, dont vingt-cinq mdiiiës, ài)|>elë^ d*ati-ddà des Alpes, prirent pôssesdBii daris la derfaiere année du xiv* siècle. Le temps ii'ëtàit pas encore venu pour là sculpture et Jiôtii™ là peinture d'y déployer leiirs merveilles. Il khi tiiëmé à t'émdi*qùër que le prince favorisa teaiifcbiip mdifiè ces deux arts que rarchîtectùi-e, qui était J)itife en hippôtt avec ses conceptions gigàntèst^ùëi en tdùs le^ getireè. Cependant il ne faut jpdè papier sôuâ SÎlence le missel de l'église de Siilnt-Athbroise, qilî fûtdôiiné J)ar Jean Galéàs éû tiiêiliSif^ de ssn Couronnement cointrie duc de Milah^ et dbtit lès miniatures rie sont pas moine îritëressàiitës par la beauté dû style et le mérite de l'èiëctitibil que par les sujets qu'elles représentent. C'est un ouvrage digne à la fois de la grkridë èjioqtlë 6ù il fut exécuté et de la basilique Àmbroisiehne dont il forme un des plus précieux trésbr^ {2):

fit venir Jean de Gratz et Alexandre de Marpach^ pour Ja construction de la coupole.

(i) Giulini, Mernorie, t. ÎI, pp. 427-587-598.

(2) Ce missel est Touvrage d'un certain Anovello da Imbonate^ •t la date est 1395. Les miniatures les plus remarquables sont

20 LEOjNARD de VliNU

Quant aux ouvrages de sculpture, s*ils furent plus rares sous ce règne que sous ceux qui le précédèrent et le suivirent, ce fut moins par disette d'artistes ou d'inspirations que par l'effet deà préoccupations presque exclusives du prince en matière d'art. Il parait même que l'espèce d'aca* demie qu'il avait fondée pour l'aidera tracer une marche régulière aux travaux entrepris sous ses auspices, ne comprenait dans ses attributions que l'architecture et la peinture (i). Au reste, pour prouver que cette exclusion ne fut ni symptôme ni cause de décadence, il suffit de citer, outre le magnifique candélabre de la cathédrale de Milan (2), le travail exquis qu'on y remarque au-dessus de la porte de la sacristie méridionale. La Vierge qui surmonte la pointe de l'ogive, et qui étend son manteau sur deux groupes agenou^lés, fait regretter que l'artiste qui sculpta ce groupe n'ait pas travaillé davantage à la décoration intérieure de ce monument, et on le regrette d'autant plus que

celles qui représentent le couronnement et rinlronisatîon du duc, la victoire de Parabiago, le crucifiement, etc. Il y en a surtout une où l'on voit la famille du duc agenouillée au moment de rélévation. Dans une autre on voit les mêmes portraits devant saint Ambroise, qui est assis sur son trône épiscopal.

(i) Borsini, Supplimento alla nobilità di Milano, cap. 16.

(2) Les dessins de ce candélabre faits par M. Yictor Petit, exposés au congrès archéologique de 1850-1851, y ont excité un^ admiration universelle.

les sculpteurs qui vinrent après lui laissèrent dans leurô ouvrages l'empreinte plus ou moins marquée de la décadence où tombèrent les arts, les mœurs et les caractères sous les successeurs immédiats du grand Visconti. Cette lourde statue du pape Martin V, que fit ériger Philippe-Marie Visconti, en mémoire de la consécration du dôme par le souverain pontife en personne, est le chefd'œuvre de Giacobino da Tradate, sculpteur tellement en vogue vers i4io, qu'on lui permettait à grand'peine d'interrompre ses travaux de la cathédrale, pour se mettre pendant quinze jours au service des dominicains de Saint-Eustorge. Que pouvait produire de grand dans le domaine de l'art, ou dans tout autre domaine de l'intelligence, le patronage d'un tyran comme ce Jean-Marie Visconti, qui dressait des chiens à dévorer ses sujets ou qui lançait sur eux des satellites armés, quand épuisés par la guerre ils le suppliaient de faire la paix ; qui défendait sous peine de mort de prononcer ce mot, pour lui si odieux, sans excepter de cette brutale défense le prêtre célébrant le saint sacrifice? Sous une pareille domination, il n'y avait pas de milieu entre l'abrutissement par la terreur et l'exaspération par le désespoir, et ce n'était pas chez un peuple comme les Milanais qu'un pareil sentiment pouvait rester stérile. Une troupe de conjurés, qui avaient jpresque tous

i2 LÉONARD DE VINCI

^ ycng^r la paort d'un frère^ le massacra dapjj Téglise de %ipt-Gptl^ard en î4ï3- I^aUi cptte dé|h yrance ineçp^ée ne put pas faife sprtir Yan^t ^p l'espèce de léthargie où il était tpmbé* Le p^gu d'ouvrages qui ^Ufepf e^écuté^ sous spp ^ucp^* seuf, et dppt les plus r^en^arquabl^ sppt 4i*î?)| l'église de Saint-Eustqrge (i), y figurent assez tri^r tçm^p|; ^ pqt^ jiu inagpifique towbjBau de paipÇ Pief-pe, n^ptyp, fait \in (Jeipi-sièclç auparavant. M^.}^ c'ét^if sur^o}|t dans la famille même des Yis^ cpnti q^e }^ fiécad^ence était visibje et rapi(|e. Le dernier pripjce dp pette dynastie n'attacfia sof| ppp[) ^ aucune ç^péce de mo^uipent, à moins qu'on ne veuille lui tenir compte du cpmu^entaire qu'il ^f; cppappser à Fpnçois Philelfe sur Pé7 tr^rque, son poète favori. Cette prédilectipn, ej: l'qLdmiratipn qu'il professait pour \e Dantp, donj il se faisait Jire et expliquer le poëipe par Mar-r ^iaqo, deTortpne, ne semblent guère compatibles avec les vices de son cœpr et de son caraptère, qui, joints à ses difformités physiques, offraient à ses sujets un assemblage asse^ reppussant pour qu'ils vissent sans regret l'extinction de cette dy^ i^astie épuisée.

(1) Dans 1^ chapelle d^ Saint- Jean fondée par le Gis de Pierre Yiscôntî, il y a deux tombeaux assez curieux : celui de Gaspard Tisconti et celui d'Agnès Besozzi, s$i femme, avec la date 142t. Il y 4 qn tombeau d|i o^ênie sty)e dans {'églis^ 4^ $^in^]^af|[^ îiyec|a date 1407,

ET SON ÉCOLE. i3

Hejireusep^epJ: ppur Miian, et plu^ Jieî^rpuaçr jppnt pour l'art, le moineut d'une régépér^):ipi^ ^ppfppbait et pll.e jdeyaitpofnmencer sous le^auçpiqe^ d'jLffî liérps auje son apie pt §on ^oût ren- 4^<s|:||: 4igne 4 une pareille )aii§sion. Ce Jiéros ét^i|; Frai^Çoi^ Sforzaj en gui de frjécjuentes ^xpéditiqpp et des séjour^ prplopgés dans les viljes ^jb la Toscane et sifftqijt de l'Oiubrip avaient fait naître 1^ dé^ir d'iiï^itpr les Mpptefeltro d'Urbin, les ]5a- Çliopi 4e Pérpu^e, et les I^édjcis de Florence, 4^ns l'es^r et l'epcouragemjent qp'ils avaient su dpnpiçr ;|ux beaux-arts j et Ton peut dire qu'il les surpassa presque to^s par la pureté de ses ten- 4appes e|t par le nombre dç ses fondation^ à la fpis magnifiques et pieuses. Le grand hôpital de Milan, dont Vasari parje avec tant d'admiration et qui fut fondé en 1 4 56, honore la mémoire du fondateur encore plus cjue celle 4p l'architecte Averulino, que François Sforza fit vepir tout exprè^ dp Rome où il l'avait vu travailler au?: portes 4e bronze de la basilique de Saint-Pierre (i). Pendant que cet artiste florentin présidait à la constriiction de ce monument et à celle de la grandie église de Bergame, de? artistes nationaux, sollicités par le réveil de la patrie et par l'émulation, re^ prenaient |es travaux, du dôme tristepienl: spspen-

(i) Il y a dans le musée TrÎTulce un manuscrit précieux de cet Averulino avec une dédicace au duc Sforza.

U LÊOiN/Van DE VINCI

dus pendant la terreur, et bâtissaient des églises votives promises par le duc ou par sa femme Bianca pendant la guerre. La plus intéressante est san$ contredit celle de Vincoronata, formée de la réunion de deux petites églises que chacun des deux époux avait fait construire à côté Tune de Tautre. On les voit tous deux à genoux sur un vieux tableau délabré, dont tout le mérite consiste dans le touchant souvenir historique qu'il rappelle. Un autre membre de la famille, le saint archevêque Gabriel Sforza, propre frère du duc , a son tombeau dans une des chapelles, et cette figure magnifique, couchée en habits pontificaux avec les mains croisées sur la poitrine, est là, pour prouver que la sculpture déchue, depuis près d'un demi-siècle, avait participé à la régénération générale.

L'architecte de l'Incoronata, qui fut aussi celui duDôme et de plusieurs autres églises(i), s'appelait Boniforte Solari. Son talent et son activité sont attestés par le nombre et la beauté de ses travaux. Disciple d'un père moins illustre que lui dans son art, il eut deux fils dont nous aurons occasion de parler plus tard et dont la célébrité éclipsa tout à fait la sienne (2),

Malgré cette vogue incontestable, il ne paraît

(1) De Saata Maria délia Rosa et délia Pace,

(2) 11 s'agit de Gristoforo et Andréa Solari.

/ ET SOJN ÉCOLE. ro

pas qu'il fut l'architecte favori du duc Sforza, ou du moins il ne le fut pas au même degré que ce Bartkélemi Gazzo, de Crémone, qui fut chargé en i45o de bâtir le château de la porte Gio vienne à Milan, et qui, en i463, donnait le dessin de la belle église de Saint-Sigismond hors de Crémone. C'est que Crémone était sa ville chérie, comme Saint- SigisHiond était son église favorite (i). C'était là, devant les moires hiéronymites, qu'il avait épousé, en 144*7 sa chère Bianca, à laquelle il avait donné pour corjége deux mille cavaliers d'élite qui, relevant la pompe nuptiale par un mélange bien assorti de pompe militaire, semblaient présager à la nouvelle épouse un genre de gloire auquel les femmes ordinaires q'aspirentpas. Sept ans après cette inaugursition conjugale et militaire, on vit Bianca, surprise dans Crémone en l'absence de son mari, se précipiter srr les Vénitiens, et d'un coup de lance coupler la parole à un soldat qui osait crier devant elle vwe saint Marc! Et quand cette feii</ïie forte avait dans les mains ce livre d'heures qu'on voit encore à la bibliothèque Ambroisienne, les élans de piété lui venaient aussi naturellement que les élans d* audace, et elle était aussi recueillie devant les autels qu'intrépide en face du danger.

(1) tl faut Yoir^ dans le préambule des statuts si paternels quil lit rédiger pour Crémone, combien il chérissait cette ville. Campi^ Hb. 3, p. 5.

2é LÉONARD DE VINCI

C'était sur ce mélange de qualités héroïques et religieuses qu'était fondée la rane sympathie aifi existait entre elle et son époux, et ce double caractère se retrouve jusque dans l'influjencq qu'ils exercèrent conjointement sur les arts, mais partîf ulièrement sur la peinture à laquelle ils demandèrent successivement, suivant la convenance des lieux, de§ compositions héroïques et dps compositions religieuses. Les premières furent exécutées dans le yieu^ palais de Milan, (|ans ce qu'on appelait la salle des Barons a^més^ ou les portraits des fameux capitaines, modèles ou rivaux de François Sforza^ avaient été tracés par les meilleurs peintres du temps. Le^ secondes furent principalement exécutées à Crémone , non-seulement à cau^ de la prédilection du duc pour cette ville, mais aussi parpe que les artistes crémonais étaient les plus dignes. Là florissait alors Bonifaccio Bembo, qui parait avoir été le peintre favori de la duchesse Bianca ; ce fut lui qui, en i468(p'est-à-dire deux aqs après la mortduduc)^ fut chargé par elle fie perpétuer dans une chapelle dp l'église des Augustins le souvenir d'une .imion où elle avait trouvé tant de bonheur et tant de gloire. Jje tableau qu'il fit à cette occasion ne décore plus l'autel (t), mais les portraits

(I) Ce tableau est maintenant à Brescia dans le palais Âveroldi,

des deux époux agenouillés, en face iiin dé Tâù* trë, sont encore assez bien conservés pour remplir en partie l'objet que s'était proposé la pieiise fondatrice. Au reste, cet ouvrage de Bemno avait ëte précédé par plusîeiirs autres tant dans les églises de Créiiione tjue dans la salle des Barons armés, où il avait eu pour collaborateurs ce^ihcenzo Foppa, loué outré mesuré par Vàsàri et par Lomazzo, qili lé désigné conime le fondateur dé l'école milanaise (i), et Bertino de Lodi, dont le même Lch mazzo fait iiné trop courte mention, vu l'importance et la pureté des prbdiiils qiii sortirent plus tard dé cette école trop peu connue.

L'art était donc à la mort du grand SfoÎTià en voie de régénération dans ses Ëtats et même sur

Le plus ancien tableau connu dëBembo^ avec son nom et la date 1462, est dans là chapelle du château de ibrchiâra^ dans le duché de Parme. Il y à des dbcumeiits qiii prouvent qu'il tiataillâ poiir le dôme de Crémone en 1467 et 1468. On peut encore voir um fresque de lui dans une maison particulière qui faisait partie dç^ monastère de la Colonlba^ fohdé pâi* la duchesse Blatïcà. Il mourut en 1496.

(1) Yasari dit que la c^rémon^e de la pose de la première pierre du grand hôpital de Milan, fut peinte soùs le portique par Tincebîo Foppa, per non essersi trovato in quel paesi miglîof maestro {Ftta di Filarete),

Giottino parait être le premier qui ait peint des héros diffls le|^ palais : à Rome dans le palais Orsini, dipinse una sala piena di uoniini famosi (Yasari); après lui Lorenzo Blcci pour le palais dci Jeah de Médicis, père de Côme TAticien ; André del Castagne poar lé palais Pandolfini, uominî famosi parte imaginati, parte ritratti dal naturale Dante, Pétrarque, Boccace,ect. Hero-Worshîp.

iS LÊOJNAUU DE VLNCI

plusieurs points à la fois. La comparaison de son règne avec celui de son prédécesseur ne laisse aucun doute à cet égard, surtout en ce qui concerne la peinture. Le peu d'artistes qui s'y étaient voués sous le dernier Visconti, ou avaient été entraînés dans la décadence générale, ou avaient cherché au dehors Taliment et l'exercice qui manquaient à leurs talents. Ce fut un de ces peintres émigrés, Leonardo de Bissuccio, qui, en i433, peignit à Naples, derrière le chœur de Féglise de San-Giovanni , à Carbonaro, ce couronnement de la Vierge qui rappelle encore un peu le style de Giotto, mais se rapproche davantage de celui de Fra Angelico de Fiesole pour le charme de l'expression, surtout dans les têtes d'anges. C'est peut-être le plus beau produit de l'école milanaise dans la première moitié du xv* siècle, si toutefois on peut attribuer à cette école un ouvrage où l'influence des artistes ombriens de cette époque se montre si manifeste.

Désormais ce ne seront plus les peintres milanais qui émigreront, ce seront les peintres du dehors qui viendront décorer les églises et les palais de Milan. Les fresques de Masolino da Panicale, qui ont été récemment découvertes dans le bourg de Castiglione , ne furent peut-être pas étrangères au mouvement qui s'opéra dans le domaine de Part sous les auspices du premier Sforaa,

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