‹ Leonarda; préface de Maurice Bigeon. Une faillite; lettre-préface d'Ernest Tissot. Traduction d'Auguste MonnierChapitre 17 sur 52 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Lettre ouverte à M. Francisque Sarcey.

Paris, le 10 mars 1894.

Mon cher Maître,

Voici des années que j'observe votre altitude à l'égard des drames norvégiens, et que je m'en afflige. Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut guère vous accorder que de n'avoir pas été sur ce point, l'homme, c'està-dire le critique ondoyant et divers, que d'aucuns reconnaissent insidieusement en vous. De la représentation déjà lointaine des Revenants à celle toute récente à' Au delà des Forces, hélas ! vous n'avez pas éprouvé un doute, pas une hésitation!... Le théâtre scan-

dinave ne valait rien, ne signifiait rien, n'était qu'un pauvre miroir embrumé et inintelligible, et l'on sentait à chacune de vos phrases que, d'avance, votre siège était fait, irrévocablement. Même à vous relire, je remarque que, d'année en année, vous vous êtes de mieux en mieux persuadé de l'excellence de vos opinions. En 90, vous vous efforciez encore de comprendre, « d'avancer à tâtons dans ces consciences humaines* », — en 93, c'en est bien fini de vos modestes efforts, vous « ne croyez plus qu'un écrivain du Nord possède jamais l'art d'exposer, d'expliquer, d'ordonner et d'aménager une pièce de théâtre ^ ». Pourquoi tant de sévérité ? Jadis, vous n'aviez pas refusé toute complaisance au roman russe ou à la littérature roumaine. Pour qu'une pièce vous paraisse indifférente, suffirait-il donc qu'elle soit signée d'un nom étranger? Ou bien seriez-vous opposé au cosmopolitisme? Et je ne parle point de la manière dont vous nous racontez qu'Elias Sang a perdu sa redin-

' Chronique théâtrale du Temps, 2 juin 1890.

« Chronique théâtrale du Tonps, 13 novembre 1893.

gote et sa foi, car je sais qu'en ces matières, ce n'est point à vous qu'il faut s'adresser. Vous avez trop fréquenté chez les Encyclopédistes de ce siècle, pourvibrer jamais aux pures souffrances morales, et c'est autant de sensations que vous ignorerez !... Mais les divertissants tableaux de VEnnemi du peuple^ mais les calmes, les heureuses dernières scènes de la Faillite n'ont pas trouvé grâce devant votre esprit... Bref, en mes indécisions, j'ai résolu de m'adresser directement. Peut-être que les simples considérations, dont j'entourerai vos thèses favorites, vous engageront enfin, à formuler la vraie raison de votre absolu dédain. Pour moi, je l'entends assez, et compte que ceux qui m'auront lu la soupçonneront au moins ; mais toute vérité n'est point bonne à dire. N'êtes-vous pas d'office îe maître de ceux qui s'occupent de choses de théâtre, sinon I par la subtilité, du moins par la longueur de votre expérience? Aussi, n'ayez crainte que

Bje tombe jamais, dans des écarts de langage... mettons calibanesques. Je sais le respect que Von doit aux aînés, même lorsqu'on ne partage

point leur manière de voir. Et d'ailleurs, puis- i que vous avez dit du mal des Cabotins, il

pourra vous être beaucoup pardonné! !

Mais procédons par ordre. — C'est une ;

habitude dont je vous suis redevable. — Le \ premier reproche que vous leur adressez, à ces

pauvres Norvégiens, est de ne pas être Fran- \

çais. En vérité, Ibsen est Norvégien, Bjôrn- '

son est Norvégien, comment peut-on être

Norvégien? Ou plutôt, comment, étant Nor- ,

végien, ose-t-on s'aviser d'écrire des drames? '

Je n'invente rien ; voici vos paroles : « J'en- \

rage quand je vois cet engouement (sincère j

chez les uns, et de snobisme chez les autres) 1

pour les étrangers, quand je vous vois, ô Pari- t'

siens, ^

Elever bêtement jusqu'au ciel des sornettes Que vous désavoueriez si vous les aviez faites ^

Et plus anciennement, après la représenta- ^''^

lion dîHedda Gabier : « J'espère qu'Ibsen est i liquidé cette fois, et que l'on s'adressera, si

l'on veut des œuvres nouvelles, aux jeunes !

1 Chronique théâtrale du Temps, 13 novembre 1893. *

gens nés en France, qui frappent à la porte des théâtres sans pouvoir se les faire ouvrir '. » Vous savez aussi bien que moi, ce que l'on pourrait vous répondre; car enfin, refuser aux étrangers le droit d'être joué sur nos théâtres, par le fait seul qu'étant étrangers ils prennent une place qui devrait nous être réservée, c'est introduire dans les choses littéraires, le sys- * tème protectionniste cher à M. Méline. Si des raisons pratiques peuvent, jusqu'à un certain point, l'excuser, lorsqu'il s'agit de produits agricoles ou industriels, je crains qu'appliqué aux choses de l'intelligence, il témoigne surtout de Tétroitesse et du manque de culture étrangère, de ceux qui s'en font les défenseurs. Mais je préfère transposer la question, et vous rappeler simplement, ce qui se pratique à Vienne, àRome^ dans la plupart des capitales. On y donne alternativement, à côté de pièces originales, des traductions d'à peu près toutes les langues — sans parler des troupes étrangères en tournées. Ainsi, à Londres, pendant

' Chronique théâtrale du Temps, 21 décembre 1891.

la season de 1893, à côlé des théâtres où l'on jouait en anglais, et de ]'Ibsen aussi bien que du Sardou — s'il vous plaît — on put entendre tour à tour, la compagnie italienne de la Duse, la Comédie-Française, une troupe allemande et une troupe tschèque. Le métier de chroniqueur théâtral exige alors quelque connaissance des langues et des littératures étrangères. Vous me répondrez sans doute, que les Anglais, n'ayant chez eux, ni pièces, ni acteurs à leur gré, sont bien obligés de prendre leur plaisir oii et comment ils le trouvent, mais que nous n'en sommes pourtant point là, quoi qu'en disent les adversaires du Conservatoire et les fournisseurs d'Antoine. C'est possible : toutefois, n'estimez-vous pas qu'un public pouvant entendre dans la même semaine, du Shakespeare, de l'Alexandre Dumas, du Schiller, de l'Ibsen et — mettons du Labiche, pour vous être agréable — est à même de goûter des jouissances plus développées et plusmultiples, que celui qui, comme le nôtre, en sera réduit à passer d'une pièce française, jouée par des acteurs français, à une

autre pièce française, jouéepar d'autres acteurs français? Ce sont les mémorables paroles de Shakespeare, disant la cause philosophique de l'excellence de la culture cosmopolite : « Un homme est autant de fois un homme qu'il a de langues pour exprimer sa pensée. » Ceux qui lisent, ceux qui s'occupent de musique, l'ont compris depuis longtemps; et, de même que les romans anglais reposent de nos éternelles histoires d'adultère, ou qu'une romance de Grieg a son charme d'exotisme, même après Gounod ou Massenet, ceux qui vont au théâtre seraient-ils les seuls à ne pouvoir prétendre, de temps à autre à une comédie de Bjornson ou à une féerie de Maeterlinck? Sans mépriser pour cela l'éloquence supérieure d'Alexandre Dumas, ni le parisianisme merveilleux de Meilhac, ni la bizarrerie névrosée de M. de Gurel, ni les mérites divers de tous ceux qui en ont quelques-uns dans notre littérature théâtrale contemporaine... Ah! elle est loin de moi, je vous assure, mon bon Maître, l'idée de remplacer ceci par cela. N'y a-t-il pas I place au soleil pour tous? Je voudrais seule-

ment que — selon la p'hrase classique du phi- a

losophe — notre front se développât, arrivant |

à comprendre plusieurs genres de beauté, et |

je plaide pour le théâtre cosmopolite, comme 'i

un des moyens les mieux à notre portée, d'ac- ^j

quérir quelques notions de l'âme étrangère, t de l'âme lointaine et falotte de ceux, qui ne ^ sont ni Français ni Latins. .:

Ce premier point posé, vous avez ajouté ' | il est vrai << que les étrangers ne doivent j avoir entrée chez nous que s'ils nous apportent '\ des œuvres de génie, indiscutables' ». Mais | il va sans dire que, dans la pratique, vous ne ; conviendrez jamais que les œuvres apportées j soient de génie, indiscutables. Aux produits de l'intelligence, ne saurait s'appliquer la ■ méthode, employée pour les opérations mathématiques ; et malheureusement, on ne peut i point démontrer par A plusB, qu'ils soient parfaits ou imparfaits. Les juger tel est ati'aire d'impression, d'éducation, ou même d'adresse, puisque le pour et le contre ont souvent

* Chronique théâtrale du Temps, 21 décembre 1891.

d'égales raisons d'être. Or, comme votre thèse est l'insuffisance, l'infériorité des Norvégiens, et comme, en journalisme, vous êtes, pour le moins, aussi adroit que feu Scribe, vous n'éprouverez aucune peine à la soutenir imperturbablement, quitte àleur reprocher lelendemain ce que vous leur demandiez la veille, à ces malheureux Norvégiens , véritables boucs émissaires, que vous chargez de tous les péchés d'Israël.

Je n'invente rien. Souffrez seulement que je rafraîchisse votre mémoire. Donne-t-on les Revenajits, vous trouvez que « ces âmes sont si extraordinairement différentes des nôtres qu'il nous est bien difficile d'entrer dans les sentiments qui les animent, de comprendre les mobiles qui les poussent* ». Enfin — pour ne point multiplier les citations — c'est avec cette netteté, que vous reprochez à Ibsen les brumes de sa pensée : — « Il n'explique jamais ses pièces qu'au dernier acte, quand il les explique. Il paraît que c'est l'usage en

1 Chronique théâtrale du Temps, 2 juin 1890.

Norvège; nous autres, qui sommes des fils de a

la race latine, nous préférons qu'on nous mette .-

d'abord, au courant, et qu'on nous dise, comme ;

les montreurs delà lanterne magique : « Vous \

allez voir ce que vous allez voir. » Avec ]

Ibsen, on va, durant cinq actes, à tâtons vers j

une étroite lucarne, d'où tombe un lilet de i

lumière, qui jette une lueur incertaine sur les j

ténèbres du sujet. C'est ce vague même, si ,i

je m'en rapporte aux néophytes, qui fait l'ori- j

ginalité et la beauté de l'œuvre. Moins on ;

comprend, plus on admire ^ » — Plus tard, i

pourtant, après YE)iJie?ni du Peuple^ votre j

bon sens vous interdisant de déclarer obscurs ''

ces cinq actes, avec une adresse toujours ii

digne de feu Scribe, vous convenez que c'est jj

en effet, une des œuvres les plus claires, ajou- || tant aussitôt, mais « les plus faibles d'Ibsen...

un ramassis de lieux communs d'une rare |

médiocrité" ». Ce qui revient à dire que le f

théâtre d'Ibsen est la nuit noire, qu'on n'y p

comprend mot; et que d'aventure, lorsqu'on y ,i

* Chronique théâtrale du Temps, 19 décembre 1892.

* Chronique théâtrale du Temps, 13 novembre 1893.

comprend quelque chose, ce quelque chose n'a rien de spécialement original. Donc, dans nn cas comme dans l'autre, il n'a valeur aucune — et c'est ce qu'il fallait démontrer, disait-on au Lycée. Votre feuilleton sur la Faillite achèvera de caractériser votre manière de procéder '. Vous commencez par indiquer que la pièce est de moindre importance que « les Rois ». Mon Dieu, j'apprécie trop M. Jules Lemaître pour vous contredire ; mais, au point de vue théâtre, qui vous touche particulièrement, songez que les Rois sont une nouveauté, dont on ne saurait prévoir la fortune, tandis que des milliers de fois, et dans je ne sais combien de langues, la Faillite a été jouée sur des centaines de théâtres. Puis vous ajoutez que c'est une comédie de genre, faite sur le modèle denos pièces, et moins bien faite que toutes celles dont elle évoque le souvenir — et l'on verra, en vous lisant, que vous désignez de la sorte, les Corbeaux, et une pièce de I d'Ennery, que j'ignore, car jevous avoue con-

' Chronique théâtrale rlu Temps, L3 iiovornbre 1893.

134 PRÉFACE DE LA FAILLITE i

naître mal les classiques de l'Ambigu. Or, la '> Faillite, datantde 1875 et les Corbeaux ded 881 , i il devient de mauvaise justice, de reprocher à Biurnson d'être moins audacieux, moins défi- ; nitif que M. Henry Becque. (Nous laisserons j M. d'Ennery, si vous le voulez bien, ce serait 1 vraiment, parler d'Offenbach à propos de j Wagner.) On se souvient pourtant du scandale | que suscitèrent ces Corbeaux, qu'on ne traite { guère communément de chef-d'œuvre, que ^ depuis un an ou deux. D'ailleurs, sait-on i même si notre public serait enfin prêt à les accepter? Aussi, qu'aurait-ce été, je vous en fais juge, si, en 1875, un Antoine intelligent se fût avisé de monter la Faillite!:^ Au. Iij lieu de reprocher à Biornson dé manquer de courage, de liberté d'esprit, vous pouviez [M estimer, (i^ historiquement parlant, il a témoigné, en portant au théâtre la question d'argent, d'un courage et d'une liberté d'esprit, pour le moins égaux à ceux qu'a si courageusement affirmés M. Henry Becque. Parler j comme vous le faites, c'est exactement pourj varier les termes, reprocher à Henri 111 et sa\

cour, d'Alexandre Dumas père, de réaliser moins complètement l'esthétique romantique ({\\ Hernani ou que Ruy-Blas. Il ne faut pas brouiller les dates; elles ont leur éloquence, 1873 n'est pas 1881 ; et sans rabaisser la pièce de M. Henry Becque, ce qui serait de mauvaise politique et d'un goût déplorable, on peut juger néanmoins que, mise à sa place historique, celle de Bjornson garde son originalité et son intransigeance. C'est à peu près ce qu'avait voulu dire Bjornson dans sa curieuse lettre au Figaro, dont l'intention était excellente, si l'expression manquait un peu de style et de diplomatie.

A vos yeux, une autre raison, de condamner le drame norvégien en général, et la Faillite en particulier, est de convenir qu'ils peuvent intéresser à la lecture, mais qu'ils ne sauraient plaireàlareprésentation; preuve en seraitqu'on ne les joue guère, qu'ils ne font point d'argent. Et vous ajoutez — ce quiestaussimon opinion — que toute pièce ne gagnant pas cent pour cent à la mise en scène, n'est pas de vrai théâtre, mais œuvre incertaine, peut-être inté-

rnÉFACE DE LA FAILLITE

ressaiite, à coup sûr hybride. C'est par des

chiffres qu'il faut vous répondre, je précise

aonc : — En 1875, lorsqu'elle fut donnée pour ,

la première fois, au théâtre de Christiania, le j

29 janvier, la Faillite obtint un grand succès, i

La direction avait fait son possible, et ce pos- ^

sible était, paraît-il, tout à fait bien. Le décor ;

dans lequel se passe le premier, le deuxième j

et le quatrième tableau — car le texte authen- |

tique, celui que vous donnera M. Auguste !

Monnier a quatre actes et cinq tableaux, et non ,i

trois actes comme au Théâtre Libre —était eu- j

rieusement pittoresque avec, par les baies lar- |

gement ouvertes du salon, ses échappées sur le j

fjord d'azur, où passait vaguement le sloop de j

plaisance du grand commerçant. La troupe ..;

jouait avec cette simplicité et cette vérité de I

moyens qui sont un des charmes du théâtre j

de là-bas. Les artistes ne songent point à :;

exhiber des bijoux historiques ou des toi- |t|

lettes inédites, mais plus humblement, à in- A

carner de leur mieux les personnages qu'ils ,

représentent. Aussi, quand bien même le dé- |J

tail laisserait parfois à désirer, l'ensemble 1

est-il d'une cohésion rare, et cela est de prime importance, pour une pièce comme la Faillite^ où il n'y a pas moins de huit grands rôles dont aucun ne doit effacer l'autre, sous peine de fausser l'économie de la conception. On apprécia surtout M'"" Ramlau et M. Johannis Brun, une M™** Tiœlde et un Jacobseu d'une émotion et d'une originalité spéciales. Ne vous semble-t-il pas, que ce seul détail en dise long sur la manière dont les pièces sont jouées et comprises à Christiania? Songez un peu, préférer la duègne et le second comique aux ingénuités et aux grands premiers rôles ! Bref, pendant la saison, c'est-à-dire pendant quatre mois environ, la pièce fut donnée deux fois par semaine — le maximum, si l'on songe que Christiania est une ville de 160,000 habitants, et que l'organisation du grand théâtre, avec ses abonnements et son cahier des charges, ne permet pas la quotidienne représentation de la même œuvre. Avant Christiania, sous le titre de Uiie Maison de commerce, la Faillite avait été donnée à Stockholm, au Nya Teatern (le 49 Janvier d875), et

e,i version finlandaise, à Goteborg et à Helsin-fors. Après Christiania, elle passa successivement, sur les scènes de Bergen, d'Arendal deDrammen. En avril 1875, elle émigra au Théâtre royal de Copenhague, et commença aussitôt sa tournée à travers le monde : trois théâtres la montèrent à tour de rôle à Berlin ; elle eut plus de deux cents représentations en Autriche ; enfin, elle eut Fhonneur d'être récitée en anglais, dans plusieurs villes des deux Amériques. Un détail encore : il y a quelques années, Bjornson se trouvant à Munich, ^ M Posshart, le régisseur du théâtre, lui de- | manda, à laquelle de ses pièces il lui serait ; agréable d'assister. Bjornson, qui savait quele . rôle de l'avocat Bérent était l'un des préférés de Posshart, demanda la Faillite. A ce propos, Facteur-régisseur raconta au poète, que c était j la deux cent cinquantième fois qu'il jouait | ravocatBérent,etque, durant ses tournées a I

travers la Russie, l'Allemagne et l'Autriche, . il avait récité la grande scène du troisième | acte avecpasmoins de soixante Tia^ldediffe-I,

rents - ce qui donne un assez beau chiffre ^|

de représentations. Cet hiver, à Rome, on répéta dix fois de suite la Faillite, ce qui est aussi un succès, et d'autant plus étonnant, que la version italienne, avec ses corrections et ses suppressions, est vraiment ridicule... Je pourrais vous en dire autant, si ce n'est plus, des Nouveaux Mariés, de Léonarda, des Soutiens de la Société, des Revenants, de cette Maison dePoupée surtout, qui évoquera toujours cette incomparable Modrzeijewska, qui, cosmopolite et bizarre, comme il n'est point permis de l'être en Occident, jouait Norah, en anglais ou en russe, indifféremment. Souvent, elle récitait en une langue, avec une troupe lui donnant la réplique dans une autre, et devant un public qui en parlait une troisième. 0 mon bon maître, qu'auriez-vous dit? qu'auriez-vous dit? C'était la tour de Babel, à moins que ce ne fût Cosmopolis.

Mais nous touchons à ce qui rendra toujours aléatoire et quasi impossible, le succès du théâtre norvégien à Paris — je veux dire, le manque d'acteurs et surtout d'actrices, susceptibles d'entendre de tels rôles.

Jadis, lorsque, dans un excès de joie et de tendresse, vous pressiez sur votre cœur M"*" Brandès, la félicitant d'avoir osé avouer, qu'elle n'avait rien compris à Hedda Gabier^ vous ajoutiez : « Non, tu n'as pas été bonne, ma pauvre enfant. Ahl pour ça, fichtre, non! lu n'as pas été bonne! Mais console-loi; personne n'aurait été meilleure que toi\ ■» Je suis trop persuadé de votre connaissance raisonnée des ressources théâtrales françaises pourmettre en doute vos paroles. Et dans quinze jours, lorsque M'"® Réjane s'essayera, à son tour, à nous rendre Norah, je crains que son interprétation ne soit pas, ne puisse pas être conforme à la pensée d'Ibsen. Nul doute qu'elle ne soit remarquable ; mais retrouverons-nous le petit être froid et futile, la femme purement intellectuelle, l'oiseau philosophique (Heine disait bien l'oiseau déguisé) de la vraie Maison de Poupée? Car, en vérité, il est plus contradictoire, plus impossible, déjouer ^mo2^reuse elMaiso?i de Poupée, qiï Athalie même et

' Chronique théâtrale du Temps, 21 décembre 1893.

Tête de Linotte. En effet, la tragédie et le vaudeville ne réclament qu'une diversité de moyens, possédés, à la rigueur, parla môme artiste; la fameuse Duse en est un exemple, et plus modestement M"*' Dudlay '. Mais incarner à la fois et absolument, l'héroïne de Porto-Riche et celle d'Ibsen, exigerait une métamorphose de tempérament en dehors des choses permises. Or, une interprétation opposée au texte, quelque intéressante qu'elle puisse être, le complique et l'obscurcit. (Je vous accorde qu'avec Ibsen c'est plus qu'ailleurs préjudiciable.) Aussi, sans savoir pourquoi, le public reste-t-il désorienté, s'étonnant qu'une femme, pareille, en tout, à celles qu'il rencontre chaque jour, plus ondoyante, plus délicieuse, plus femme seulement, au sens parisien du mot, devienne tout à coup d'une si inquiétante, d'une si illogique perversité. Ah! S'il avait véritablement sous les yeux un de ces petits êtres capricieux,

' L'une également bonne dans Divorçons et dans Cléopâlre et l'autre — toutes proportions gardées — trouvant ses meilleurs rôles dans une pure bouffonnerie comme la Mégère apprivoisée et dans cette vraie tragédie de la Reine Juana.

dont le sexe, Tâge, les passions, sont des énigmes, dont l'élégance est d'un goût si déplorable, et dont les moindres gestes donnent des impressions complexes et incertaines, il comprendrait sans doute davantage, ou du moins, il se rendrait compte, que ce n'estpoint, avec les idées reçues sur la femme française qu'on peut juger cette mystérieuse, cette inconnue, que sera toujours, pour nous, la Norvégienne. Comment voulez-vous qu'une Française évoque jamais une Norah, une Rebecca West, une Ellida Wangel, une Hedda Gabier? Les détraquées deBjornsonsont moins loin de nous, et pourtant une Valborg, une Svava Riis, une Clara Sang, même une Léonarda ne se laisseront pas aisément représenter. Dans leurs yeux clairs, et sous leur front glacé, passent aussi des pensées, des curiosités, des répugnances qui ne sont pas de notre race, et que nous ne savons traduire, ne pouvant les éprouver.

0 mon bon Maître, je vous entendais jusqu'à un certain point, tant qu'on ne traduisait, qu'on ne jouait, qu'on ne citait qu'Ibsen.

Je médisais, qu'étant de nature joviale, tenant la vie pour bonne à quelque chose — ne fût-ce qu'à écrire des articles — il était tout naturel que l'œuvre aussi, anière que les fruits de la connaissance du vieux rêveur Scandinave, vous répugnât. Et, dans ma pensée, en ma naïveté, j'ajoutais aussitôt : mais, quand il connaîtra Bjornson, il se déclarera converti au réalisme généreux, à l'optimisme supérieur du Victor Hugo norvégien. Hélas! hélas! vous m'avez enlevé mes dernières illusions; Bjornson a été plus maltraité encore si faire se pouvait, et je ne sais en vérité, pourquoi — parce qu'il venait le second, probablement. Alors, j'ai compris ce que je ne veux point vous dire, ayant pour vous, l'affection d'un disciple. Je viens aujourd'hui, non dans la vaine préoccupation d'écrire une préface, mais plus sérieusement, dans le noble souci de vous demander publiquement, si vous estimez que votre position vis-à-vis du théâtre norvégien soit équitable, digne vraiment d'un critique? — De vous demander publiquement aussi, au nom de tous ceux qui aiment les drames norvégiens,

non par snobisme ou par intransigeance, mais parce qu'ils y trouvent des sensations nouvelles, des idées inexprimées, de reprendre l'instruction du singulier procès littéraire, que vous intentez, en tout, et à propos de tout, à Ibsen et à Bjornson. D'ailleurs, quand bien même cette lettre vous engagerait seulement à vous demander une fois., sérieusement^ s'il est possible, qu'il n'y ait que vents et que brouillards dans ce grand courant du Nord, qui émeut à-cette heure, et combien étrangement, les âmes des jeunes femmes et des jeunes hommes de ma génération, elle aurait, je vous le dis, atteint son but. Car il est humble, comme l'est celui qui signe ces lignes, mon bon Maître, et qui se dit, de tous vos élèves,

le plus humble :

Ernest Tissot.

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