‹ Léonard de VinciChapitre 10 sur 13 · LEONARD EN FRANCE — SA MORT — JUGEMENTS SUR CET ARTISTE · texte numérisé non relu

LEONARD EN FRANCE — SA MORT — JUGEMENTS SUR CET ARTISTE

Léonard , malgré les témoignages flatteurs qu'il recevait d'un grand nombre de hauts personnages, était humilié de la froideur que lui montrait Léon X, et dégoûté du séjour de Rome. Il fit plusieurs voyages à Florence, à Parme; puis il revint à Rome au commencement de l'année 1515. Là il apprit avec douleur la mort de son puissant protecteur Louis XII; mais bientôt il devait trouver dans son successeur un protecteur non moins bienveillant. En effet, le nouveau roi de France, François ler, était un prince passionné pour tous les genres de gloire, pour celle des arts et des lettres, comme pour celle des armes. Tous les souverains de ce

siècle , il est vrai , honoraient et protégeaient les arts par goût ou par politique : on sait les témoignages de considération qu'accordèrent Maximilien à Albert Durer, Henri VIII à Holbein, Charles-Quint au Titien; mais aucun prince étranger à l'Italie ne mit, dans ses rapports avec les artistes, autant de grâce, d'effusion et de sympathie sincère que François 1er. François aimait les arts et les artistes, non pas seulement comme roi, mais comme homme. Rien n'est plus honorable pour lui que ses relations avec Léonard de Vinci. Avec une tendresse toute fiUale, il voulut mettre enfin la vieillesse de ce grand homme à l'abri des amertumes qui avaient souvent gâté ou interrompu son bonheur. Léonard, qui avait autrefois résisté à une semblable invitation faite par Louis XII, se laissa séduire par les royales propositions d'un prince qui l'appelait son père.

Vers la fin de l'année 1515, Léonard de Vinci, accompagné de son cher Francesco Melzi , dit adieu à l'Italie et s'achemina vers la France. Il se rendit d'abord à Fontainebleau, où se trouvait la cour. François 1er lui fit l'accueil le plus honorable, lui donna le brevet de premier peintre du roi, avec une pension de sept cents écus d'or, et lui assigna pour résidence le château de Clos, à Amboise, en lui disant gracieusement : « Je

VOUS ai choisi cette résidence, parce que le climat et le ciel de la Touraine me paraissent plus propres qu'aucune autre province de mes États à vous rappeler le climat et le ciel de votre patrie. »

Léonard alla donc habiter Amboise, et y resta jusqu'à l'époque de sa mort, arrivée le 2 mai 1519. On ne cite aucun ouvrage qu'il ait produit dans cette retraite, où les infirmités de la vieillesse altérèrent sensiblement ses forces physiques et morales. On voit seulement, par le troisième de ses manuscrits, déposé à la Bibliothèqife nationale, qu'il était chargé d'ouvrir un canal qui devait passer par Romorantin, où il se rendit, en effet, avec le roi et la cour, en -s janvier 1518, pour s'entendre sur les dispositions qu'il faudrait prendre pour commencer cette grande entreprise. Mais la santé du grand artiste italien alla en déclinant, et bientôt il ne lui resta plus qu'à se préparer à la mort.

Le 18 avril 1518, il fit son testament, qui contient sa profession de foi : c'est celle d'un chrétien qui respire la plus grande charité pour les pauvres. Après avoir recommandé son âme à Dieu, à la glorieuse Vierge Marie et à tous les bienheureux saints et saintes du paradis, et avoir exprimé le désir d'être enterré dans l'église Saint-Florentin d' Amboise, il institua son héri-

tier Francesco Melzi, gentilhomme milanais, qui l'avait suivi en France, et qui l'assista à ses derniers moments.

La tradition raconte, et beaucoup d'auteurs l'ont répété comme un fait constant, qu'il rendit le dernier soupir dans les bras de François 1er. « Gomme il touchait à sa dernière heure, dit Vasari, et qu'il venait de recevoir l'extrêmeonction, le roi, qui le visitait assidûment, survint. Léonard, en présence de François 1er, demanda pardon à Dieu et aux hommes de n'avoir pas fait pour son art tout ce qu'il aurait pu... Tout à coup il fut pris d'un paroxysme avantcoureur de la mort. Le roi, pour tâcher de le soulager, lui soutint la tête et l'appuya contre sa poitrine, et Léonard expira dans les bras de François 1er. » Landon, auteur d'une Vie des peintres, raconte ainsi cet événement : « Cet « homme célèbre, aussi recommandable par « ses vertus que par ses talents, fut tellement « touché de la bonté du monarque français qui « venait le visiter, que, se soulevant avec peine « pour lui témoigner son respect, il retomba « mourant entre les bras du prince. » Félibien ne parle de ce fait que comme d'un ouï-dire; mais d'Argenville et beaucoup d'autres, parmi lesquels nous devons compter M. Henri Martin (dans son Histoire de France, X. IX, p. 52), le

rapportent comme certain. Un de nos peintres du siècle dernier, Ménageot, a composé sur ce sujet un grand tableau d'histoire qui, à l'exposition de 1781, obtint le plus brillant succès, et dont une copie fut exécutée en tapisserie à la manufacture des Gobelins. Enfin l'on cite, à l'appui de ce fait, cette épitaphe latine rapportée par Vasari :

Leonardus Vincius : quid plura ? Divinum ingenium

Divina manus

Emori in sinu regio meruere.

Virtus et fortuna hoc monumentum contingere

Gravissimis impensis curaverunt.

On ajoute encore, pour corroborer ce fait, que François 1er, en se rendant chez Léonard pour lui faire cette dernière visite , crut lire une surprise dédaigneuse sur la figure des courtisans qui l'accompagnaient; il leur dit de ne pas s'étonner : « Car, ajouta- 1- il, je puis faire des nobles quand je veux, et même de très grands seigneurs; Dieu seul peut faire un homme comme celui que nous allons perdre. » On prête, il est vrai, ce mot à tant d'autres princes, qu'il serait difficile de dire s'il appartient réellement à François 1er.

Malgré ces témoignages plus ou moins authentiques, un homme qui s'est occupé avec le

plus de soin de recueillir dans les écrits de Léonard de Vinci tout ce qui peut jeter du jour sur ce qui concerne cet artiste, J.-B. Venturi, professeur de physique à Modène, révoque en doute cette dernière visite de François 1er à Léonard au moment de sa mort, et il cherche à établir par un alibi l'impossibilité matérielle de cette visite. Il fonde son opinion sur ce qu'au moment de cet événement la cour était à Saint- Germain -en- Laye, où la reine venait d'accoucher; que les ordonnances du 1er mai, signées de la main du roi, sont datées de ce lieu, et que le journal de la cour ne fait mention d'aucun voyage du roi avant le mois de juillet. Il ajoute que l'élection prochaine à l'Empire occupait trop François 1er pour lui permettre de s'éloigner du centre des négociations; et, enfin, que Melzi, l'élève et l'héritier de Léonard de Vinci , en annonçant aux frères de ce grand peintre la nouvelle de sa mort, ne dit pas un mot dans sa lettre d'une circonstance qui eût si vivement intéressé sa famille \

Il y a des choses vraisemblables qui équivalent à la réalité. Léonard de Vinci était digne d'un tel honneur, et l'intérêt vif que François L «"

• Essai sur les ouvrages physico-malhématiques de LcO' nard de Vinci : mémoire lu à l'Institut national de France, par J.-B. Venturi, professeur de physique à Modène, an V (^1797).

a toujours montré pour les arts, les artistes, et pour Léonard en particulier, est cause que l'erreur signalée par Venturi, il y a soixante -dix ans, n'a pas encore été complètement détruite et le sera difficilement.

Ce que nous savons, au reste, de plus authentique sur sa mort, à laquelle il se préparait depuis longtemps, c'est qu'il reçut avec une piété exemplaire les sacrements de l'Eglise, qu'il fut enterré à Saint- Florentin d'Amboise , comme il l'avait demandé, et que, toujours d'après son désir, son corps resta pendant trois jours exposé sur son lit funèbre, et que durant ce temps on célébra dans chacune des trois églises d'Amboise trois grand'messes et trente messes basses pour le repos de son âme.

Les auteurs qui ont écrit la vie de Léonard se sont généralement accordés sur son caractère. Il payait son tribut à l'humanité par une susceptibilité d'amour - propre qui ressemblait quelquefois à de la jalousie; mais, outre qu'il avait des manières gracieuses et des ressources inépuisables dans l'esprit pour converser avec succès sur toutes sortes de matières, on lui reconnaissait généralement des mœurs pures, une âme noble et généreuse et une douce philosophie. Son goût pour la méditation était tel, qu'il ne voulut jamais se marier, craignant de trou-

ver dans la vie conjugale trop de sujets de distraction.

La haute célébrité qu'il s'était acquise n'a pas souffert des outrages du temps. Si plusieurs de ses tableaux sont perdus, si d'autres ont été altérés par diverses causes ou gâtés par des retouches grossières, nos artistes n'en révèrent pas moins en lui le premier des peintres modernes qui ait eu le sentiment du beau et en ait su fixer les principes. Quelques-uns le comparent à notre Boileau {ut pictura poesis); et ce parallèle, quoiqu'un peu forcé, ne laisse pas d'être juste à quelques égards. En effet, ces deux hommes, également doués d'un goût sévère, également épris de la perfection, ayant eu au même degré le mérite de réunir, dans le très petit nombre de leurs productions, les grands exemples aux bons conseils, sont pour jamais devenus classiques par leurs ouvrages et leurs doctrines. Il y a entre eux cependant cette différence que Vinci avait au plus haut degré le génie de l'invention, et n'était pas loin de posséder l'universalité des talents.

Né vingt- six ans avant Michel- Ange, trente et un ans avant Raphaël, il n'a certainement exercé aucune action sur le premier ; le carton de la Bataille d'Amjhiari n'a pas laissé de trace dans le Jugement dernier. Michel- Ange a pour-

suivi sa route sans s'inquiéter de la suivie par son rival; mais il est incontestable que Raphaël doit beaucoup à Léonard. Les chambres du Vatican, commencées cinq ans après l'achèvement du carton de Léonard, ont gardé le souvenir de cette leçon éloquente. Raphaël n'avait pas besoin des conseils de Vinci pour donner à ses madones la grâce divine qui règle tous leurs mouvements ; mais dans V École d'Athènes, dans VHéliodore, il s'est souvenu de Vinci, comme il s'est souvenu de Michel- Ange dans les Syhilles de Sainte -Marie -de -la -Paix, dans VIsaïe de Saint- Augustin ^ C'est à Léonard plus qu'à Michel -Ange que Raphaël doit l'agrandissement de sa manière ; et quoique depuis il ait été surpassé par le peintre d'Urbin, que personne n'a jamais égalé dans le grand art de la composition, Léonard peut au moins j sous quelques rapports, lui être comparé sans désavantage.

Nous ne dirons pas avec Luc Paccioli, un des hommes les plus savants du xve siècle, qu'il l'emporte de tout point sur Apelles, Myron et Polyclète : ces louanges données par l'amitié sont à bon droit suspectées d'exagération ; mais,

* Voir Raphaël, par Frédéric Kœnig. — Tours, Alfred Mamé et fils.

deux cents ans après lui, le fameux Hogarth ne l'appelait jamais que le grand Léonard; dans son traité des Romans et des Comédies, Giraldi Gintio le propose aux acteurs comme le meilleur maître d'expression dramatique; de Piles,, dans sa Balance des peintres, l'égale positivement au Titien, et le place, sous plus d'un rapport, au-dessus de Michel-Ange; au jugement de Winckelmann, il est le seul parmi les modernes qui ait égalé les anciens dans l'art d'exprimer noblement la beauté. Enfin Rubens, dont le suffrage est d'un si grand poids, parle de Vinci en ces termes :

(( Il commençait par examiner toutes choses selon les règles d'une exacte théorie, et en faisait ensuite l'application sur le naturel dont il voulait se servir. Il observait les bienséances et fuyait toute affectation. Il savait donner à chaque objet le caractère le plus vif, le plus spécificatif et le plus convenable qu'il est possible, et poussait celui de la majesté jusqu'à la rendre divine. L'ordre et la mesure qu'il gardait dans ses expressions éidiit (avait pour but) de remuer l'imagination et de l'élever par des parties essentielles, plutôt que de la remplir par des minuties. Il avait un si grand soin d'éviter la confusion des objets, qu'il aimait mieux laisser quelque chose à souhaiter dans son ouvrage que de ras-

sasier les yeux par une scrupuleuse exactitude. Il commença par consulter plusieurs sortes de livres ; il en avait tiré une infinité de lieux communs, dont il avait fait un recueil. Enfin, par un effet de ses profondes spéculations, il est arrivé à un tel degré de perfection, qu'il me paraît comme impossible d'en parler dignement, et encore plus de l'imiter. »

Ceux de nos connaisseurs, néanmoins, qui témoignent le plus de vénération pour le génie de Léonard ne se dissimulent point que son talent n'était pas exempt de reproches. Le désir de terminer les objets jusque dans leurs plus petits détails, et d'en arrêter les contours avec précision, le fit quelquefois tomber dans la sécheresse, qui était le défaut de tous ses devanciers. Enfin son dessin, quoique savant, a parfois de la maigreur. Au reste, il partage avec Raphaël l'honneur d'avoir peint les têtes de vierges les plus belles et les plus touchantes, et d'avoir trouvé dans son imagination une sorte de beau idéal, sans rien emprunter au goût des statues antiques.

Croirait- on qu'après avoir considéré ce grand homme comme peintre, sculpteur, architecte, ingénieur, chimiste et mécanicien, nous n'avons pas épuisé la liste de ses titres? N'eût-il fait que cultiver les belles -lettres, il eût encore mérité

l'attention de son siècle. Plusieurs littérateurs italiens parlent de ses vers avec un pompeux éloge, et n'hésitent pas à le compter au nombre des restaurateurs de l'a poésie italienne. Nous nous contenterons d'en donner comme échantillon le sonnet suivant, qui présente peut-être des antithèses affectées, dans le goût que Boileau blâmait chez le Tasse ; mais on y trouvera, par compensation, un ton de sensibilité et une teinte philosophique digne d'intérêt :

Chi non puô que che vuol, quel che puô voglia, Che quel che non si puô folle è volere : Adunque saggio è l'uomo da tenere Che da quel che non puô suo voler toglia.

Perô ch'ogni diletto nostro, e doglia, Sta in si e no saper, voler, potere : Adunque quel sol puô che col dovere Ne trahe la ragion fuor di sua soglia.

Ne scuipre è da voler quel che Tucm puole : Spesso par dolce quel che torna amaro.

Piansi già quel ch'io volsi poi ch'io rhebbi.

Adunque tu, lettor di queste note,

S'a te vuoi esser buono, e agi' altri caro,

Voli sempre poter quel che tu debbi.

« Qui ne peut ce qu'il veut doit vouloir ce qu'il peut ; car c'est folie de vouloir ce qui ne nous est pas possible. On doit tenir pour sage

l'homme qui distrait sa volonté de ce qu'il ne peut obtenir, car notre peine ou notre plaisir consiste dans le oui ou le non savoir, vouloir, pouvoir. Celui-là seul donc peut qui agit conformément au devoir, et qui ne déplace jamais la raison de son siège. Il n'est pas avantageux non plus à l'homme de vouloir tout ce qu'il peut ; car souvent ce qui nous paraît doux finit par devenir amer, et j'ai pleuré parfois sur ce que j'avais désiré, parce que je l'avais obtenu. 0 toi qui lis ces notes, si tu veux être utile à toi et cher aux autres, ne veuille jamais que ce qu'il est juste de vouloir. »

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