CARICATURES
(Bibliothèque de Windsor.)
Cli.llù lloUMMI-O
action, travailleurs se servant des machines qu'il invente, forgerons brandissant au-dessus de leur tcte le lourd marteau, terrassiers, soldats, cavaliers, il ne laisse pour ainsi dire du corps que l'esprit qui l'anime, de la forme que le mouvement qui latransfigure. Un croquis (Windsor) représente la cour d'un arsenal. Des deux ciMés d'un haut palan, des équipes de travailleurs nus, pendus à de longues barres, tirant des mains, s'arc-boulant des pieds, multipliant leur poids par l'edorl, manœuvrent un treuil relié aux cables d'une moulle qui soulève un ("ormidable engin, un canon se chargeant | ar la culasse, tandis que d'autres, d'un mouvement calculé, poussent un essieu monté sur deux roues sous l'énorme masse lentement ébranlée. Les corps en grappe sont pris dans l'unité du même effort, les lignes remuent, s'agitent, les articulations jouent, les muscles se gonflent; tout ce que cette scène concentre de vérité, de science, d'observations justes, est inouï; mais de tout ce réalisme ce qui se dégage, c'est l'impression d'une vie surnaturelle, la vision d'une forge d'enfer. Voyez encore dans les manuscrits de Windsor la description du Déluge qu'illustrent de curieux croquis. Toute sa vie, le Vinci avait étudié l'eau en savant, ses courants, ses tourbillons, comment ses vagues se forment, se déroulent, se brisent; par une de ces transitions insensibles qui rejoignent en lui le sentiment à la pensée, il l'aimait en artiste, pour y retrouver la ligne du sourire, les ondes des longues chevelures bouclées. La tentation lui vient de représenter l'épopée de l'eau, la grande
bataille qu'elle livra jadis à la terre. Il ne conçoit pas un vague symbole ; il évoque des images nettes et distinctes; il fait agir l'élément selon ses lois ; il imagine la scène comme il observerait un phénomène réel, il la compose de détails précis. Consultez maintenant les croquis qui illustrent cette description, l'effet obtenu est celui d'une scène fantastique. Tel est Léonard, il emprunte à la nature ses images, mais pour donner à ses fictions l'intensité d'une réalité plus expressive. Aller dans le sens de la nature plus loin que la nature même, voilà son rêve.
Ce qui fait la beauté des dessins du Vinci, dont le nombre peut atténuer le regret de ses tableaux trop rares, c'est, avec le même goût de vérité, le même art de donner la vie. Son dessin n'est pas une calligraphie, une transcription des images réelles dans un langage à demiabstrait; il ne réduit pas un visage à de secs contours qui, n'étant que les limites de la forme, en eux-mêmes n'existent pas. Par le clair-obscur, il fait sentir la masse et le relief. Il modèle ses têtes, comme nous les voyons, par les jeux de la lumière et de l'ombre, par leurs dégradations savantes, qu'il compare lui-même à l'évanouissement d'une fumée dans les airs. Ses dessins sont des peintures sans couleur. Mais ce qui, plus que tout, en fait des œuvres achevées, c'est ce qu'il sait y enfermer de sentiment et de pensée. Poète, dans la précision de la forme il met l'infini de l'esprit. Sans une négligence, sans un sous-entendu, avec l'apparence de tout dire, c'est son secret de donner l'impression que l'âme est sans
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Cliché Rouveyrc.
ATELIER POUR LA FONTE D UN CANON. (Bibliothèque de Windsor.)
limites, qu'elle s'ignore elle-même elles idées sans nombre .qui s'agitent ou sommeillent en elle.
Ses têtes de madones sont exquises. Comme Tinfini d'une âme, d'oii ne montent à la conscience que des pensées calmes et des sentiments chastes, il sait dans la précision des traits, sans sortir de la beauté, mettre le mystère d'une âme étrange, inquiète, faite pour se tourmenter et les autres. « C'est la gloire du peintre de créer des êtres qui conduisent à l'amour. » Bien faites pour l'amour sont ces femmes qui mêlent l'ironie et la grâce, arrêtent d'abord les curiosités de l'esprit et descendent, sans même que nous y songions, de notre imagination dans notre cœur pour y allumer une passion qui se nourrit de ses propres angoisses, des perpétuels problèmes qu'elle agite sans les résoudre. Voyez à l'Ambroisiennc l'être cbarmant et impérieux qui semble avoir
servi de type aux Hérodiades de l'Ecole milanaise, et dont on a contesté à tort l'authenticité ; au Louvre la petite tête au crayon rouge qui s'enlève lumineuse dans l'encadrement de la chevelure fantastique. Les maîtres floren tins sont surtout des décoratifs, Léonard est un expressif: il a l'ambition d'évoquer des âmes qui, détachées de lui, vivent de leur vie propre et dont leur secret ignoré d'ellesmêmes le dépasse. Ses caricatures originales (on lui en attribue beaucoup de fausses) me paraissent des études d'expression : toutes différences faites, je les comparerais aux expériences de Duchenne de Boulogne analysant les éléments de la physionomie en faisant jouer
tour à tour les divers muscles qui concourent à Texpression. Le Vinci ne fait pas des images, il ajoute des vivants à ceux que fit la nature. Il a son monde, ses créatures, et il les varie, exquises ou brutales, délicates ou perverses ; mais en toutes, au-dessous de la vie superficielle de la conscience, il laisse entrevoir l'infini des sensations confuses, les profondeurs de la vie qui s'ignore, cet inconnu qui sollicite le regard et prolonge la rêverie. Je ne suis pas surpris qu'un exalté ait aimé l'une de ses madones jusqu'à la passion [Traité de la peinture) ; il a aimé cette femme parce qu'il a vu quelque chose de son âme et qu'il a deviné le reste.
Peintre, il resta lui-même, fidèle à son génie complexe : réaliste épris de vérité, il ne demande à l'étude attentive de la nature que la puissance d'un langage égal aux audaces de son rêve intérieur. Voyez ses paysages, ceux delà Vierge aux Rochers^ de Vd Sainte Anne^ de la Joconde^ comment il y mêle les curiosités du savant à la recherche des sensations caressantes, à l'invention pittoresque.
Des peintures qui nous restent, la Joconde est peut-être la plus pure image de son génie. Elle a perdu son premier éclat, elle n'a plus, avec les couleurs de la vie, cette réalité poussée jusqu'à l'illusion dont parle Vasari et qu'aimait le Vinci. Et cependant, de toutes les figures peintes, il n'en est point de plus vivante. Elle n'est pas une image, elle est une personne; on la connaît, on en parle; elle a ses ennemis et ses dévots. Par un unique privilège, à force d'être individuelle, elle est symbolique.
DESSIN Dl" RECUEIL VALKARDI.
(Musée du Louvre.)
Cliché niraudon.
LEONARD DH VINCI. ilO
Elle ne ramasse plus les déclaralions des poètes; parler d'elle est si banal qu'on n'en a plus le courage. Laissons donc les phrases sur l'éternel féminin. De fait, il n'est pas un tableau dont l'image en l'esprit se prolonge en une plus longue rêverie. Regardez maintenant cette œuvre, comme vous feriez le bijou d'un précieux artiste. Notre rêverie est faite d'images aux contours flottants, nuées qui passent et que l'émotion colore. Vous attendriez ici des sous-entendus, des sacrifices dans l'exécution, quelque chose d'indécis ou d'atténué. Rien de pareil. La rêverie de Léonard est une rêverie intellectuelle, une richesse d'images nettes, d'idées claires, dont la complexité le charme sans l'aliéner de lui-même. Il analyse ses émotions sans les affaiblir. Je ne parle pas des mains longues et fines, sans lesquelles elle ne serait plus elle-même, pas même des ondes légères de cheveux qui descendent sur le cou, mais regardez les draperies, les plis des manches sur les bras, jusqu'aux fines broderies du corsage ; elle est devant vous telle que Léonard la vit dans son atelier de Florence. Ce n'esl pas que tout soit au même plan, il faut un effort d'attention pour apercevoir ces détails et leur rendu; le peintre simplifie, sans rien sacrifier, à la façon de la nature, par les jeux de la lumière et de l'ombre, en portant l'esprit et les yeux oij il veut qu'ils se fixent. La Joconde n'est pas seulement un chef-d'œuvre de sentiment et de vie, mais de sang-fi'oid et de volonté; le peintre et l'analyste y rivalisent; son mystère est celui du génie môme en qui la connaissance nourjil
i-0 LÉONARD DK VINCI.
Tamour et la curiosité ne sert qu'à faire la beauté plus exquise.
On a regretté le petit nombre des œuvres du Vinci, on lui a fait un crime de son goût pour la science, du temps qu'il perdait à la géométrie, à la mécanique. Plaintes vaines ! Mutilerait-on impunément ce grand esprit ? Le principe de ses œuvres, en dernière analyse, est dans sa sensibilité, et ce qui fait unique sa sensibilité, c'est qu'elle ne se distingue pas de son intelligence. « Plus on connaît, plus on aime. » De là dans ses œuvres ce double caractère de réalisme et de spiritualité, cette précision dans le langage, cet infini dans l'expression. Aussi bien, quand on parle de la fécondité d'un artiste, il ne faut pas tenir compte seulement de ce qu'il a fait par lui-même, mais de ce qu'il a fait par les autres. Peu nombreuses, les œuvres de Léonard se sont comme multipliées en fécondant l'esprit de ses disciples et de ses rivaux.
D'abord, en appliquant sa haute intelligence à la technique pittoresque, il en a révélé toutes les ressources ; après lui, le langage de la peinture est fixé. 11 a montré en môme temps tout ce qu'on peut traduire par lui de l'âme humaine, de ses émotions, de leurs nuances ; on n'ira pas plus loin dans l'expression. Il est par là le maître de tous ses contemporains. Verrocchio, son maître, prend quelque chose de sa tendresse et de sa grâce; Lorenzo di Gredi, son camarade d'atelier, se fait son élève. A Florence, Fra Bartolommeo, le Pontormo, Ridolfo Ghirlàndajo, les sculpteurs Baccio Bandinelli, Francesco Rustici sont ses
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Cliclii' Girauiluii
TKTE DE FKMME.
(Musée du Louvre.»
disciples ou ses imitateurs. RapbaëH'imite ; pour le haïr, Michel-Ange n'en est pas moins son obligé. De ses premières peintures aux fresques de la Sixtine mesurez la distance parcourue. Il a regardé les œuvres de son grand rival en homme de génie et il s'en est bien trouvé.
Léonard n'exerce pas seulement sur tous les artistes de son temps une influence indirecte ; le charme de sa personne et l'autorité de son génie groupent autour de lui des jeunes hommes qu'il anime de sa propre pensée. Ce qui d'un artiste fait vraiment un maître, c'est dans l'individualité même de son génie je ne sais quoi d'universel, d'humain qui se propage en d'autres âmes. Sauf pour les érudits, il n'y a qu'une Ecole milanaise, celle qu'il a fondée. Les disciples sont pour ce maître incomparable pleins d'amour et d'enthousiasme. Ils copient ses œuvres, il retouche les leurs. A peine la Cène est-elle achevée qu'ils la répètent, comme la Sainte Anne, comme la Joconde. Deltrafho, Marco d'Oggione, Francesco Melzi, Cesare da Sesto, Andréa Solario, Lorenzo Lotto, pour la plupart nous sont mal connus. Leur personnalité semble se perdre un peu dans celle du maître. Quelques-unes des œuvres les plus remarquables de l'école sont anonymes : par une erreur qui est vérité en un sens, on les a longtemps données à celui qui les inspira. Bernardino Luini et Gaudenzio Ferrari se détachent du groupe des disciples. Gaudenzio Ferrari est un homme universel quin'imile pas seulement les œuvres, mais la vie du maître. Bernardino Luini est un peintre ému et charmant, il donne à la sensibilité
léonardesque le charme d'une naïveté inattendue. Mais le Vinci n'a pas seulement formé des disciples, laissé aux peintres de tous les temps l'exemple de ses œuvres, en conciliant l'art et la science il nous instruit sur leurs vrais rapports, en nous montrant un homme achevé il nous apprend à ne rien sacrifier de l'homme et nous donne la vraie mesure de l'humanité.