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tresses de François r'(i), c'est une absurdité que le simple rapprochement chronologique suffit pour mettre dans tout soi) jour. Le roi lui-même, avec tout le crédit que lui donnaient ses bienfaits et la pension annuelle de 700 écus d'or, ne put jamais obtenir qu'il mît la dernière main au carton qu'il avait apporté de Florence (2). Que se passait-il dans cette âme qui avait connu toutes les nobles aspirations, et qui, repliée alors sur ellemême, se ménageait en quelque sorte une transition entre le beau visible et le beau invisible? C'est ici qu'on voudrait que les objets inanimés pussent suppléer au silence des hommes, surtout à celui du confident le plus intime de ses pensées, devenues de plus en plus sérieuses, même avant sa dernière maladie^ comme l'atteste son testament rédigé par lui plus d'un an avant sa mort, dans la pleine liberté de son esprit et de sa conscience. Sans ce précieux document, connu seulement depuis un demi-siècle (3), l'imputation calomnieuse de Vasari contre les sentiments religieux de Léonard, aurait pesé éternellement sur la mémoire du plus grand génie que l'Italie eût
(1) On s'est obstiné longtemps à croire que la Golombina et la belle Féronnière étaient tes maîtresses de François I'^ L'an.iclironisroe est de près d*un demi siècle.
(2) C'est celui qui est à l'Académie royale de Londres.
(S) Arooretti^ Mémo rie storiche^ p. i?i. Le testament est du i3 avril 1518, et Léonard mourut le 2 mai 1519.
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produit depuis le Daute, et l'absence de toute réfutation contemporaine de la calomnie aurait mis à néant les protestations de ceux que la beauté presque divine des œuvres reridait instinctivement incrédules sur la dépravation intellectuelle de l'ouvrier; car on ne peut pas appeler autrement cet oubli total des intérêts éternels de l'âme, dont il l'accuse implicitement, et dont il l'accusait bien plus outrageusement encore dans sa première édition , quand il le signalait comme « tellement infecté de notions hérétiques qu'il ne » croyait à aucune espèce de religion et , qu'il » mettait la philosophie bien au-dessus du chris- » tianisme(i). » Et si cet odieux mensonge, fruit d'une crédulité niaise ou d'une rancune d'école, fut plus tard rétracté ou du moins adouci par son auteur, cette rétractation ou cet adoucissement se bornait à sauver les apparences de la dernière heure, mais n'en rangeait pas moins Léonard parmi ceux dont la foi, depuis longtemps éteinte, a besoin des secousses et des frayeurs de la mort pour redevenir vivante. Or il n'y a pas d'esprit impartial qui puisse avoir désormais l'ombre d'un doute à cet égard. Le testament, sur lequel on a pu fonder cette réhabilitation (2),
fl) Vasari.
(2) Ce testament est his^ré (ont au long dans la notice hlstorique d'Amoretti.
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n'est point la reproduclion île ers formules banales sous lesquelles on extorque ou on suggère aux mourants ce qu'on est convenu d'appeler leurs dernières volontés^ en y mettant pour préambule une profession de foi plus ou moins vague, propre tout au plus à satisfaire les convenances publiques. La profession de foi de Léonard, outre qu'elle respire la plus tendre charité pour les pauvres, est celle d'un chrétien qui a pris franchement son parti sur les pratiques et sur les croyances ; on voit qu'aucune d'elles n'a été obscurcie ou entamée chez lui, pas même celles que le rationalisme naissant de cette époque mettait le plus en péril. Non-seulement il veut des prières, et beaucoup de prières pour son âme(i), mais il les demande particulièrement aux religieux de Saint-François , comme s'il s'était souvenu de l'heureuse influence que cet ordre avait exercée jadis sur la renaissance de l'art. Dans son invocation naïve autant que fervente, il associe à Dieu et à la glorieuse vierge Marie^ monseigneur saint Michel^ l'archange porte-glaive, le patron spécial des âmes plus ou moins chevaleresques, et si la dévotion entra jamais dans celle de Léonard, nous savons d'avance qu'elle dut y revêtir
(\) Il veut que dans clwcune des trois églises d'Amhoise on dise trente noesses basses outre les Irois grand' messes.
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ce caractère, parce que nul artiste ne comprit jamais mieux, ni peut-être aussi bien que lui, Taffinité qui existe entre l'idéal chevaleresque et l'idéal esthétique ; de même on peut dire que si la dévotion était entrée ou plutôt était restée dans Tâme de Raphaël, elle y aurait l'evêtu, en se développant, un caractère mystique, analogue à la tournure naturelle de son imagination.
Ces deux grandes lumières de l'art s'éteignaient presque en même temps, laissant à Michel-Ange un demi-siècle de dictature incontestée, qui, loin d'être marquée par aucun progrès, accéléra la décadence. Nous signalerons ailleurs le rôle que ce génie extraordinaire joua dans cette triste période, et celui que se donnèrent, au rebours des pures traditions Ombriennes, les disciples immédiats de Raphaël ; mais ce que nous pouN ons affirmer dès à présent, c'est que tous deux déposèrent dans leurs écoles respectives des germes dont le développement fut à la fois cause et symptôme de la dépravation du goût public ; tandis que les élèves de Léonard, ayant été formés sous la discipline d'un maître qui avait conservé l'unité de doctrine jusqu'à la fin de sa longue carrière, purent marcher imperturbablement dans la voie qu'il leur avait tracée. Aussi, comme ils $e sont efforcés de reproduire sa manière, ses types, ses compositions, en un mot tout ce qui était ac-
cessible à leur imitation consciencieuse et prescjue superstitieuse! Voyez au contraire Jules Romain et Perino del Vaga, comme ils exploitent avidement le côté sensualiste du talent de Raphaël, et comme leur siècle, de plus en plus perverti, applaudit au dévergondage de leur pinceau ; tandis que le fondateur de l'école Lombarde revit dans ses disciples, sinon quant au génie, qui ne pouvait se transmettre, du moins quant à ses meilleures tendances, et surtout quant à la pureté des inspirations religieuses, comme nous aurons occasion de le démontrer bientôt.
Ainsi pour ceux qui voudraient juger de la valeur comparative des maîtres par celle des écoles qu'ils ont fpndées et inspirées, la question de supériorité ne serait pas un instant douteuse. Il en serait encore de même, si l'on prenait pour mesure commune les qualité^ géométriques de l'esprit, hauteur, largeur et profondeur ; car sous ce triple rapport, on court encore risque de rester au-dessous de la vérité, jeh disant que Léonard surpassa non-seulement tous les artistes, mais encore toutes les intelligences contemporaines. Pour ce qui est de l'art proprement dit, il trouva le secret d'être universel sans jamais être superficiel en rien ; et dans la branche qu'il cultiva plus spécialement, et qui lui a fourni ses principaux titres de gloire , nul ne réunit jamais au
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même degré que lui les deux qualités ordinairement incompatibles de la force et de la grâce, de sorte qu'on pourrait peut-être dire de lui qu'il a réalisé la synthèse de Raphaël et de Michel- Ange. L'introduction et le perfectionnement de l'élément musical de la peinture, c'est-à-dire du clair-obscur, constituent un de ses principaux mérites, et, ce qui n'en est p^s un moindre, c'est d'avoir su maintenir un parfait équilibre entre cet élément séducteur et les parties fondamentales de l'art. Il est vrai que le domaine de l'idéal mystique, si glorieusement exploité par Raphaël, est demeuré presque toujours étranger à Léonard, qui s'occupa trop pendant toute sa vie d'affermir son point d'appui dans le naturalisme. Il est encore vrai que, dans le genre allégorique et dramatique, il n'y a rien dans toute l'histoire de l'art 1[jui puisse se comparer aux fresques du Vatican. Mais si Raphaël a surpassé son rival par sa manière de traiter les sujets religieux qui demandaient du mouvement et de la grâce, il n'en a pas été de même quand il s'est agi de représenter la grandeur et la majesté, et la Cène du réfectoire de Milan suffit pour nous faire comprendre ce qu'aurait pu produire le pmceau qui traça cette composition grandiose, si on lui avait donné pour tâche de peindre des héros ou des philosophes, des Pères de l'Église ou des docteurs. Son
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type de Christ, qui est à vrai dii'eje point culminant de son génie, et qui efface ceux de toutes les autres écoles, sans excepter l'école Ombrienne, peut former le digne pendant de n'importe quelle Vierge de Raphaël. Il se trouve ainsi que le3 deux artistes qui ont été le plus admirés pour leur beauté, l'un pour sa beauté suave et presque féminine, l'autre pour sa beauté mâle et imposante, ont réalisé plus parfaitement que leurs devanciers ou leurs successeurs les deux types les plus importants de l'art chrétien, comme s'ils s'étaient entendus pour confirmer et pour commenter chacun à sa manière cette fameuse parole de Platon :
« Nul ne connaît le beau que celui qui est beau. »
Que si, après avon* comparé la qualité, on en vient à comparer ensuite la quantité des chefsd'œuvre produits par chacun de ces deux grands maîtres, il est certain que, sous le rapport de la fécondité, Léonard est resté bien au-dessous de son rival, surtout si l'on tient compte delà durée très-inégale de leurs carrières respectives. Mais, d'un autre côté, il ne faut pas oublier dans quel lieu et sous quels auspices sont éclos les principaux ouvrages de l'un, participant pour ainsi dire aux hommages qui aboutissent au Vatican
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de toutes les parties du monde, tandis que la plupart des ouvrages de l'autre ont été maltraités à Tenvi par les hommes et par le temps, et quelquefois par lui-même (i). Surtout il ne faut pas oublier que Léonard, mort presque septuagénaire, ne connut aucune espèce de décadence, et qu'il eut le privilège de présenter jusqu'à la fin le spectacle prodigieusement rare d'un équilibre parfait entre des facultés éminentes. Bien plus, et c'est ainsi qu'il efface et tous les artistes de son siècle et la plupart des grands bommes, il y eut en lui ime faculté qui grandit et s'éclaira d'une lumière plus vive à sa dernière heure, ce fut la faculté d'appréciation rétrospective, qui, appliquée à ses œuvres d'art, fit sortir de son cœur vraiment contrit et humilié, cet acte de repentir qui est aussi un fait mémorable dans l'histoire de l'art, acte généreux et trop rarement imité, par lequel il se reconnaît coupable envers Dieu et envers le^ hommes pour avoir souillé son imagination et celle d'autrui par des compositions sur lesquelles un œil pudique ne devait pas s'arrêter. On peut juger combien sa mort fut sainte par l'aveu qu'elle arrache à Vasari lui-même, ce froid et partial biographe qui, après en avoir raconté les par-
Ci) Je donnerai ailleurs ia liste des tobicaux de Léonard qui oût été perdus.
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ticularités si édifiantes, s'écrie, dans un accès de généreuse admiration, que jamais il rîjr a eu personne qui ait fait tant d'honneur à la peintare (i); paroles équivoques mais non suspectes, qui sont un hommage rendu par un dépréciateur systématique à Thomme tout entier, à son caractère comme à son génie, et qui pourraient nous autoriser à lui décerner la première place parmi les grands artistes dont la mémoire est restée chère à Thumanité. Une seule faute, ou plutôt un seul tort, mais un tort grave peut lui être imputé, c'est d'avoir éparpillé sur un trop grand nombre d'objets la puissance prodigieuse dont il disposait, et d'avoir ignoré que le génie n'a rien à créer dans le domaine de la science proprement dite, et que c'est surtout le domaine de l'art qui a été assigné à son activité (2).
(1) Mai non fu persona che tanto facesse onore alla pittura, il faét remarquer que les tableaux indécents de Léonard sont exlrêtnonent rare» ; c'est à peine si Ton en peut citer un ou deux qui soient authentiques. Aussi les expressions de Ya£»iri sont-elles très-mitigées : Di non àver operaéo netl'arié corne si eonvtniva.
(2) Da9^ Génie hat nichts in der H^issenchaft %u schoffen seine fVirksamkeit gehôrt ins Gebiet der Kurnt. (Kant).