Léonard de Vinci
On peut dire sans paradoxe qu'après quatre siècles de gloire, Léonard de Vinci n'a été vraiment connu que de nos jours. On savait vaguement que ce grand artiste, avide de toute science, avait laissé de nombreux manuscrits, dont l'écriture renversée (de droite à gauche) semblait faite pour dérouter les curieux. On sait aujourd'hui que le savant est l'égal de l'artiste. En 1797, Venturi avait lu, à la première classe de l'Institut national des sciences et des arts, quelques fragments qu'il avait déchiffrés et traduits. Près d'un siècle devait s'écouler avant que cet exemple fût suivi. Enfin, M'" J.-P. Richter donna, en 1883, deux gros volumes d'extraits choisis dans tous les manuscrits d'Angleterre, de France et d'Italie ; et M. Charles Ravaisson, après dix années de travail, a achevé en août 1891 la publication des douze manuscrits de la bibliothèque de l'Institut. Désormais Léonard nous apparaît tel qu'il fut, amant et
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dominateur de la nature, dans l'harmonieuse complexité d'une âme pleinement humaine (1).
(l)Nous ne prétendons pas faire une bibliographie, nous ne signalons que les documents ou les ouvrages qu'il nous semble indispensable de connaître : Brève vila di Leonardo da Vinci, scritto da Anonymo nel 1300, — manuscrit trouvé dans la bibliothèque Magliabechi, à Florence (Milanesi, Arcliivo slorico italiano, t. XVI, 1872).
LucA Pacioli di Borgo San Sepolcro, De divina proportione, Venise, 1509.
Paul Jove (1483-1559) a laissé des éloges d'hommes célèbres. Il donne en une page une biographie de Léonard de Vinci, qui nous intéresse par la date où elle fut écrite.
Vasari, Dalle vile de piu excellenU piilori, etc., Venise, 1550; Florence, 1584. — Ed. Lemonmru, 1845. — Ed. Sansoni, avec des annotations et commentaires de Milanesi, 1878-1885.
Sabba da Castiglione, Ricordi di Mous., Venise, 15G5.
LoMAzzo, Tratlato délia Pillura, 1584. — Idea del Tempio délia Pillura, Milan, 1590. — Lomazzo, peintre milanais, élève de Gaudcnzio Ferrari, est né à Milan en 1538, mort vers 1592. Devenu aveugle à l'âge de trentetrois ans, il étudia la théorie de l'art qu'il avait prati(iué. C'est un homme médiocre et prétentieux; mais ses œuvres sont intéressantes, parce qu'on y trouve les traditions des ateliers de la Renaissance.
J.-B. Venturi, Essai sur les ouvrages physico-malhe'maliques de Léonard de Vinci, Paris, an V(1797).
GiusEPPE Bossi, Del Cenacolo di Leonardo da Vinci, Milan, 1810.
Stendhal (Henry Beyle), llisloire de la peinture en Italie, Paris, 1817.
Amoretti, Memorie storiche sulla vita, gli sludii e le opère di Leonardo da Vinci. Milan, 1804.
GuiL. LiBui, Histoire des sciences mathématiques en Italie, Paris, 1840.
A. -F. Rio, Léonard de Vinci et son école, Paris, 1855; L'Art chrétien, 1861.
Carl Brun, Leonardo da Vinci und Bernardino Luini. Seeman, Leipzig.
Arsène Houssaye, i/is/oiVe de Léonard de Finci, Paris, 1869.
Sagrjio délie opère di Leonardo da Vinci (Govi, Mongeri, Boito), Milan,
G. UziETLi, Ricoche inlorno a Leonardo da Vinci, Florence, 1872; Rome,
D'' Max .Iouhan, Dus Malerbuch des Leonardo da Vinci, Leipzig, 1873.
L. CouRAJOD, Léonard de Vinci et la statue de François Sforza, Paris,
J.-P. RiciiTRR, Léonard de Vinci, Londres, 1880.
D^^Paul MiiLLER Walde, Leonardo da Vinci, Lefjenskizze und Forschunyen, Munich, 1889-90. Ouvrage inachevé; trois livraisons parues.
LEONARD DE YINGI. 7
Cette brève étude ne concerne que l'artiste. Si, à son début, je rappelle les étonnants manuscrits, où ce grand précurseur formule nettement les procédés de la vraie méthode scientifique, affirme l'union féconde de l'expérience et des mathématiques, et ne cesse de consigner au jour le jour les vérités qu'il découvre, les machines qu'.l projette, ce n'est pas seulement pour signaler ce que je néglige, c'est qu'en Léonard de Vinci le savant est présent à l'artiste comme l'artiste au savant; c'est qu'en ce merveilleux esprit, qui concilie les facultés que les hommes se partagent en les opposant, l'analyse et le sentiment, la curiosité du vrai et l'ardent amour de la beauté, la réflexion et la fantaisie intimement se pénètrent. Souvent on lui reproche d'avoir été autre chose et plus qu'un peintre ; déjà ses contemporains se plaignaient qu'il ne donnât point à l'art les heures qu'il consacrait à la science. Ces plaintes sont vaines. En fait, il est un des plus rares peintres qui aient existé, et son art exquis est; fait précisément de ce subtil mélange de curiosité et d'émotion, de vérité et de tendresse, d'observation et de fantaisie, de réalisme et d'idéal.
G. UziELLi, Leonardo da Vinci e Ire gentildonne milanesi del secolo XV.
Gabriel SÉAiLLEs, Léonard de Vinci: l'artiste et le savant, l'errin et C'"= Paris, 1892.
Eugène Mûntz, Léonard de Vinci, Paris, IS'J'J.
Edouard Rouveyre, Feuillets inédits de Léonard de Vinci (Royal Library, Windsor). — Manuscrits inédits de Léonard de Vinci (Britisli Muséum, London). Carnets inédits de Léonard de Vinci (Forster Library, Soutli Kensington Muséum, London).
« LÉONARD DE YINCl.
La jeunesse de Léonard : sa naissance; dans l* atelier de VERROCCHio ; premières œuvres: l' « Annonciation », la a Vierge aux Rochers », l' « Adoration des Mages ».
Vasari commence la biographie du Vinci avec une eorte de solennité. Au moment d'entrer dans cette vie, il y sent comme la présence du divin ; une émotion religieuse l'arrête au seuil. « On voit les plus grands dons pleuvoir par influences célestes dans les corps humains ; on voit se ramasser sans mesure en un seul corps la beauté, la grâce et le talent, et cela à tel point que, de quelque côté que se tourne cet homme, chacune de ses actions est si divine que, laissant en arrière tous les autres hommes, il fait connaître à l'évidence qu'il agit par un don de Dieu et non par un effort de l'art humain. C'est là ce que virent les hommes en Léonard de Vinci. Sans parler de la beauté de son corps qui ne saurait être assez louée, il apportait en chacun de ses actes une grâce plus qu'infinie; il acquit un tel talent que, vers quelque difficulté qu'il lui plût de se tourner, il la résolvait sans peine. Sa force était très grande et jointe à l'adresse ; son esprit et son courage eurent toujours un caractère royal et magnanime, et la renommée de son nom s'étendit à ce point que non seulement il fut célèbre en son vivant, mais que depuis
Cliihc Alinari.
L E (j :^ • I I> lE >1NC1 PAR LUI-MEME. iBibliolhèque royale de Turin)
sa mort sa gloire a grandi. Vraiment admirable et céleste fut Léonard, fils de ser Picro da Vinci. » L'œuvre de Vasari est précieuse, parce qu'elle nous donne l'image que les artistes avaient laissée d'eux-mêmes dans l'esprit de leurs contemporains et de leurs élèves. L'homme se révèle par sa légende plus encore peut-être que par son histoire.
Léonard est né à Vinci en 1452, entre Florence et Pise, sur la rive droite de l'Arno. Vinci est une bourgade perdue dans les plis et replis que forment les monts Albano. Le paysage est d'un aspect sévère, avec un horizon de grandes lignes qui ondulent sur le ciel. Le père de Léonard était ser Piero, alors âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans ; sa mère, une jeune paysanne du nom de Catarina. Ici se place un pclit drame de famille, dont chacun est libre d'imaginer les incidents à sa fantaisie, et dont nous ne savons que le dénouement. La naissance de Léonard donne brusquement à l'idylle une lin toute prosaïque. Sans doute sur les instances de son père, ser Piero rompit avec Catarina, prit son fils et la même année se maria. Catarina de son côté épousa sagement un certain Accatabriga di Piero dcl Vacca, quelque paysan qui n'y regarda pas de trop près. Fils naturel, recueilli par son père, Léonard se passa de cette influence maternelle que doit subir tout grand homme qui se respecte. 11 n'a pas plus souci de conhrnier la loi d'hérédité. Consultez l'arbre généalogique de la famille, retrouvé et publié par M. Uzielli ; vous y trouverez toute une suite de notaires. Quatre
ascendants du grand peintre avaient rempli les fonctions de tabellion. Léonard n'est pas né d'un peintre médiocre, il est né de la jeunesse et de l'amour.
Il fut élevé chez son père. Il est vraisemblable qu'il n'eut pas à souffrir de sa naissance irrégulière. Par un hasard heureux, toute sa jeunesse s'écoula, sans que la naissance d'un enfant légitime éveillât contre lui les défiances d'une belle-mère. Nous savons peu de chose sur ses premières études. Dès le début nous le trouvons épris de toute science. « Sans son humeur mobile et capricieuse, dit Vasari, il eût fait les plus grands progrès dans les belles-lettres. Il commençait beaucoup de choses puis les abandonnait. Il montra un goût très vif pour les mathématiques ; par ses doutes, par les difficultés qu'il soulevait, il confondait son maître. Il étudia la musique, aussitôt il y excella. Esprit plein d'élan et de grâce, il chantait divinement en s'accompagnant de la lyre, improvisait tout à la fois les vers et la musique. Mais dès lors, bien que sollicité en tous sens par la diversité même de ses dons, il ne cessa jamais de dessiner et de modeler, choses qui plus que toute autre allaient à sa fantaisie. »
Scr Piero montrâtes dessins de son fils à A. Verrocchio dont il était l'ami. S liipui Andréa nel veder il grandissimo 'priiicipio di Lionardo. C'est l'impression que semble avoir produite sur tous les contemporains le prodige de ce génie, dont ils pouvaient à peine soupçonner l'étendue. Le Vinci entra chez Verrocchio en 1470 au plus tard; dès 1472, il est inscrit sur le livre des peintres, comme
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Cliché Also«ri.
ETUDE POUR UNE TKTE DE VIEIU.E. (Musée des Offices.)
membre indépendant de la corporation. Il eut comme camarades d'atelier le Pérugin et Lorenzo di Credi. Lorenzo, de sept ans plus jeune que lui, fut, à dire vrai, son élève. Il resta Florentin, mais il lui prit le souci de l'expression, la difficulté de se satisfaire soi-même, une peinture oii rien ne semble laissé au basard, caressée parfois jusqu'à la recbercbe. Comparé aux premières œuvres de Verroccbio, le groupe de Jésus et de saint Tbomas, qui orne la façade de l'église Or san Michèle à Florence, semble prouver que le maître lui-même a subi l'influence de son élève (E. Miintz).
Dès sa première œuvre, Léonard attire tous les regards, éveille l'attente de ses rivaux et, s'il faut en croire la légende, décourage son maître. Verrocchio, peintre et sculpteur, avait reçu des moines de Vallombrosa la commande d'un Baptême du Christ. Léonard peignit dans ce tableau un ange agenouillé. La ligure devait se perdre dans l'œuvre collective, elle s'en détacha, on ne vit qu'elle. Vasari raconte que, « dépité de voir un enfant faire mieux que lui, Verrocchio de ce jour prit la résolution de ne plus toucher un pinceau ». Récemment le fait a été contesté ; on a soutenu que l'ange avait été en partie repeint par un restaurateur adroit. Nous savons combien sont difficiles les attributions que ne garantit aucun texte positif. Je dois seulement avouer que, quand il y a longtemps déjà, j'ai vu pour la première fois le Baptême du Christ à l'Académie des beaux-arts de Florence, sans rien savoir de l'anecdote contée par Vasari, j'ai été très
naïvement frappé par la supériorité de Fange, que la tradition attribue à la main du Vinci.
Durant ce premier séjour à Florence, il dut mener une existence brillante, un peu dissipée. Ses camarades Atalante Miglioretti, l'excentrique Zoroastre de Piretola furent avec lui les acteurs de plus d'une scène de folie joyeuse (Ms. G, 19 v°). Le plaisir ne pouvait le retenir, sans doute il le traversa.
Ses premières œuvres presque toutes sont perdues; nous ne les connaissons guère que par les descriptions de Vasari. Mais ces descriptions suffisent à nous montrer que dès ses débuts, avec moins de maîtrise et de liberté, il fut lui-même. Déjà le savant apparaît dans l'artiste, déjà se révèle la merveilleuse harmonie des facultés contraires qu'il concilie. Un instinct très sûr précède en lui la réflexion. C'est assez qu'il obéisse à sa nature, pour que se manifeste un génie fait d'observation précise et d'ambitieuse audace.
Vasari et le biographe anonyme nous parlent d'un carton, d'après lequel on devait exécuter en Flandre une tapisserie pour le roi de Portugal. La tapisserie ne fut pas exécutée, le carton est aujourd'hui perdu. Il représentait la Chute de l'homme, Adam et Eve dans le paradis terrestre. « Léonard, dit Vasari, dessina en grisaille et à la brosse une infinité d'herbes avec des animaux dans une prairie émaillée de fleurs qu'il rendit avec une précision et une vérité inouïes. Les feuilles et les branches d'un figuier sont exécutées avec une telle patience et un
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\.\ ,Vli:Rr.E AUX ROC. H ERS.
(Musée (lu Louvre.)
tel amour qu'on ne peut vraiment comprendre la constance de ce talent. On voit aussi un palmier auquel il a su donner un si grand ressort par la disposition et la parfaite entente de la courbure de ses palmes, qu'en vérité on peut dire qu'il n'est divin génie au monde qui, en exactitude et en naturel, le paisse faire aussi ressemblant. Le carton aiijourdiiui est dans la maison fortunée du magnifique Octavien de Médicis. » L'efTct n'est pas obtenu en abrégeant la forme, en la résumant : l'arbre a été regardé par un savant en même temps que senti par un artiste. La complexité des œuvres de la nature n'effraie pas Léonard. 11 veut dire autant qu'elle, parler son langage avec une précision qui en reproduise tous les éléments. Mais cette exactitude n'est qu'un moyen. S'il parle le langage de la nature, c'est pour exprimer sa propre pensée. Par l'étude de sa structure faire plus sensible la souplesse et la grâce du palmier, voilà ce qu'il veut. Son attention se multiplie sans se disperser, il concentre sans appauvrir. Il est à cette heure ce qu'il sera, le réaliste incomparable qui fixe sur les choses l'œil le plus clairvoyant et rencontre l'idéal sans elTort, sans se guinder, en continuant le réel, en reliant ses créations à celles de la nature.
Instructive commeune légende, l'anecdote banale, rebattue de la rondache, que Vasari a recueillie dans les ateliers de Florence, achève de nous montrer l'idée que, dès le début, il se fit de l'art, de son rôle et de sa puissance. Elle marque le lien subtil qui unit en lui l'imitation
scrupuleuse du réel à l'invention hardie des formes nouvelles.
Un paysan avait taillé dans un figuier une façon de bouclier, il le porta au père de Léonard en le priant d'y faire peindre quelques emblèmes à la ville. Ser Piero le confia à son fils. Par une fantaisie de jeune homme, dont la puérilité est une singulière audace, il résolut d'y peindre une figure qui, répondant à la fm du bouclier, inspirât la terreur et produisît l'effet que la fable prête à la tète de Méduse. « Dans une chambre où il entrait seul, il réunit des lézards, des grillons, des serpents, des papillons, des sauterelles, des chauves-souris et autres espèces étranges d'animaux semblables ; de leur diversité savamment combinée il composa un animal moito orribile e spaventoso, qui soufUait le poison et la flamme et qu'enveloppait une atmosphère de feu. »
Voilà le réalisme de Léonard. Pour créer un monstre, il ne se fie pas à son imagination : il n'en sortirait qu'un être superficiel et décoratif. Il veut que son monstre soit réel, si j'ose dire, pour cela, qu'il soit possible, vraisemblable, construit, comme un vivant, de parties solidaires qui s'impliquent. Pour créer un vivant, il s'adresse à la nature qui s'y connaît. 11 observe les sauterelles, les lézards, les serpents, les chauves-souris, les bêtes étranges qui nous inspirent un instinctif effroi. Dans cette invention d'une forme qui n'existe pas, il imite encore la nature. D'éléments empruntés, selon les lois mêmes de la vie, il compose le monstre, dont l'émotion qu'il veut faire naître
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