CHAPITRE I
NAISSANCE DE LÉONARD — IL DEVIENT ELEVE DE VEROCCniO
Léonard de Vinci naquit au château de Vinci , dans le val d'Arno, en 1352, à cette illustre époque de la Renaissance où chaque pays d'Italie rivalisait d'ardeur et d'enthousiasme pour les sciences et pour les arts. Dans ces temps privilégiés, où le feu sacré se rallume de toutes parts, les esprits semblent plus actifs, plus studieux, le génie plus entreprenant et plus prompt. Tous ceux qui cultivent les talents de l'esprit s'efforcent alors d'aplanir la route du progrès; les hommes de génie embrassent à la fois toutes les branches de la science et de l'art,
parcourent toutes les voies que l'intelligence humaine a ouvertes, et s'y égarent quelquefois. Léonard de Vinci est un de ces derniers. La nature s'était montrée envers lui prodigue de ses dons les plus précieux. Beau, bien fait, doué d'une force corporelle dont on avait peu d'exemple, — d'une seule main, dit- on, il arrêtait le branle d'une grosse cloche, et il ployait le fer d'un cheval aussi facilement qu'une lame de plomb, — il joignait à ces avantages physiques des dispositions extraordinaires pour les arts et les sciences.
Son père, ser Piero de Vinci, notaire de la seigneurie de Florence et appartenant à une noble famille, fit donner à son fils une éducation convenable à un gentilhomme. Bientôt le jeune Léonard excella, non seulement dans les arts d'agrément, tels que l'escrime, l'équitation, la musique, la danse; mais il acquit des connaissances très avancées en mathématiques, en physique, en philosophie et dans toutes les branches de la littérature. Au milieu de cette variété d'études, il se mit à dessiner et à modeler, d'abord comme par délassement; pui» il y apporta un goût prononcé et une assiduité soutenue , sans négliger toutefois ses autres talents.
Ser Piero n'avait point de projet arrêté sur
la direction à donner à la vocation de son fils. Loin de contrarier ses goûts, il s'efforça toujours de lui offrir les moyens d'étudier ce qu'il voulait et comme il le voulait. En voyant les dessins remarquables que Léonard avait produits, comme en se jouant, sans maître, sans autre guide que la nature et son inspiration, ser Piero crut y reconnaître les signes d'une vocation qu'il n'avait pas soupçonnée, et il résolut de donner à son fils un maître capable de le diriger dans cette nouvelle étude pour laquelle il montrait de si heureuses dispositions.
Il y avait alors à Florence un artiste distingué, nommé Andréa Verocchio, tout à la fois orfèvre^, perspéctiviste , sculpteur, graveur, peintre et musicien. Il s'était déjà acquis une brillante renommée comme sculpteur, et surtout dans l'art de ciseler et de travailler le bronze. Désirant obtenir les mêmes succès en peinture, il avait fondé une école fréquentée par des élèves déjà remarquables par leur talent. Nous citerons entre autres Pietro Vanucci, dit le Pérugin, qui devait être le maître de Raphaël, et Ghirlandajo, qui devait être celui de Michel- Ange.
* Par ce mot d'orfèvre ou d'orfèvrerie, qui reviendra souvent dans ce récit, on entend parler surtout de l'orfèvrerie religieuse, dont les produits à cette époque étaient admirables.
Ser Piero de Vinci était lié d'une étroite amitié avec le Verocchio. Un jour il prit quelquesuns des dessins de Léonard, et alla trouver son ami.
« Je viens, mon cher maître, lui dit -il en l'abordant, vous prier de me rendre un service. Ce serait de me dire franchement ce que vous pensez de ces dessins. » Et en même temps il lui présenta un portefeuille contenant les premiers essais de Léonard.
Le Verocchio, après avoir examiné avec soin toutes ces feuilles l'une après l'autre, répondit sans hésiter : « Ces dessins trahissent l'inexpérience; mais ils annoncent un vrai talent.
— Merci, mon cher Andréa; je suis heureux que votre opinion s'accorde avec la mienne.
— Seulement, reprit l'artiste, j'ajouterai que le maître qui a donné des leçons à l'auteur de ces dessins a négligé de lui enseigner les premiers principes de l'art, ou bien l'élève n'a pas su profiter de ses leçons.
— Eh bien, mon ami, dit ser Piero en souriant, l'auteur de ces ébauches est un jeune homme qui n'a jamais eu de maître de dessin, et n'a reçu de leçons de personne. J'ai voulu vous montrer ces essais afin que, si vous y reconnaissiez l'indice d'un talent réel, ce jeune homme put trouver, sons un maître tel que
VOUS, les moyens de développer les heureuses dispositions qu'il a reçues de la nature. — Gomment ! s'écria Andréa en reprenant les
Pietro Venucci, dil le Pérugin.
dessins et en les examinant de nouveau, le jeune homme qui a fait cela n'a reçu de leçons de personne ?
— De personne que de lui -môme.
— Je VOUS crois, signor de Vinci, parce que c'est vous qui me le dites; mais c'est quelque chose de prodigieux. Et comment nommez-vous ce jeune homme?
— C'est mon fils Léonard.
— Gomment! c'est le beau Léonard, le plus charmant cavalier de Florence; mais il veut donc à lui seul accaparer tous les talents et toutes les gloires 1
— Ainsi vous croyez, mon cher maître, que s'il s'appliquait sérieusement au dessin et à la peinture, il pourrait un jour occuper une place distinguée parmi les artistes?
— Une place distinguée! mieux que cela; car, si ce jeune homme étudie sérieusement, il ira s'asseoir au premier rang de tous nos artistes passés et contemporains.
— Ainsi vous seriez disposé à le recevoir dans votre atelier.
— Ce sera avec le plus grand plaisir. De pareils élèves sont capables de faire plus d'honneur à un maître que ses propres ouvrages, et ils sont souvent son plus beau titre de gloire dans la postérité. »
Dès le lendemain, Léonard, tout joyeux, fut admis dans l'atelier de Verocchio. Non seulement il y profita rapidement des leçons du maître, mais il suivit aussi avec intérêt, et non
sans utilité pour lui, les travaux de ses meilleurs condisciples, tels que le Ghirlandajo et le Pérugin *. Gomme ils étaient un peu plus âgés que lui, il put apprendre d'eux certains procédés que la pratique seule enseigne, et qui, sans appartenir directement à l'art, en facilitent cependant l'exercice.
Léonard avait une intelligence trop vaste pour s'attacher à une seule branche de l'art; tout ce que le dessin embrasse fut l'objet de ses recherches. Tantôt il modelait en terre des têtes de femmes et d'enfants qu'on aurait pu attribuer à la main d'un maître; tantôt, appliquant le dessin à la géométrie, science qu'il avait déjà étudiée avec le plus grand succès, il traçait, en simples traits ou dessin linéaire, toutes sortes de figures, de plans, d'édifices, de fabriques, se préparant ainsi à une étude sérieuse de l'architecture; puis il se livrait à de profonds calculs sur la mécanique, la dynamique, l'hydrostatique, etc.; puis, chose étrange, après avoir terminé les calculs les plus arides, résolu les problèmes les plus compliqués de la science,
* Pietro Vanucci, dit le Pérugin, parce qu'il était né dans les environs de Pérouse (1446), fut le chef de l'école dite ombrienne, et auteur de quantité de belles fresques qui se voient à Pérouse, Florence et Rome. Son plus beau titre de gloire est d'avoir été le maître de Raphaël. — Voir, pour plus de détails sur le Pérugin, notre ouvrage intitulé Raphaël, i vol. in-80, Tours, Alfred Maine et fils.
son imagination, loin de se fatiguer à ce travail pénible, trouvait encore de la verve et de la poésie pour écrire une ode ou un sonnet, et improviser sur ces paroles un air qu'il chantait en s'accompagnant avec la lyre, dont il jouait d'une manière admirable; ou bien il prenait ses pinceaux, et passait plusieurs heures à dessiner et à peindre, d'après nature, des hommes, des animaux, des arbres, des fleurs, des paysages, etc. L'ardeur qu'il apportait à ce dernier travail faisait penser à ses condisciples que la peinture était sa véritable vocation, et ils lui demandaient parfois pourquoi il ne s'y appliquait pas uniquement , au lieu de se livrer, comme il le faisait souvent, à l'étude aride et froide des mathématiques, qui pourrait finir par éteindre le feu sacré qu'il portait en lui.
«Vous êtes dans l'erreur, répondait -il en souriant : la science et l'art peuvent s'alUer parfaitement; la science, en donnant de la rectitude à notre jugement, nous enseigne à réprimer les écarts de l'imagination, et par conséquent à maintenir l'art dans les justes proportions qu'il doit conserver, s'il veut atteindre le but auquel il doit tendre, c'est-à-dire l'imitation intelligente des œuvres de la création. »
Sans doutt;; mais il n'est pas donné à tout
le monde d'allier la culture de la science et de l'art, et il faut être doué d'yn génie privilégié pour pouvoir, comme Léonard, vaincre en se jouant les difficultés sans nombre qu'on rencontre dans ce double travail; pour lui, il ne semblait réserver la puissance de son application que pour des découvertes, des inventions ou des perfectionnements. Seulement, ce qu'il gagnait chaque jour en fécondité, il le perdait en persévérance; il voyait trop loin pour regarder longtemps; son esprit inquiet devançait sa main; il concevait trop de choses pour pouvoir les exécuter toutes. Génie sublime, du reste, et comme il en faut dans certains siècles pour imprimer l'élan à leurs contemporains; sortes de Moïse de l'art, qui mènent les peuples jusqu'à ]a terre promise de l'idéal et du beau, mais qui meurent avant d'y pénétrer eux-mêmes. « Artiste sublime, dit M. H. Fortoul, qui poussa à la perfection la grâce et le grandiose, qui les fondit familièrement dans le même moule, contenant en essence Michel-Ange et Raphaël; antique et philosophe avant eux, et peut-être plus qu'eux... Du reste universel et touchant par la pensée à tous les mondes, par les formes de son talent à tous les arts, par celle de son pinceau à toutes les écoles ^ »
* Histoire de la peinture chez les anciens çt chez les ma-
Le savant, chez Léonard, n'était pas moins grand que l'artiste : il était doué de cette prévision puissante qu'avait déjà montrée au xiiie siècle le franciscain Roger Bacon ; mais les progrès de l'esprit humain, depuis deux cents ans, rendaient bien autrement assurés et lumineux les regards d'aigle que Vinci jetait sur l'avenir de la science : « Les découvertes qui illustrèrent les Galilée, les Kepler, les Mœstlin, les Gastelli..., le système de Gopernic et jusqu'aux théories de nos géologues modernes, sont indiqués par Léonard de Vinci dans l'espace de quelques pages ^ »
Léonard ne se bornait pas à l'étude théorique des sciences : il voulut mettre en pratique les connaissances précieuses qu'il avait acquises en architecture, en mécanique et en hydrodynamique, non en élevant des palais ou des monuments somptueux, mais en construisant des édifices utiles, tels que moulins, fouleries et autres usines, dont les machines étaient mues par la force de l'eau. Les nombreux fabricants qui existaient alors à Florence acceptèrent avec empressement ces nouvelles inventions qui, en diminuant le prix de la main-d'œuvre, augmentaient
dernes, pav II. Foiioul, sénateur et aiiiiislre de rinstriiclion ]»ublique.
' Ilallam, Tableau de l'Europe au moyen âge.
considérablement leurs bénéfices. Ces travaux auraient suffi à tout autre que Léonard pour l'occuper entièrement et lui procurer des profits considérables; mais il n'était pas homme à donner tout son temps à une seule occupation, et dès qu'il avait tracé le plan d'une usine ou le modèle d'une nouvelle machine, il en laissait l'exécution à de simples ouvriers, et il revenait à la peinture, son occupation favorite^
Au bout de quelques années qu'il eut fréquenté l'atelier de Verocchio, il était devenu, sans contredit, son élève le plus fort, et Andréa l'employait souvent dans ses tableaux. Un jour que le Verocchio avait été chargé par les religieux de Vallombrosa de leur faire un tableau représentant le baptême du Christ, Léonard y fit un ange tellement supérieur à toutes les autres figures, qu'Andréa, honteux d'être à ce point surpassé par son élève, renonça à tout jamais à la peinture, et il ne voulut plus travailler qu'à la sculpture et à la ciselure, où il n'avait point de rival.
Ce succès de Léonard n'excita point, comme l'ont écrit quelques biographes, la jalousie d'Andréa au point de le brouiller avec son élève. Loin de là, ils restèrent toujours unis, et la preuve, c'est que le Verocchio chargea désormais Léonard d'exécuter les commandes en
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peinture qui lui étaient adressées. On cite entre autres un carton d'après lequel on devait exécuter en Flandre une portière, tissue de soie et d'or, destinée au roi de Portugal. Andréa confia ce carton à Léonard, et celui-ci y représenta Adam et lilve dans le paradis terrestre, au moment de leur désobéissance. Il dessina en grisaille et à la brosse plusieurs animaux dans une prairie émaillée de mille fleurs, qu'il rendit avec une précision et une vérité inouïes. « Les feuilles et les branches d'un figuier furent exécutées avec une telle patience et un tel amour, qu'on ne peut vraiment comprendre, ditVasari, la constance de ce talent. On voyait aussi un palmier, auquel il avait su donner un si grand ressort par la disposition et la parfaite entente des courbures de ses palmes, que nul autre n'y serait arrivé. » Vasari ajoute : « Malheureusement la portière fut abandonnée, et le carton est aujourd'hui dans la maison fortunée du magnifique Octavien de Médicis, auquel il a été donné, il y a peu de temps, par l'oncle de Léonard ' . »
Ici Vasari raconte une anecdote que nous croyons devoir reproduire. « Ser Piero de Vinci, dit-il, se trouvant un jour à la campagne, fut
* Vasari, Vie des peintres, sculpteurs et architectes , t. IV, p. 5. Traduction de Léopold Lcclanchô.
prié par un paysan de faire peindre à Florence une rondache (espèce de bouclier), qu'il avait faite du bois d'un figuier coupé sur sa terre. Le père de Léonard y consentit volontiers, parce qu'il employait souvent pour son compte, à la pêche ou à la chasse , cet homme qui était fort habile pêcheur et oiseleur. Ayant donc fait porter cette rondache à Florence, il chargea son fils d'y peindre quelque chose à sa fantaisie, sans lui dire d'où elle venait. Léonard prit cette rondache, et, voyant qu'elle était tordue et grossièrement travaillée, la redressa au feu et la donna à un tourneur pour la dégrossir et la polir. Après l'avoir ensuite enduite de blanc et préparée à sa guise, il se mit à réfléchir comment il pourrait y représenter quelque sujet bien effrayant, une sorte d'épouvantail comparable à la Méduse des anciens. Alors il rassembla, dans un endroit où lui seul entrait, toutes sortes de bêtes affreuses et bizarres, des grillons, des saU' terelles, des chauves -souris, des serpents, des lézards. Il arrangea le tout d'une manière si étrange et si ingénieuse , qu'il en forma un monstre effroyable, sortant d'un rocher sombre et brisé; son haleine semble devoir corrompre et enflammer l'air, un noir venin découle de sa gueule, ses yeux lancent du feu, et la fumée s'échappe de ses larges narines.
« Léonard souffrit beaucoup pendant ce travail, à cause de l'infection que répandaient tous ces animaux morts; mais sa verve lui faisait tout braver. Cependant son père et le paysan ne réclamaient plus la rondache; probablement ils l'avaient oubliée. Léonard avertit ser Piero qu'il eût à l'envoyer prendre , attendu qu'il avait terminé la tâche dont il s'était chargé. Ser Piero se rendit donc un matin à l'atelier de son fils. Après qu'il eut frappé à la porte, Léonard lui ouvrit, le pria d'attendre, entra pour placer la rondache dans son jour sur le chevalet et disposa la lumière de façon qu'elle éclairât son travail de reflets éblouissants. Il fit ensuite entrer son père, qui, oubliant ce qu'il venait chercher, et ne pouvant se persuader que ce qu'il voyait fût une peinture , s'élança pour fuir précipitamment. Léonard le retint et lui dit : a Mon père, cet ouvrage produit l'effet que j'en attendais : prenez-le donc et emportez-le; il est à vous. »
« Ser Piero fut enchanté de ce travail, qu'il trouvait miraculeux. Puis il acheta secrètement, chez un mercier , une autre rondache , sur laquelle était peint un cœur percé d'une flèche, et la donna au paysan, qui en conserva toute sa vie une grande reconnaissance. Et le bon père, sans en rien dire, vendit la rondache de son fils
cent ducats à des marchands florentins, qui ne tardèrent pas à en obtenir trois cents du duc de Milan'. »
Vers cette époque, Léonard peignit une Vierge, qui a appartenu au pape Clément VII. Entre autres choses fort remarquables dans ce tableau, on admirait une carafe pleine de fleurs couvertes de rosée, qui avaient une fraîcheur qu'on eût crue dérobée à la nature. Il dessina aussi, sur une feuille de papier, pour son ami intime, Antonio Segni, un Neptune, dont le char est traîné par des chevaux marins. « Le dieu, dit un écrivain contemporain, semble respirer, et la mer s'agiter sous son peuple de tritons , de dauphins , d'orques et d'autans. » On a fait pour ce dessin l'épigraphe suivante :
Pinxit Virgilius Neptunum, pinxit Hotnerus, Dum maris undisoni per vada flecLit equos.
Mente quidam vates illum conspexit uterque ; Vincius ast oculis jureque vincit eos.
On cite, de la même époque, plusieurs beaux tableaux de Léonard, que malheureusement il n'acheva pas, entre autres une tête dé Méduse dont l'idée lui avait peut-être été fournie par sa
' Quelques historiens prétendent que ce fut cet ouvrage qui fit connaître à Ludovic Sforza le talent de Léonard de Vinci, et lui donna l'idée de l'appeler à Milan.
peinture sur la rondache dont nous avons parlé*; une Adoration des Mages, dont les figures seules sont terminées et offrent de grandes beautés; une figure d'ange, qui tient une main sur sa poitrine, tandis que l'autre, élevée et venant en avant, a permis à Léonard d'exécuter un admirable raccourci de l'épaule au coude.
Nous mentionnerons encore de nombreux dessins de cette même époque, tous remarquables par l'exécution la plus vive et leur grand accent. La galerie du Louvre en possède huit très beaux. On a de lui encore de nombreuses caricatures, faites dans ses promenades, comme le rapporte Vasari. Il paraît que Léonard avait beaucoup de goût pour ces sortes de charges; suivant lui, il fallait que tout artiste fit de temps en temps trêve aux travaux sérieux pour se livrer à la gaieté; et dans ces intervalles, dit Lomazzo, quand il rencontrait un homme aux traits caractérisés ou à la tournure singulière et originale, des paysans grotesques, des femmes laides et ridicules, il les croquait à l'instant, et la collection de ces dessins peut se comparer à la collection de Callot. Tous ces riens, jetés sur le papier avec autant de vitesse que leur auteur en mettait peu dans ses grands
* Nous reviendrons plus tard sur ce tableau , dont nous donnerons une description détaillée.
ouvrages, étaient pleins d'esprit et de verve comique.
Ces études, en apparence frivoles, avaient pour lui, peintre observateur, un but utile : c'était de saisir, pour ainsi dire, au passage, les mouvements si variés, si divers, de la physionomie humaine , selon que l'âme est impressionnée par telle ou telle passion, telle ou telle sensation. Paul Lomazzo rapporte, et Marietti après lui, qu'ayant un jour à peindre une joyeuse réunion de campagnards, Léonard invita à dîner des convives amis du plaisir, et leur fit à table des contes si plaisants, qu'ils se prirent à rire aux éclats, bien éloignés de penser que leur amphytrion mettait toute son attention à étudier en eux les diverses impressions de la gaieté. Le résultat d'une pareille scène ne fut pas médiocrement plaisant. On assure aussi qu'il suivait les condamnés au supplice pour connaître sur leurs visages les signes physiognomoniques du crime, et les effets visibles de la peur ou du remords.