DES THÉORIES DE L*ART DANS L*ÉCOLE LOMBARDE
Traité d'architecture d^AntoinePhilarèle. — Ouvrage dePolyphile. — Écrite de Lomazzo sur la peinture. — Opuscule précieux du cardinal Frédéric Borromée.
On peut dire qu'une école n'a pas entièrement fourni sa carrière, tant qu'elle n'a pas eu sa théorie pour ainsi dire officielle, qui rende compte de ses procédés, de ses vues générales en matière d'art, du but habituel qu'elle s'est proposé d'atteindre, et de l'esprit dont elle a été animée dans la production de ses œuvres. C'est le sort de la plupart des traités didactiques, de ne venir que quand les époques de création sont passées. Jamais la Grèce n'avait été aussi stérile en génies épiques , dramatiques ou oratoires, qu'elle le fut aprèâ la publication de la Poétique et de la Rhétorique d'Aristote; et le sublime fut-il jamais moins compris ou pratiqué par les Romains, que dans le siècle
qui vit paraître le fameux ouvrage de Longin? La même remarque peut s'appliquer à toutes les branches de la littérature et de l'art. Les théories sont impuissantes à ressusciter ce qui est mort, on même à ranimer ce qui est mourant; mais elles servent à faire ressortir et à résumer méthodiquement les traditions et les tendances qui ont caractérisé les différentes écoles, et à faire mieux comprendre la vitalité spéciale qui a constitué chacune d'elles; de sorte que les auteurs de ce genre de compositions, avec leurs grandes prétentions législatives, ne sont après tout , du moins quand il s'agit de beaux-arts, que de simples historiens, et Ton peut ajouter qu'ils le sont, non-seulement sans le savoir, mais aussi sans le vouloir.
Cependant cette règle n'est pas tellement gêné- ' raie, qu'elle ne souffre un assez grand nombre d'exceptions. Les théories d'architecture, celles qui font autorité dans cette matière , ont été le plus souvent formulées par de grands architectes, et, sans descendre jusqu'à Palladio et Vignole, qui appartiennent déjà à une époque de décadence, je citerai cet Averulino, qui vint de Florence à Milan vers le milieu du xv*' siècle, pour y construire ce magnifique hôpital qu'on y admire encore aujourd'hui. Les intervalles de loisir que lui laissaient cette construction gigantesque et d'autres travaux importanis, tant à Milan qu'à Ber-
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game , furent consacrés par lui à la composition d'ouvrages théoriques d'autant plus curieux, que le fonds et la forme portent à la fois l'empreinte du génie particulier de l'auteur, et des idées qui présidaient alors au gouvernement et à la décoration des cités ; et c'est sans doute pour cette singulière raison que le précieux opuscule dont je veux donner ici une courte analyse, a été dédaigné par les générations suivantes, élevées dans le mépris de tout ce qui n'était pas conforme aux lois de Vitruve ou aux préjugés de ses commentateurs (i).
Averulino , plus connu sous le nom d'Antoine Philarète, n'avait pas la prétention de donner un traité complet d'architecture, comme d'autres l'avaient déjà fait avant lui (2). Ce n'est pas à la poétique, c'est bien plutôt à la poésie de son art qu'il cherche à initier ses lecteurs. Or, son art étant à ses yeux l'art chrétien par excellence, ses aperçus auront nécessairement une teinte mystique qui, leur donnant à la fois de l'élévation et de l'originalité, les distinguera radicalement des aperçus scientifiques, tels qu'ils seront formulés plus tard.
(<) Ce Traité d*Averulîno sur l'architecture se trouve chez le marquis Trivulce, à Milan. Je crois qu'il y en a un autre exemplaire à Florence, dans la Magliabecchiana.
(2) Haud ignorans in latinâ linguâ multos esse autores qui de archilccturâ docte copiosèquo?cripserunt.
m LÉONARD DB VINCI
L^àuteur se propose un grand problème : la conslnicllon d'une cité chrétienne, ce qui ne Yeut pas dire seulement {^entassement régulier des pierres et l'ordonnance symétrique des édifices ; il subordonne la construction matérielle à la construction religieuse et morale, et il ne perd jamais de vue le verset du Psalmiste : Nisi Dominas œdifitaperit domum (i). Après qu'on a réuni et disposé les matériaux qui forment comme le corps de la cité, il faut lui donner une âme et des organes appropriés aux besoins spirituels et intellectuels de ses habitants; il faut cultiver et développer en eux les notions du vrai , du bon et dit beau, et renforcer la culture esthétique par la culture historique, en donnant aux grandes choses et au^ grands hommes de l'antiquité la place qui leur est due, même dans la mémoire des peuples chrétiens.
Après avoir tracé l'enceinte de la ville et le plan des fortifications, le premlet' devoir du fondateur et de l'architecte est de bâtir un temple en forme de croix, avec une coupole et des décorations inté* Heures, dans le genre de celles qui brillaient âlot*s à la voûte de l'église de Saint-Mai^c, à Venise; mais ce temple doit être créé, comme l'homme idéal, pour la perpétuité, pour la beauté, pour l'uti-
(4) Cum PomificD maximô tîeôefhetida siipplicallo, quia nîhil sine divino numine faustum est.
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]ité(i). Ensuite, l'auteur entre dans d'assez longs détails sur les colonnes et leurs chapiteaux ; sur la formation géométrique de l'ogive, à laquelle il préfère néanmoins le plein cintre (2) ; sur les mosaïques et les sujets qu'elles devront représenter, sur la construction et les ornements de l'autel et du tabernaclei qiU devra attirer tous les regards par la richesse de la matière et la perfection di^ travail , sur les portes de bronze qui devront être l'ouvrage de Donatello et de Laurent Ghiberti, et sur les tours qui devront être construites aux angles inférieurs de l'église.
Après la demeure de Dieu vient, dans l'ordrç des nécessités sociales, la demeure du prince, inférieure en dimensions et en magnificence, mais plus ricbe en peintures de tout genre, religieuseS| symboliques, allégoriques et historiques; parce que celui qui l'habite doit trouver partout autour de lui, des enseignements relatifs à ses devoirs envers Dieu , envers ses peuples et envers luimême. Il y aura un portique pour l'histoire sainte, im portique pour l'histoire profane, et sur les murs du tricUnium, on représentera d'un côté
(1) ^diGciam tria sicot hotno habere débet, pcfrpeluum, pal* chrum, utile. Lib. 7.
(2) Après avoir parlé longuement de l*ogive, il a peur qu*on ne le soupçonne d'en être parlisan, et il ajoute : « Hffîc di^^i, noa ut horum usum approbarem. » Lib. 8.
les exploits d'Alexandre, de Tautre, ceux de César. L'auteur veut qu'on appelle, pour l'exécution d»s mosaïques, Marino de Murano, et poiu' celle des peintures, le moine Lippi, Pierre délia Francesca, Cosmè de Ferrare, Vincent de Brescia, Désiré, Christophe et Jérémie de Crémone (i); et il déplore la perte récente des plus grands peintres du siècle, de Masaccio, de Masolino, de Domenico Veneziano, de Piselli, de Berto, noyé dans l'Éridan, et même de Jean de Bruges et de Roger, son élève.
Mais ce n'est pas assez que le prince se familiarise avec l'idéal de l'art et avec les grands souvenirs de l'histoire, il faut de plus qu'il ait sous les yeux les diverses formes que peut revêtir l'héroïsme chrétien , dans sa lutte à outrance contre les mauvaises passions de l'âme. Ce sera donc auprès de la résidence royale que seront construits les édifices consacrés aux grands fondateurs d'Ordres, à saint François, à saint Dominique, à saint Augustin, à saint Benoît, et l'on y joindra un couvent de Carmélites, et surtout une maison de Sœurs Clarisses. L'église de Saint-Benoît n'aura qu'une seule nef, et sera surmontée d'une coupole au-dessus du grand autel, qui sera le seul où l'on offrira le Saint-Sacrifice.
(4) Il ne faut pas oublier que Tauteura écrit cet opuscule de 1450 à 4460.
Ensuite viennent des détails très-curieux sur les hospices qui doivent être aussi bâtis en forme de croix (i), sur la demeure d*un patricien qui doit être un bâtiment carré avec une tour de même forme à chacun des quatre angles, sur la construction d'un cirque, d'un port, d'un amphithéâtre, d'un pont (a), d'une maison de correction par laquelle il veut remplacer la peine de mort (3), enfin d'un gymnase pour l'éducation de la jeunesse. Ici l'architecte devient moraliste, et même moraliste sévère en ce qui concerne l'accomplissement des devoirs religieux tant quotidiens qu'hebdomadaires ; la prière, le jeûne, la fréquentation périodique des sacrements (4), sont à ses yeux la base de la discipline intérieure, et il y subordonne l'enseignement des sciences et des arts. Quant à l'éducation des filles, il la renferme dans des bornes extrêmement restreintes, relativement à la culture de l'esprit; il faut qu'elles apprennent à coudre, à filer, à tisser et à broder, qu'elles soient vêtues de vert, et qu'elles portent, en guise de
(4) Il veut qu'au bas de Tescalier il y ait une peinture qui représente l'Annonciation.
(%) Le pont qu'il propose pour modèle est celui du château Saint-Ange.
(3) Capitales homines, si capitali supplicie muictentur, nihil ultra in corpore paliuntur : si in hâc miseriâ vivant, multas quotidiô roorteà subeunt, et ad|publicum usuni aliquid operantur. Lib. 20. — (4) Ibid, cap. 47.