IMPORTANCE DE LA PHYSIOLOGIE DANS L'ŒUVRE DU VINCI
Pour quiconque aura seulement feuilleté Is manuscrit de Léonard, il sautera aux yeux que notre savant a constamment l’esprit préoccupé par la physiologie, à tel point parfois qu’au beau milieu d’un traité sur l’hydraulique ou sur l’art militaire, apparaît par exemple une considération sur le mécanisme de la pupillé ou sur la fonction d’un organe quelconque.
Ses contemporains eux-mêmes avaient été frappés de lattention particulière qu’il témoignait pour les phénomènes physiologiques. A Milan, on le voyait’ assister à presque toutes les exécutions capitales. Nul ne s’en étonnait: Il n’était pas là par curiosité mal-
LME
saine, mais bien pour obsérver les spasmes de la rapide agonie des pendus ou peut-être même pour tachernde surprendre les manifestations d’une survie possible de la pensée chez les décapités.
On a dit que le Vinci était le premier et le plus grand anatomiste du XV® siècle. C’est vrai, mais il faut dire aussi que même lorsqu'il disséquait, il était moins anatomiste que physiologiste :
Mathias Duval est de cet avis dans sa préface pour la publication des manuscrits de l’anatomie. Il pense que Léonard, lorsqu'il fit de l’anatomie, n’en fit (pas seulement en artiste désireux de comprendre les formes extérieures, mais encore et surtout en philosophe brûlant de pénétrer le mécanisme des fonctions les plus intimes. »
La plupart de ses merveilleuses planches anatomiques sont en même temps des planches de physiologie. Lorsqu’il veut enseigner un muscle ou un ensemble musculaire, il ne nous montre pas simplement leur forme et leurs attaches, il s'efforce avant tout de nous montrer quelle en est l’action, souvent même il les dessine dans leur fonction. Je pourrais citer cent exemples.
Je crois même qu'il n’y aurait aucune paradoxe à soutenir que Léonard fut bon anatomiste parce qu’ex- ‘ cellent physiologiste: Il est plus facile de disséquer lorsqu'on connaît déjà les muscles. Mais lui ne les avait pas appris; il avait à les découvrir et pour qui connaît les difficultés réelles de la dissection, on peut dire qu’il dût certainement s’aider de ses observations
res
sur la forme extérieure des membres en action et sur l’intelligente analyse de leurs mouvements pour décou: vrir et séparer aussi bien qu'il le fit, les divers muscles moteurs de la charpente humaine. En voici une preuve entre mille: Léonard considère les mouvements de la main et se demande ( quels muscles écartent et serrent les doigts l’un avec l’autre. » C’est une question de physiologie qui est posée d’abord, la recherche anatomique ne fait que la suivre.
A propos de ses études sur les mouvements du corps humain, nous verrons, dans un chapitre suivant, que si ses peintures sont des œuvres vivantes et ses dessins de merveilleux tableaux en action, c’est précisément parce que, « grâce à l’étude de la physiologie, le Vinci eut au plus haut point la puissance de créer, de don: ner la vie! »
Je ne dois envisager dans ce travail que les études de Léonard sur la physiologie humaine, mais il faut que je dise ici combien toutes les études de physiologie en général l’ont passionné.
Les observations de physiologie comparée abondent dans son œuvre. Le mécanisme de la locomotion, chez les divers animaux par exemple, l’a vivement intéressé. I1 analyse la locomotion du poisson, du serpent et de la sangsue et fait les plus justes remarques sur la musculature des membres postérieurs des batraciens sauteurs et des animaux qui procèdent par bonds, et, remontant plus haut dans l'échelle, il démontre que la démarche de l’homme, avec le balancier des bras, rap-
Op
pelle de tous points celle des quadrupèdes qui meuvent leurs membres en diagonale. |
Mèmes remarques sur la physiologie comparée de la vue, de la génération, etc., dans la série des animaux.
Personne n’ignore aujourd’hui les travaux du Vinci sur le vol des oiseaux qui prouvent d’une façon remarquable son prodigieux talent d'observation.
Dans la préface à son livre sur le vol des oiseaux, Marey disait, en 1889: $
«Le vol des oiseaux a toujours éveillé la curiosité des chercheurs, Pour le physiologiste, ce genre de locomotion est un des phénomènes les plus intéressants, mais aussi un des plus mystérieux que la nature offre à ses études.
Les mouvements du vol sont en général trop rapides et trop compliqués pour que l’œil puisse les saisir. En outre, les lois de la résistance de l’air étant à peine connues jusqu'ici, il eut été impossible autrefois de comprendre comment les aïles de l’oiseau trouvent dans l’air un point d’appui.
On peut aujourd’hui aborder méthodiquement l’étude de la locomotion aérienne ; les moyens variés dont la physiologie dispose pour étudier les mouvements que l’observateur ne peut saisir sont parfaitement applicables à l’analyse des différents actes du vol. On sait mesurer la ‘force d’un oiseau, compter les battements de ses aïles, déterminer sa trajectoire, en suivre les phases successives, établir enfin les conditions physiologiques et mécaniques du’vol. »
Après ces paroles récentes ne paraît-il pas admirable que, sans le secours des nouvelles méthodes graphiques (chronographie, analyse optique, cinématographie, etc.) qui ont permis à Marey et à Richet leurs
études approfondies, Léonard ait pu voir que « loiseau prend son point d'appui sur l’air qu’il condense en créant les courants qui l’aident à se soutenir et à avancer, que, dans le vol sans battements d'ailes, le concours de la vitesse acquise et de la force du vent fait du corps lancé obliquement un véritable cerf-volant, ete. ». ce
Le Vinci a écrit un autre livre sur l’anatomie et la physiologie du cheval. Les dessins en sont remarquables et servent surtout à démontrer les attitudes et les mouvements du cheval. Le colonel Duhousset, un spécialiste de ces études, a dit d’ailleurs que toute personne s'intéressant particulièrement au sport hippique, devait lire le livre du Vinci pour apprendre à connaître sérieusement le cheval.
En terminant ce chapitre où j’ai voulu montrer l’importance de la physiologie dans les préoccupations de Léonard, je crois pouvoir affirmer que les notes sur . cette science disséminées dans tous ses manuscrits Ccomprennent au moins un dixième de l’ensemble de son œuvre, si on leur ajoute les deux volumes sur le cheval et le vol des oiseaux.