ERNEST CARTIER
AlfCIEK BAT0]!7NIEn
Avec un portrait
OS »vl Ji£r >'
PARIS
LIBRAIRIE PLON PLON-NOURRIT et O; IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, BUB GARAHCIÈRB — 6«
Tous droits réservés
LËONGE DE LAVËR6NE
II est des hommes qui, suivant un mot célèbre, ne remplissent pas tout leur mérite. Doués des plus heureuses facultés, faits pour briller sur la scène du monde, ils sont sans cesse arrêtés dans leur essor par les circonstances adverses.
Mais, pourvus d'un ressort extraordinaire, ils se raidissent contre les coups du sort et, se frayant à travers la vie une voie nouvelle, ils finissent par imposer leur supériorité et conquérir la renommée.
l EQ tfC3S à^E^ÏL A VE R GN E
Telle a été la destinée de Léonce de Lavergne.
Tout d'abord diplomate et politique, sur le point d'atteindre le premier rang, «1 a vu sa carrière brisée par la révolution de 1848,
Improvisé par un tour de force intellectuel professeur d'économie rurale, un caprice peu explicable du second Empire lui a enlevé sa chaire au bout Je deux ans.
Ln science lui restait; elle a été la consolation et l'ornement de sa vie; elle demeure son meilleur titre à l'applau-
d.ssementetàlareconnais3ancedeses
conteiiïporains.
«endu A la vie publique par les évé- "<^™-t. du 4 Septembre, il a bien vite
repris dans la politique le rang qui lui appartenait.
Député à TAssemblée législative, sénateur inamovible, il touchait au pouvoir lorsque la maladie Ta terrassé, enchaînant à jamais son activité et jetant sur les dernières années de sa vie un voile de tristesse.
Intelligence de premier ordre, esprit juste et fin à la fois, âme élevée, caractère indépendant, il avait toutes les qualités de rhomme d'État; il n'a pu se révéler sous cet aspect; il demeure aux yeux du monde intellectuel l'économiste, le savant, le brillant théoricien de l'agriculture. Ce n'est pas tout Lavergne, mais c'en est assez pour son renom et l'éclat de sa mémoire.
Louis-Gabriel-Léonce Guilhaud de Lavergne était né à Bergerac le 24 janvier 1809.
Dans une notice destinée à sa femille, il fait connaître en ces termes son origine :
a Mon grand-père était propriétaire à Saint-Laurent-de-Geris , arrondissement de Gonfolens (Charente), et avocat.
tt II appartenait à cette portion du tiers état qui prit au commencement de la Révolution la direction du mouvement. Il fut un des rédacteurs des cahiers de son ordre et joua un rôle actif
dans les élections de TAssemblée constituante. Il s'appelait Guilhaud du Gluzeau.
a II eut plusieurs enfants mâles et, suivant Tusag^e du temps et du pays, chacun d'eux se distingua par un nom de terre. C'est ainsi que mon père s'appela Guilhaud de Lavergne.
a Un frère de mon père, qu'on appelait Guilhaud de Létanche, fut élu député de Montmorillon (Vienne) à l'Assemblée législative de 1791. Il fut proscrit au 10 août et obligé de se cacher pendant la Terreur. Cinq de mes oncles émigrèrent. Deux moururent dans l'émigration. La foijMlle entière eut à subir les lois terriMles rendues contre les émigrés et parents d'émigrés.
LCOSCE DE LATEBGSE
« Mon père était le plus jeune des fils. Surpris par cette tempête, il chercha un refuge dans les emplois publics.
Il était employé dans les contributions quand il épousa à Montmorillon, en Fan X, Mlle Duçuet, fille d'un propriétaire du pays.
ft Un changement de résidence le conduisit à Bergerac (Dordogne) , où je naquis le 24 janvier 1809. Un autre changement, car ils étaient firéquents à cette époque, les appela à Toulouse.
C'est là que j'ai été élevé.
« Le modeste avoir de mes parents, déjà fort réduit par ces déplacements successifs, acheva de se perdre dans un essai d'exploitation de mine dans les Pyrénées.
«c Mon enfonce se passa dans une véritable gêne. La tendresse de ma mère y suppléa, w
Mme de Lavergne était en effet une personne très distinguée qui s'imposa de réels sacrifices pour donner à son fils réducation la plus brillante.
Au collège de Toulouse, où il faisait ses études, Lavergne remporta d'éclatants succès. Puis il fit son droit; mais ses goûts ne le portaient point vers les carrières juridiques. Les lettres avaient toutes ses prédilections.
La ville de Toulouse offrait sous ce rapport aux jeunes talents de précieuses ressources. Elle était le siège de la plus ancienne Académie de France, l'Académie des Jeux floraux, dont les
prix justement réputés excitaient une vive émulation.
Lavergne les obtint tous successivement et, en 1840, il était décoré du titre très envié de mainteneur.
Un g[rand intérêt s'attache aux œuvres de jeunesse des hommes célèbres; elles contiennent le plus souvent les germes des talents qu'ils montreront plus tard.
Lavergne avait été couronné en vers et en prose. Sa poésie manque d'originalité, ce qui n'a rien d'étonnant; il n'avait guère plus de vingt ans. Elle est le reflet des inspirations du romantisme, alors dans sa plus grande faveur. On y sent l'imitation de Victor Hugo et d'Alfred de Vigny; mais le vers
est fecile, Timage juste sans être forcée,
la pensée élevée, le souffle abondant.
On en jugera par ces extraits d'une
ode sur Attila, qui avait obtenu, disait
le palmarès, une amarante réservée :
Un joar des profondeurs du céleste silence,
Dieu fit dans son courroux tomber sa voix immense;
Le monde e'mu trembla trois fois ; Les saints furent trouble's; les anges se voilèrent; De l'antique néant les bornes s'animèrent
Au bruit fécond de celte voix ; Puis une âme en sortit, frémissante, éperdue, Et sous les triples feux de Téternelle nue
Le Seigfneur lui dicta ses lois.
Va! Je veux des humains punir enfin les crimes! Mon bras à tes fureurs livrera des victimes ;
Je g^uiderai tes pas errants !
L'âme en frémit d'orgueil ; dans sa joie homicide. Son vol précipité l'emporta hors du vide.
Au monde lointain des vivants.
Là, quand d'un corps hideux, elle anima la poudre, Une voix d'en haut vint qui disait dans la foudre : « Attila, parais, il est temps ! »
Et voici la dernière strophe :
11 mourut; loin des cieux alla tomber son âme, Sa cour vit sur son front luire une sombre flamme ;
Un cri s'échappa des enfers; Dans leurs antres alors tous ses peuples coururent ; Son glaive et son coursier à la fois disparurent,
Gomme un feu qui meurt dans les airs.
Souvent des loups du Nord quelque bande égarée Court, et de pas nombreux bat sa tombe ignorée
Dans le silence des déserts.
La prose de Lavergne vaut mieux que ses vers.
Au concours de Tannée 1829, il obtint le prix double pour l'éloge de Blanche de Gastille.
Je ne saurais mieux faire que de reproduire le jugement que portait sur cette œuvre le secrétaire perpétuel de l'Académie des Jeux floraux, M. le baron de Malaret, dans son rapport sur le
concours, lu en séance publique du 3 mai 1829 :
tt Ce discours réunit au mérite d'un style clair, harmonieux, correct, des connaissances historiques étendues, des vues neuves et profondes, des peintures de mœurs d'une vérité parfaite. L'auteur a considéré l'éloge de l'auguste Régente dans ses rapports avec la situation politique et morale de l'Europe. Il la représente résistant aux usurpations de la féodalité et aux injustes prétentions de la cour de Rome.
« Cette manière large d'envisager son sujet lui a fourni des rapprochements heureux, des portraits animés et des aperçus philosophiques d'un grand intérêt. »
La littérature ne donne, en général, que des fruits tardifs, et, en attendant, il fallait vivre.
Mme de Lavergne avait ouvert un magasin de librairie, auquel son fils adjoignit une imprimerie.
Cette combinaison avait l'avantage de lui permettre de fonder un journal qui fut Tun des instruments de sa fortune politique : le Journal de Toulouse.
La direction de cette feuille, qui ne tarda pas à obtenir dans la région une influence considérable, ne l'absorbait pas tout entier; doué d'une grande activité et d'une rare facilité de plume, il écrivait de nombreux articles dans les journaux locaux et notamment dans la Revue du Midi,
Déjà la politique extérieure l'attirait ; il étudiait plus particulièrement la question espagnole, si brûlante alors; on était au plus fort de la guerre carliste.
Toulouse était un centre pour les réfugiés chasssés de leur patrie par les troubles de la péninsule. Lavergne possédait à fond la langue castillane ; il fut, grâce à ses études sur l'Espagne, introduit dans cette société et il y contracta des amitiés précieuses.
C'est de là que datent ses relations avec M. Mon, le futur ministre des finances de la reine Isabelle ; avec Donoso Gortès, plus tard, marquis de Valdegamas, l'un des plus brillants orateurs de la tribune espagnole ; avec Narvaez, qui n'était pas encore le duc de Valence.
Une maison également lui fut ouverte, hospitalière entre toutes aux hommes de lettres français, celle du comte et de la comtesse de Montijo. Admis dans leur intimité, il admirait les g^ràces naissantes de leurs deux filles, dont la plus jeune ne prévoyait pas la destinée à la fois éclatante et tragique qui l'attendait, et n'était à cette époque qu'une délicieuse enfant.
Un autre salon attirait Lavergne, celui de M. de Rémusat, l'un des hommes politiques le plus en vue du gouvernement de Juillet.
M. de Rémusat s'était pris d'amitié pour le jeune écrivain et lui accordait un patronage affectueux dont Lavergne lui a été reconnaissant toute sa vie.
Dès cette époque, et bien qu'il séjournât le plus souvent à Toulouse, il faisait de fréquents voyages à Paris, Il y avait noué de précieuses relations avec des hommes de lettres éminents qui encourageaient ses débuts.
C'étaient Ballanche, Mérimée, Ampère, et le plus illustre de tous. Chateaubriand.
Lavergne, introduit par Ballanche à TAbbaye-aux-Bois, y avait été très vite apprécié.
Chateaubriand avait pris en gré son jeune confrère.
Dans la nombreuse correspondance échangée entre eux le grand écrivain lui donne des marques, non seulement du plus vifintérêt,mais d'une sincère amitié.
On en peut juger par les lettres suivantes :
« Paris, 31 mai 1834.
« C'est encore tout ému, Monsieur, de la lecture de votre si brillant article, semé çà et là des plus beaux traits, que je viens vous en témoigner ma reconnaissance ; les remerciements de Tamourpropre flatté sont ordinairement suspects; mais les miens ont la franchise de mon pays et la sincérité de ma vie.
Mme Récamier, qui sent tout le prix de votre talent et de votre bonne grâce, me charge, Monsieur, de vous dire toute son admiration en vous exprimant la mienne.
Encouragé par vous et nos amis communs, je me suis remis à la besogne.
J'avais besoin de montrer mes ébauches aux maîtres de Fart afin de profiter de leurs conseils et de savoir si rien n'était à changer, à corriger dans ma composition.
« Maintenant que par la diversité des esprits qui m'ont jugé j'ai lieu d'espérer que mon monument funèbre est ce qu'il peut être, je vais le replonger dans la nuit et continuer ma sculpture au flambeau, n
La correspondance continue à propos du compte rendu que Lavergne avait fait du livre de Chateaubriand sur le Congrès de Vérone :
« Paris, mardi 29 mai 1838.
« Votre amitié, Monsieur, qui m'a déjà fait trop d'honneur comme poète,
veut encore me réhabiliter comme ministre; elle aura fort à faire. A la publication de mon Congrès de Vérone commence une nouvelle ère diplomatique; la diplomatie, jusqu'ici stationnaire, a fait un pas; il ne sera plus possible de s'enfermer dans un silence que les gouvernements publics ne permettent plus et de s'envelopper dans des mystères que les journaux et la tribiine ont divulgués six mois d'avance. On sera obligé aussi de convenir que les traités de Vienne sont impolitiques et odieux.
Or, comment voulez-vous que la vieille diplomatie et la vieille politique ne soient pas désolées de voir surgir un homme d'État qui méprise les anciennes maximes et qui a réussi en suivant des
voies nouvelles? D'un autre coté, fidèle à mes serments, et catholique, apostolique et romain autant que mon curé, je ne crois pourtant pas à l'avenir. Voilà, monsieur, bien des griefs. Quoi qu'il en soit, l'ouvrage a fait un peu son chemin.
Sous votre protection, il arrivera à bon port. Vous seul l'aurez fait connaître.
Bien qu'on en ait beaucoup parlé, on n'a pas fait voir ce qu'il renfermait ou de nouveau ou d'utile, et votre bon esprit m'aura mieux suivi dans ce que j'ai prétendu prouver.
a Savez-vous que je ne suis pas tout à fait sans espérance de vous voir bientôt? Les médecins, qui viennent de me tirer beaucoup de sang, veulent tous que je voyage, et je tourne les yeux vers
le Midi. Je pourrais bien passer par Toulouse : vous sentez combien je serais heureux de pouvoir vous embrasser et vous dire de vive voix combien je vous suis attaché et combien je vous remercie.
a Tout à vous bien sincèrement, Monsieur, et à jamais.
tt Chateaubriand.
« Vous voyez que j'ai été obligé de dicter à Hyacinthe et vous voudrez bien me pardonner. Mme Récamier se porte un peu mieux et tous vos amis vous regrettent. »
« Paris, 19 juin 1838.
« Je n'ai qu'un regret, Monsieur, c'est que votre dernier article, qui a
paru hier, n'ait pas été imprimé dans un journal plus répandu. Vous trouverez tout simple ce souhait de ma vanité.
Jamais on n'a mieux fait connaître le Congrès de Vérone; jamais on n'en a parlé plus en connaissance de cause et en même temps avec plus de bienveillance et de talent. Remarquez -vous, Monsieur, la sottise des royalistes qui ne voient pas ce que je leur ai fait gagner dans le public par mon dernier ouvrage, et qui prennent pour argent comptant la chicane de mauvaise foi de quelques ennemis. C'est au reste ce qu'ils ont fait toute leur vie : ils ont crié contre le Génie du Christianisme y les Jlfortyrs, la monarchie selon la Charte, etc., et ils m'ont culbuté en 1824 au moment
OÙ je leur gagnais la partie. Ils me laissent à moi seul le succès du Congrès de Vérone, au lieu de s'en parer, comme ils le devraient, en gens habiles.
« J'ai toujours quelque espérance d'aller vous remercier à Toulouse le mois prochain. Vous ne doutez pas, j'espère, du plaisir que j'aurai à vous embrasser et avons dire toute ma reconnaissance.
a Mme Récamier est partie hier pour Châtenay; elle va passer un mois ou deux chez Mme de Boignes; j'irai demain la voir et je porterai votre article à tous vos amis de l'Abbaye.
« Mille compliments les plus empressés.
a Chateaubriand. »
N Paris, 26 juin 1838.
a Votre lettre, Monsieur, a croisé celle que j'avais Fhonneur de vous écrire pour vous remercier de votre second article. Si tous mes projets se réalisent, comme je l'espère, je vous embrasserai à Toulouse du 15 au 20 du mois prochain. Vous sentez, Monsieur, combien je serai heureux de me remettre entre vos mains et d'avoir un pareil guide. Accablé d'affaires pour la vente de mon ermitage, mon déménagement et mon départ de Paris, toujours mon rhumatisme au bras droit, j'ai à peine le temps de dicter quelques mots à Hyacinthe, heureux que je suis de vous renouveler mes remerciements pour vos
admirables articles et vous prier de croire à mon entier dévouement et à mon amitié.
A Ghateaubrund. »
Le voyage de Toulouse eut lieu à la date et dans les conditions que Chateaubriand avait indiquées.
Les lettres suivantes font connaître les impressions qu'en avait rapportées ie g[rand écrivain :
« Paris, 9 juillet 1838.
« Je reçois, Monsieur, votre aimable lettre au moment où je quitte Paris; je serai à Toulouse à la fin de ce mois ou dans les premiers jours de Tautre. Je m*en fais une vraie joie. Je vais rejoindre ce billet auprès de vous.
« Mes hommages, je vous prie, à Madame votre mère.
» Chateaubriand. »
«t Toulouse, mercredi, 4 heures.
« J'arrive, Monsieur. Si je ne tombais pas de fatigue, j'irais vous chercher et vous embrasser.
« Tout à vous et toujours reconnaissant.
« Chateaubriand. »
« Montpellier, dimanche 22 juillet 1838, midi.
i< Je suis homme de parole, Monsieur, je vous ai promis de vous écrire et je vous écris, quoique j'aie tout le mouvement de la voiture dans la main.
J'emporte, je vous assure, de bien vifs
'^fW
regrets, et sans l'espoir de vous voir dans la rue du Bac avec Mme votre mère, je ne me consolerais pas d'avoir quitté votre admirable Toulouse. Je déjeune ici et je vais coucher à Lunel, pour de là aller à Aigfues-Mortes et revenir coucher à Nîmes. Je suis désolé de me trouver si fort, et si fort ennuyé des chemins. Ne m'écrirez-vous pas un mot à Marseille pour me dire que vous avez reçu ce billet et que vous vous souvenez un peu de moi?
« Offrez, je vous prie, mes respects à Mme votre mère; rappelez-moi au souvenir de Mme et de M. Gastelbajac.
« Voici le couplet pour votre Philomèle des Pyrénées, l'admirable Honorine. Il est fils de la nuit, de la poussière
LEONCE DE LAVERGNE il
et du vent. On le voit bien. S'il avait trente ans de moins, il serait mieux. Ce n'est pas la faute de l'inspiration si elle n'a pu percer l'épaisseur des années.
« Mlle G... peut se vanter d'avoir vaincu l'horreur que j'ai pour les albums.
J'ai moins peur avec la charmante sœur qui a bien voulu chanter à ma prière avec une si gracieuse complaisance.
Remerciez un million de fois Honorine et Cécile. Venez vite à Paris, Monsieur, achever avec moi l'amitié que vous m'avez permis de commencer. Je vous laisserai en chemin, car le passager abordera bientôt la dernière rive. Tandis qu'il vivra, il vous sera toujours dévoué.
a Chateaubriand.
« Pilorge présente à Mme votre mère ainsi qu'à vous, Monsieur, ses respects d'usage, c'est-à-dire de Bas-Breton. »
La lettre ne contient malheureusement pas le couplet, fils de la nuit, de la poussière et du vent, adressé à la Philomèle des Pyrénées; il avait été sans doute, dès sa réception, triomphalement placé dans l'album auquel il était destiné.
« Paris, 6 août 1838.
« Je relis. Monsieur, en arrivant à Paris, la bonne, aimable et longue lettre que j'ai reçue de vous en courant les chemins de votre admirable Lan-
guedoc. Quoi, vous auriez accepté une place dans ma pauvre calèche? Que ne parliez-vous? Combien j'aurais été heureux! Mais pourtant le temps ne nous aurait-il pas manqué? Je n'ai pu voir ni Saint- Remy, ni Saint- Gilles. J'ai vu Aigues-Mortes, merveille du treizième siècle, laissée tout entière sur vos rivages.
« J'ai aperçu la Camargue, qui seule mériterait un voyage exprès et où l'on retrouverait des villes oubliées. Enfin, que voulez-vous, j'ai couru; j'ai passé vite. Ne vaut-il pas mieux avoir laissé derrière moi quelques regrets que la fatigue de ma personne? Je ne voudrais pour rien au monde avoir causé de l'ennui à Mlles Cécile et Honorine.
« J'ai VU hier, un moment, Mme Récamier et M. Ballanche. Vous avez bien voulu leur écrire; ils sont charmés de vous; ils voudraient vous voir à Paris.
M. B... est à la campagne; j'irai déjeuner chez lui un de ces jours pour lui parler de vous comme vous le méritez et je ne sais ce que je ne donnerais pas pour que quelque chose de convenable pût vous amener à Paris. J'aurai l'honneur de vous écrire aussitôt que je saurai ce qu'il y a de possible.
« J'ai terminé ma course par le golfe Juan; j'y suis arrivé la nuit. Vous jugez ce que devaient être pour moi cette mer solitaire et silencieuse, cette nuit, ce ciel; j'avais devant moi les îles de Lérins où la civilisation chrétienne a
commencé, et je foulais cette grève où Bonaparte a imprimé son dernier pas.
«4 Tous mes respects, je vous prie, à Mme votre mère; mes hommages à Mlle Gasc, et si vous voyez Mme de Gastelbajac, ayez la bonté de me rappeler à son souvenir.
« Mes confrères de TAcadémie des Jeux floraux et M. le maire de Toulouse voudront bien agréer les remerciements sincères que je vous prie de leur offrir. Aurai-je bientôt un petit mot de vous. Monsieur?
« Rue du Bac> n** 112. »
« Paris, 22 août 1838.
« Rue du Bac, 112.
« L'affaire est arrangée, Monsieur; si elle vous plait, à partir du 1" no-
vembre, vous pourriez faire trois articles par mois qui vous seront payés à raison de 100 francs Farticle. Vous êtes arrivé, du premier coup, presque au taux le plus élevé. Je désire bien vivement que ce petit accroissement de votre fortune puisse du moins vous amener Thiver à Paris, avec Mme votre mère.
« Nous ne cessons de parler de vous dans notre petite société. L'espoir de vous voir au milieu de nous est le sujet de toutes nos conversations. Je parle aussi des merveilles de Mlle Honorine.
Enfin nous habitons Toulouse en attendant que vous veniez habiter Paris.
J'attends une réponse de vous. Je ne vous renouvelle plus mes remercie-
LÉONCE DE LAVERGNE :i3
ments et je vous prie de croire à ma sincère amitié.
« Mes respectueux hommages à Madame votre mère. »
« Chateaubriand.
« Paris, 31 août 183S,
« Votre lettre, Monsieur, m'a fait un extrême plaisir; Tidée de vous voir au milieu de nous m'enchante; vous ne seriez point tenu à donner trois articlr^t^ ; chaque article a des appointements à part. On peut en fournir trois par moisj mais on ne peut pas dépasser ce nombre.
« Maintenant, Monsieur, je dois vous faire part de mes scrupules. Il y a trentesix ans que je connais M. Bertin rainé;
je lui suis attaché par tous les souvenirs de mes bons et de mes mauvais jours :
une vieille amitié ne se rompt jamais et se fortifie avec le temps. Mais, sous les rapports politiques, vous savez bien que je ne marche plus avec les Débats. Je ne reconnais point le gouvernement qui existe ; je ne lui ai prêté aucun serment, je ne lui en prêterai jamais. Souvent les articles politiques du journal me sont très pénibles: dans tout le reste, je le trouve excellent.
« Maintenant, Monsieur, pesez bien les avantages et les désavantages d'une collaboration. Les avantages sont de vous faire connaître, de vous acquérir un nom et une importance qui peut vous mener à tout; les désavantages sont
d'accepter les inimitiés littéraires et politiques auxquelles sont en butte les Débats, et si quelque catastrophe arrivait, soit gouvernementale, soit ministérielle, vous seriez enveloppé dans la ruine de la puissance à laquelle vous vous seriez attaché.
a Avec votre jeunesse, votre courage et votre talent, vous pouvez, je le sais, braver tout; mais j'ai dû vous avertir du danger afin que vous ne me reprochiez pas quelque jour de vous avoir laissé ignorer les accidents du parti que vous semblez déterminé à prendre.
Cl Maintenant que j'ai satisfait aux devoirs de la conscience, j'attends un dernier mot de vous pour apprendre à Bertin votre résolution. Si vous accep-
tez, Monsieur, vous ne pouvez douter du plaisir que nous aurons à vous lire, à vous voir arriver dans une petite société qui vous honore et qui vous aime.
" Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait dans sa sainte et digne garde et je vous embrasse cordialement.
a Chateaubriand.
tt Mes hommages respecteux à Madame votre mère. «
« Paris, 13 septembre 1838.
« Voici, Monsieur, votre affaire terminée. Demandez à M. Bertin les livres nouveaux dont vous voulez rendre compte ; s'ils ne sont pas déjà donnés à d'autres rédacteurs, on vous les fera
passer. Si vous avez par vous-même quelque ouvrage important dont vous désiriez parler, faites des articles sur cet ouvrage, vous les ferez tenir au journal et le prix de chaque article vous sera payé 100 francs, depuis un jusqu'à trois articles par mois, à partir du 1" novembre; au surplus, quand vous serez parmi nous, vous verrez M. Bertin et vous mettrez toutes vos affaires en ordre. Nous espérons bien vous voir cet automne avec Mme votre mère. Nous causerons de Toulouse, de tous les souvenirs qu'il rappelle et de l'admirable voix de Mlle Honorine.
« Regardez- moi ici comme votre homme d'affaires et adressez -vous à
'i-ïî.'aiwnr
moi pour tous les renseignements dont vous pourriez avoir besoin. Mes respectueux hommages à Mme Lavergne et à vous, Monsieur, toutes mes sincères amitiés.
tt Chateaubriand.
M Mme Bécamier et M. Ballanche se réjouissent dans Fespoir de vous voir bientôt et me chargent de vous dire mille choses. »
« Paris, 20 octobre 1838.
« Mon déménagement, Monsieur, et quelque retour de la goutte m'ont empêché d'avoir l'honneur de vous répondre plus tôt. Je ne veux vous écrire aujourd'hui qu'un mot par la main
LÉONCE DE LAVERGME 39
d'Hyacinthe : revenez -nous vite ; toute notre petite société vous attend. Quant à Mlle Honorine, j'en suis amoureux fou tout comme vous. Je vous dirais :
épousez-la, si jamais je pouvais donner un conseil sur les mariag^es.
« Je crains les pianoteurs; je crains les artistes ambulants ; je crains le théâtre, je crains les succès; je crains tout pour Mlle Honorine. Si sa vie tombe comme l'eau de sa cascade, je gémirai de loin en sûreté sous mes cheveux blancs : mais vous, que ferez-vous?
« Adieu, Monsieur; croyez à tont mon attachement et revenez-nous.
a Mes respectueux hommages à madame votre mère.
a Chateaubriand. »
Avec Mérimée, la correspondance change d'allure; le ton devient plus familier^ plus libre. Il était assez rapproché d'âge de Lavergne ; entre jeunes gens^ on ne se gène pas pour dire ce qu'on pense- Il se montre dans ces lettres très occupé par sa fonction d'inspecteur des monuments historiques et très féru d'archéologie. Toutefois ^ même dans cette matière, en quelque sorte technique, rironiste ne désarme pas :
tf J'aurais répondu plutôt fsicj à votre aimable lettre ^ Monsieur, si M< Royer-
CoUard ne m'avait prévenu. Il parait qu'il manque une facture, pièce indisjiensable pour payer. Vous savez comme on est formaliste dans la comptabilité ministérielle. La facture arrivant, l'argent suivra de près.
« Je passe maintenant ma vie à enrafjer de ne pouvoir obtenir rien de ce que j'ai demandé pour mes masures. On me promet, on m'ajourne et on ne signe jamais. Quelle admirable invention que celle des sous-secrétaires d'État ! On dit que nos députés commencent à les rejfretter. Pour moi, à quelques exceptions près, je suis aussi avancé qu'il y a deux mois, et entre autres arriérés j'attends encore mes frais de route. Il est vrai qu'on a tant de choses à faire que ce
serait miracle qu'on pensât à de vieilles églises et à leur malheureux avocat. On parle d'un cent et unième remaniement d'hommes et de choses — du remplacement du duc de Trévise — dont je me soucierais peu, de celui de M. 6uizot, ce qui me déplairait fort. Il vient de nommer une commission historico-artistique, dont je suis membre, et qui doit fourrager et faire fourrager les bibliothèques pour en faire sortir les manuscrits philosophiques, littéraires, etc.
« Nous voulons aussi entreprendre un petit travail qui sera tout bonnement le catalogue de tous les monuments et de toutes les antiquités de la France. J'estime que nous en serons
quittes avec deux cent cinquante ans (le recherches et 900 volumes de planches. Le texte sera plus considérable, L-ar nous avons des membres assez verbeux, ex. g. M. Cousin et Victor Hugo.
a En attendant le catalogue, nous allons commencer par quelque chose de très utile. C'est un manuel que M. Guizot nous a promis de faire imprimer, et qui contiendra une instruction sommaire, mais suffisante pour déchiffrer les manuscrits, les médailles, et, si nous pouvons, les inscriptions.
« Je crois que cet ouvrage, envoyé flans toutes les bibliothèques de France, |)ourra être très utile. Dans une foule de bibliothèques on ne trouve ni Mabil-
'J,yi-?. •-;
Ion, ni même D. de Vaisnes, et lorsqu'il se rencontre un oisif d'a^^se/ bonne volonté pour s'user la vue, 11 n'a pas le moyen de le faire sur les manuscrits de « son endroit » j faute d'un alphabet.
« Vous voyez, Monsieur, que nous commençons par les éléments comme le professeur de philosophie de M, Jourdain.
a Mon rapport, qui devient gijjantesque, m'occupe beaucoup en ce moment. J'ai en outre d'autres menus rapports pour la commission susdite, plus les épreuves du voyage de Jacqitemont à corriger, en sorte qu'avec la meilleure volonté du monde je ne pourrai aller à Londres que Yevi> Iç
At LÉONCE DE LAVERGNE
milieu ou la fin de mars. Je serais bien heureux si vous vous trouviez à cette époque d'humeur à passer la Manche avec moi et respirer les brouillards et la fumée de Londres.
« Vous verriez que l'expression biblique de ténèbres palpables n'est pas du tout une métaphore orientale.
4i Je suis enchanté que la comtesse de Montijo vous plaise. Elle m'écrit que vous lui plaisez aussi beaucoup,
H C'est une excellente femme qui a toutes les qualités solides d'une femme du Nord, avec la grâce et le sans-façon de son pays. Veuillez me mettre à ses pieds et demander g^râce pour mon impertinence. Je n'ai pas encore répondu
à un billet charmant qu'elle m'a adressé.
Parlez-lui de toutes mes paperasseries, aussi d'autres occupations qui me retiennent auprès d'un numéro 1. Elle vous expliquera cette énigme. Je trouverai cependant le temps de lui écrire demain ou après et de m'excuser moimême. Vous ne me parlez pas de Paca et de son autre fille. Je les ai laissées récitant des fables et dansant le fandango su r une table. Je m'imagine que maintenant on monterait sur une table pour les voir danser.
a Ch... d'A... me néglige actuellement pour son Maréchal. Il m'avait chargé, comme vous savez, de parler dises feux à une belle dame qu'il avait amorcée. Je suis au bout de mes épi-
thètes. S'il ne vient pas, s'il ne se brûle pas la cervelle, la dame croira que Tinconstant se console ailleurs. Le moyen de lui faire croire que le vainqueur de Toulouse est son rival? Dites-lui, quand vous le verrez, que le Luxembourg est triste comme un bonnet de nuit, qu'on n'y voit plus que des sempiternelles, et que, sauf la petite et rondelette duchesse d'O. . . , il n'y a rien à pêcher pour lui dans ces parages.
« Adieu, Monsieur, veuillez ne pas m 'oublier et me rappeler au souvenir de M. le marquis de Gastellane et de M. Dumège; je suis surpris de n'avoir pas reçu de ses nouvelles.
« J'ai échoué au ministère de l'Intérieur en demandant pour lui un supplé-
ment de souscription. Le fait est qu'on n'a plus le sou.
« Votre bien dévoué,
« Prosper Mérimée.
« 16, rue des Petits- Au^stios.
« 23 janvier 1835. »
Dans une lettre, à propos de l'attentat de Fieschi, Mérimée manifeste pour la dynastie de juillet un loyalisme exalté :
« Chartres, 29 juillet 1835.
« Mon cher Monsieur,
Ci J'ai quitté Paris hier une heure avant l'assassinat; mais j'ai vu vingt lettres et chacune contenait une version différente. Il me semble difficile de prouver, ce qui je le crois, n'est pas douteux, l'existence d'un complot. Je crains
aussi qu'on n'exploite mal Findig^nation publique, qu'on lui demande trop et qu'on n'en obtienne rien.
a II est fâcheux que les députés ne soient pas à leur poste, et dans les quinze jours qui s'écouleront nécessairement avant leur réunion on pourra feire bien des bêtises.
tt Gomment le roi ne croirait-il pas à son étoile, se trouvant sans blessures au milieu d'un cercle de morts et de blessés !
« Votre lettre m'est arrivée, hélas! un peu tard. « Mon siège était fait » , et Tetricus venait de recevoir de moi son certificat d'authencité imprimé lorsque votre enquête a tout gâté. Quand on veut vivre et mourir antiquaire, il faut
de la philosophie et prendre son parti gaiement lorsqu'on a été mystifié. Pourtant dans toute cette affaire, il y a quelque chose d'inexplicable. Je ne puis me lasser de me demander cui bono, et quels ont pu être les moyens d'exécution du faussaire quel qu'il soit. Je m'y perds.
« Vitet, à qui j'ai conté ma déconvenue, je pourrais dire a notre » , car lui aussi croyait à l'antiquité, non seu^ lement des bas-reliefs, mais aussi des inscriptions, Vitet persiste.
« Il nie le témoignage de la cassure miraculeuse et du morceau aussi miraculeusement retrouvé. Entre vingt-cinq solutions plus ou moins saugrenues qui me sont venues à la tête depuis votre
lettre, je me suis arrêté à cette hypothèse que Crétin et peut-être votre collègue de La Haye avaient trouvé un antique, qu'ils en avaient fait faire une copie, qu'ils avaient vendue, se réservant de vendre l'original plus tard, histoire de foire de doubles profits.
a J'ai passé avec Mme de Montijo presque tous les jours de beau temps depuis trois semaines. J'ai trouvé D. Gipriano plus gai qu'à Madrid; mais elle voit l'avenir en noir, et je crains bien qu'elle n'ait le triste don de seconde vue. Avant-hier comme je prenais congé d'elle, elle m'a dit les larmes aux yeux : « J'ai déjà sauvé la vie une a fois à mon mari ; mais on ne trompe a pas deux fois la haine d'un Espa-
"^jr^'^Ti
« gnol. » Il y a malheureusement bien de la probabilité dans ses prophéties que les exaltés ramèneront forcément les carlistes et que les carlistes revenus pendront impartialement les exaltés et les modérés.
« Ch... d'A... coule le fleuve de la vie (comme on disait vers 1800) très doucement. Il fait semblant de travailler au conseil d'État, mange régulièrement des petits pâtés chez Michel et le soir papillonne autour de deux ou trois dames; il me demande ensuite de la*< quelle il faut qu'il soit amoureux. Je lui conseille la marquise de N... ou Mme X..., deux superbes géantes, nièces de Mme de M. . . , à quoi il répond qu'il ne peut faire de déclaration à
moins que je n'aie approuvé la rédaction d'avance.
a A propos de marquise, vous avez à Toulouse la marquise de G... Elle était fort jolie à Grenade vers 1830 et un soir je me suis trouvé tout seul avec elle dans la loge du duc de G. . . , ce qui m'a donné des idées exécrables que je n'ai pas osé pourtant manifester. Veuillez me mettre à ses pieds, si vous la voyez, comme je le présume. Vous risquez, ce faisant, qu'elle ait oublié sur qui elle a produit, il y a cinq ans, une si vive impression.
« J'ai fait porter chez Levavasseur trois exemplaires de mon livre. Veuillez en accepter un et donner les deux autres à M. de Castellane et à M. du
Mège. Vous seriez bien aimable de me donner des nouvelles du procès de Tetricus; vos lettres me trouveraient sûrement dans ma tournée si vous avieiÊ la bonté de me les adresser sous le couvert du ministère de Tlntérieur, cabinet particulier.
« Mille compliments et amitiés.
u Prosper Mérimée. »
« Tulle, 18 juin.
o Mon cher collègue, si je ne casse pas en route, accident à prévoir vu la nature des chemins que l'on me promet, je serai après-demain à AuriUac et trois ou quatre jours après à Rotiez.
Vous pouvez être à peu près sûr de m y trouver le 24. Nous irons de là, s'il vuus
plait, voir Téglise de Conques. Je puis même vous o^ir une excursion jusqu'au Puy, dans Thypothèse où vous auriez un rare dévouement. Tout ce que je viens de voir en Limousin et en Berry est médiocre et ne vaut pas votre Toulouse et surtout la rive g;auche de la Garonne- Vous voyez que je ne vous prends pas en traître. J'attends peu d'admiration de TAveyron ou de la Haute-LoirCj mais nous verrons pourtant de beaux paysages et nous mangerons des cèpes et des fraises excellentes.
« Avez-vous des nouvelles de Ch, d'A...? on m'écrit de Paris qu'il est parti abruptement pour Albi et je crains que le M*' d'A. ne soit malade. Vous
LÉONCE DE LÂVER6NE rn
m'obligeriez fort de me donner de ses nouvelles à Rodez dans le cas où vous ne pourriez y venir vous-même.
« Je suis sans lettres de Paria. Je lis dans les journaux que les badauds hc sont étouffés au Champ-de-Mars, [xuir voir un feu d'artifice, niaiserie dont les Parisiens ne peuvent se lasser, Oii en tire déjà toutes sortes de vilains présages. On m'a envoyé un portrait Je la princesse que je vous communiquent si vous ne l'avez vue des yeux de la tète, car vous êtes bien homme à être resté à Paris pour voir les noces. A Fontainebleau, M. de X... a été obliffé de coucher avec sa femme, e lia liment bien mérité par toutes ses Hirtations.
a A Rodez donc, j'espère; en attendant je suis tout à vous et to&o corde.
a. Prosper Mérimée. «
* Bagne res-de-Bigorre, 7 août.
a Mon cher collègue, seriez- vous contre votre habitude dans vos foyers domestiques? Si par un heureux hasard que j'ose à peine espérer vous vous y reposiez de vos courses habituelles, j'aurai sous peu de jours le plaisir de vous y voir et de causer avec vous de rébus omnibus ^ dont je ne sais plus un mot depuis tantôt deux mois* Je vais d'ici à Saint-Bertrand-de-Comminges et de là à Toulouse.
u On me dit que je passerai sous les fenêtres de M. de Rérausat; mais je ne
LÉONCE DE LAVERCNE 59
m'arrêterai pas, ayant un compii(|non de voyage qui doit me quitter à Toulouse, et je veux y passer quelques jours avec lui. Depuis Bordeaux ^ je n'ai vu que des atrocités en fait de monuments.
Pour me consoler, je me auis iîrrèté à Saint-Sauveur et je me suis rassasié de montagnes et de glaciers. J'y al gagné trois ou quatre coups de soleil et autant de milliers de puccî^.
« J'espère qu'avant de vous voir j'aurai une peau présentable et que mes hôtes se seront noyés dans les bains,
« Vous seriez bien aimable de venir avec moi faire une visite à Lciffitte?
Qu'en dites-vous?
a On mange fort mal à Saint-Sauveur et on s'y ennuie à périr. (ÎL-peutlanl on
y jouit de la présence de M. de Rothschild. M. de Castellane s'est enfui quand il est arrivé, ne voulant pas que deux soleils se trouvassent réunis. — - Les honnêtes femmes de Cauterets sont toutes indignées de Taudace de M. G...
et de M. M-., qui leur ont présenté l'autre jour en qualité de léfjitimes Mlle B. et Mlle Eugénie S. Ces dames ont dansé la Robert Macaire au bal de Cauterets. Charles d'A.., sera père un de ces jours. C'est encore une des nouvelles de Saint-Sauveur.
« J'aurais en retour bien des choses à vous demander. Il y a près de deux mois que je n'ai lu un journal ni reçu une lettre de Paris,
tt Adieu, mon cher collègue. Veuil-
LÉONCE ÛE LAVERGNE
lez faire mettre un petit mot pour me dire où vous êtes, poste restante à Toulouse, ou bien à Thôtel de France; c'est là que je descendrai <
u Mille amitiés et compliments.
w Prosper Mérimée, ij
Les travaux littéraires de Lavergne, sa réputation d'écrivain avaient dépassé la sphère locale où s'exerçait son activité, sï bien qu'un beau jour, en octobre 1838, il fut très surpris d'apprendre que M. de Salvandy, ministre de rinstruction publique, T avait nommé à la chaire de littérature étrangère près de la Faculté des lettres de Montpellier.
Quelque flatteur que fût ce choix, il déclina la fonction, motivant son refus sur la nécessité pour lui de résider à Toulouse; mais dans sa lettre au ministre on voit déjà percer le désir
d'abandonner la littérature pour se livrer à la politique.
Si brillante que fût sa situation à Toulouse, Lavergne, comme tous les hommes conscients de leur valeur, rêvait de se produire sur un plus grand théâtre. C'est pourquoi, cédant aux instances de ses amis, il vint s'installer à Paris.
Il ne tarda pas à s'y faire une situation dans les lettres.
Il était devenu un actif collaborateur de la Revue des Deux Mondes, récemment fondée par Buloz.
Il y publiait des études sur l'Espagne, sur la guerre civile et les chefs de parti alors en évidence, Espartero, Cabrera, Gomez.
On y trouve aussi un article sur un poème de Jasmin, Franconelto, et un autre sur Mounîer et Malouet.
Maie la politique avait pour lui des attraits tout puissants; dès qu'il le put, il y entra, d'abord comme rédacteur au ministère de Flntérieur; puis en 1840, M. de Remusat, étant devenu titulaire de ce département j le nomma son chef de cabinet.
Il entrait en même temps au conseil d*État comme maître des requêtes en service extraordinaire.
Le ministère du 1" mars, dont il suivit la fortune, n*eut pas une longue durée; il ne dépassa pas huit mois^ ce qui était peu pour Tépoque. Mais il fut marqué par des événements de la plus
haute importance, dont les deux principaux furent le réveil de la question d'Orient et Téchauffourée du prince Louis Bonaparte à Boulog^ne.
On sait comment la révolte de Méhémet-Ali contre le sultan et le succès de ses armes en Syrie avaient failli amener une conflagration générale et le renouvellement de la coalition européenne contre la France, qui soutenait la cause du pacha .
Au cours de cette crise, Lavergne entretenait une correspondance suivie avec M. Guizot, alors ambassadeur à Londres, qui l'avait prié de le tenir au courant des fluctuations de l'opinion.
Il jugeait la situation avec une sa-
gaciXé pleine de finesse. Voulant indiquer que r effervescence belliqueuse de !a nation était de toute surface, il écrivait : « Les choses iront à la guerre tant que tout le monde croira la pai^t inébranlable, et elles reviendront à la paix dès que tout le monde verra la guerre imminente. )>
La sagesse du roi Louis-Philippe conjura le périL
Quant au débarquement du prince Louig à Boulognej rhistoire en est trop connue pour qu'il soit besoin d'y insister.
Toutefois, Lavergne racontait à ce propos une plaisante défaillance du télégraphe aérien.
L'entreprise avait été dissimulée avec
^Ifw^^^'^'rr'r: -*>-'r
tant de soin que la police n'en savait rien.
Ce fut donc avec la plus entière surprise qu'on reçut au ministère de l'Intérieur une dépêche ainsi conçue :
« Le prince est arrêté. » Le surplus de la dépêche avait été, comme il arrivait souvent, intercepté par le brouillard.
Quel prince? Pourquoi arrêté? Dans quelles circonstances?
On en était réduit aux conjectures, et l'on fut quelque temps avant d'avoir le mot de l'énigme.
Sur ces deux événements qui, à l'époque, préoccupaient à des titres inégaux l'opinion publique, Mérimée, dont la correspondance avec Lavergne devient
6S LÉONCE DE LAVEBGKE
de plus en plus intime, laisse aller sa verve caustique. Il se livre à des appréciatians piquantes sous la plume d'ua futur sénateur du second Empire et d'un familier des Tuileries,
«Bordeaux, 8 août.
« Je vous aurais écrit plutôt (sicj^ mon cher ami, si je n'avais eu beaucoup de vagfue à rame, maladie que vous ne connaissez point dans le tourbillon où vous vivez. Lorsque je commençais à rattraper mon moral, voilà que vous m'assommez avec le divorce de notre chère épouse l'Angleterre et la grande descente du petit Napoléon. Observez le pouvoir de T imprévu qu'il faudrait tou'^ jours prévoir» Il me semble que tout le
LÉONCE DE LAVËRGNE 6îî
monde devient fou, cependant il n'y a pas partout un soleil comme celui sous lequel je vis et qui justifierait lord Palmerstonet M, de Metternichj M. de Metternich surtout, que je croyais si raisonnable ! La panique a été grande ici où Ton vit du vin que boivent les Anglais; cependant nous sommes Francès à Bordeaux comme à Paris et nous craignons encore plus les soufflets que rencombrement de nos caves. Les négociants sont belliqueux* Ils parlent d'armer des corsaires et ne rêvent que plaies et bosses,
u L'équippée (tic) du petit Napoléon est venue jeter de Thuile sur ce beau feu. Ici tout le monde croit que c'est lord Melbourne qui Ta lâché et lui a
mM
70 LÉONCE DE LAVEAGNE
donné des guinees pour s'acheter un habit vert et un vieux chapeau à trois cornes.
" Aujourd'hui à diner, chez le général de G,.., j'ai essayé d^élever des doutes aar ce faitj mais j'ai été battu- Nous revoici avec les sentiments de 1814 sur notre magnanime alliée. Yous savez qu'il n'y a pas de pays où les carlistes se tiennent plus cois qu'à Bordeaux» Je ne sais rien de ce qu'ils disent et leurs journaux de Paris ne m'apprennent rien. Je viens d'un pays où l'on vit très tranquille, mais où une étincelle pourra faire éclater plus d'une petite explosion.
Tous les gens que j'ai vus dans la Vendée et les Deux-Sèvres m'ont dit qu'ils comptaient sur une équippée (sic) de
LÉONCE DE LAVKBGNE 71
Henri Y. Le fait est qu'il est diablement paresseux. Les lauriers du prince Louis devraient rempécher de dormir. S'il vient, il y aura grand tapage, mais au fond rien de bien sérieux. Je crois que les gardes nationales des villes et la gendarmerie suffiraient pour mettre à la raison les paysans du Bocage, Les routes sont si nombreuses et si belles qu'on ne peut plus faire dans la Vendée la guerre à la Walter Scott,
ti Mais il y a encore trop de gens qui ont échangé des coups de fusil, qui ont été pillés ou condamnés à mort pour qu'il ne soit très facile de leur persuader de recommencer-
« J'ai vu au reste, à Niort, un assez curieux miracle opéré par Tarchéologie-
tî LÉONCE DE LAVEBCNE
Elle est à la mode dans ce vilain troti-là, et Bleus et Blancs s'entre4isent des mémoires sur des tumulus, au lieu de s'enlre-assassiner. Je me suis trouvé en relations avec trois sociétaires, un républicain, un carliste amnistié et un justemilieu. Les deux premiers avaient habité, en qualité de détenus, le château de Niort, bâti par Richard Cœur de Lion.
Le troisième, étant juré, avait condamné à mortj je crois, le carliste. Tous les trois archéologues, ou soi-disant tels, étaient en bons termes ensemble et peutêtre ne se battront*ils plus. Dans les campagrnes, on est toujours comme aux beaux temps de la guerre. Les gens y ont la bosse de la combativité et Ton s'exècre de village à village par suite de tradi-
LÉONCE DE LAVERGKE 73
tions qui remontent peut-être à la conjuration d'Amboise.
H Vous seriez bien aimable^ mon cher ami, de me donner quelques nouvelles et quelques réflexions doctes et profondes^ comme vous en faites, sur la situation. Il me semble que sous notre beau feu, sous la blague de nos exaltés j se cache une certaine frayeur. Si nous devons être seuls contre tous, nous sommes fri cassés, et vous serez pendu Tannée prochaine,
« Nous avons pour nous notre furie française et nos souvenirs qui sont imposants. Jusqu'à quel point nous défendront-ils? Gomment faire la guerre avec des journaxix qui conspirent en permanence? Comment la faire avec les Cham-
LÉONCE DE LAVEBGNE
bres? Et les émeutes que vous aurez dans toutes les villes manufacturières?
il y a Ici 8,000 hommes qui vivent du port^ et qui ne vivront plus s'il est blo* que. A LyoUy ce sera bien pis. Je ne vois de boiij là-dedans, qu'une magni* fique occasion de quitter TAl^érie et de mettre en face des Prussiens 20^000 chenapans, zéphyrs j zouaves et autres qui feraient merveille
i^ On me dit que vous encombrez décidément la coupole des Invalides- Mais si les cendres étaient empoignées au passage? Ce serait une drôle de solution*
41 Je pars demain pour Bayonne; mais comme je m'arrêterai sur la route, j'aurai le temps d'y recevoir une lettre de
VOUS avant de passer les Pyrénées, ce que je compte faire si la route de Madrid est boane^ ainsi qu'on me ie dit
Cl Tâchez de me donner des nouvelles réconfortantes, car je suis horriblement triste et la perspective des cosaques me fait tout voir en noir, malgré le soleil du Midi, qui, pour le présent, promet aux vignerons une récolte de trente millions plus belle que celle de Tannée dernière-
H Adieu, mon cher ami, rappelezmoi au souvenir de M- et Mme de RémusaL J'ai dîné aujourd'hui avec M, G.*, que le mariage a maigri. A Bayonne, chez le sous-préfet, ou poste restante jusqu'au 15 au 16. On parle
LÉOSCE DS LmTEBG^e
d'im article sur Cabrera 'l) qoi fait fnretir. Mal heure q sèment je ne le connais que par la renommée. «
« BcTOQttc, fr aodt, an kmt* « Votre lettre j mon cher ami^ m'a rendu horriblement aerveux- Si vous voyez en noir étant si près dn soleil, de quelle couleur verrai-je, moi qui suis dans les brouillards des Pyrénées? Je vous trouve trop pessimiste et trop démocritïque; je devrais dire plutôt trop héracli tique, car votre ironie est diablement triste- Je vous avouerai que j'ai des sentiments non pas Frrrancès mais Français et que je suis désolé quand je vois mes chers compatriotes
(1) De Léonce rie Laverie.
- li — p yw ?ffl^^^.;;-
faire des sottises. Au fait, trouvez-vous que nous ayons tort de prendre la chèvre et de nous poser sur la hanche? Si Ton ne mène pas dans le monde sa première a^ire « d*une assez vigoureuse et gaillarde manière » , il faut s'attendre à être en butte à tout jamais aux insultes de petits et grands. Si nous n'armions pas maintenant, Tannée prochaine on nous traiterait comme on traite le Portugal.
Vous avez bien raison de trouver niaise notre amitié pour le pacha qui était notre bête noire du temps de Tinsurrection grecque, où nous fûmes si fous.
Malheureusement nous sommes dans une drôle de position ; nous représentons en Europe les bons sentiments, Thonneur, la probité. Nous sommes les re-
1% L£0»CE DE LAl^ERGNE
dresseurs de torts et nous ne pouvons penser à notre intérêt lorsque notre honneur se trouve compromis* Quoi de plus tentant, par exemple, que de re* chercher l'alliance de la Russie, de Taider dans ses projets contre TAngleterre, de partager avec elle Tempire turc? Mais la Russie représente Tabsoïutisme et la tyrannie, et nous sommes et serons ses ennemis. A tout prendre, croyez-vous que ce qui est arrivé soit si malheureux? Croyez-vous surtout quHl fut possible de faire autrement?
Notre grosse faute, à mon avis, est, je crois, de n'être pas intervenus après la mort de Zumalacarregui, Alors, nous aurions eu au pis aller une démonstration européenne contre nous, et TAn^Ie-
terre de moins. J'espère cependant que, même aujourd'hui, tout se bornera à des notes plus ou moins aig^res et à des démonstrations plus ou moins g^uerrières. Un coup de canon coûte si cher, que dans Tétat financier de TEurope on ne peut se donner que bien difficilement cette jouissance. Je doute que lord Palmerston persuade au Parlement de voter des subsides extraordinaires , et la Prusse et rAntricbe n'ont pas d'argent à jeter par les fenêtres. J'ai trouvé le discours de la reine Victoria assez rassurant au fond. Ici, on est fort belliqueux. Les Basques sont un peuple ami des coups et du tapag^e. Vous aurez ici une excellente garde nationale qui se donnerait bien un coup de peigne au
besoin, mais qui vous demandera la réforme électoral pour la peine*
a Presque partout ailleurs ^ elle ne serait pas pour le coup de peig^ne, mais bien pour la réforme, La correspondance anacréontique de Soliman pacha avec le commodore Napier m'a fort amusé* Les variations du premier sur Tair : « Allez vous faire f. .. j» ont seulement le tort de n'être pas écrites en français, mais par le temps qui court, c'est un léger malheur* A propos de français; je vous plains sincèrement d'avoir été massacré par les composi* teurs. Il y a quelques années, lorsque j'avais encore la peau plus sensible, j'en aurais été malade pendant trois jours.
Depuis, j'ai trouvé ce remède, c'est de
corriger sur mon exemplaire, et vous verrez, par expérience, que cela tranquillise beaucoup.
tt L'affaire mirobolante du petit Napoléon est tout ce qu'il y a de plus propre à donner de nous une bonne idée en Europe. L'autre moutard, s'il venait en Vendée (avec un pot de lis pour imiter l'aigle vivant de son collègue), ferait tirer plus d'un coup de fusil. On blâme la Chambre des pairs et la clause impérative parait hardie. Je ne la crois pas mal imaginée et j'en juge par le général H. . . et le marquis de L. . . , deux fiers paresseux qui graissent leurs bottes en ce moment.
a Adieu, mon cher ami, je pars demain avec un courrier d'ambassade.
m LÉOTfCK DE LaVERGSE
Si Ton m^occitj ce qui est peu probable, obligez-moi d'abord de faire déclarer la guerre à TEs pagine, puis d'écrire ma notice biographique dans la Revue des Deux Mondes y ou bien d'en confier la rédaction à Mme Sand. Écrivez-moi des nouvelles remplies d'intérètj à leur défaut des réflexions doctes et profondes, les Samedis et envoyez votre lettre par les Affaires étrangères à T ambassade de France...
11 Probablement, je serai de retour à Bayonne vers le 20 septembre etj peu après, je viendrai imprimer la Guerre sociale à Paris.
ti Prosper Méaihée. m A cette époque, les Beaux-Arts dé-
LEONCE DE LAVEAGNE 83
pendaient du ministère de Tlntérieur.
Sa foQction de chef de cabinet du ministre mettait Lavergne en relation avec les hommes de lettres et les artistes <
Et quels noms hrilluient alors dans le monde des lettres et des arts : Lamartine, Victor Hugo, de Musset, de Vigny, Alexandre Dumas père, Balzac, Mérimée, George Sand, et parmi les peintres et les sculpteurs : Ingres, Delacroix, Horace Vernet, Paul Delaroche, Decamps, Pradier, Rude, Duret et tant d'autres.
Par son goût éclairé, par la finesse de son esprit et Taffabilité de ses manières Lavergne était fort apprécié de cette élite intellectuelle.
Quelques exemples puisés dans sa correspondance en peuvent témoi^er-
C'est Micbelet qui brigue auprès de lui la direction des Archives ou qui lui révèle les idées qui ont inspiré ses travaux :
Suai date,
« Monsieur et ami,
H J'entends dire que Ton veut confier la direction des Archives à un savant qui soit en même temps un homme politique, comme Tétait M. Dauaou.
it Si Ton eût voulu choisir parmi les gens de lettres, parmi les membres de rinstitut, je me serais présenté et j'aurais fait valoir mes titres :
iL 1° Mes ouvra gesj en tout quinze
^'Ç^iî^ï^"::^';"
volumes qui ont été traduits ou contrefaits dans toute l'Europe ;
o 2"* Yingtp-cinq ans de services dans renseignement, où j'occupe la chaire de M. Daunou;
« S"* Dix ans de services aux Archives et le suffrag^e unanime des employés de cette administration, qui le jour même de la mort de M. Daunou m'engagèrent par l'organe du plus âgé d'entre eux à me mettre sur les rangs.
tt J'aurais exposé ces titres au ministre, qui m'eût accueilli, je crois, avec quelque bienveillance. Mais dès qu'il est posé en principe que la place doit être donnée à un homme politique, je ne dois point me présenter.
se Lïl;n>CE DE LâVERGNË
a Adieu, monsieur et ami, recevez mes salutatioûs les plus affectueuses.
n MiCtIELET. sï (San* date.)
li Monsieur et ami,
a Je suppose que vous avez reçu mon cinquième volume (Charles VII, la Pucelle; la Renaissance, etCj etc.).
ii Ce sera Tun des plus attaqués* et pourtant c'est, je crois, Tun des plus solidement /oWd^s. II est sorti en grande partie (la fin surtout) des Archives ^ des documents inédits.
» J y ai simplifié toutes les grandes questions du temps- J'ai dégagé celle de V Imitation des controverses, celle de la Pucelie des ornements romanesques,
celle des guerres d'Anyleterre des traditions shakespeariennes que tout le monde suivait à Taveugle; j'ai ramené tout cela aux témoignag^es contemporains, aux actes, autant que je pouvais.
a Mes matériaux amassés, mon livre écrit et imprimé, je Fai soumis feuille par feuille aux hommes spéciaux pour chaque matière : la Pucellcj à M, Quicherat, qui publie son procès; la partie anglaise, à M. Thomas Wright; la partie suisse, à MM. Monnardet Vulliémin, de Lausanne; la partie belge, à MM. Leo^, Se rr ur e , Sai nt-Ge no i s , de Gand , etc . ; le procès de Retz (l' original de la Barbe Bleue), à M. Louis Dubois, qui a fait sur ce sujet un livre inédit, etc-
a Leurs résultats ont cou armé les
88 LÉOEfCE DE LAVERGNE
miens, de même que mon Dugfuesclîn, ma Jacquerie, etc^ avaient été hautement justifiés par les travaux de M. Gbarrîère et de M* Lacabane, de la Bibliothèque royale.
u Je voudrais, Monsieur et ami, que vous eussiez occasion de dire quelque part ce que vous pensez de ce ^rand travail; il m'importe qn'il ne soit pas confondu avec les improvisations histo^ riques sî communes aujourd'hui.
a Croyez à mon attachement sincère et à mon dévouement.
K MiCHELËT,
■ Eue dc% t'uHteB, 12.
a Les derniers chapitres pourraient être intitulés ainsi : De l'Impossibilue d'un royaume des Pays-Bas, w
LEONCE DE LAVERGNE 8D
C'est George Sand en appelant au jugement éclairé de Lavergne d'un insuccès dramatique éprouvé par elle; elle avait fait représenter au Théâtre-Français, le 2 mai 1840, un drame en cinq actes intitulé Cosima^ qui était tombé à plat. Lavergne avait blâmé cette sévérité du public et elle le remerciait de sa favorable appréciation :
(Sans date.)
H Merci mille fois, Monsieur, de votre excellente et charmante lettre» J'avais bien compris hier soir votre bonne poignée de main ; et vous avez compris aussi, n est-ce pas, que je n'acceptais pas dans ma conscience les grossières dissidences de mon auditoire. Peu m'importe d'avoir
LÊ07«CE DE LAVERGXE
fait une pièce déouée d'art. Peu mlmporte d'avuir fait preuve de talent ou de nullité dramatique. Mais j*ai voulu prouver une toute petite vérité qui me semblait être un lieu commun : à savoir que la bonté, la patience et le pardon d'un mari, mis en parallèle avec la brutalité, réfjoïsme et la vanité d'un amant, doivent ramener au juste et au vrai un cœur ég^aré par la passion. Le pudique parterre a trouvé cet essai absurde et îmmoraL Jen suis ftchée pour lui et crois très fort que ce jugement porté sur mon immoralité proclame la sienne; ceci est peu de chose quant à moi.
ft Je serais bien fachée ne n'avoir pas un peu espéré des hommes de mon temps. Je n'en désespère pas et n'en
LÉOKCE DE LÂVERGNE 91
désespérerai jamais, quoi qu'ils fessent pour cela. Je les regarderai comme des enfants mutins qu'il faut endoctriner toujours, au risque de les mettre en colère. Je n'ai pas d'autre pensée dans Tâme et ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais ce qu'il faut risquer et affronter pour la dire. Voilà pourquoi mon amour-propre n'est point en cause et ne souffre jamais.
ft Vous me dites des choses parfaites, trop élogieuseSj mais bien sympathiques à mon cœur. Je vous assure qu'il faudrait être dans une veine d'ironie bien bilieuse pour n'en être pas profondément touchée.
u Mais rassurez-vous^ je ne suis pas ironique du tout* Ceux qui vous Tout
Of LÉONCE DE LAVEHGNE
foit croire ont fait trop d'honneur à mon esprit et ne m'ont jamais adressé apparemment de ces bonnes paroles qui appellent Famitié et imposent la reconnaissance.
ïi Tout à vous.
tt George Sano. "
Ou bien c'est Alphonse Karr se recommandant par rintermédiaîre de Lavergne au ministre de Flnlérieur pour obtenir de lui une remise des condamnations encourues par le brillant écrivain à raison de Tinexactitude de son service dans la ^arde nationale.
Parmi les actes auxquels il avait été mêlé par sa fonction de chef de cabinet du ministre de llntérieur, il en est un
LÉONCE DE LAVERGME 9a
qui lui avait laissé ua souvenir pénible, mais plein d'ensei^ement philosophique.
Il avait, en cette qualité, soumis à son chef les plans de la prison de Mazas,
En 1851, au moment du coup d'État, les plus qualifiés parmi les représentants du peuple furent arrêtés et incarcérés»
M. de Rémusat était du nombre. Par une véritable ironie du sort, il fut écroué à Mazas< Lavergne alla Ty voir, et, dans la conversation qu'il eut avec lui en présence de Targousin, qui ne devait pas les laisser seuls, il lui dit : a Je ne me doutais pas, quand je vous faisais signer les plans de cette prison, qu'un jour vous y occuperiez une cel-
luIe et que je viendrais vous y rendre visite. ïi
A cette vie si laborieuse, si agitée^ Lavergne avait pu cependant dérober de courts instants qu*il avait consacrés à voyager.
Mais ce n^étaient pas de purs voyages de curiosité, de simples déplacements de touriste qu'il entendait faire; son tempérament politique ne se fût pas contenté de si peu.
n étudiait les mœurs, les institutions; il se mettait en relation avec les hommes les plus considérables des pays qu'il visitait; il prenait sur tout des notes, et sa moisson cueillie, il confiait à la Revue des Deux Mondes les impressions qu'il avait éprouvées.
Il y a ainsi de lui des articles sur TAngleterre, sur Tltalie et plus tard sur TAlgérie qui mériteraient d*être conservés.
Son habituel compa^on dans ces rapides excursioûë était son ami Ampère^ Ampère^ le voyageur intrépide, rinfatigable érudit, le lettré délicat que Prévost-Paradol, son successeur à TAcadémie française, a peint d*un trait charmant en disant qu'il avait traversé le monde un livre à la main.
Ampère, avide de tout voir, préparait un voyage en Egypte ; il entretenait Lavergne de ses projets :
a Mon cher ami, V. Vous êtes bien aimable de vous
Sn LÉONCE DE LATEAGNE
être souvenu des Parisiens, comme on dit en province, et surtout de leur revenir bientôt. Si Madame votre mère est du voyag^e, Mme Récamier s'en réjouira doublement. Pour moi, je n'au* rai plus à désirer que Monsieur votre frère, notre aimable compag^non de route.
il Vous saurez que je ne vais point en Élgypte cette année. Je me suis mis si sérieusement aux hiéroglyphes et aux antiquités égyptiennes que je ne vais pas en Egypte — cette année ; — j'en savais assez pour un voyage d'amateur, j'en veux savoir davantage pour un voyage d'étude. Ainsi si le cœur vous en dit, Tannée prochaine ; peut-être auronsnous Mérimée, qui cette année va k Al-
ger. — Pour moi, je vais faire una passeffiata en Italie. A Turin d'abord, voir le musée ég-yptien avec M. Lenormant; puis à Florence, voir Gapponi. Si vous pouviez faire un irtp jusque-là , ce serait admirable. Mais tout dépend de la santé de Mme votre mère et de vos projets. Vous triomphez sur toute la ligne — le duc de la Victoire est aussi enfoncé qu'il soit possible de Tétre, \enez donc triompher ici avant mon départit M. de Chateaubriand est revenu en bon état des eaux; — il est allé depuis à la Trappe, tout cela très lestement, très juvénilement. Mme Récamier est un peu souffrante, ^t vous serez pour
elle un bien heureux événement. Vous
flS LÉONCE DE LAVEftGSE
me trouverez déjà déchiffrant assez bien et pouvant lire presque à obélùque ouvert,
« Mille amitiés bien sincères,
a J»^. Ampère, a
Je me suis an peu étendu sur la jeunesse de Laver^ne pour montrer dans quel milieu littéraire, politique et mondain il avait vécu, formant un contraste absolu avec r existence toute de science et de solitude qu'il mènera plus tard.
Ce changement imprévu avait frappé les personnes qui Tout connu dans cette première partie de sa vie.
Mme Lenormant y fait allusion dans les souvenirs qu'elle a publiés sur Mme Récamier.
Après avoir cité Lavergne comme un des familiers de TAbbaye-aux-Bois, elle ajoute :
" Il avait beaucoup d'esprit, un vrai talent de style, la passion de la politique. Où ne se doutait guère alors et il ne se doutait pas lui-même qu'il deviendrait le grand orateur de Ta^iculture. »
La personne physique chez Lavergney à cette époque, ne prévenait pas moins en sa faveur que les grâces de son esprit.
J'ai sous les yeux un portrait de lui à la mine de plomb, aux environs de la trentaine, et d^une ressemblance frap^ pante.
Les traits sont réguliers, le front puissant, couronné d'une abondante cheve^ lure, le nez droit, la bouche spirituelle, avec la lèvre inférieure un peu forte.
LtONCE DE LAVEfiG'XE'- -^ IM^
les yeux doux et profonds; Tensemble de la physionomie respire à la fois T intelligence et la bonté.
Il est remarquable en effet qu'un homme qui avait tant d'esprit, et du plus vifj et du plus prime-sautier, n'en ait jamais abusé et se soit volontairement abstenu de Tironie qu'il aurait pu manier avec succès.
La taille est grande et bien prise, les épaules toutefois un peu courbées, comme il arrive aux hommes qui lisent beaucoup et qui ont la vue basse.
C'est rimage d'un beau jeune homme chez lequel le sérieujt est tempéré par r affabilité.
Tout entier désormais à la poli-
: :/: vïfSl'-:: rL-iosèE ue lâvbhgms
tique, Lavergne y voulut de suite marquer sa place; en 1842, il se présentait à la députâtion dans le département du Gers , pour Tarrondissement de Lombez. Il fut bien près de réussir,
car il n^écboua que d'une voix contre
* un candidat légitimiste, M. de Pa-
nat-
Deux ans après, M, Guizot, séduit par les qualités à la fois brillantes et solides du jeune écrivain, résolut d'en faire un auxiliaire de sa politique; il rappela au ministère des Affaires étrangères en qualité de sous-directeur.
Cette même anuée 1844, Lavergne épousait Mlle Delalande, veuve de M, Eugène Persil, le fils de Pancien garde des Sceaux, substitut du procu-
LÉOffCE D£ LAVEHGNE lOS
reur général à la cour royale de Paria,
Cette union, formée par une inclination mutuelle, devait lui faire goûter toutes les joies du bonheur domestique,
A cette époque, la loi permettait le cumul des fonctions publiques avec un mandat électif. Donc, en 1846, Lavcrgne posait à nouveau sa candidature dans le Gers, et cette fois il remportait sur son ancien concurrent.
Il avait trente-sept ans.
La carrière s'ouvrait devant lui brillante et, semblait-il, assurée.
Ami particulier du premier ministre, confident de ses desseins , an point qu'un député de Topposition, en lui répondant à la tribune, pourra dire que
I^ LEONCE DE LAVBBC^E
la Chambre venait d'entendre, sinon la parole, au moins la pensée du chef du gouvernement, Laverg^e était, aux yeux de tous, promis aux plus hautes destinées.
Lui-même avait foi dans Tavenir du régime auquel il s'était dévoué. Il voyait dans la monarchie constitutionnelle loyalement pratiquée le port où le pays pourrait se reposer après tant d'orages.
Illusion patriotique que justifiait pleinement Tétat de la France !
Au dedans, Taccord si rare de Tordre et de la liberté sous un roi éclairé , hon^ nête, patriote, de qui La Fayette avait pu dire 41 qu'il était la meilleure des républiques ^> , entendant par là que le
prince mettrait son honneur à respecter la lot.
Autour de lui, sa nombreuse et brillante famille, cette famille où, suivant un mot célèbre, « tous les hommes étaient vaillants et toutes les femmes étaientchastes w ; des finances prospères; une armée magnifique, la plus belle que la France eût connue depuis le premier Empire, T armée qui gagnera les batailles de Crimée et d'Italie; la rente au-dessus du paiPj un mouvement d'affaires énorme, la confiance unanime^ la prospérité universelle.
Au dehorSj la France respectée ayant repris en Europe, par la sagesse et la fermeté de sa politique, le rang qui lui appartenait, répandant au loin son in-
106 LÉO?*CE DE LàVERGNE
fluence, sL bien que (je cite Lavergne) (1) il on moment où la Charte de 1830 s'est écroulée, tous les peuples émerveillés de ses résultats travaillaient à la prendre pour modèle dans leur propre gouvernement. Nou seulement les constitutions de Belgique, d'Espagne et de Grèce s'étaient ré(jlées sur la nôtre; mais les États les plus éloignés jusqu'alors du réffimc représentatif, le Piémont, la Frit s se, le royaume de Naples, étalent sur le point d'en faire de même ^ ,
Que de justes raisons de fierté et d'espérauceis pour de jeunes cœurs élevés dans Je culte de la Patrie!
(1) Ueuite des Dûux Mondes ^ 15 juillet 1850, Guillaume Ul et LouU-Philippe.
C'est le malheur de notre pays d'entrevoir parfois des aubes radieuses où toutes les facultés si belles de notre race, Tintellig^ence, le courage, le dévouement unis dans un même effort, convergeant vers le même but, semblent devoir produire j et produisent en effet, des merveilles; mais bientôt par rinstabilité de notre humeur, par l'inquiétude de notre imagination, tournant nos propres forces contre nousmêmes, nous perdons en peu d'instants les admirables fruits de nos travaux passés.
Nouveau venu dans la Chambre, le député du Gers avait trop de tact pour se mêler inconsidérément aux grands débats qui se déroulaient avec tant
lOS LÉONCE DE LAVEECNE
d'éclat sous les yeux de la Fraace atteBtive.
Toutefois il prit part à la discussion sur les mariages espagnols.
Il parut à la tribune pour soutenir la politique du gouvernement et en quelque sorte en qualité de lieutenant de M. Guiaîot.
Son discours, écouté avec faveur, présageait un orateur. Il se recommandait par la clarté, la vigueur de rargumentati on, jointes à la facilité et à Télégance de la parole*
Le succès du ministère fut éclatant.
Il donnait un sanglant démenti à la thèse favorite de Topposition accusant le gouvernement de Juillet de se mettre aux genoux de T Angleterre,
L'Angleterre était battue et ne cachait pas son ressentiment.
Mais les oppositions chez nous ne sont jamais à court de prétextes* Obligée de reconnaître F habileté et Ténergie déployées par le ministère dans cette circonstance, Topposition proclamait que Tattitude du gouvernement n'avait été aussi crâne que parce qu'il s'agissait d'un intérêt dynastique; si rintérèt seul du pays eût été en jeu, le cabinet n*eùt pas montré la même vigueur.
On allait plus loin : se souciant fort peu de se mettre en contradiction avec elle-même, une partie de la presse opposante blâmait le ministère d'avoir compromis Talliance anglaise, que quelque temps auparavant elle signalait comme
no LÉONCE DB LAVEHGNE
une sorte de vasselage humiliant pour la France,
Lavergne saisit Toccasion de ce triomphe diplomatique pour foire auprès de M. Guizot une démarche qui mérite d'être notée; il lui conseilla de se retirer : a Vos adversaires, lui dit-il, visent surtout votre place; c'est le pouvoir qu^ils veulent; ils en sont écartés depuis longtemps; ils ne feront pas mieux que vous; je crois même qu'ils feront moins bien^ et dans six mois, dans un an, après cette abdication volontaire, vous reviendrez avec le prestige du désintéressement. »
Le grand ministre ne crut pas devoir écouter cet avis, dicté par une singulière clairvoyance et par une connaissance
profonde du caractère français, ami du changement.
S'il eût saivi le conseil de Lavergne, qui peut dire si les destinées de la France n'auraient pas changé de face?
La Révolution de Février, véritable coup de foudre dans un ciel serein j interrompit brusquement la carrière politique de Lavergne.
Il s'en aMigea moins pour lui que pour le pays rejeté ainsi dans des aventures qui devaient lui coûter si cher.
Quant à lui, il reprit sa plume.
Les lettres, a-t-on dit justement, sont les sublimes consolatrices de l'adversité. L*écrivain tombé du pouvoir ressent moins amèrement sa chute; il a dans Tétude un intérêt de tous les instants j et dans les succès littéraires un
LÉONCE DE LAVBACNE 113
baume souverain capable de guérir les blessures de ramour-propre-
Âus&i les bommes de lettres supportent-ils, en général, avec dignité les disgrâces de la politique.
Le fier isolemeiLt de Chateaubriand après la Restauration, Texil volontaire de Victor Hugo, et, dans la circonstance qui nous occupe, la noble attitude de Guizot, sont dus non-seulement à la grandeur d'àme de ces hommes illustres, mais aussi au culte bienfaisant des belles-lettres.
Lavergne était revenu à la Revue des Deux Mondes^ dont les fonctions publiques Favaient éloigné > et dont r amitié de Buioz lui rouvrait les portes.
%tê LÉONCE DE LAVERGNE
Il en fut à nouveau un actif collaborateur.
Dès le 1" avril 1848, j'y trouve un article de lui intitulé : Le Budget de la République,
En mai et en juin, il publie des études sur rAlgérie et sur les écrits de Proudbon, et, le 1" août, sortant du cadre habituel de ses travaux, il s'essaie dans le roman; il écrit une nouvelle qui a pour titre ÉUse.
Il n'y faut pas chercher de grandes qualités d'invention, ni d'émouvantes péripéties, Lavergne n'avait pas à coup sur la prétention de lutter avec les romanciers tels qu'Alexandre Dumas et Eugène Sue, qui étaient à cette époque en poâsessiou de la faveur publique.
Sa nouvelle est très simple. C'est rhistoire d'un jeune homme phtisique, condamné par les médecinSj qui le sait^ et qui va vivre ses derniers instants sous le ciel enchanté de Naples.
Il y rencontre une jeune fille atteinte du même mal que lui, dont les jours sont comptés comme les siens.
La similitude de leurs destinées, Taffinité de leurs natures les rapprochent^ ils s*éprennent Tun de TautrCj se marient et succombent à quelques heures de distance, deux jours après leur mariage.
Sur ce canevas des plus unis, Lavergne a brodé de brillantes arabesques.
Bien que le style descriptif fût beaucoup moins en honneur à cette époque qu'aujourd'hui^ il peint les paysages de
llti LÉONCE DE LAVERGNE
ritalie du Sud avec un relief saisissant.
En même temps, en face de cette contrée où rantiquité a laissé à chaque pas son empreinte, ses souvenirs classiques s'éveillent et lui dictent des pages étincelantes.
Le héros du roman, Albert ^ est assis à rentrée du Pausilippe, sur îe rocher où Ton place le tombeau de Virgule et d'où la vue s'étend sur la mer. En présence de cette nature admirable, pris d'un accès de lyrisme, il s'écrie : u Je sentais m 'arriver le souffle divin qui a porté sur l'Italie Tâme de la Grèce.
C'est vous surtout que j'appelais, nymphes idéales créées par le génie pastoral et qui avez été mes premières amours.
J'ai cru les voir toutes reparaître à ma
LÉOWCE DE LAVEllGNE 117
voix, et la brune Thestylis qui abreuve à Tombreles moissonneurs lassés, et Galatée qui fuit vers les saules, et la blanche Naïs qui assortit dans sa guirlande les mille couleurs des fleurs agrestes, et Phyllisj qui suit d'un long adieu le départ du bel lolas, et la folâtre Églé qui barbouille de mûres le visage de Silène endormi. Ah! que n'étais-je pour vous retenir, filles légères des forêts, ou le chanteur Ménalque, ou le beau pâtre Amyntas, ou Alphésibée qui imite en dansant la lourde allure des satyres» ou le jeune voleur de chevreaux qui se cache dans les glaïeuls aux aboiements du chien rustique, m
Ne dirait-on pas un morceau d'André Ghénier en prose?
IJK LEONCE DE LAVKRGNE
Mais récrit le plus important de Lave rfpie à cette époque est un article puhlie aussi dans la Revue des Deux Mondes, \\ hi date du 15 juillet 1850, sous ce titre : <j Guillaume III et Louis-Philippe. »
11 y rendait compte d'un livre de Giitzot récemment paru et intitulé :
Discours sur Vhistoire de la révolution d'Angleterre.
Ce livre avait pour objet Tétude de cette question : pourquoi la révolution {F Angleterre a-t^Ue réussi? ce qui impliquait nécessairement Texamen de la qijpstion parallèle : pourquoi la révolution française n'a-t-elle pas réussi jusque! présent?
Et par le mot de « révolution » , Gui- /ut entendait non pas les révolutions
de 1688 et de 1830, comme pourrait le faire croire le titre de T article de Lavergne, mais les deux grandes révolutions de 1640 et de 1789.
Avec sa profonde sagacité, Guizot recherchait les causes qui avaient produit dans les deux pays des résultats différents.
Il croyait les trouver d'abord dans le caractère éminemment religieux de la révolution de 1640, tandis que Tesprit religieux faisait absolument défaut à celle de 1789.
La portée politique des deux événements n'était pas non plus la même; TAnglcterre ne réclamait rien de nouveau j elle ne voulait que ressaisir des droits anciens.
ItO htO^CE DE LâVERG^E
En France, au contraire^ ie mouTCment n'était pas seolement national ^ il était universel; il n'aspirait à rien moins quà changer le sort de rhumanité tout entière.
De ces deux révolutions, la première était restée anglaise et politique; la seconde était devenue humanitaire et sociale.
Mais la partie la plus originale de r article j celle qui en motivait le titre et qui était toute personnelle à Lavergne, c'était le parallèle entre les deux princes qui avaient tenté de finir la révolution en lui donnant la forme de la monarchie constitutionnelle :
Ici, je laisse la parole à Fauteur,
w Louis-Philippe était bien Théritier
LÉONCE DE LAVEitGlVE lïl
jjirect; Guillaume III ne Tétait pas; c était sa femme, la princesse Marlej qui succédait au trône d'Angleterre à Texclusion du prince de Galles.
u Louis-Philippe était français ; Guillaume m était étranger. Non seulement le duc d'Orléans était français par le sang, mais il Tétait par le caractère et l'esprit,
n II avait été élevé dans les idées du dix-huitième siècle; ses souvenirs de jeunesse se confondaient avec ceux de la Bévolution et il avait vaillamment contribué des premiers à repousser Tinvasioû étrangère; le prince d'Orange, au contraire, était moins anglais par lea idées que par la naissance; il ai-^ mait peu TAngleterre et les Anglais.
n% LÉONCE DE LAYERGNE
B Le caractère personnel des deux princes n'offre pas moins de contrastes, tous à Tavantag^e du Français. Autant Guillaume était froid, hautain, taciturne et dur, autant Louis-Philippe s'est montré affable, ouvert et bienveillant, i.e premier semblait né pour le gouvernement despotique ; le second réalisait ridéal d'un prince populaire et bourgeois, du chef affectueux d'une nation libre. En permettant cette chute soudaine qui a dévoilé tout ce que les [lartis avaient si indignement caché ou défiguré, la Providence a vengé Louis- Philippe des calomnies odieuses de ses ennemis. Quand l'émeute a forcé les i^rtrrures des secrétaires des Tuileries et lierre à une publicité sans limites les
LÉOINGE DE LAV|£[IGÎSE 193
papiers les plus intimes, qu'a-t-on trouvé?
Il Ce tyran soupçonneux, égoïste et avare a été vu tel qu'il était, c'est-àdire amoureux, et peut-être trop amoureux de popularité, généreux j et peutêtre trop généreux du patrimoine de ses enfants, simple, franc, loyal et bon, dans ses relations publiques comme dans ses relations privées, homme d'État et de gouvernement, ce qui est rare, sans cesser d'être homme de famille, humain et libéral, comme il convient à un enfant de la philosophie moderne, mais n'ayant pris à cette philosophie que ce qu'elle a de bon et tout pénétré encore du grand esprit de 1789. n
tS« LÈOPiCt: D£ LAVEftGNË
Cet article, qui eut beaucoup de r^ tentisBement, apporta une douce consolation aux derniers jours du souverain exilé.
Il se le fit lire à plusieurs reprises et pria M, Guizot de transmettre ses remerciements à Tauteur.
Lavergne était sur le point de se rendre à Claremont pour offrir au vieux monarque un dernier téraoi^age de respect et d'attachement; la mort imprévue du roi Tempêcha d'accomplir ce dessein*
Quelques mois après, il partait pour r Angleterre avec son ami, M. Mon, pour apporter à la famille royale, éprouvée de nouveau par la mort de la reine des Belges, Thommage de ses condoléances.
LÉOSCE DE LAVEHGWE 123
Il a écrit au retour ce voyage et la réception qui lui fut faite à Claremont- On ne lira pas sans intérêt quelques pages de cette relation, pieusement coaservée dans ses archives.
Les deux visiteurs, en attendant qu*on les introduise dans le château, admirent le parc, dont Lavergne fait une agréable description :
« Nous n'étions, poursuit-il, que depuis quelques minutes occupés à contempler ce riant spectacle quand un grand bruit vint nous avertir que le moment était venu de revenir sur nos pas.
Une joyeuse bande d'enfants venait de se répandre sur le perron en poussant de grands cris et de bruyants éclats de rire; c'étaient les petits-enfants du roi.
126 LÉONCE »£ LAVËRG>'E
au nombre de sept ou huit, qui commençaient leurs jeux, et certes jamais pension en vacances ne fit un plus charmant tapage.
u Deux des enfants passèrent en courant auprès de nous; Tun était grand pour son âge, très élancé, avec une figure un peu pâle et sérieuse : c'était M. le comte de Paris; l'autre, plus petit et plus animé, était son frère, M. le duc de Chartres. L'un et l'autre paraissaient fort occupés d'un grand cerfvolant, qu'il s'agissait de lancer.
rt Nous suivîmes tristement des yeux ces frêles héritiers d'une couronne si fatale. L'un et Tautre ont déjà vu de prèsj le 24 février, l'horrible tumulte d'une révolution, et nul ne sait quelles
LÊONC» DE LAVERGNK ÎÎ7
destinées leur réserve Tobscur avenir, il A les voir si insouciants, si gais, on ne peut s'empêcher de se dire qu'ils sont mille fois plus heureux dans la liberté de leur condition présente qu'ils ne l'auraient jamais été aux Tuileries- Leur sort futur serait également bien plus doux s'ils pouvaient jouir en paix de cette existence brillante et aisée que donne la jouissance d'une grande fortuné dans une condition privée, que s'ils sont forcés de courir encore les chances formidables de la royauté,
a Mais ces pauvres enfants sont nés princes j et ce titre funeste les livre à tous les hasards d'une situation exceptionnelle. Partout où leur nom les mènerai ils seront contraints de le suivre.
ISS LÉOVCC DE LATCSG5B
• Continoez tos jeux enfantins. Monseigneur, vous êtes encore, quoique vous grandissiez dans l'exil, à la plus heureuse période de votre vie.
• Nous trouvâmes dans le salon la reine, M. le duc et Mme la duchesse de Nemours. La reine se leva vivement en nous voyant; elle était en grand deuil et ses traits amaigris, sa grande taille un peu courbée, attestaient le ravage des chagrins et des ans ; mais elle avait encore un air remarquable de force et de vie. Je ne pus retenir mes larmes en voyant cette fomme et cette mère qui portait à la fois le deuil de son mari et de trois de ses enfants,
a Elle adressa alors quelques paroles à Mon pour le remercier de sa visite,
et, se tournant ensuite vers moi :
Il Ah! monsieur de Lavergnej quel il article! Nous l'avons lu bien des foiSj 11 le roi et moi, et je regrette bien que ft TOUS n'ayez pas entendu de sa bouche il ce qu'il aurait été si heureux de vous « dire. «
a Elle ajouta encore bien d'autres paroles bienveillante 3, que j'entendis à peine tant j'étais ému. M* le duc de Nemours s'approcha à son tour pour m^adresser les mêmes remerciements, et Mme la duchesse de Nemours, plus belle et plus gracieuse que jamais, y joignit les siens, accompagnés du plus charmant sourire. Certes jamais auteur ne fut mieux payé de ses peines; ces augustes témoignages me touchèrent
d'autant plus que je ne les avais pas cherchés. »
La conversation s^en^age entre la femille royale et les deux visiteurs, trop longue il la fois et trop intime pour être rapportée ici.
Je crois pouvoir néanmoins en reproduire la fin, pleine de mélancolie et de noblesse :
u La reine s'étant levée pour nous donner congé, tout le inonde se leva,
H Au moment où j'allais sortir, la reine vint à moi et me tendit la main :
u Que je vous remercie encore w , me dit-elle avec expression, a du bien que « vous avez fait au roi ! Je suis heureuse « que vous m ^ ayez fourni T occasion de ft voiiei le dire moi-même. «
LEOfiCE DE LAVERGNE 131
a Puis d'une voix basse et sérieuse, elle ajouta ;
u Ne croyez pas que je désire quelti que chose pour Taveiiir- Éprouvés u comme nous le sommes, Je ne sais B pas ce que je dois désirer pour ma a famille. Mais je voudrais voir la « France plus heureuse et plus calme; ii c'est mon seul vœu ; c*était le seul a vœu du roi, qui était le meilleur des ^1 Français, comme il était le meilleur u des maris et des pères, «
41 — Que Votre Majesté prie pour nous lî j répondis-je, Dieu doit aimer et écouter sa voix.
« — Vous pouvez bien vous dire » ^ me dit à son tour M, le duc d'Aumale en nous reconduisant, i< que vous avez
■ adouci les derniers moment du roi.
■ Vous avez été pour lui la voix de Thisu tôire.
a — C'est une grande consolation pour moi, Monseigneur.
a — Et une grande aussi pour nous n , ajouta gracieusement le prince, en me serrant la main< a
Ces pages dont La vergue n'avait parlé à personne^ dont ses plus intimes amis ne soupçonnaient pas Texistence, retrouvées par hasard dans ses papiers^ et qui, par conséquent, n'étaient point destinées à la publicité, te montrent dans toute la simplicité et toute la générosité de sa nature.
Il connaissait à peine la famille royale,
LKONCK DE LAVEHGNE 1^3
il le dit lui-même dans cette relation :
a J'allais très rarement aux Tuileries et je n'avais guère vu le roi et sa femille, à Texception pourtant de M. le duc d'Aumale, que dans les réceptions ofËcielles.
J'ai pour les princes beaucoup de respect, maïs peu d'attrait; je me sens auprès d'eux très mauvais courtisan, fort peu sensible aux prévenances banales qu'ils sont obligés d'avoir pour tout le monde, fort gêné en présence de gens qui ne peuvent avoir avec moi aucun abandon, d
Il n'avait rien à attendre de cette famille déchue de sa grandeur, car il avait entrevu dès les premiers jours de la révolution de Février que le torrent de la démocratie, débordant ses rives,
LÉONCE DE LAVEBGflB
ne pourrait plus rentrer dans le lit que la royauté avait essayé de lui creuser.
Mats, touché du bien que la monarchie de Juillet avait lait à la France, touché des efforts intelligents et courageux tentés pour donner au pays un gouvernement à la fois libre et stable, il avait voulu témoigner aux nobles exilés son admiration et sa reconnaissance.
Parmi les institutions fondées par la seconde république, une des plus utiles était rinstitut affronomique.
C'était une sorte d'école normale de l'agriculture, joîfjnant à renseignement scientifique le plus élevé la pratique approfondie de la culture, à la fois école de théorie et d'application-
Le gouvernement d'alors s'était montré envers cet établissement d*une libéralité sans égale.
Il en avait fixé le siège à Versailles.
On avait affecté aux différents services de l'Institut les bâtiments occupés jadis par la maison du roi et Ton avait déta-
laa LEONCE DE LAVERGNE
ché du parc près de mille hectares pour servir aux expériences agricoles.
Pour que la faveur n'eût aucune part d;ms le choix des professeurs, les chaires furent mises au concours.
Il en résulta un enseignement de premier ordre, en tête duquel on voyait fiffurer MM. Wurtz, Becquerel, Baudement, Doyère, Duchartre, et autres qui tous, ou presque tous, devinrent plus tard membres de l'Institut de France.
La direction de cette grande école était confiée à M. le comte de Gasparin, ancien ministre, membre de l'Académie fies sciences.
La chaire d'économie et de législation rurales avait suscité de nombreux concurrents.
Toutceque Tagriculture comprenait d'hommes considérables, les Barrai, les Lecoulteux, les François Bella, étaient entrés en lice ; mais Ton ne fut pas médiocrement surpris d'apprendre que La vergue se mettait sur les rangs.
Je ne crois pas exagérer en disant qu'à cette époque son savoir, en fait d^agriculture, n'allait pas au delà des Géorgiques.
Il avait acheté en 1846, pour employer la dot de sa femme, un château dans la Creuse, le château de Peyrusse, environné d'une terre de trois cents hectares. Mais je doute qu'en raison des exigences de sa double situation de diplomate et de député, il y eût mis les pieds depuis sou acquisition. A coup
us LEOnCE DE LAVËRGKE
sûr, il était resté complètement étranger à r exploitation de ce bien rural.
C'était donc une carrière nouvelle qu'il entreprenait^ et les professionnels ne le voyaient point sans un sourire légèrement ironique s'y aventurer. Comment admettre en effet qu'un esprit, si compréhensif qu'on put l'imaginer j $*assimilerait en quelques mois une science aussi vaste^ aussi variée, qui exigeait non seulement des connaissances étendues, mais une expérience consommée?
L'événement toutefois donna raison à la tentative hardie de Lavergne. Après nn concours des plus brillants, il fut nommé professeur d'économie et de législation rurales à F Institut agrono* mique.
LEONCE DE LAVERGNE Ï3î>
On put croire, pour expliquer ce résultat inattendu , que son succèg était dû surtout à son talent oratoire et que son éloquence avait fasciné le jury. Certains se demandaient si le fond répondrait à Téclat de la forme, et ce que seraient les leçons de ce savant improvisé.
Elles forent absolument remarquables. Le cours de Lavergne fut un des plus suivis de T Institut agronomique.
Il groupait autour de lui en même temps que les élèves de l'école, tous avides de Tentendre, un grand nombre de personnes venues du dehors,
Lavergne avait au plus haut degré les deux qualités essentielles de renseignement : la clarté et le charme.
Ht* LÈOUfCC DE LAVERGNE
Les esprits les plus étrangers aux choses de Tagriculture étaient tout d'abord émerveillés de la facilité avec laquelle il les faisait pénétrer dans les arcanes de cette science jusqu'alors fermée pour eux.
Les détails techniques présentés avec art perdaient leur aridité, etj tout en demeurant pratique, le professeur faisait envisager Fagriculture sous ses aspects les plus élevés d'utilité sociale et de richesse publique.
Çà et là des anecdotes piquantes, des traits spirituels réveillaient l'attention de Tauditoire, et, la leçon finie, on se disait qu'elle n'eût point été déplacée à la Sorbonne ou au Collège de France»
Il ne reste de cet enseignement que
LÉONCE DE LAVEHGNE Hl
des témoignages auriculaires, car les cours de Lavergne n'ont point été recueillis. Mais parmi les élèves qui suivaient ses leçons, il en est encore — M- Tisserand, M. Prilleux, M. Bisler — qui peuvent attester la séduction absolue exercée par le professeur sur son jeune auditoire.
Lavergne professai l'Institut agronomique pendant deux ans, del85ûàl852.
Du événement inattendu vint brusquement mettre fin à son enseignement.
II était à Peyrusse lorsqu'il apprit par le Moniteur universel la suppression de r Institut agronomique.
Un préjugé répandu à cette époque dûna les sphères ofScielIes contre Tî^p-
plîcation de la science à l'agriculture avait décidé saDs autre forme de procès, sans diseuBsion^ sans enquête, par un simple trait de plume, la destruction de la gfrande école dont l'agriculture se promettait les plus heureux résultats.
Pour la seconde fois, la carrière de Lavergne était brisée* Le professorat, où il avait déjà obtenu de si beaux sui> ces, lui était fermé; avec la douce philosophie qui ne le quittait jamais, il disait en riant qu'en supprimant l'Institut agronomique on avait pourvu au sort des animaux répartis dans les fermes modèles, mais qu'on n'avait pas songé aux professeurs.
Sa constance ne fut pas ébranlée par ce coup imprévu.
Il s'était ouvert une voie nouvelle dans laquelle il entrevoyait une série pour ainsi dire indéSnie d'études attrayantes et fortes ; il avait la conscience que son labeur devait être utile aux hommes i la vie studieuse et solitaire qu'il allait mener réjouissait sa belle àme, bien vite dépri&e des agitations mesquines de la politique et des luttes stériles de T ambition.
C'est le sentiment qu'il a exprimé en termes éloquents dans la préface de sou Économie rurale en Ânghterre :
tt Je m'adresse surtout, disait-il, à ceux qui, comme moi, se sont tournés vers la vie rurale j après avoir essayé d'autres carrières ^ et par dégoût des révolutions de notre temps. Au sein de
144 LÉONCE DE LATEKGKE
la nature qui ne change pas, ils trouveront ce qu'ils cherchent, Tactivité dans le calme et Tindépendance par le travail. «
Il avait d'abord song[é à publier son cours d'économie rurale professé à l'Institut agronomique. Un autre dessein, dès longtemps arrêté dans son esprit, modifia ses résolutions, et depuis, à travers les nombreuses études auxquelles il s'est livré, il n'a pas trouvé le temps de réaliser cette publication.
Le monde agricole y a perdu assurément, bien qu'en échange Lavergne lui ait donné un livre qui, en son genre, est un chef-d'œuvre; je veux parler de VÉconomie rurale en Angleterre, en Ecosse et en Irlande,
Frappé de la supériorité de l'agricul-
ture anglaise, Lavergne avait voulu Tétudier sur place.
Dans Tété de 1851, après avoir visité la première Exposition universelle inaugurée à Londres, il fit en Angleterre uii séjour prolongé.
Il avait la bonne fortune d'avoir pour compagnon de route j indépendaniment de son beau*frère, M. Fossin, son ami Ampère.
.. En cette aimable et docte compagnie, Lavergne entreprit de visiter les grandes exploitations rurales du Royaume-Uni. Il y consacra plusieurs mois, étudiant avec un soin scrupuleux tous les éléments de la richesse agricole du pays, les conditions du sol et du climat, les races d'animaux,
le» méthodes de culture, négligeant pour la ferme le château où d aimables tnstaQces cherchaieut à le retenir.
Puis, quand son butin fut recueilli^ il songea à regagner la France; mais en cette conjoncture, Tun de ses compagnons lui fit défaut.
Ampère s'embarquait pour New-York, d'où il devait rapporter le charmant récit qu'il a publié sous le titre de Promenade en Amérique,
A son retour, il racontait une plaisante méprise des Américains à son sujet.
Il avait si bien profité des leçons de La vergue, et il traitait avec une telle compétence les questions agricoles,
LÉONCE DE I.ÀVËUGNË
qu'on s Y était trompé, et qu'on Tavait pris non pour un académicien en voyage, mais pour un professeur d'agriculture.
Lavergne mit près de trois ans à mûrir son œuvre; c'est seulement en 1854 qu'il publia VEsmt sur l'économie rurale de t'An^leterrei de f Ecosse eide t Irlande.
On me permettra de m'y arrêter un instant, d'abord parce que le livre a fait du bruit à son apparition, et puis parce qu'il est le point de départ de la production scientifique de l'auteur.
Je n'ai point à m'étendre aur son mérite au point de vue agricole; le suffrage des juges compétents Ta depuis longtemps consacré.
J'y voudrais seulement relever une
us LEONCE DR IMVKRGNË
qualité assez rare dans les livres de science : Tagrément de la forme et le charme du style»
Lavergfne ne s'était pas borné àFétude technique de la culture anglaise; il avait élevé son sujet et recherché soit dans les mœurs, soit dans les institutions de TAngleterre, les causes de la supériorité de son agriculture.
&i outre, en écrivant son livre, il avait, c^est lui-^même qui te dit, les yeux constamment fixés vers la France, et, comme malgré lui, il établissait un parallèle entre les deux pays,
La cause la plus puissante , suivant r écrivain, de la prospérité agricole de r Angle terre, c'est la passion des Anglais pour la nature-
LÉOr^CE DE LAVEHGNE U9
Dans un chapitre intitulé la n Vie rurale n j il trace Tintéressant tableau des mœurs champêtres en Angleterre; il montre toutes les classes de la société éprises de la vie agreste, cherchant, suivant leurs moyens de fortune, à en goûter la douceur.
Il nous introduit dans la résidence fastueuse du grand seigneur anglais et nous décrit son genre de vie, imité par le gentilhomme campagnard, lequel est, à son tourj imité par le fermier,
Jl n'a garde d'omettre les plaisirs de la campagne, le sport universellement répandu dans la population britanaique.
* Les femmes elles-mêmes, dit-il, préfèrent ces plaisirs à tous les autres :
150 LÉONCE DE LÀYËRCNE
donnez à une jeune fille anglaise le choix entre une promenade à cheval et une soirée au bal, son choix n'est pas douteux ; elle aussi aime à franchir les baies et à courir comme le vent. "
Ce goût de la vie champêtre, Lavergne en retrouve la trace dans la littérature et principalement dans la poésie an* glaises*
Avec autant de sagacité que d'érudition il montre que tous les poètes, depuis Shakespeare jusqu'à Thompson, depuis Milton jusqu'à Pope, ont donné, avec la nuance personnelle de leur génie, la note bucolique. ,
Dans un ingénieux rapprochement, il observe qu'au moment même où paraissait la Henriade^ ce poème dans lequel,
LEONCE DE LAVERGWE Kiî
comme on l'a dit spirituellement, il n'y a même pas d'herbe pour les chevaux, Thompson chantait les saisons dans le plus magnifique langag^e, Grey publiait ses Élégies et Goldsmith son Vicaire de Wahefield.
Se plaçant au point de vue politiquej Tauteur constate que la résidence de raristocratie anglaise dans ses ter* res a eu pour elle les plus utiles résultats.
Tandis qu'en France les grands seigneurs, désertant leurs châteaux, s'entassaient dans les antichambres de la monarchie absolue, et devenaient de plus en plus étrangers aux besoins et aux intérêts du pays, la noblesse britannique, gardant le contact avec les populations,
Wt LÉONCE DE LAVERGNE
conservait sur elles et accroissait son influence.
Et, fait qui mérite d'être signalé, les souverains angolais ne cherchaient pas à attirer et à retenir auprès d'eux des courtisans de leur puissance* Lavergne cite à ce propos un mot admirable de la reine Elisabeth :
a Quand elle voit les nobles sortir de leurs châteaux pour affluer à sa cour, elle le§ engage elle-même à retourner dans leurs terres, où ils auront plus d'importance.
a Voyez, leur dlt-cUe, ces vaisseaux H accumulés dans le port de Londres ; ils il y sont sans majesté, sans utilité, les i\ voiles abattues et les flancs vides, contt fondus et pressés les uns contre les
LÉONCE DE UAVERGIVE 153
«i autres; supposez qu'ils enflent leurs 4i voiles pour se disperser sur rimmentt site des mers, chacun d^eux sera libre, a puissant et superbe. «
il Comparaison pittoresque et vraie, mais que Henri IV, contemporain d'Elisabeth, et son petit-Sis Louis XIV, n'auraient jamais faite* H
Cette étude magistrale fit sensation.
Le succès en fut aussi retentissant que durable; car V Essai sur r économie ruraie de V Angleterre, de l'Ecosse et de F Irlande a été traduit dans presque toutes les langues de l'Europe, et les académies étrangères ont spontanément nommé Lavergne pour leur correspondant.
Mais l'approbation la plus flatteuse à ses yeux fut celle de T Académie des
iBê LÉÛTiCE DE LAVERGNE
sciences morales et politiques, qui lui ouvrit ses rangs immédiatement après la publication de son ouvrage*
Il fut élu, le 30 juin 1855, en remplacement de Léon Faucher*
L^année précédente, à la date du 15 mars 1854^ il avait été nommé membre de la Société centrale d'agriculture de France .
.ji
A partir de ce moment, la production de Lavergne ne s'arrêta plus jusqu'à répoque où la politique le reprit.
C'est à Peyrnsse qu'il a composé presque tous ses ouvrages. Il y restait sept mois de rannée.
Gomme tous les grands travailleurs, il s'était fait un genre de vie ttniforme et réglé.
La matinée, commencée presque avec le jour, était consacrée aux travaux intellectuels*
A côté de son cabinet de travail se trouvait une immense pièce convertie par lui en une bibliothèque où il avait
1J6 LEOSCE DE LAVERGNE
réuni) indépendamment de nombreuses tEuvres littéraires, taus les livres importants publiés surréconomie politique et ragriculture, et où il puisait sans cesse.
Il ne revêtait pas, comme Buffon, un habit de cérémonie pour écrire et son éloquence n'avait pas besoin de manchettes ; mais des fenêtres de son cabinet il aimait à contempler le riant paysage qui se déroulait sous ses yeux ; une immense prairie légèrement ondulée où ses vaches bretonnes mettaient une note blanche et noire sur le fond éclatant de la verdure, à Thori^on^ la masse sombre de ses imposantes futaies, et sur le côté, ourlant la prairie de son onde écumeuse, le ruban argenté du Taurion,
C'était un lieu véritablement inspirateur; les bénédictins, si épris du pittoresque ^ auraient pu le choisir pour y placer leurs cellules.
L'après-midi était réservé aux courses dans la campagne et à la visite des fermiers.
Lavergpae retrouvait là, si je puis ainsi parler, le professorat qui lui avait échappé. Rien de plus rétif, on le sait, rien de plus difficile à convertir aux idées nouvelles que le paysan. Sa résistance instinctive se doublait encore , dans la circonstance, de son intérêt.
A l'époque dont je parle, on ne connaissait dans le pays que le métayage, c'est-à-dire le partage des récoltes entre le propriétaire et le colon partiaire. Ce
lâB LÉONCE DE LAVERGNE
dernier se croyait en droit de s'opposer à des innovatioas qui, dans sa pensée, pouvaient compromettre l'avenir.
Il allait des démonstrations sans fin, des raisonnements à perte de vue pour lui persuader de renoncer à sa routine habituelle.
Elncore Laverg^ne y perdait^il bien souvent son latin*
Aussi Ët^il rentrer sous son administration, ou, pour parler plus exactement, dans sa réserve, presque toutes ses métairies, et dès lors sa présence dans ses domaines était d'autant plus nécessaire -
C'est dans cette retraite studieuse qu'il passa les dix-huit années de l'Empire , livré tout entier à ses travaux scien-
LEONCE DE LAVERONË 159
tifiques et à rexploitalîoo de sa terre.
Il avait rencontré dans sa femme le plus déyoué et le plus intelligent des auxiliaires.
Mme de Lavergne était une de ces femmes d'autrefois qui estimaient que leur rôle dans la vie était de se plier aux idées, aux goûts, aux habitudes de réponx qu'elles s'étaient choisi, de le seconder dans ses travaux, de contrihuer dans la mesure de leur force à ses succès.
Aussi, en présence de la résolution prise par Lavergne d'habiter la campagne, elle n'hésita pas un instant; elle accepta très volontiers cette existence nouvelle, et cette Parisienne élégante et mondaine devint en peu de mois une fermière accomplie.