‹ Leonard de Vinci et son écoleChapitre 24 sur 26 · S42 LÉONARD DE VINCI · texte numérisé non relu

S42 LÉONARD DE VINCI

symbole, sur la manche droite de leur robe, un

rhinocéros endormi au centre d'une couronne

d'olivier.

Cependant le mur d'enceinte qu'on a tracé aur tour de la ville ne suffit pas pour la protéger contre les dangers extérieurs, nisi Dominw custo- (Uerit cmtatem. Outre les fortifications principales, il faut que la place ait des ouvrages avancés^ des sentinelles perdues qui veillent quand W autres dorment^ et qui assurent le salut commun par la plus irrésistible de toutes les armes, par la prière. Ce seront donc de saints ermites qui mon^ teront la garde au dehors. La Heine, quia décou*^ vert par hasard l'asile d'un de ces pieux solitaires, lui laisse le choix du saint en l'honneur duquel elle y fera bâtir un temple; celui-ci désigne saint Jérôme. Un autre, dont la rencontre est accompagnée de circonstances toutes romanesques^ voit bientôt s'élever dans sa solitude une basilique, consacrée à saint Benoît et ornée de peintures dont, les sujets sont tirés de l'Ancien Testament , tandia que celles des cloîtres et des portiques représentent des épisodes de la vie des Pères du désert; et versonne ne venait en repaître ses jeux y sans éprouver une délectation merveilleuse.

Tous ces écarts d'imagination par lesquels Tauteur se laisse entraîner, ne doivent pas être jugés au point de vue de la science moderne

£T SON ÉCOUS. M}

presque toujours dédaigneuse pour le côté sym* bolique de Tart. Les architectes, qu'on appelait au moyen âge Magistri de lapidibus vim, ne sauraient être justiciables de ceux qu'on pourrait appeler aujourd'hui Magistri de lapidibus mov' tiUs ; car, avec toutes leurs froides imitations et leurs entassements symétriques, ces derniers ne parviennent à créer que des corps, tandis que les premiers, en construisant un édifice quelconque, savaient créer un corps et une âme. Mais cette science venait surtout de l'inspiration religieuse^ et c'est à quoi l'auteur fait allusion quand il parle du livre d'or où se trouve la solution de tous les problèmes relatifs à son art, ainsi que rénumération des devoirs imposés à l'architecte, devoirs parmi lesquels figurent l'étude de la philosophie et de l'histoire, et surtout la charité. Que si l'on trouve la forme de l'ouvrage peu appropriée à la matière qui y est traitécj il faut se rappeler les digressions bien autrement fantastiques de celui que composa vers la même époque Frère François Colonna, plus connu sous le nom de Polyphile. Dans son roman d'architecture qui est en même temps une histoire d'amour, mais d'un amour épuré d'abord par l'enthousiasme de l'art puis par l'enthousiasme du sacrifice (i), il

(4) A l'ocoasion d'uoe peste qui éclata à Venise en 44G4, Polia (c'est le nom de rhéroïae de cette histoire) fit un vqbu qu'elle ne

Zlik LÉONARD DE VINCI

y a des aperçus pleins de justesse et d'originalité sur les monuments de Tantiquité classique, et des explosions de colère éloquente contre les Barbares qui ne les ont pas respectés ; mais tout cela se trouve tellement mêlé tantôt aux effusions de son bonheur, tantôt à celles de son désespoir, qu'il est difficile d'en dégager les résultats positifs qui se rapportent aux progrès delà science; cependant son ouvrage, imprimé depuis la fin du XV* siècle et traduit même dans notre langue, jouit encore aujourd'hui d'une certaine autorité archéologique qui n'a même pas été ébranlée par les digressions romanesques dont il est rempli. Si Averulino a obtenu moins de vogue, et si son manuscrit demeure depuis quatre siècles enfoui dans la poussière des bibliothèques, c'est parce qu'il représente l'esprit du moyen âge beaucoup plus que l'esprit de la Renaissance, et parce que les générations qui vinrent immédiatement après lui ne trouvèrent pas qu'il se fut incliné assez profondément devant la vénérable antiquité.

Tel fut le sort du premier ouvrage théorique qui ait paru en Italie sur l'architecture ; la peinture ne devait avoir les siens que près d'un siècle plus tard.

voulut jamais rompre. De son côté, Polyphile entra dans le couvent de Saint- Jean-et-Paul, à Venise, où il écrivit son ouvrage qui ne parut qu'en U99.

iï^a^dUHMdiHM

ET SON ÉCOLE. 3û5

Les écoles de Florence et de Venise avaient déjà eu chacune son résumé didactique, quand Lomazzo publia celui de Técole Milanaise. Celte dernière s'étant maintenue pure à travers tant de crises, et n'ayant pas sacrifié à l'idole païenne, devant laquelle tant d'artistes étaient alors prosternés, devait avoir une poétique bien supérieure à celle des deux autres; à quoi il faut ajouter qu'à l'époque où vivait l'auteur, il eût été difficile de trouver un écrivain réunissant au même degré que lui toutes les qualités désirables pour l'accomplissement d'une pareille tâche. Elève de Gaudenzio Ferrari, et non moins bon appréciateur de ses inspirations que de ses œuvrer , collecteur infatigable de documents et même de tableaux jusqu'au nombre de six mille, il avait partagé inégalement sa vie entre la pratique de son art (i) et les études théoriques ou historiques qui s'y rapportaient, et dans lesquelles étaient compris les auteurs anciens et modernes, sacrés et profanes, sans parler des voyages qu'il fit dans les principales villes d'Italie pour rectifier ou affermir ses idées en les comparant avec les faits. En étendant ainsi le cercle de ses observations, il ne relâcha rien de la sévérité de ses doctrines, et ne perdit rien de la

(4) Les meilleurs ouvrages de Lomazzo sont ses peintures à fresque dans réglise de Tradate, près de Milan. Sa carrière artistique fut courte. Il devint aveugle dès Page de 33 ans.

fermeté ni de la hauteur de son point de vue. Pour lui la peinture était une sorle de fonction sacerdotale, une mission sainte qui avait son initiation et sa consécration spéciale , et dont Tobjet idéal avait été indiqué par Jésu3-Christ lui-même, quand il avait tracé sa divine image sur le voile de sainte Véronique (i). Aussi , en abordant son sujet, était-il tellement pénétré de son importance et de ses difficultés, qu'il en éprouvait une sorte de frayeur et de confusion, et ce ne fut qu'après bien des prières hui^ibles et ferventes que sa confiance en Dieu devint assez forte pour surmonter les tentations de découragement (2).

Le plus grand privilège de l'art , dit liomazzo, c^est de représenter Dieu , les anges et les saints (3). Il est là dans sa sphère supérieure et glorieuse* Mais les données transcendantales qu'il y prend ne doivent pas être traitées d'une manière indigne ni arbitraire. En cherchant à réaliser le beau dans ses oeuvres, il faut que l'artiste s'élève jusqu'à la source éternelle du beuu^ c'est-a-'dire jusqu'à Dieu qui resplendit dans trois miroirs hiérarchiquement disposés, Tange, l'âme et le

(1 ) Idea del tempio fiella pittura, p. 21 .

(2) /&t(2.,p. 2. Lomazzo devint aveugle en 4571. Son Trattéde la peinture fut publié en 4^4, et Vidée du temple de la peinture en 4584.

(3) Ibid., p. 27.

le. corps; de sorte que la beauté corporelle ^lle- 01 même, prise dans sa véritable acception, n'est Qj. autre chose qu'une certaine vivacité, une certaine ^ grâce qui reluit dans le corps par l'influence de e, Vidée {\). Quant aux inconvénients de l'arbitraire

1^ et de l'indignité, on les écarte ou on les prévient i. par Téducation , c'est-à-dire par la discipline de ^ toutes les facultés qui concourent à la création d'une œuvre d'art.

' La première étude sera celle de l'Écriture sainte, dont il est impossible de bien représenter aucun épisode ou mystère sans l'avoir préalablement lu et médité (^). Quand l'intelligence et la mémoire se les sont bien appropriés, l'auteur veut encore que l'âme s'en pénètre et s'en nourrisse, et aloi^ il étend à tous les chrétiens, indistinctement, le conseil qu'il donne, d'avoir habituellementdevant les yeux tme représentation partielle du ck^me douloureux de la Passion, pour émousser les aiguillons de la concupiscence, qui ne font pas moins d'obstacle aux élans vers te ôeau qu'aux élatis vers le bon et le vrai. Ces pipeau tions préliminaires, jointes à la méditation dans /a solitude et le silence^ avant de prendre le pinceau, offriront des garanties suffisantes du côté de l'âme et de l'esprit, mais pas encore du côté de l'imagi-

(1) îhiâ., cap. 26.

(2) Ibid., cap. 25.

nation, qui pourrait se laisser pervertir par d'imposantes autorités. Il faut donc réprimer dans le peintre chrétien l'engouement pour Tantique, et même la reproduction des types et des molifs empruntés aux gravures tant Allemandes qu Italiennesy qui n'ont fait que mettre la confusion partout, et détruire toute espèce d'originalité (i). « Pour moi, dit Lomazzo dans sa phraséologie a presque platonicienne, j'admirerai toujours « celui qui, suivant la méthode pratiquée par les <c grands peintres, cherchera d'abord à voir dans « Vidée ce qu'il veut représenter sur la toile (2); » ce qui l'amène, par une conséquence naturelle, à proscrire l'éclectisme et toute espèce d'ouvrage entrepris sans inspiration.

L'application de ce précepte devenait surtout importante pour l'étude et la représentation des caractères, branche de l'art cultivée avec tant de prédilection et de succès dans les beaux siècles (3), mais alors si misérablement déchue, depuis que les modèles manquaient aux artistes, encore plus que les artistes ne manquaient aux modèles. En

0) Ne per allro stîmo io che T opère degli anlichi fossero cosJ maravigliose ed eccellenti. T^atiato dellapittura, lib. 6, cap* 64.

(2) Ibid,, lib. 6, cap. 3.

(3) Il faut lire tout le chapitre intitulé : Délia forma degli Éroi, dei Santi^ e deiFilosofij où I*auteur passe en revue, en les caractérisant, la plupart des héros anciens et modernes. Lib. , cap. 2î>.

ET SON ÉGOLK 349

un mot, l'empreinte héroïque était effacée de l'histoire contemporaine, de sorte que, dans cette direction, l'idéal concret était très -difficile à retrouver. Aussi Lomazzo en parle-t-il avec une concision qui montre assez son désespoir. Mais s'il désespère de la peinture héroïque^ il n'en est pas de même de la peinture ascétique^ en vue de laquelle il semble avoir voulu rédiger ses deux ouvrages didactiques. U dit que si le temps de peindre les héros temporels est passé, le temps de peindre les héros spirituels ne passera pas, tant que les artistes qui aborderont cette pieuse tâche, rempliront certaines conditions psychologiques et esthétiques. U exprime par un seul mot, eurith^ micj la réunion de toutes les qualités qui constituent la représentation parfaite des Saints et des Saintes , et des sujets pieux en général. « C'est <c une chose merveilleuse, dit -il quelque part, à fi quel point Veurithmie, c'est-à-dire une certaine « combinaison de majesté et de beauté, augmente « en nous les sentiments de piété et de vénéra- « tion envers Dieu et envers ceux qui, après lui, « sont les objets de notre culte (i). »

Malgré sa proscription si formelle de l'trt païen, on a peine à croire qu'il n'ait pas été inspiré par la vue des belles statues antiques, quand

(1) 7Va«ato,lib. 4,cap. 2.

il a rédigé son admirable chapitre sur les passions et sur les modifications que les divers états de l'âme font subir au corps humain. C'est au fond la théorie d'après laquelle ont été exécutés les chefs-d'œuvre de Phidias et de son école. Mais Lomazzo laisse bien loin derrière lui tous les auteurs païens qui ont traité cette matière, quand il envisage certaines vertus délicates, comme la pureté, la modestie, l'innocence, dans leurs rapports avec les œuvres d'art. Ici il brave plus hardiment que partout ailleurs le mauvais goût de son siècle, et il n'épargne pas le blâme au grand Michel-Ange lui-même, pour avoir violé les lois de la, décence dans sa représentation du jugement dernier (i). Il motive parfaitement sa réprobation de certains sujets tirés de l'Écriture sainte, et traités par les artistes contemporains avec une prédilection scandaleuse, comme Suzanne et les deux vieillards, Loth et ses filles, David et Bethsabée, Joseph et la femme de Putiphar, etc. Il savait bien quels sentiments de pareilles productions étaient destinées à réveiller dans le spectateur, et il trouvait que l'art s'y ravalait au plus vil des rôles {2).

Indépendamment de la bassesse et de l'impiété,

(1) Tratiaio, lib. 6, cap. 28.

(2) Lib. 6, cap. 34.

il lui répugnait de voir représenter la femme comme simple objet de convoitise sensuelle. C'était encore la même délicatesse de bon goût qui faisait qu'il était si choqué de voir figurer le sexe féminin dans les cariatides (i), comme si c'avait été un emblème insolent des lourds fardeaux que le fort met arbitrairement sur les épaules du faible. A plus forte raison devait-il recommander la décence et même une sorte de vénération tremblante à quiconque entreprenait de tracer des images de saintes ou d'héroïnes chrétiennes (2). On voit que certaines peintures ravissantes de Luini étaient présentes à la pensée de Lomazzo quand il écrivait son ouvrage didactique. La même remarque et le même rapport peuvent s'appliquer à son admirable chapitre sur la pureté et la naïveté des enfants, chapitre tout empreint d'une poésie et d'une fraîcheur pour ainsi dire printanières, et qui n'a pu sortir que d'une imagination susceptible des impressions les plus suaves et les plus délicates, telles qu'en dut éprouver Lomazzo en présence du thème favori de l'école Milanaise : l'Enfant Jésus mis en rapport avec saint Jean. Il va même jusqu'à déclarer que la beauté parfaite ne peut se trouver dans un tableau où manque le charme des figures

(\) Lib. 6, cap. 45.

(2) Lib. 6, cap. 35.

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enfantines, et que nuY mérite d'exécution ne sau-»

rait suppléer à cette lacune (j).

Cette exquise perception du beau, fruit d'une organisation heureuse renforcée par de saines traditions, ne se bornait pas chez lui aux ouvrages de peinture : on voit par les jugements sévères qu'il laisse tomber, chemin faisant , sur certains méfaits de l'architecture contemporaine, que, dans cette direction, sa critique aurait pu être non moins lumineuse et non moins originale.

Protester contre l'autorité alors si despotique de Vitruve, était un acte non moins audacieux que pourrait Tétre aujourd'hui une protestation contre la liberté de conscience ; et ce n'était pas encore le courage qui était si difficile à trouver, c'étaient les lumières. Par im privilège alors bien rare, Lomazzo eut à la fois du courage et des lumières. Il appuya sa tentative d'insurrection sur les monuments qui restaient de l'antiquité classique, et prouva victorieusement par les arcs de triomphe, par le théâtre de Marcellus, par le Panthéon d'Agrippa, que ce n'était pas toujours sur les préceptes donnés ou recueillis par Vitruve que les architectes Romains s'étaient réglés (2), Celui de

(1) Anzi pare che senza cotale omamento non possa darsi compila leggiadria in alcuna opéra quantunque per altro eccellentem Lib. 6, cap. 62.

(2) Trattaio, lib. 6, cap. 45.

tous les modernes auquel il en voulait le plus était Sébastien Serlio , le correspondant et la créature de TArétin , et Tun de ses plus zélés complices dans la corruption des idées esthétiques de son siècle. C'est à lui, à Sébastien Serlio, que Lomazzo attribue la confusion des divers ordres entre eux, et mille autres fantaisies bizarres qui détruisent, selon lui , toute véritable proportion , et qui donnent le droit de dire de Serlio qu'il a fait plus de mauvais architectes qu'il n'avait de poils dans sa barbe (i).

Le goût de Lomazzo n'était pas moins pur ni ses exigences moins sévères en matière de décoration^ et les cinq chapitres dans lesqueU il examine successivement comment il convient de décorer les lieux funèbres, comme les cimetières et les tombeaux; les lieux imposants, comme les cours de justice et les palais; les lieux d'agrément, comme les théâtres et les gymnases, sont traités de manière à pouvoir être étudiés avec fruit par les décorateurs de tous les pays et de tous les temps (2). Pour cette partie accessoire de l'architecture, comme aussi pour les parties principales, il donne à Bramante la préférence sur tous les autres.

(1) Seb. Serlio ha fatlo più mazzacani archilelli che nou ha p«li in barba. Ibid.

(i) Irattato, lib. 6, cap. 2<, 22, 23, 24, 25.

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Avec cette merveilleuse supériorité de jugement et de vues , il est cependant vrai que Lomazzo a plus d'une fois failli , et qu'il paya , aussi lui , le tribut à son siècle. Son regard , tout en enabrassant un vaste et magnifique horizon , ne pouvait pas empêcher les idées alors dominantes de s'interposer , comme de grossières vapeurs , entre la lumière et lui. Pour parler d'abord de ses péchés d'omission, n'est-il pas inconcevable qu'avec une si exquise perception du beau dans toutes les branches de l'art chrétien , et après en avoir contemplé les plus précieux produits dans le cours de ses longs voyages, il ne lui échappe pas une seule parole d'admiration pour les peintres mystiques de l'école Ombrienne, auxquels on croirait, sur la lecture de son Traité, que sa plus entière sympathie était comme assurée d'avance ? Le silence qu'il garde sur certains artistes Lombards qui avaient puisé leurs inspirations à la même source , et la, très-courte et très-sèche mention qu'il fait d'Ambrogio Borgognone et d'Albertino Piazza de Lodi, sont encore plus difficiles à comprendre. On ne pourrait les expliquer que par un passage de ses écrits, plus inexplicable encore, dans lequel il dit que le moyen âge fut comme un tombeau où les arts restèrent ensevelis pendant tout le temps qui s'écoula depuis Constantin jusqu'à Michel- Ange, ou plutôt jusqu'à Bramante, l'ar-

tiste favori de Lomazzo, qui ne manque jamais une occasion de le placer à la tête du grand mouvement de la Renaissance (i).

Ce point de départ de l'auteur étant une fois connu , on devine les erreurs subséquentes que la logique lui fera commettre. La science du dessin musculaire sera un mérite transcendant à ses yeux ; en voyant un contour fier et bien ressenti, il bénira la main qui l'aura tracé ; les œuvres de Camillo Boccaccini seront le plus bel ornement de la ville de Crémone (a), et Aurelio Luini sera placé sur la même ligne que son père Bernardino, pour avoir possédé à fonds la science de Tanatomie, qui semblait alors tenir lieu de génie à tous ceux qui s'y adonnaient exclusivement (3).

Quant à Michel-Ange , il va sans dire que c*est pour Lomazzo un objet d'adoration , et qu'il se prosterne devant toutes ses œuvres, sans excepter le Jugement dernier , qu'il admire cependant un peu moins que le reste. Dans son Temple de la peinture y dont il assigne les départements respectifs, suivant leur genre de mérite, à ceux qu'il regarde comme les grands maîtres de la peinture

(4) Ideadel iempio délia piUura, p. 46.

(2) Le chiese di Gremona sono grandemente celebrate per le opère di Caroiilo Boccaccino I

(3) Idea^ cap. 38.

Italienne 9 c'est à Michel-Ange qu'il décerne la première place, et il lui donne pour attribut le dragon j et pour caractère distinctif l'i/w/^a^^/^/^ contemplation. Après lui vient Gaudenzio Ferrari, qu*on serait étonné de voir placer si haut, si l'auteur n'avait pas été son élève chéri ; il a pour attribut Y aigle, et pour caractère distinctif la ma^ jesté.

La troisième place est occupée par Polydore de Caravage, le plus impétueux dessinateur de l'école Romaine y et dont les allures sont parfaitement exprimées par le chei^al. Celles de Léonard, comme éminemment majestueuses, auront pour emblème le lion, et son mérite spécial sera la science de la lumière et des ombres (i). Raphaël, le peintre de la grâce par excellence , aura pour attribut Y homme ; le prudent et sagace Mantègne aura le serpent, et le sage Titien le bœuf {pi).

Cette classification , non moins bizarre qu'ingénieuse, montre assez que Lomazzo partageait l'engouement général pour le style de dessin que Michel-Ange avait mis à la mode , et que ses imitateurs avaient si déplorablement outré. Cette déférence partielle pour l'opinion dominante,

(1) Ce signalement est très-défectueux.

(2) /dea, cap. 47.

loin de diminuer l'utilité pratique de Touvrage, le rend, à certains égards, plus instructif par les contradictions mêmes qu'elle développe , et à la source desquelles il est impossible, pour un esprit droit, de remonter, sans faire quelques progrès de plus dans la connaissance et dans l'appréciation du vrai beau.

Mais on ne comprendrait qu'à moitié la valeur des idées contenues dans les ouvrages de Lomazzo ^ si on les isolait du grand mouvement religieux dont elles firent partie , et qui n'éclata nulle part avec plus de force qu'en Lombardie. Tous les chrétiens savent le nom de saint Charles Borromée , et la plupart ont entendu dire quelque chose des réformes qu'il introduisit dans l'éducation cléricale et dans la discipline ecclésiastique ; mais on ignore communément les détails de la lutte vraiment héroïque qu'il soutint , pendant toute la durée de son épiscopat , contre les corrupteurs de ses ouailles , sans se laisser effrayer par la popularité des uns ni par la puissance des autres , et surtout sans épargner les indignes ministres du sanctuaire (i). Il fallait tout régénérer à la fois : les mœurs , le culte , l'enseignement public , surtout l'enseignement élémen-

(i) Voir dans la Vie de saint Charles BorroméCy écrite en latin par un contemporain, des détails incroyables sur l'immoralité du clergé. Lib. 4, cap. 3; lib. 2, cap. I.

taire , empoisonné dans sa source par des maîtres dont les croyances étaient souvent plus que suspectes. Ce fut saint Charles qui , le premier , eut l'idée de leur imposer une profession de foi orthodoxe, et de soumettre le colportage, ainsi que le commerce de la librairie en général , à une rigoureuse surveillance (i). Non-seulement il trouvait peu d'appui dans la puissance étrangère qui dominait à Milan , mais il eut plus d'une fois à défendre contre elle les droits de sa juridiction méconnue et sa dignité épiscopale outragée jusqu'à l'insolence. Un sénat servile, instrument timide et empressé de toutes les mesures oppressives, se posait en défenseur des libertés de l'Église Milanaise , et répondait aux plaintes de l'Archevêque en mettant ses envoyés à la torture. D'autres y répondaient par des coups de poignard, et l'on vil un jour exécuter sur la place de Saint- Étienne plusieurs complices d'un attentat commis sur sa personne. L'idée du crime et l'espoir de l'impunité leur étaient venus à la suite d'un édit fulminant lancé par le gouverneur Albuquerque contre les violateurs de ce qu'on appelait abusivement les droits royaux^ et l'épouvante du clergé fut telle que l'Archevêque ne put pas trouver un secrétaire pour rédiger son anathème.

(A) Ibid., lib.2,cap. 6.

Mais les plus dangereux et les plus acharnés de ses adversaires étaient les moines corrompus qui redoutaient sa réforme, comme les Bénédictins d'Arona , les Franciscains de l'Observance , et , par-dessus tout, les Humiliés qui allèrent jusqu'à soudoyer contre lui des assassins.

Si Tart avait joué à Milan un rôle semblable à celui qu'il jouait alors dans d'autres cités Italiennes, ses tendances n'auraient pas été réprimées moins énergiquement que celles de la littérature populaire; mais les élèves de Léonard s'étaient si bien retranchés contre l'invasion des mauvaises doctrines dans leur école (i), que la vigilance du pasteur n'eut rien à faire de ce côté-là ; et quand le neveu de saint Charles , le cardinal Frédéric Borromée, lui succéda, jeune encore, dans la dignité archiépiscopale, il s'éprit d'un tel amour pour les ouvrages des artistes Milanais, et d'un tel culte pour leur mémoire, qu'il eut l'idée de fonder une sorte d'Académie , dont la mission serait de ressusciter les mêmes traditions.

Le souvenir encore récent des vertus de son prédécesseur et de son oncle aurait suffi pour

(1) Il est clair qu'il ne peut être ici question que des peintures immorales; car saint Charles Borromée ne fut pas toujours en $;arde contre le mauvais goût. Témoin la façade du dôme de Milan.

faire saluer, par des acclamations unanimes, Tavénement de Frédéric Borromée; mais il avait par lui-même tout ce qui était propre à exciter et à nourrir Tenthousiasme de ses ouailles. Le roman le plus justement populaire qui ait paru dans le xix"* siècle (i) a depuis longtemps familiarisé mes lecteurs avec cette figure douce et imposante, mélange admirable de qualités fortes et de qualités attrayantes, pasteur infatigable à ramener les brebis égarées, apparition vraiment céleste dans les calamités affreuses qui vinrent dépeupler sa patrie. Mais cet éloquent tableau où l'héroïsme de la charité prend des proportions surhumaines, et qui fait si bien apprécier le cœur et le caractère du héros, ne le révèle cependant pas tout entier. Frédéric Borromée, par un privilège rarement accordé aux plus belles âmes, pouvait faire marcher de front le culte du vrai, du bon et du beau, et, malgré le tribut presque inévitable qu'il paya quelquefois au mauvais goût de son époque, surtout pendant son séjour à Rome et à Bologne, ses notions esthétiques se ressentirent de ia pureté de son imagination. Son tort fut d'avoir eu trop de déférence pour les opinions dominantes, et de s'être ainsi laissé imposer des artistes comme Pellegrino Tibaldi et Procaccini (a), pour déshonorer ses

(1) Les Fiancés de Manzonû

(2) Ce fut saint Charles Borromée qui chargea Pellegrino Tibaldi

églises au dedans et au dehors. Mais quand il suivait ses propres inspirations, il en était tout autrement. Lui-même a déposé ses pensées intimes sur cet intéressant sujet, dans un précieux opuscule qu'il laissa, comme une sorte de testament, à la bibliothèque Arabroisienne , fondée par lui. On voit que la régénération de Part, ou du moins sa préservation, le préoccupait autant que la régénération des études avait préoccupé saint Charles; il faisait appel à son clergé pour le seconder dans cette œuvre (i); et pour éclaircir les préceptes par des exemples, il formait une collection dans laquelle n'entraient que des tableaux qui pussent servir à l'éducation esthétique de ses ouailles, sans être en désaccord avec leur éducation religieuse. On voit que ses deux peintres favoris sont Léonard et Luini, avec cette différence qu'il a plus d'admiration pour le premier, plus d'affection pour le second. De Léonard il ne fit copier que la grande peinture, déjà délabrée, du réfectoire des Dominicains (2) ; mais il fit reproduire une multitude de fresques de Luini qui

de faire les dessins pour la façade du dôme de Milan. Mais cet artiste fut appelé à Madrid avant d'avoir pu les exécuter.

(1) Extrema talium rerum imperitia ecclesiastico homini indecoraesset. Musaeum Cardînalis Fred. Borromei. In-fol.

(2) Jàm dilapso etpenitùs c^misso Leonardi opère C'était à la

fin du XVI* siècle.

tombaient en ruines (1)9 et n'épargna ni dépenses ni recherches pour se procurer, soit des tableaux authentiques de ce grand maître, soit des oeuvres mixtes auxquelles il n'avait mis la main qu'après Léonard. A Texception d'un ou deux dessins de Michel-Ange, il n'est point fait mention de l'école Florentine; mais l'école Ombrienne était représentée dans le musée archiépiscopal par une grande composition du Pérugin et par quelques copies de Raphaël , dont la plus remarquable était une divinité mythologique qu'on avait transformée en Madeleine, procédé bizarre qu'on avait également appliqué à l'Hercule du palais Chigi, métamor- ))hosé en saint Matthieu. Les fameuses Sibylles de l'église délia Pace à Rome avaient été copiées dans un but de conservation, et placées à coté de deux Sibylles de Luini, dont l'infériorité, sous le rapport du style grandiose du dessin, était rachetée par une pureté d'expression qui répondait mieux aux notions instinctives du possesseur sur le vrai caractère de l'art chrétien. Il nous dit lui-même que ce qui constitue à ses yeux l'excellence et la beauté de ces peintures, c'est qu'elles respirent à la fois l'élégance et la chasteté , par l'effet d'une combinaison dont le secret serait peut-être , dit-il,

(1) Exempla Luini operum^ quse cùoi ]àm velu&tale dilaberentur exciderenlque tectoriis, exprimenda curavimus.

mieux coubu de nos peintres , s'ils n'ignoraient pas la différence qui existe entre la beauté divine et la beauté humaine (i).

Ces précieuses paroles, échappées à la plume d'un prince de l'Église initié aux misères intellectuelles de son siècle, étaient comme le dernier écho de cet idéalisme esthétique que les artistes du moyen âge avaient mis en pratique sans lui donner de formule précise, et devant lequel le génie de Raphaël et celui de Léonard s'étaient respectueusement inclinés. Les écoles nouvelles ( si toutefois l'éclectisme mérite le nom d'école ) se persuadèrent de plus en plus que les dimensions colossales et les tours de force pouvaient tenir lieu d'inspiration, et l'art religieux, émancipé de toute règle et de toute tradition, devint une source de scandale ou de dégoût pour les âmes restées fidèles au culte du vrai beau. L'idéal poétique était mort avec le Tasse, son dernier représentant en Italie ; l'idéal philosophique s'effaçait peu à peu devant les résultats positifs de la science moderne; l'idéal esthétique était repoussé comme une entrave ou renié comme une chimère : il ne restait plus que l'idéal ascétique qui devait être non-seulement npnié à son

(4) Optimum caru m pulcherrimumque illud est qiiod elegantia formas lasciviam excludit, ignolâ nostris forlassè pictoribus ar(e^ quia divinœ humanœque pulchritudinis discrimen ignorant.

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tour, mais proscrit comme un obstacle aux progrès de l'intelligence et au bien-être de l'espèce humaine. Et cependant c'était seulement de ce côté-là que venaient encore, dans les jours de décadence, quelques rayons de lumière ; mais il y a des temps dont on peut dire que la lumière luit dans les ténèbres^ et que les ténèbres ne Vont point comprise.

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