CHAPITRE VIII
LEONARD A ROME — DIFFERENTS TRAVAUX — MONNA LISA OU LA JOCONDE — LA TÊTE DE MÉDUSE
Pendant ce dernier séjour de Léonard à Florence, de grands événements s'étaient accomplis en Lombardie. Les Français avaient succombé par suite de la ligue formée contre eux par le pape Jules II, et avaient été forcés d'évacuer Milan; Maximilien Sforza, fils aîné de Ludovic le More, avait été rappelé dans sa patrie et rétabli dans le duché de Milan (novembre 1512).
Privé de son puissant protecteur, il espéra bientôt en retrouver un autre dans le pape Léon X, de la famille des Médicis, qui venait d'être élu à la place de Jules II, ou plutôt de Pie III, dont le règne n'avait duré que vingt-
cinq jours. Dans cet espoir, il accompagna à Rome Julien de Médicis, qui était appelé dans cette capitale pour assister à l'exaltation de son frère Léon X.
On raconte que, dans le trajet, Léonard divertissait son illustre compagnon de voyage par une foule d'inventions ingénieuses, et qu'il composa, entre autres choses, des oiseaux mécaniques qui s'élevaient dans les airs. Il est à remarquer que, dans ses écrits, Léonard revient souvent sur la possibilité de procurer à l'homme une faculté semblable, au moyen de machines tenues en équilibre contre les impulsions du vent. On voit par là que Léonard s'est aussi occupé du fameux problème, tant agité de nos jours, de la locomotion aérienne au moyen d'un mécanisme plus lourd que l'air : il serait curieux d'examiner, — et les personnes qui s'occupent aujourd'hui si activement de cette question ne manqueront pas sans doute de le faire, — jusqu'à quel point de Vinci s'est approché de la solution de ce problème.
A peine arrivé à Rome, il eut l'honneur d'être admis à l'audience du souverain pontife. Ce prince, un des plus éclairés et des plus illustres protecteurs des arts, ne fit pas à Léonard de Vinci l'accueil qu'aurait dû attendre un si grand artiste; soit que Léon X eût été prévenu secrète-
ment par les partisans de Michel- Ange contre l'illustre auteur de la Cène, dont ils critiquaient avec affectation l'exécution lente et scrupuleuse; soit que, dans cette cour brillante par le goût et l'élégance , on eût été choqué de la tenue presque négligée de Léonard; car, nous devons en faire l'observation, autant il avait soigné sa parure dans le temps où il joignait à la beauté remarquable de son extérieur les goûts de la jeunesse, autant vers la fin de sa carrière, et après les chagrins qu'il avait éprouvés, il montrait d'éloignement pour la recherche des habillements. De plus , il avait laissé croître ses cheveux, et une longue barbe blanche qui lui descendait jusque sur la poitrine lui donnait l'air d'un vieux druide ; soit enfin que son titre de peintre du roi de France, et l'attachement qu'il avait montré pour le parti français depuis l'arrivée de Louis XII à Milan, eussent déplu dans un moment où les Français étaient vus de mauvais œil par toute l'Italie. Quoi qu'il en soit de ces motifs ou de tout autre resté inconnu, le fait est que l'accueil qu'il reçut à la cour fut assez froid, et que peut-être il eût quitté Rome sur-le-champ s'il n'eût trouvé un dédommagement dans la recherche empressée dont il fut l'objet de la part d'une foule de seigneurs et de personnages de distinction.
Cependant Léon X lui commanda divers travaux, entre autres une sainte Famille pour une princesse de Savoie , fiancée à son frère Julien. Un jour, ayant appris que le grand artiste s'occupait d'opérations chimiques dont l'objet était de composer un nouveau vernis pour ce dernier tableau, qu'il n'avait pas encore commencé : « Cet homme , dit le pontife , ne finira jamais rien, puisqu'il pense à la fin de son ouvrage avant de l'avoir commencé. »
Cette observation peu bienveillante ne manqua pas d'être rapportée à Léonard : a Allons, répondit-il avec une amère résignation, j'ai beau faire, je le vois bien, je n'obtiendrai jamais les bonnes grâces d'un Médicis. »
Cependant le tableau destiné à la belle- sœur de Léon X fut achevé, et, s'il faut en croire Amoretti, il serait aujourd'hui passé en Russie. « Du reste, si Léonard renonça au plus grand nombre des travaux qui lui étaient offerts ou promis, il ne quitta cependant pas Rome sans y laisser une trace durable de son savoir et de son génie. La Vierge de Sant-Onofrio est, en effet, une des plus charmantes créations de son pinceau. Si cette Vierge, comme on le prétend, a été retouchée par Palmaroh, il faut convenir que la retouche a été exécutée avec une discrétion, une prudence, une réserve à laquelle nous
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ne sommes pas habitués. Retouchée ou non par Palmaroli, — et j'avoue qu'il ne m'a pas été possible de vérifier cette assertion, — la Vierge de Léonard, peinte à fresque au fond d'une galerie du couvent, mais très bien éclairée, placée sous verre comme une relique, est aujourd'hui encore d'une fraîcheur admirable, quoiqu'elle soit achevée depuis trois cent trente-six ans^.. » Il y a dans la Vierge de Sant-Onofrio une grâce, une pudeur, une béatitude, une suavité de sourire, que Léonard n'a jamais surpassées. Le Christ placé dans les bras de sa mère ravit par son enjouement enfantin. Quant au donateur, dont le nom n'est pas venu jusqu'à nous, et dont la tête figure dans cette composition, sa physionomie exprime heureusement un mélange de bonhomie et de gravité.
C'est à ce même voyage de Rome qu'on rapporte la Ginevra d'Amerigo Renci, dont la trace est aujourd'hui perdue, et le célèbre portrait de Monna Lisa del Giocondo, connue sous le nom de la Joconde , portrait que François 1er paya quatre mille écus d'or, et qui est aujourd'hui placé dans la galerie du Louvre. Selon l'opinion de M. Planche, la Monna Lisa résume le savoir
' Gustave Planche, Portraits d'artistes, tome I"'', p. 116. (Cet article a été public en 1850 ou 1851 )
entier de Léonard. « Toutes les études , tous les efforts du maître se trouvent, selon lui, résumés dans cet incomparable morceau. » Il fait d'abord justice de l'assertion de Vasari, qui prétend que Léonard travailla quatre ans à ce portrait. « C'est, dit -il, une de ces hâbleries si communes chez le biographe toscan, comme chez son compatriote Benvenuto Cellini, qu'il ne faut pas prendre au sérieux. Que Léonard, qui, dans l'espace de trois ans, a peint le Christ et les douze Apôtres à Sainte-Marie-des-Grâces, ait employé quatre ans à peindre Monna Lisa, je ne le croirai jamais. C'est un conte bon tout au plus pour amuser les enfants. » D'autres biographes prétendent qu'il n'employa à cette œuvre guère plus de quatre mois. Ce temps serait suffisant, quoique déjà un peu long. Mais on doit se souvenir que Vinci observait plus qu'un autre la maxime Festina lente, et que, vers la fin de sa carrière surtout, ses soins pouvaient paraître trop minutieux. Cette lenteur, au surplus, ne prouvait que l'extrême sévérité de son goût, qui, aspirant sans cesse à la perfection, ne se trouvait jamais satisfait.
Vasari ajoute que, pour dissiper l'ennui que de trop longues séances auraient pu causer à cette dame , Léonard tenait toujours près d'elle des chanteurs, des joueurs d'instruments
OU quelques personnages d'humeur facétieuse. M. Planche admet volontiers cette particularité. « Qu'il ait égayé, dit- il, son modèle par une musique agréable et variée , à la bonne heure, je le crois volontiers, et le divin sourire qui rayonne dans les yeux et sur les lèvres de Monna Lisa donne à cette assertion de Vasari une pleine vraisemblance. La couleur de cet admirable portrait, peint sur bois, a singulièrement changé depuis trois siècles. D'après le témoignage des contemporains, les yeux humides, les lèvres vermeilles luttaient d'éclat et de réalité avec la nature même. Le sang courait sous la peau et se laissait deviner. Aujourd'hui, par l'altération de la couleur, toutes ces merveilles ont disparu; mais, par une combinaison de circonstances difficiles à expliquer, cet admirable portrait , tout en perdant ses couleurs primitives, a conservé une délicieuse harmonie. Le ton des chairs est maintenant d'un gris bleu; le front, les joues et les mains ne laissent plus deviner le sang qui court sous la peau, les yeux ont perdu leur humidité veloutée , la bouche son incarnat, et pourtant, malgré ces altérations profondes, la beauté de Monna Lisa est restée ce qu'elle était il y a plus de trois siècles, un prodige de grâce , de jeunesse et de sérénité. Le regard légèrement ironique , les fossettes
La Joconde (tableau de Vinci).
placées au coin de la bouche donnent à la physionomie de Monna Lisa un accent incomparable qu'on n'a jamais dépassé. Les mains sont modelées avec une finesse et une élégance qui ne laissent rien à désirer. Les cheveux, le cou, la poitrine, sont traités avec une précision désespérante; l'œil ne se lasse pas de contempler ce beau visage qui respire le bonheur, où les passians n'ont encore gravé aucune ride, mélange idéal de jeunesse, d'intelligence et de bonté.
« Tout a changé depuis trois siècles, et tout est demeuré, après le changement, si parfaitement harmonieux, qu'à peine l'œil s'aperçoit -il des altérations profondes que la couleur a subies, et dont le temps n'est pas seul responsable; car bien des œuvres antérieures au portrait de Monna Lisa ont gardé leur fraîcheur et leur nouveauté. Toutefois , si le portrait de Monna Lisa n'a plus aujourd'hui la fraîcheur et l'éclat qui éblouissaient Rome au commencement du xvie siècle, c'est toujours un modèle de dessin, un des masques les plus fins qu'on puisse citer dans l'histoire entière de la peinture. »
La Vierge sur les genoux de sainte Anne, que nous voyons au musée du Louvre , peinte d'après le carton composé par Léonard pour l'église des Servi, comme nous l'avons dit plus haut, est l'œuvre d'un de ses élèves, probablement Sa-
laïno OU Luini; car nous savons que François 1er a vainement insisté pour que Léonard exécutât lui-même ce carton, qu'il avait apporté de Florence.
Les autres œuvres du même maître que nous possédons à Paris sont : le portrait de Charles VII , composé à Milan pour Ludovic le More ; le portrait d'une femme inconnue, qui s'est appelée tour à tour, sans fondement, Anne de Boleyn et la belle Ferronnière, et qui maintenant s'appelle, sans plus de preuve, Lucrezia Crivelli ; un saint Jean - Baptiste ; une sainte Famille, vulgairement appelée la Vierge aux rochers ; l'archange saint Michel présentant à Jésus -Christ la balance des bonnes et des mauvaises actions ; Jésus recevant la croix de jonc que saint Jean lui présente. Mais, bien que toutes ces œuvres se recommandent par des quahtés éminentes, elles ne méritent pas de fixer l'attention au même degré que le portrait de Monna Lisa ; presque toutes d'ailleurs ont subi des retouches fâcheuses, depuis le saint Jean jusqu'à la Vierge aux rochers.
Parmi les autres œuvres de Léonard qui se trouvent dans différents musées, nous citerons seulement une Tête de Méduse, placée dans la galerie des Offices de Florence, œuvre de la première manière de cet artiste, et qu'il com-
posa avant son premier voyage de Milan. Ce tableau, conçu d'après les données de la fameuse rondache dont nous avons parlé, qui peut-être lui en a fourni la première idée, est un digne sujet de méditation. Écoutons ce que M. Planche dit de cet ouvrage.
« La tête de la Méduse est à la fois belle et terrible; regard flamboyant, serpents entrelacés dans la chevelure, lèvres imprégnées de poison, haleine qui souffle la mort, rien ne manque à cette épouvantable méduse, et pourtant Léonard, avec un art que je ne saurais trop louer, a réuni le sentiment de l'épouvante et le sentiment de la beauté. C'est pour la réunion, pour le développement simultané de ces deux sentiments, qui ne peuvent se séparer dans l'âme du spectateur, que j'admire la Méduse. Il y a certainement dans la série de ses œuvres plus d'un morceau que je préfère à ta Méduse; mais, dans toute la durée de sa longue carrière, il n'y en a pas un qui révèle d'une façon plus évidente l'ardent amour que Léonard portait à la beauté. Un peintre nourri dans d'autres traditions, élevé dans une autre école, se fût fait une fête d'épouvanter le spectateur par le désordre et la laideur, par les mouvements convulsifs de la physionomie. Léonard, dont la beauté, l'élégance et la grâce, formaient la préoccu-
pation constante, n'a vu, et je l'en remercie, dans la tête de Méduse que la solution d'un problème digne de sa haute intelligence , la conciliation de l'épouvante et de l'admiration. Il est impossible, en effet, d'effacer de sa mémoire cette tète si finement, si profondément conçue. Le regard immobile et le sourire menaçant de cette Méduse demeurent gravés dans notre âme, et défient toutes les distractions. Il y a dans ce visage demi-viril, demi-féminin, un accent de vengeance et de passion qui fascine, qui enchaîne l'attention. Quoi qu'on fasse, il faut, bon gré, mal gré, se souvenir de cet admirable et terrible visage. A ne considérer ce morceau qu'au point de vue purement esthétique, il est certain qu'il serait plus beau si l'auteur eût consenti à ne pas traiter toutes les parties de son œuvre avec le même soin, la même diligence : le sacrifice des éléments secondaires eût relevé la valeur des éléments principaux; mais, si nous voulons tenir compte du temps où cette œuvre fut achevée et nous souvenir de l'âge de l'auteur, qui, selon toute probabiUté, n'avait guère alors que trente ans, nous sommes forcés d'admirer le zèle qu'il a porté dans toutes les parties de sa composition, bien que ce zèle soit partout prodigué avec trop d'entraînement. Les serpents entrelacés dans
la chevelure de Méduse pourraient sans inconvénient être éclairés d'une lumière moins abondante; c'est une pensée qui se présente naturellement à tous les esprits, et qui n'admet pas même la discussion. Oui, sans doute; mais quelle prodigieuse élégance dans la forme des lèvres I Quelle terreur dans la profondeur des orbites, dans l'enchâssement des yeux, dans l'immobilité du regard ! et comme le soin excessif que l'auteur a porté dans l'exécution des moindres détails disparaît devant l'expression puissante de cette tête si terrible et si belle! Qaant à moi, je le confesse, parmi les œuvres de Léonard, il en est bien peu qui m'aient enseigné aussi clairement, je ne dirai pas le secret de son génie, mais le secret du charme qui s'attache à toutes les manifestations de sa pensée. Je ne crains pas de le dire, il y a dans la Méduse du palais des Offices le germe de la Joconde que nous admirons au Louvre; si ce dernier ouvrage est revêtu d'une perfection plus éclatante, s'il révèle un savoir plus profond, une connaissance plus intime et plus complète de la forme et de la grâce, il est permis d'affirmer que la Méduse présage la Monna Lisa K »
Quoique Léonard ait cultivé avec un égal bon-
* Gustave Planche, Portraits d'artistes, t. l^'^, p. 98.
J60 LEONAIll) DE VINCI
heur les trois arts du dessin, il nous est bien difficile d'apprécier son mérite comme architecte et comme sculpteur. Où sont les monuments qu'il a bâtis? Les armées de Louis XII et de François 1er les ont renversés. Gomme statuaire, son colosse de Milan suffirait à sa réputation; mais nous avons vu comment il avait péri avant d'être achevé. On lui attribue, en outre, un saint Jérôme en haut relief, qui existe encore à Florence, et le dessin modèle des trois statues qui, dans la cathédrale de cette ville, décorent le portail du baptistère, et qui ont été exécutées par Francesco Rustici. C'est donc surtout comme peintre que Léonard appartient à l'histoire de l'art et qu'il y occupe une de? premières places.