‹ Leonarda; préface de Maurice Bigeon. Une faillite; lettre-préface d'Ernest Tissot. Traduction d'Auguste MonnierChapitre 30 sur 52 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

TI/ELDE, M" BÉRENT, entrant par le fond.

Ti.ELDE, sérieux. — Excusez-moi de vous recevoir ici, mais tout est en désordre là-haut.

J'avais juslement des invités, et nous sortons de table.

M® BÉRENT. — Oui, on m'a dit que vous aviez du monde.

TiJiiLDE. — Le consul Lind, de Christiania.

M^ BÉKENT. — Tiens!

TiiELDE. — Asseyez-vous, je vous en prie.

M'' BÉRENT, enlève son chapeau, et son paletot qu'il pose sur la chaise près de la porte, puis s'approche lentement, s'assied près de la table, et tire des papiers de son portefeuille.

TLELDE, s'est assis de l'autre côté, dans l'autre fauteuil et paraît indifférent.

M° BÉRENT. — Il s'agit maintenant de nous trouver une base pour évaluer les diverses valeurs, et surtout les valeurs réalisables. Faites-vous quelque objection à ce que nous prenions les vôtres comme type?

Ti-ELDE. — Nullement.

M^ BÉRENT. — Puis-je me permettre de vous faire quelques questions et quelques remarques, sur les estimations que vous avez faites ?

TLELDE. — Comme bon vous semble.

M^ BÉRENT. — Pour Commencer par un bout, prenons d'abord les propriétés que vous possédez ici. Elles nous renseigneront mieux, je crois. [Il

cherchedans ses papiers.) Ainsi, jevois là que vous avez évalué la forêt de Mœldad à 480.000 francs. Vous m'avouerez que cela me paraît un peu élevé.

Ti.ELDE, avec indifférence. — Vraiment?

M* BÉRENT. — Vous l'avez achetée 280.000...

Ti.ELDE. — Oh, il y a quatre ans, oui, les bois se vendaient pour rien à ce moment-là.

jf BÉRENT. — Depuis, vous y avez fait pour près de 600.000 francs de coupes.

Ti.ELDE. — Qui vous a dit cela?

M'' BÉRENT. — Ilolst, le consul.

TI.ELDE. — Holst n'y connaît rien du tout.

M*' BÉRENT. — Il vaut mieux, dans ces sortes d'affaires, agir avec beaucoup de prudence.

TLELDE. — Mon Dieu ! Vous savez, pour moi, tout cela m'est bien égal; mais ceux que cela atteindra protesteront ; cela, c'est sûr.

M'' BÉRENT, sans faire attention à la réponse de Tiaelde. — Je crois donc qu'au lieu de 400 nous mettrons 280.000.

TLELDE. — 280.000?(7?m?z^) Faites donc, je vous prie.

M'' BÉRENT. — D'après celte évaluation, nous ne pouvons guère coter la forêt de Slav à plus de 112.000 francs.

TLELDE. — Je me permettrai de vous faire remarquer, qu'une semblable évaluation serait une banqueroute générale pour toute la côte.

M'^ BÉRENT. — Nous verrons bien... mais... continuons. Vous avez évalué votre chantier, ses dépendances, à 336.000 francs...?

TLELDE. — Oui, y compris les deux bateaux en construction,

jf BÉRENT. — Oh! ils sont si peu avancés que, dans l'état où ils sont, ils trouveraient difficilement acheteur.

Ti.ELDE. — Vraiment?

M*' BÉRENT. — Et c'est pourquoi je ne puis guère évaluer le chantier à plus de i224.000 francs au plus, et j'ai peur que l'on ne trouve encore le prix bien élevé.

Ti.ELDE. — Si vous pouvcz me procurer un chantier dans cette situation, et avec ces avantages, je vous l'achèterai quand vous voudrez; et, à ce prixlà, je serai certain d'avoir gagné plus de la moitié, rien qu'à faire l'affaire.

m" BÉRENT. — Me permettez-vous de continuer?

Ti^LDE. — Gomme vous voudrez. Je vous avoue que ça commence à m'intéresser,de voir mes propriétés sous un jour si nouveau pour moi.

M" BÉRENT. — Ce que vous avez surtout évalué

trop haut, c'est la propriété que vous habitez ici, ainsi que les terres, les jardins, les bâtisses, les chantiers, etc.. Je ne parle pas de la brasserie, de la fabrique; nous en reparlerons tout à l'heure. Mais en tant que maison de commerce, cela me paraît avoir été évalué trop cher.

Ti.ELDE. — Vraiment?

M*^ BÉRENT. — Cela vient de ce que le luxe que vous y avez mis, absolument inutile pour d'autres, ne peut se compter en cas de vente, surtout si, comme c'est le plus vraisemblable, c'est un campagnard qui achète l'affaire.

TLELDE. — Ainsi vous m'avez déjà vendu et mis dehors! Oh bien, bien!

M'' BÉRENT. — Je dois, dans toutes mes évaluations, partir du cas de vente.

Ti.ELDE, calme, se lève. — Et vous avez évalué le tout?

M*' BÉRENT. — Mon Dicu ! à un peu moins de la moitié, c'est-à-dire à environ...

Ti.ELDE. — Non, excusez-moi si j'emploie un mot que je retiens depuis longtemps; mais ceci est par trop d'insolence!... Quoi? S'immiscer de la sorte dans les affaires des gens, et, sous le prétexte de leur demander avis, sur le papier, en calculs, les dépouiller de leurs biens! Oh, non...

M° BÉRENT. — Mais je ne VOUS comprends pas. Je cherche une base pour l'estimation des biens de cette contrée, et, vous l'avez dit vous-même tout à l'heure, cela ne vous regarde en rien, vous personnellement.

Ti^LDE. — C'est possible. Mais, même en manière de plaisanterie, si j'ose m'exprimer ainsi, on ne vient pas prendre les calculs qu'un homme vous a obligemment prêtés, pour les traiter ensuite comme un document mensonger, et...

M'^ BÉRENT. — Mon Dieu. De nos jours, il y a bien des manières d'évaluer une propriété, et je ne vois pas que cela puisse...

tm;lde. — Mais vous ne comprenez pas que c'est moi-même que vous torturez ainsi. Que tous ces biens, je les ai acquis par mon travail, morceau par morceau, au prix de mille peines, de mille fatigues, qu'ils sont mon œuvre, mon sang, ma vie, eux aussi.

M'OBÈRENT. — Je vous comprends parfaitement, mais... continuons. Vous avez évalué la brasserie..'

tIjELDe. — Assez, monsieur, je ne vous permets pas de continuer de la sorte : choisissez d'autres propriétés comme base à vos estimations si bon vous semble, et un autre conseiller, qui goûte davantage votre singulière manière d'entendre les convenances.

jf BÉRENT. — Je regrette, monsieur, car les banques auraient désiré entendre vos réponses à mes observations.

TLELDE, hors de lui. — Vous avez envoyé mon bilan aux banques.

M^ BÉREiNT. — Oui ; avcc mes annotations et celles du consul Holst.

TLELDE. — Ceci est une trahison indigne, monsieur, je croyais avoir affaire à un gentleman.

M*' BÉRENT. — Oh ! le's banques ou moi, moi ou les banques, c'est au fond la même chose, puisque je suis leur fondé de pouvoirs.

TLELDE. — Une pareille insolence n"a aucune excuse.

m'' BÉRENT. — Je vous Conseille de ne pas employer de gros mots, pour le moment du moins, et de vous occuper plutôt des suites que peut avoir l'envoi que j'ai cru devoir faire.

TLELDE. — C'est à d'autres à les examiner.

m" BÉRENT. — Oui je sais... A la banque de Lind par exemple.

TiiELDE. — Eh 1 qu'a à faire le consul Lind avec mon bilaii sali de vos gribouillages et de ceux de Holst ?

M^ BÉRENT. — Mon Dieu, en voyant toute cette fête, en entendant tous ces coups de canon, je me

suis dit que peut-être... et dame, je me suis permis d'avertir sa banque de la situation.

TLELDE. — Et vous avez osé?... Mais vous n'avez donc joué ici qu'un rôle d'espion, alors? Mais vous voulez donc me ruiner ?

m'obèrent. — Vous avez peur? Mais je croyais que votre situation...

TLELDE. — Il ne s'agit pas ici de ma situation, monsieur, mais de votre conduite.

M® BÉRENT, froidement. — Il me semble que nous ferions mieux de revenir au sujet... Ainsi, de la brasserie que vous avez...

TLELDE. — Encore une fois, assez, monsieur! Vous vous êtes conduit de telle sorte envers moi, qu'il ne doit plus rien y avoir de commun entre moi et vous. Je vous l'ai dit, je suis habitué à avoir affaire à des gentlemen, et non à des valets.

M® BÉRENT, de même. — Je crois que vous vous méprenez sur la situation. Votre dette à la banque est assez considérable, pour qu'on soit en droit d'exiger de vous des comptes. Et, naturellement, il faut vous résigner à nous laisser en faire l'emploi qu'il nous convient.

TLELDE, après réflexion. — Soit, mais alors, pas de détails. En un mot, le résultat?...

M'' BÉRENT. — En un mot, le résultat est, que vous

VOUS êtes donné un actif de 2.542.400 francs. Tandis que je ne vous donne, moi, que 1.136.800 francs. TI.ELDK. — C'est-à-dire que vous me donnez un passif de plus de 800.000 francs.

M^ BÉRENT. — En effet, si voire passif lui-même était d'accord avec le mien ; mais...

TLELDE, ironique. — Naturellement.

M'' BÉRENT. — Par exemple, le dividende que donne la liquidation Môller...

Ti.ELDE. — Pas de détails, je vous en prie. En un mot mon passif est, d'après vous, de?... M*^ BÉRENT. — Voyons, votre passif est en tout de... d'après vos calculs, 1.960.000 francs, d'après les miens... 2.200.000, ou, si vous aimez mieux, 2.222.640 francs.

Ti.ELDE. — Et cela fait un déficit d'environ?...

M- BÉRENT. — Cela fait un déficit de 1.508.840 fr. ou en chiffres ronds 1.100.000 francs.

TLELDE, ironique. — Oh ! gardons la somme ronde... pendant qae nous y sommes.

M*^ BÉRENT. — Il y a donc, entre mes comptes et les vôtres, cette différence que vous, vous vous donnez un bénéficed'environ 600.000 francs tandis que je vous trouve, moi, un déficit de 1.100.000.

TLELDE. — Je vous en suis très obligé... Savezvous le sentiment que j'éprouve en ce moment?

[Bérent lève la tête.) Que je me trouve enfermé avec un fou.

M® BÉRENT. — Le sentiment est dès longtemps partagé, monsieur. Mais... ah! un mot encore. Je n'ai pas pu faire entrer en compte les provisions de bois que vous avez en France, parce que vousmême avez oublié de les marquer. Peut-être cela peut-il compter pour quelque chose?

TiiELDE. — C'est inutile... J'avais déjà entendu parler de votre brutalité et de votre grossièreté, mais je vois que vous valez mieux encore que votre réputation, si c'est possible. Je ne sais vraiment pas pourquoi je ne vous ai pas depuis longtemps montré la porte, en tout cas, je le fais maintenant... Sortez, monsieur!

m'' bérent. — Nous sortirons bientôt tous !es deux. {Cyniquement.) Mais auparavant ne parlerions-nous pas de votre faillite ?

TiiELDE. — Ha! ha! ha! ha! Mais vous ne savez donc pas qu'aujourd'hui même je dois recevoir par télégraphe, non seulement assez pour me couvrir dans les premiers temps, mais aussi pour faire face à tout dans l'avenir.

M'OBÈRENT. — Mon Dieu! le télégraphe est une belle invention... qui est ouverte à tous.

TLF.LDE, après réflexion. — Que voulez-vous dire?

M"^ BÉRENT. — Je VOUS l'ai dit, toute cette fête, ces coups de canon m'ont donné fort à réfléchir et... moi aussi j'ai télégraphié ! M. Lind recevra sans nul doute, à bord, un télégramme de sa maison, et quant à l'argent... dame?...

TI.ELDE. — Ce n'est pas vrai! Vous n'avez pas osé faire cela?

M° BÉRENT. — C'est comme je vous le dis!

Ti-ELDE. — Misérable... Donnez-moi mon bilan que je voie ce que j'ai écrit. [Il tend la main.)

M" BÉRENT, le prenant. — Oh ! pardon !

TLELDE. — Vous oseHez le garder! Mais c'est à moi, cela.

M*^ BÉRENT. — Et même le mettre dans ma poche. Un compte falsifié, daté, et signé : bigre, ce n'est pas un document sans valeur.

TLELDE. — Mais vous avez donc résolu ma ruine sous toutes les faces!

M*^ BÉRENT. — Il y a longtemps que vous l'avez préparée vous-même, votre ruine. Je connais votre position. Depuis un mois, je suis en correspondance avec toutes les places, oii vous avez des relations, ici et à l'étranger.

TLELDE. — Voyez à quelles trahisons un honnête homme est exposé? Depuis un mois, sans que je m'en doute, je suis entouré d'espions. Un com-

plot entre mes amis et les banques, un homme qui s'introduit furtivement dans ma maison, pour surprendre mes affaires. {Avec force.) Mais je briserai tout cela! et vous verrez ce qu'il en coûte, de vouloir essayer de faire tomber une maison comme la mienne.

M'^ BÉRENT. — Allons, le temps des phrases est passé maintenant. Comptez-vous vous déclarer en faillite dès maintenant?

TiiELDE. — Ha! ha! ha! Il faudrait que je me déclare en faillite, parce que vous l'avez faite sur un morceau de papier, ha! ha! ha!

M° BÉRENT. — Vous pouvez eucore la cacher pendant un mois, je le sais ; mais, pour vousmême, pour les autres surtout, je vous conseille d'en finir au plus vite. C'est le but de mon voyage ici!

TLELDE. — Ainsi, vous l'avouez. Vous vous êtes présenté ici comme un ami, comme un conseiller qui devait m'éclairer sur la situation. On devait séparer les bons des mauvais ; et c'est pour cela que vous m'avez instamment demandé mon secours.

M* BÉRENT, — Parfaitement ; mais il n'y a ici de mauvais que votre maison et celles qui sont en relations avec vous.

TLELDE, après réflexion. — Ainsi, vous êtes

venu dans ma maison avec l'idée bien arrêtée de me ruiner.

M° BÉRENT. — Je vous répète que ce n'est pas moi l'auteur de votre faillite, mais bien vous, vous seul.

TLELDE. — Et je vous répète, moi, que ma faillite n'existe que dans votre imagination. En un mois il peut se passer bien des choses, et j'ai prouvé déjà que je saurais tenir tête aux événements.

M*' BÉRENT. — Vous voulez dire vous enfoncer de plus en plus dans le mensonge.

TLELDE. — Il n'y a qu'un commerçant qui puisse comprendre ces choses-là ; si vous l'étiez, je vous dirais : Donnez-moi 500,000 francs et je puis tout sauver encore. Ce serait là une œuvre digne d'un esprit comme le vôtre : on vous louerait d'avoir su comprendre de suite la situation, et de la sorte, vous sauveriez des milliers de gens, et vous créeriez au pays un riche avenir.

M" BÉRENT. — Je ne mors pas à cet hameçon-là!

TiiELDE. — Voulez-vous quc je vous prouve par A -f B comme quoi vos 500,000 francs sont suffisants pour me mettre à flot? Dans trois mois se font les rentrées; je vais vous expliquer cela aussi clairement que...

M* BÉHENT. — Vous courcz de déceptions en dé-

ceptions, c'est ce que vous avez fait depuis trois ans, mois par mois.

Ti^LDE. — Parce que, ces trois années, les affaires ont été en baissant toujours de plus en plus! Mais maintenant que la crise est finie, il va bien falloir que ça remonte.

M*" BÉRENT. — C'est ainsi que raisonnent tous les escrocs.

TLELDE. — Ne me poussez pas au désespoir. Savez-vous tout ce que j'ai passé depuis trois ans? Savez-vous ce que je suis en état de faire encore ?

M^ BÉRENT. — Des bêtises, encore une fois.

tij:lde. — Prenez garde. Oui, je le sais, je suis au bord de l'abîme ; j'ai fait, durant ces trois années, tout ce qu-'il est humainement possible de faire pour en sortir. J'ose le dire, il m'a fallu une force de géant, pour combattre comme je l'ai fait. Je mérite bien d'être récompensé. "Vous avez pleins pouvoirs, on a confiance en vous, voyez ce que vous avez à faire ; ne me forcez pas à vous l'apprendre : cela sera terrible, je vous le jure, s'il faut que des centaines de gens se trouvent ruinés à cause de vous.

misèrent. — Allons, finissons-en!

TiyELDE. — Dieu me damne, si je termine une pareille lutte par une déclaration de faillite. Ce serait trop lâche.

M^ BÉRENT. — Gomment voulez-vous en finir ?

TLELDE. — Il n'y a aucun moyen auquel je n'ai songé, oh! mille et mille fois! Je sais ce que j'ai à faire, et toutes ces misérables plaisanteries de province, toute cette joie mauvaise de l'envie ne m'arrêteront pas.

M° BÉRENT. — Et... qu'est-ce que vous trouverez?

TLELDE. — Vous le vcrrez bien... Pour la dernière fois, vous refusez absolument de me venir en aide?

M'' BÉRENT. — Oui.

TLELDE. — Vous voulez que je me déclare en faillite, ici, sur l'heure?

M'OBÈRENT. — Oui.

TLELDE. — Damnation! Vous oseriez ?...

M'= BÉRENT. — Oui.

Ti^LDE. {L'agitation oit il est, lui fait perdre la voix, qui tout à coup devient douce.) — Mus vous n'avez donc jamais connu le désespoir? Mais vous ne savez donc pas quelle misérable vie j'ai menée tous ces temps-ci? Mais maintenant c'est fini. Et puisque vous, qui seul pourriez me sauver, vous refusez de le faire... eh bien, soit! Vous partagerez mon sort!

M« BÉRENT, se renvevsant dans son fauteuil. — biable! Ceci commence à devenir sérieux.

TLELDE. — Allons, trêve de plaisanteries à présent. Vous pourriez vous en repentir. [Il va à toutes les portes^ les ferme^ met les clefs dans sa poche, ouvre son bureau, et y prend un revolver. Lentement.) Depuis combien de temps croyezvous que je l'ai là... ?

jf BÉRENT, calme. — Mon Dieu! depuis le jour où vous l'avez acheté, je suppose.

TLELDE. — Et vous croyez que moi, qui ai été le maître de cette ville, l'homme le plus riche de la côte, je vais supporter la honte d'une faillite?

M*^ BÉRENT. — Il y a longtemps que vous la supportez.

TLELDE. — Vous avez à présent entre vos mains mon salut ou ma ruine. Vous vous êtes conduit de telle façon envers moi, que je n'ai aucun ménagement à prendre. Mais faites votre rapport de façon à ce que je puisse disposer encore de quatre cent mille francs, je n'ai pas besoin de plus, mais sans intérêt cette année-ci, et je puis tout sauver encore. Réfléchissez ! ma famille, ma maison, tous ceux que ma faillite entraînerait avec moi. Pensez-y, mais pensez aussi à vous et aux vôtres, parce que si vous ne le faites pas, ni vous ni moi ne sortirons vivants d'ici.

M'' BÉRENT, froidement, montrant le revolver. — Il est charsfé?

Ti.ELDE, armant le revolver. — Vous ne tarderez pas à le voir, mais... répondez.

M° BÉRENT. — J'ai une proposition à vous faire. Tuez-vous d'abord et moi après.

TLELDE, va droit à Bérent et lui met le revolver sur le front. — Allorts, trêve de plaisanteries, ou voici qui les arrêterait.

M'OBÈRENT, se lève et tire de sa poche un papier. — Voici votre déclaration de faillite. En la signant, vous ferez ce que vous devez à vous-même, à vos créanciers et à votre famille; en nous tuant tous deux, vous et moi, vous commettez un crime et une lâcheté, voilà tout. Allons, laissez l'arme et signez.

TLELDE. — Jamais. Ce que je fais maintenant, il y a longtemps que j'y suis résolu. Quant à vous...

M" BÉRENT. — Alors, faitcs ce que vous voudrez. Quant à me faire commettre une lâcheté, jamais.

TLELDE, fait un 2^tts en arrière, et va pour viser. — Ainsi, c'est bien entendu?

M" BÉRENT, va froidement vers lui et le regarde en face. — Croyez-vous que je ne sache pas que celui qui a tremblé si longtemps devant lui-même et devant ses actes, n'a que des paroles et pas de courage? Vous n'oserez pas!

Ti^ELDE, furieux. — C'est ce que nous allons voir. (Il abaisse son arme.)

M*" RÉRENT. — Allons, tirez, vous entendrez du î bruit, au moins, puisque c'est cela que vous j voulez. {Voyant que Tiaelde ne tire pas.)Ou\ÀQn réfléchissez à ce que vous avez fait, signez et... ;

Ti.ELDE. — Jamais; nous mourrons tous les deux, \ vous et moi. ;;

M^ BÉRENT. — Et votre cheval? |

TLELUE. — Mon cheval? !

m'' BÉRENT. — Oui, celui que vous avez acheté à I la dernière faillite de Moller. Tuez-vous au moins à cheval, sur le dernier mensonge que vous aurez ; fait sur cette terre. ( Voyant que Tiselde ne tire toujours pas). Ou bien agissez franchement, si vous en avez encore le courage, et la faillite peut encore | vous procurer plus de bonheur, que toute votre I: richesse ne vous en a iamais donné. ij

TLELDE, abaisse lentement son arme, et se laisse

tomber dans le fauteuil en sanglotant. Silence. I

M*^" BÉRENT. — ...Vous avcz lutté pourtant, pen- 'j

dant ces trois années ! Je n'en connais pas un qui j

eût pu faire ce que vous avez fait, mais vous vous !i

êtes tué dans la lutte. Quant à vous dérober à pré- \\

sent, il est trop tard. Vous n'avez plus deux moyens '% de vous sauver.

Ti.ELDE, le visage caché dans ses mains, sangla- | )

taiit. — Oh! oh!... oh! :j

M' BÉRENT. — Vous m'avGz rcproché ma con- >l

duite envers vous, je ne vous en veux pas {Silence.) Mais voyons! ayez la force de voir la situation comme elle est, et de l'accepter en homme de cœur.

TLELDE. — Oh!

M^ BÉRENT. - Au fond de vous-même, vous devez être écœuré de tout cela; hé bien, finissez?

TI^LDE. — Oh !

M'' BÉRENT, s'assied à Côté de lui. Silence. - Voyons, est-ce que cela ne vous semblerait pas bon de vous réhabiliter vous-même à vos propres yeux ? De vivre un peu avec votre famille? Car vous ne l'avez guère fait, ces temps-ci...

TLELDE. — Oh !

M« BÉRENT. - J'ai connu bien des joueurs dans ma vie, et reçu bien des confessions! Mieux que tout autre, je comprends ce que vous avez dû perdre durant ces trois années : le sommeil, la tranquillité, la paix. Et vos enfants! Nous n'avez même pas eu le temps de vous en occuper. Vous les avez laissé vivre et grandir, comme bon leur semblait, au hasard... et votre femme!

TLELDE. — ...Ma femme?

Me BÉRENT. - Oui, qui a eu au fond le mal de , tous ces dîners, de toutes ces fêtes, si ce n'est elle ? ■ ^t fatiguée, malade, comme elle l'était.

TLELDE. — Ma bonne et chère femme !

i/i" BÉRENT. — Voyons, est-ce que vous n aime- '

riez pas mieux vous remettre à travailler comme \

autrefois, plutôt que de souffrir encore ce que 1

vous avez souffert? i

\ TLELDE. — Oh! mille et mille fois! j

M*' T5ÉRENT. — Eh bien, alors?... Allons, du cou-

rage, signez.

TLELDE, t07nbant à genoux. — Oh ! grâce ! grâipe ! ! Vous ne savez pas ce que vous exigez de moi!... |

Mais mes enfants eux-mêmes vont me maudire ! Ma

fille me l'a dit, je le sais. Et mes amis? Mes amis j qui vont être ruinés par ma faute, eux et leur famille... Oh!... Et mes ouvriers, où iront-ils?

Savez-vous que j'en ai plus de quatre cents? Pensez ;

à eux, à leurs femmes, à leurs enfants; que vont-ils \

devenir? Oh! grâce, je ne puis pas, je n'ose pas, \

sauvez-moi, aidez-moi. C'est mal à moi de vous \

avoir menacé, mais maintenant je vous supplie! 'J

Oh ! je vous supplie, pour tous ceux qui le méritent \

mieux que moi, et pour qui je vous offre ma vie. h

M^ BÉRENT. — Je ne le puis plus, du moins pas jn

ainsi. Ce que vous demandez là serait de ma part :li une infamie, et...

tIjELDe. — Non, non, non ; laissez voir les comptes j^

à tout le monde, placez-moi si vous voulez sous un j

conseil de surveillance, mais laissez-moi faire moi- i

même, ce qui, je crois, peut tout sauver encore. Vous verrez, tous les intéressés eux-mêmes me l'accorderont.

M'' BÉRENT. — Asseyez-vous et causons. Voyons, ce que vous me proposez maintenant, ne l'avezvous pas essayé déjà depuis trois ans? Pendant ce temps, vous avez pu emprunter comme bon vous a semblé. A quoi cela vous a-t-il servi?

TLELDE.. — Les affaires ont été si mauvaises.

M-' BÉRENT. — Vous avez si longtemps mêlé le faux et le vrai, que vous avez oublié les lois les plus élémentaires du commerce. Pour spéculer dans les mauvaises années comme dans les bonnes, il faut avoir les reins bien solides, ou sans cela...

Ti.ELDE. — Mais c'est l'avantage des créanciers comme des banques, d'éviter la faillite.

u' BÉRENT. — (Juel avantage voulez-vous qu'on retire, à soutenir une maison qui tombe?

TLELDE. — Quand ça ne serait que pour sauver ses propres capitaux!

M« BÉRENT. — Oui, naturellement, il faut une curatelle de faillite.

TLELDE, avec un éclair d'espoir. — Vous le voyez! Eh bien, alors?...

TU" BÉRENT. — Mais d'abord il faut que vous parliez !

Ti.ELDE. — Il faut que je parte... ?

M'' BÉRENT. — Avec SCS propres ressources, l'affaire pourra peut-être continuer jusqu'à ce que le commerce reprenne, mais pas avec des fonds prêtés.

TLELDE. — ...Pas avec de l'argent prêté...

M*' BÉRENT. — Vous Comprenez naturellement la différence?

TJyELDE. — Oui. Oui.

M® BÉRENT. — Vous voyez bien alors, qu'il n'y a plus d'autres moyens pour vous que de signer.

TLELDE. — Signer!...

m" BÉRENT. — Le papier est là ; allons, du courage!

Ti^LDE, 'oa pour signer. — Oh! je ne peux pas, non, je ne peux pas!

M*" BÉRENT. — La faillite arrivera dans peu de temps d'elle-même, et alors ce sera bien pis encore.

TiiELDE. — Oh ! grâce, grâce. Je ne peux pas perdre l'espérance, pensez donc... après une lutte comme la mienne.

M° BÉRENT. — Dites plutôt quc vous n'avez pas le courage de subir votre défaite!

Ti^LDE. — Peut-être... ?

M-^ BÉRBNT. - Ni celui de recommencer une vie nouvelle.

TI.ELDE. —Que sais-je?

M-^ BÉRENT. - Vous ne savez même plus ou vous

eles

Ti^LDE. — Non, je ne sais pas, je ne sais pas, mais épargnez-moi.

M-' BÉRENT. - Oui, c'est vraiment du désespoir... Vous me faites mal.

TLELDE. — Oh! oui, n'est-ce pas? Oh! éprouvezmoi ! Ayez confiance en moi. Dites ce que vous...

M-' BÉRENT. - Non, non, non ; signez d'abord, après, nous verrons.

TLELDE, se laisse tomber sur la chaise.— Oh!... mais comment vais-je oser regarder quelqu'un en face, maintenant? Moi, qui ai résisté à tout, qui les ai tous trompés.

M« BÉRENT. - Il y a trop longtemps que vous jouissez d'une considération qui ne vous est pas due. II est temps de subir la juste humiliation de vos fautes... Je n'y puis rien.

TLELDE. - Mais on va être plus impitovable pour moi que pour un autre. Je l'ai mérité/je le sais. Mais je n'ai pas la force de supporter cela.

M-- BÉRENT. - Oh! vous êtes fort! Ces trois années de luttes le prouvent.

Ti.ELDE. — Oh ! ayez pitié de moi ! Vous seul pouvez me tirer de là.

M*^ BÉRENT. — Il n'y a qu'une chose à faire : signer.

TLELDE. — Pourquoi ne pas faire un atermoiement à l'amiable? Si vous le preniez sur vous, on pourrait tout sauver.

m" BÉRENT. — Non, signez, voici le papier ; chaque heure est précieuse.

TLELDE. — Oh! {La plume en main^ suppliant.) Mais pourquoi ne pas essayer encore, après tout ce que j'ai passé maintenant?

M'^ BÉRENT. — Oui, quand vous aurez signé. {Tiœlde signe et se laisse tomber dans le fauteuil; M" Bérent pre7id le papier^ le plie et le met dans sa poche.) Je vais maintenant porter cela au tribunal des faillites et ensuite au télégraphe. On va probablement venir ce soir faire l'inventaire. Ainsi, avertissez votre famille.

TLELDE. — Mais comment voulez-vous que je le fasse? Donnez-moi un peu de temps, ayez pitié de moi.

m'' BÉRENT. — Le plus tôt scra le mieux poiir vous, et cela va sans dire, pourles autres. {A part.) Enfin, voici la première partie gagnée.

TLELDE. — ■ Non, ne me quittez pas, ne me quittez pas.

M^^BÉRENT. - Je puis faire prévenir votre femme n est-ce pas?

TLELDE. — Oui.

M° BÉRENT, montrant le revolver. ~ Je vous Je laisse, je ne crains plus maintenant. Si vous avez besoin de moi, envoyez-moi chercher.

TLELDE. — Merci.

M^^ BÉRENT. - Je ne quitterai la ville que quand ies premières formalités seront terminées. Ma,, je vous Je répète, de jour ou de nuit, si vous avez hesom de quelqu'un, envoyez-moi chercher.

TLELDE. — Merci.

M« BÉRENT. - Voulez-vous avoir la bonté de m ouvrir la porte?

TLELDE.-Oh! c'est vrai... pardon, je...

(Il ouvre la porte.) -

MISÈRENT, prend sonpaletot et son Chapeau - Nevoulez-vous pas que j^appelle votre femme tout de suite?

TLELDE. Non, j'ai besoin d'abord de me remettre un peu ; maintenant Je plus dur est passé. M'' BÉRENT. -Eh bien justement...

(Il sonne.) TLELDE. — Que failes-vous?

252 UINE FAILLITE l

M" BÉRENT. — Je veux être sûr, avant de partir, :

que votre femme... 1

TLELDE. — Vous lî'auriez pas dû faire cela. ■

(Le domestique se présente.) i

M'' BÉRENT, regarde Tiselde. \ TLELDE. — Priez Madame de descendre ici, je l'attends.

M*^ BÉRENT, au domestique, qui s'en va. — De ,

suite, n'est-ce pas?... |

Adieu ! {Tiœlde se laisse tomber dans le fau- \

Icuil.) j

{Le rideau tombe.) !

TROISIÈME ACTE

TROISIÈME ACTE

Même décor qu'au deuxième acte, deuxième taijieau.

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