Léonard de Vinci
Nous n'avons pas intention d'aborder ici, même superficiellement, l'histoire immense de l'art italien à l'époque de la Renaissance, ni d'en énumérer les œuvres même les plus capitales; à peine sera -t- il possible de rappeler en peu de lignes les principaux éléments qui contribuèrent à former ce grand art, et d'-essayer d'en offrir une notion générale; c'est le but que nous nous proposons dans cette introduction.
L'Italie a eu dans les beaux-arts un rôle à la fois initiateur et médiateur : elle a réuni et fondu dans son sein l'art byzantin et l'art franco - tudesque , l'Orient et l'Occident. Depuis la chute de l'art antique, l'Italie était restée presque exclusivement tributaire du
style byzantin, cette première forme de Fart chrétien, née dans la cité de Constantin, sous les voûtes de la gigantesque basilique de Justinien. Aucune étude de la nature; des types immuables, consacrés par la tradition, larges et lourds, monotones et tristes, pesants et sévères, comme le plein cintre dans lequel s'encadraient leurs mosaïques colossales : tel était ce style. La peinture et la sculpture étaient redevenues, comme dans les théocraties orientales, de simples appendices de l'architecture : l'art chrétien recommençait ainsi les phases qu'avait parcourues l'art antique, et avait débuté, ainsi que lui, par la puissance muette et sombre, par la force dans l'immobilité.
Mais, du xiie au xiiie siècle, deux autres éléments, partis de deux pôles opposés, vinrent se rencontrer en Italie, et illuminer de leur double reflet les mornes fantômes byzantins : le style ogival, enfant de la France et de la Germanie, éclos entre la Seine et le Rhin, du génie rêveur du Nord fécondé par le christianisme, passa les Alpes, et apporta en Lombardie, puis en Toscane, les types élancés et mélancoliques que sa statuaire mariait si bien aux lignes aiguës et légères de son architec-
ture. L'entrée du style ogival en Italie coïncidait avec le mouvement religieux imprimé par saint François d'Assise % et ce fut un des maîtres du Nord, nommé Jacques (Jacopo Tedesco, Jacques le Tudesque ou l'Allemand), qui vint élever dans les montagnes de l'Ombrie l'église gothique d'Assise. Bientôt d'autres architectes allemands introduisirent à Vérone, à Venise, puis à Florence, l'ogive avec les modifications que ne tardèrent pas à lui faire subir le génie et le climat italiens. En même temps, les courageux et intelligents marins.de Pise apportaient dans leur cité le goût antique avec les débris de la sculpture et de l'archi-
* Ce saint instituteur de Tordre des Frères mineurs, dits Franciscains, était né à Assise, en Orabrie, en 1182. Il était fils d'un riche marchand nommé Bernardone. Il fut d'abord destiné par son père à l'aider dans son commerce, et dans ce but il fut envoyé en France pour y apprendre la langue de ce pays, avec lequel Bernardone entretenait de fréquentes relations d'affaires. Le jeune homme apprit si bien cette langue, qu'à son retour on lui donna le nom de François, sous lequel il est connu; mais à l'âge de vingt -quatre ans il renonça à toute occupation mondaine, abandonna tous ses biens, fit vœu de pauvreté, et se consacra tout entier à la prédication et à des œuvres pieuses. Il rassembla bientôt autour de lui à la Portioncule, près d'Assise, de nombreux disciples, dont il forma un ordre qu'il nomma par humilité Frères mineurs, et dont la règle fut approuvée, en 1215, par le pape. Ce fut vers cette époque que saint François fit construire l'église dont il est ici question, par un architecte qu'il avait probablement connu dans ses voyages.
lecture grecques, et Nicolas Pisano inaugurait dans ses œuvres élégantes le premier essai de la Renaissance K
Du mariage de ces deux éléments , la sentimentalité du Nord et la grâce harmonieuse de l'Hellénie , naquit à Florence l'immortel Giotto - : le chef de la plus illustre des écoles italiennes, le père de la peinture italienne, reçut de la Grèce antique le charme, la grâce, l'animation élégante et riante, et de la Germanie chrétienne l'expression rêveuse, l'aspiiiation, l'élan vague et mélancolique. L'observation de la nature vivante, déjà tentée avant Giotto par son maître Gimabuë, compléta l'idéal nouveau qui délivra l'Italie des
* Nicolas Pisano ou de Pise, né à Pise au commencement du xiii^ siècle, mort à Sienne en 127Û, fut un sculpteur et un architecte d'un certain mérite. Il embellit sa patrie de plusieurs monuments, dont les plus remarquables sont: le clocher des Augustins et la chaire en marbre du baptistère. On regarde comme son chef-d'œuvre en sculpture le tombeau de saint Dominique à Bologne.
^ Giotto, ainsi nommé par corruption pour Angiolotto, diminutif à'Angelo, né vers 1266, mort en 1334, fut dans son enfance gardien de troupeaux. Cimabuë, considéré comme le restaurateur de la peinture en Italie, découvrit les heureuses dispositions do Giotto pour la peinture, et le prit pour élève. Mais celui-ci surpassa bientôt son maître, et Ton peut dire de lui qu'il prépara Léonard de Vinci, Michel -Ange et Raphaël.
11 était, comme la plupart des grands artistes de ce siècle, peintre, sculpteur et architecte.
langes de Vimagerie byzantine, en conservant au principe du style byzantin sa place dans un gracieux ensemble : l'art alors, pour parler l'admirable langage de la Bible, fut complet dans l'ordre de ses générations; la peinture italienne montra au monde tous les éléments essentiels de la vie exprimés dans l'art pour la première fois. L'art antique, dans ses dernières périodes, avait exprimé quelquefois la passion humaine, la passion dans le fini; jamais, comme le nouvel art chrétien, il n'avait exprimé l'aspiration douloureuse vers l'inconnu , jamais la passion du divin et de l'infini.
L'équilibre des éléments de l'art ne tarda pas à pencher du côté de l'antique; le mouvement de la Renaissance était trop fort pour ne pas entraîner les artistes avec les philosophes et les savants; peintres, architectes et sculpteurs s'y engagèrent donc , mais avec une mesure qui attestait la haute intelligence de cette grande époque : l'architecture du Nord n'avait pu se naturaliser en Italie sans y subir de profondes altérations , qui rapprochèrent l'ogive du plein cintre et le moyen âge de l'antiquité romaine. L'architecture du Nord,
déjà bien modifiée par le fils de Jacques le Tudesquc (Arnolfo di Lapo) et par ses émules, entre lesquels figura Giotto avec son génie accoutumé, fut entièrement transformée, au commencement du xve siècle, par une révolution que suscita un homme d'un esprit élevé et d'une vaste science, le Florentin Filippo Brunelleschi. Il avait d'abord été apprenti orfèvre; mais un voyage qu'il fit à Rome lui inspira le goût de l'architecture. « Frappé de stupeur, raconte Vasari, à l'aspect des merveilleux monuments de Rome, » ce sanctuaire de l'antiquité, dont l'art du Nord n'avait osé franchir les portes, Brunelleschi entreprit de ressusciter le style simple et puissant qui excitait son admiration; il imita l'antique, non en plagiaire, mais en disciple de génie; il prit à l'antique ses règles et ses quatre ordres, avec le système de proportions et d'ornements qui en dérivent; il se garda bien de proscrire Fogive, et il en fit lui-même le plus habile usage dans ce dôme de Santa-Maria-del-Fiore, qui consacre son nom à l'immortalité.
Le dôme, création majestueuse des Romains léguée à l'art de Byzance, avait été repoussé par l'architecture du Nord au profit des clo-
chers et des flèches; l'Italie du moyen âge, séparant, au contraire, dans ses églises le clocher (campanile) du corps de la basilique, couronna de la coupole byzantine le point d'intersection des branches de la croix : Brunelleschi s'empara du dôme pour l'élever aux proportions les plus grandioses par les combinaisons d'une science ingénieuse et hardie, et pour en faire le signe caractéristique d'une nouvelle architecture religieuse K
^ Brunelleschi, né à Florence en 1377, y mourut en 1444. — Les magistrats de Florence avaient appelé les meilleurs architectes contemporains à un concours pour Tachèvement de leur basilique de Sainte-Marie-des-Fleurs, dont les fondations seulement avaient été jetées par Arnolfo di Lapo, qui venait de mourir. Le concours eut lieu en 1420 ; les plans de Brunelleschi furent unanimement adoptés, malgré une vive opposition de la part des autres architectes, qui soutenaient que TexéGution de ce plan était impossible. Il leur répondit en se mettant à l'œuvre; mais ici mille difficultés, mille tracasseries lui furent suscitées. On alla jusqu'à lui débaucher ses meilleurs ouvriers. Alors lui-même en forma d'autres, à qui il apprit leur métier: aux uns à tailler la pierre, aux autres à maçonner, aux autres à forger le fer, etc. Il eût échoué cent fois s'il n'eût été soutenu par cette étonnante universalité de connaissances pratiques qu'il avait acquises depuis sa jeunesse. « Enfin, dit un écrivain, sans charpente, sans contrefort ni arc-boutant, sans secours d'appui extérieur, se dressa la colossale église, simplement, naturellement, comme un homme fort se lève le matin de son lit sans chercher ni bâton ni béquille. Et, au grand effroi de tous, le puissant calculateur lui mit hardiment sur la tête son pesant chapeau de marbre, la lanterne, riant de leurs craintes et disant: i Cette masse elle-même ajoute à la solidité. »
Les innovations de Brunelleschi furent accueillies avec enthousiasme : l'architecture nouvelle ou renouvelée semblait grandir sous d'heureux auspices; une imitation judicieuse et sans servilité, un goût pur, une élégance mêlée de grandeur, signalaient ses premiers pas. Si le retour aux ordres grecs portait atteinte à la variété de l'art du moyen âge , d'une autre part, la simplicité d'ordonnance et de lignes qui succédait à la multiplicité ou plutôt à la profusion étourdissante des architectes du Nord, si elle étonnait moins l'imagination, satisfaisait davantage la raison, et laissait une plus large place au magnifique déploiement de la peinture et de la sculpture.
Les trois grands arts avançaient parallèlement avec majesté dans les murs de la glorieuse Florence. Ghilberti et Donato, l'un le rival, l'autre l'ami de Brunelleschi, transportant à Florence la tradition agrandie de l'école grecque de Pise, enorgueillissaient leur patrie par des miracles de sculpture : Ghilberti couvrait de ses incomparables bas-reliefs, représentant divers sujets du Nouveau Testament, ces portes de San -Giovanni qui faisaient l'admiration de Michel -Ange, et qu'il proclamait
dignes d'être les portes du paradis; les arts secondaires, l'orfèvrerie, la ciselure, la gravure, la menuiserie, étroitement liés aux arts principaux, les aidaient dans leur tendance à une plastique plus arrêtée et plus rigoureuse. Paolo Uccello introduisait dans la peinture la perspective, et Masolino le clair- obscur, c'està-dire le jeu des ombres et de la lumière; la peinture commençait à exprimer avec une vérité inconnue la nature et la réalité, sans oublier la vraie fin de l'art , l'idéal ; et Masaccio * réunissait tous ces progrès « dans un ensemble parfait qui est demeuré jusqu'à ce jour, dit M. Henri Fortoul , comme le type même de la peinture moderne ». — « Tout ce qui a été fait avant Masaccio est peint; mais tout ce qu'il a fait est vivant. » (Vasari, Hist. des peintres.)
La génération qui suivit ces grands hommes conserva et augmenta leur héritage : après
* Masaccio, connu aussi sous le nom de Guidi di San- Giovanni, naquit près de Florence, en 1401; il fut un des premiers réformateurs de l'art et connut les raccourcis. ( On sait qu'en peinture on donne le nom de raccourcis à l'aspect de certains objets, de certaines figures qui ne doivent pas se présenter à l'œil dans tout leur développement.) On admire ses peintures dans une chapelle des Carmes à Florence, et dans l'église Saint- Clément à Rome.
Masaccio , Ghirlandajo * ; après Brunelleschi , Léon-Battista Alberti -. Laurent de Médicis ne fut pas moins splendidement entouré que ne l'avait été son aïeul. Les instruments et les ressources de l'art ne cessaient de s'accroître : l'importance attachée à la précision des formes, depuis que l'expression du visage ne sufQsait plus à l'art, et que le corps humain se détachait des flottantes draperies du moyen âge, amena l'étude de l'anatomie, et, tandis que le dessin marchait à une perfection toujours plus sévère, la couleur s'illuminait d'un éclat inconnu : l'Italie empruntait à l'école fla-
^ Domenico Corradi, dit le Ghirlandajo, est un des plus célèbres peintres de l'école florentine, si féconde en grands artistes. Le musée du Louvre possède de lui une Visitation de sainte Anne à la Vierge qui est justement admirée. Ghirlandajo doit son surnom à une parure de dames en forme de guirlande, inventée par son père, qui était orfèvre. Il inventa lui-même un nouveau genre de mosaïque; mais sa plus grande illustration est d'avoir été le maître de Michel-Ange.
* Léon-Battista Alberti appartenait à l'ancienne et illustre famille des Alberti de Florence. Il était né en 1398, et il est mort en 1484. Il se distingua dans rarcliiteclure, la peinture, la sculpture, la littérature et les sciences. Il a laissé sur l'architecture des ouvrages qui lui ont mérité le titre de Vitruve moderne. Il a composé en outre des traités de morale, des poèmes et des fables. Plusieurs de ses écrits sont en latin, entre autres son principal ouvrage sur l'architecture, qui a pour litre : De re œdificatoria , publié pour la première fois à Florence, en 1485, souvent réédité depuis et traduit en italien et en français.
mande la peinture à l'huile, et le chaud et riche coloris des maîtres de Bruges projetait de loin ses reflets sur les créations de la peinture florentine, qui avaient gardé jusqu'alors dans leur beauté la pâleur originelle de la fresque.
D'une extrémité à l'autre de l'Italie, l'art déployait dans toutes les directions une ardeur, une force, une fécondité indicibles : des maîtres illustres et de florissantes écoles surgissaient dans les moindres cités; l'universalité encyclopédique des hommes qui dirigeaient ce prodigieux essor confond l'imagination; les principaux artistes, cultivant à la fois et avec la même gloire toutes les branches de l'art, étaient en même temps à la tête du mouvement des sciences exactes , et s'associaient à tous les progrès des lettres et de la philosophie : l'architecte Léon-Battista Alberti inventait l'optique et la sonde marine, égalait dans les exercices du corps les athlètes et les héros de l'ancienne Grèce, improvisait au sein de l'Académie platonicienne, fondée par Laurent de Médicis, un commentaire sur le sens symbolique et philosophique de VÉnéide. « Architecte, peintre, sculpteur, graveur, perspecti-
viste, musicien, orateur, poète, critique, historien, moraliste, physicien, mathématicien, Léon-Battista Alberti serait unique dans l'histoire, si Léonard de Vinci n'eût point existé \ »
' Henri Martin, Histoire de France, tome VIII.