IM I«K0!*4CE DE LATERGNE
Debout dès l'aube, elle surveillait les dîifêrents travaux de la campagne, depuis la traite des vaches jusqu'à la tonte des moutons.
Pendant la récolte des foins ^ principal produit de la terre, elle allait dans les prés encourager les travailleurs^ présider à la fenaison, au char* cément, à la rentrée des voitures, et, dans les loisirs que lui laissait le travail agricole, elle visitait les pauvres et les malades et leur portait les médicaments et les consolations dont ils avaient besoin.
Je ne sais rien de plus noble que ces deux existences solitaires^ consacrées au travail et i la charité, embellies par leur mutuelle affection.
LÉONCE DB LAVKRGNE im
Chaque année, Lavergne montrait avec orgueil les champs qu'il avait défrichés, les progrès qu'il avait faits sur la lande inculte, dont il reculait sans cesse les frontières, ou bien encore c'étaient des semis d'arbres verts qui en peu de temps prenaient des proportions respectables , des chemios , des avenues qu'il traçait dans son domaine.
Souvent sous l'agriculteur reparaissait le lettré ; il mêlait à ses travaux champêtres des souvenirs classiques,
La salle à manger du château donnait sur une immense cour de ferme semée de gazon, et c'était le' plus habituellement au moment des repas que les
troupeaux regagnaient Tétahle.
Tfi3 LÉONCE DE LATËRGKE
Encore imbu du souvenir d'Horace j il voulait faire graver en lettres d'or sur une plaque de marbre ces vers charmants de la délicieuse épode où le poète vante les agréments de la campagne ;
Kaa inter epul^t ut juvat pa»tas oTct Videre properantea domum; Videre vomerern inverium hovei Colio Ltahentes languido (1).
11 y avait dans la montagne auprès d'une de ses métairies une fontaine d'une transparence admirable, entourée de mousses, de lichens et de fougères, sous un berceau formé de chênes et de hêtres, dont les rameaux entrelacés défiaient les ardeurs du soleil, véritable
(1) Qu'il est douif pendant qu^ûn est a t&hlc, de voir le* brebU, de retour du pâturage^ s'empresier vers la rvaUon; de voir les bœufs traîner de leur cou oonebalnDt \e soc renversé de la ehairuc^
LEONCE DE LAVERGNE lti3
oasis de verdure oii Ton gfoùtait une fraicheur délicieuse.
En la montrant, il ne pouvait s'empêcher de s'écrier ;
U avait un sentiment très vif de la nature; chez lui le statisticien n'avait point étouffé le poète,
il publia en 1860 V Économie rurale de la France depuis 1789.
C'est, avec V Essai sur f agriculture de tÀngleterre^ l'œuvre la plus considérable de Lavergne.
Mais il ne faut pas croire qu'en récrivant il ait eu Tintention de feire un
(1) O fonlaiDe da Bandider plus limpide que le criital f
164 LÉONCE DE LAVERCNB
pendant à son premier travail et d'en renouveler le succès.
Il avait trop d'esprit pour ne pas savoir qu'on ne réussit guère deux fois dans le même {jenre. Le sujet, tout différent, lui avait d'ailleurs été fourni par rAcadémie des scieuce^s morales ellemême; elle avait désiré qu'il traitiit rimportante question de rinfluence de la Révolution française sur T agriculture.
C'était de la part de l'illustre compagnie une marque de confiance bien précieuse pour celui qui en était Tobjetj et, d'autre part, on comprend que l'Académie ait désiré connaître sur ce point intéressant T opinion d'un homme aussi compétent à la fois en agriculture et en politique.
Lavergfne a exprimé sa pensée sans détours.
On n'avait point encore inventé à cette époque la fameuse théorie du bloc, qui consiste à n'envisager la Révolution que dans son ensemble et à la glorifier dans ses principes sans tenir compte des crimes qui Tont souillée.
Cette apologie, je suis tenté de dire cette idolâtrie, ne pouvait trouver grâce devant Tesprit si droit et si indépendant de Técrivain.
Il rend justice aux principes nouveaux introduits dans nos lois par la Révolution; il déclare qu'ils ont été favorables à Tagriculture; mais il ajoute que les excès de tout genre qu'on a eu à déplorer pendant la période révolu-
106 LEONCK DE LÂVERCNE
tîonnaîre en ont retardé le bienfett, qui ne s'est produit que lorsque la séparation s'est faite entre les bonnes et les mauvaises conséquences de la Révolution.
En principe, Lavergne est rennemi des révolutions; il appartient à cette école qui estime que le progrès peut être obtenu pacifiquement et que les violences qui ont la prétention de Tim* poser ne font qu'en ajourner Tavènement.
En un mot, à la révolution il préfère révolution.
Suivant lui, la révolution agricole commencée par les édits de Turgot de 1774, 1775 et 1776 sur la liberté du commerce des grains et sur Fabolition
LEONCE DE LAVERCNE 167
de la corvée, était consommée par la loi du 11 août 1789, réglementant Télaa magnifique de la nuit du 4 août sur rabolition des privilèges.
Si Ton y ajoute la Déclaration des droits et la loi du 28 septembre 1791 sur les biens et usages ruraux édictant la liberté du territoire français et le droit pour les propriétaires de varier à leur gré la culture et 1* exploitât! on de leurs terres, on a un ensemble de dispositions plus que suffisantes pour éta-^ blir en France le régime nouveau et fonder la prospérité agricole.
Aussi s'élère-t-il de toutes ses forces contre les mesures spoliatrices telles que la vente générale des biens du clergé, ainsi que la confiscation et la
16S LEONCE DE LAVEE GNE
vente des biens des émigrés, des déporportés et des condamnés révolutionnaires.
Ces mesures, il les repousse au nom de la liberté.
On me permettra de citer tout entière l'éloquente protestation qu'il ftiit entendre à cet égard, et qui emprunte à des événements récents une signification particulière. Parlant de la persécution dirigée contre le clergé, il s'écrie :
a Ces religieux remplissaient pour la plupart une fonction utile en se livrant à l'étude, à l'enseignement, à l'aumône, à la garde des malades, et quand même ils n'auraient été bons à rien, personne n'avait le droit de violenter leur conscience. Tout ne se mesure pas
en ce monde par Tutilité matérielle ; la méditation j rabstinencej la pénitence, la prière, le repos même, ont aussi leurs droits.
(* Pour que la liberté personnelle fût entièrCj il suffisait que la législation ne reconnût pas les vœux perpétuels et qu'aucune vocation ne fût contrainte; le reste ne regardait pas le pouvoir temporel. On ne pouvait j sans violer la liberté même, chasser des cloîtres par la force ceux qui voulaient y rester. ^
En ce qui concerne les biens des émigrés, des déportés et des condamnés révolutlonaires , le résultat qu*on se proposait a été à peu près illusoire.
La somme des domaines confisqués
LE05CE &E LAVeiGSE
de la sorte était énorme à Forigine. Elle avait une râleur de deux à trois milliards et représentait arec les domaines de la couronne environ un tiers da territoire.
Mais Topération n'a pas été poussée jusqu'au bout; plus de moitié de ces biens n'ont pu être vendus et ont fiait retour en nature à leurs propriétaires soit pendant l'Empire, soit en vertu de la loi du 5 décembre 1814.
La dépossession réelle n'a pas dépassé trois ou quatre cents millions, et elle a été compensée pour la noblesse qui l'avait subie par des mariages, en sorte qu'aujourd'hui la plupart des familles que la Révolution avait cru ruiner sont plus riches qu'avant 1789.
LEONCE DE LAVERGNE ni
Telle est ce que Laverjne appelle F impuissance des révoliitioas quand elles veulent changer le monde à leur guise!
Pour arriver à une plus égale répartition du solj il n'était pas besoin de la confiscation ni de récliafaud; deux mesures bien simples suffisaient : Tabo- Litîon du droit d'aînesse et l'abolition des substitutions*
Le droit d'ainesse était condamné depuis longtemps déjà par Topinion, même en Angleterre, où le docteur Johnson disait que Tavantage de cette combinaison était de ne faire qu'un sot par famille.
Quant aux substitutions, elles favorisent la dissipation et les dérèglements en ce qu'elles donnent à une classe de
11^ LÉONCE VE LAYEBGNE
la société ce que Fauteur appelle spirituellement tf le privilégie d'une banqueroute légale et périodique ■ .
Telles sont les idées de Lavergne sur la grave question dont Texamen lui avait été confié par TAcadémie des sciences morales.
De son étude approfondie il était amené à conclure que les mesures révolutionnaires ont peu profité à l'agriculture, puisque la plupart de leurs résultats auraient pu être obtenus sans spoliation et sans secousse, par le seul effet de l'égalité civile et de la liberté politique inaugurée en 1789.
La partie du livre consacrée à l'agriculture, et qui est, bien entendu, la principale, n'est pas moins intéressante
que la partie historique. Avec un art singulier Tauteur a su éviter la monotonie inhérente à son sujet.
Il nous promène dans toutes les régions de la France, si différentes par le climat, la nature du sol, les productions, les races d'hommes, et il sait répandre sur ce voyage pittoresque et instructif la variété et le charme.
Un peu avant cette publication, et dans Tordre des études agricoles, Lavergne faisait paraître, en 1837, un livre important, t Agriculture et la population^ suite d'articles publiés dans la Revue des Deux Mondes ^ à propos de TExposition de 1855,
Un des premiers, sinon le premier, il y a de cela un demi^siècle, il poussait
un cri d'alarme en signalant à Tattention générale cette grave question de la dépopulation de la France qui préoccupe aujourd'hui les pouvoirs publics.
Dans une savante dissertation, il analysait les causes du mal et y proposait des remèdes qui malheureusement n'ont pas été mis en pratique.
Il écrivait également une intéressante introduction aux Voyages d'Arthur Young.
Puis revenant à la politique, il publiait une brochure sous ce titre : la Constitution de 1852,
Une autre œuvre plus considérable parut en 1863.
C'est l'histoire des Assemblées pro^ vinciales sous Louis XVI, créées pour
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faire contrepoids au pouvoir sans contrôle qu'avaient exercé jusqu'alors les intendants.
En même temps, La vergue publiait une galerie àe^ Économistes français au dix-huitième siècle ^ suite de monographies où Ton voit défiler tour à tour Tabbé de Saint-Pi erre j Quesnay, le marquis de Mirabeau, Turgot, Dupont de Nemours, toutes physionomies aussi remarquables par leurs lumières que par leur originalité.
Bien d'autres productions moins importanteSf éparses dans les revues du monde savant, sont sorties de la plume de La vergue. La liste en serait trop longue pour être rapportée ici. Elle n'aurait d'autre intérêt que de faire res-
116 LÉONCE DE LATEBGXl
sortir raclivité infatigable et la rare facilité de récrivaîn.
An milieu de ces travaux si nombreux, fii variés, il trouvait encore le tempe de correspondre avec ses amis, M. Guizot, M. de Tocque ville ^ M, Vuitry^ M. de Quatrefages et tant d'autres.
Deux circonstances faillirent arracher Lavergne à sa laborieuse retraite.
En 1863, 11 fut candidat aux élections législatives dans le Gers, qu*il avait déjà représenté sous Louis-Philippe à la Chambre des députés -
Il ne fut point élu.
11 avait à combattre la candidature officielle qui fonctionnait à haute pression dans le département et qui se traduisait par de flagrantes illégalités.
Pour en donner une idée, il me suffira de dire que Fheure du scrutin, fixée par la loi à huit heures du matin, avait été avancée dans la plupart des
m LÉONCE 0E LAVERGNE
communes, oùle scrutin s'était ouvert à six et même à cinq heures.
ËD vain^ lors de la discussion de cette élection au Corps législatif, M, Emile OUivier s'éleva-t-il, avec son éloquence enflammée, contre de semblables pratiques qui constituaieEt une véritable violation de la loi et faussaient Télec^ tion. En même temps il mettait en garde la Chambre contre ce préjugé répandu parmi les amis du pouvoir que les candidats qui avaient appartenu aux régimes déchus étaient, malgré le serment qu'on leur avait imposé et qu'ils avaient prêté, des adversaires irréconciliables de TEmpire.
tt Comment! disait-il, lorsque l'honorable M* de Persi^y, ministre de
LEONCE DE LAVËAQNE 17Q
rintérieurj prit possession de son mlnistèreen 1860, la première parole qu'il adressa à ses préfets fut celle-ci : « Tàu chez de ramener les hommes qui « jadis ont honoré la France ; faitesu leur comprendre qu'il n'est pas bien *t de se tenir à Técart; qu'il vaut mieux a qu'ils entrent dans les institutions du « pays et qu'ils nous aident des con- <i seils de leur expérience, n
» Aussi que d'applaudissements! Combien partout on célébra aussitôt le patriotisme, le libéralisme, rintelligfençe de M- le ministre de rintérieur! Les journaux n'étaient pleins que de cela.
« Comment donc, par quelle espèce de revirement imprévu > lorsque ces hommes considérables répondent à vo-
tre appel; lorsque, comme vous l'avez désiré, ils rentrent dans Tarène; lorsqu'ils arrivent dans cette Assemblée pour foire entendre une voix que la France ne connaît pas depuis trop longtemps et qu'elle accueillera avec bonheur, comment se fait-il que vous les traitiez en rebelles et que vous les accueilliez par des injures? »
Inutiles efforts! Objurgations superflues!
La majorité avait son siège fait. Elle accepta sans broncher T explication ou plutôt la défaite des commissaires du gouvernement venant dire : de quoi se plaint le candidat? Loin d'abréger la durée du vote, on l'a augmentée, et l'un de ses coryphées habituels crut
LEONCE DE LAV£RGNE 18Î
faire un trait d'esprit en disant : Abondance de biens ne nuit pas.
Quanta robjection si grave tirée de ce que le changement d'heure dans Fouverture du scrutin pouvait avoir une sérieuse influence sur la composition du bureau, garantie essentielle de la sincé' rite du suffrage, elle fut à peine effleurée.
La seconde circonstance avait trait à r Académie française.
Bien que Lavergne fût pleinement satisfait d^avoir vu ses travaux récompensés par le titre de membre de T Académie des sciences morales et politiques, beaucoup de ses amis auraient voulu le voir entrera rAcadémie française.
Voici la lettre que lui écrivait Ampère à ce sujet :
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> Ce dimanche» Paa (Basset- Pyrénéef).
« Mon cher ami,
tt Je vois avec plaisir que le moment est venu où vous pensez à TAcadémie et où d'autres y pensent pour vous.
a Vous savez que j'ai toujours approuvé ce dessein et vous ai engagée à y donner suite.
« Vous êtes un candidat selon mon cœur, non pas seulement à cause de notre vieille amitié, mais parce que vous représentez pour moi la littérature agfrandie, élargie au moins, de notre temps, c'est-à-dire l'art d'écrire appliqué aux sujets scientifiques. Je ne peux consentir, quelle que soit l'opinion de ceux qui demandent à tout prix des
LËOINCE BE LAVERGNE ]g3
hommes de lettres ; je ne puis consentir à la borner aux auteurs de pièces de théâtre et de romans, dans un temps où le roman et surtout le théâtre, à quelques exceptions prés, ne sont certain nement pas dans la voie de Tart,
u Je ne repousse point le journalisme, qui est une des manifestations les plus vivantes de l'esprit de nos jours.
« Maïs alors vient une autre difficulté : un assez bon nombre de concurrents s'offrent, et il devient difficile de donner à Tun sur les autres un avantage assez grand pour le choisir à leur exclusion ,
a Ce qui le prouve, c'est que lorsque je suis parti, ceux qui, à ce qu'il semble, portent M, Cuvillier-Fleury, portaient
M> Janin*.. Gomme vous êtes sur les lieux, vous pouvez mieux juger que moi des causes de ce changement qui m'a surpris. Expliquez-le-moi, je vous prie. «
D'autres académiciens éminents, bfontalembert, Tévêque d'Orléans, Guizot surtout, très influent alors à T Académie, r encourageaient dans cette voie.
Hais un de ses amis ayant manifesté rintention de poser sa candidature, il s'effaça devant lui, et depuis» la politique d'abord f la maladie ensuite, le firent renoncer à ce dessein.
LeQuatre-Septembre lui rouvrit d*une façon inattendue la vie politique*
Il était dans sa terre de Peyrusse, gémissant sur les malheurs de la Patrie et désolé de ne pouvoir rien pour ellcj lorsqu'en février 1871 il apprit par une dépêche de Bordeaux qu'il avait été élu par le département de la Creuse député à r Assemblée nationale*
Il ne s*était pas présenté; il n'avait &it aucune profession de foi ; personne n'avait soutenu sa candidature , et cependant son nom^ par une entente tacite des électeurs, s'était trouvé sur presque toutes les listes.
Hommag^e spontané de ses compatriotes d'adoption, auquel il fut très sensible et dont il devait dans son testament leur témoigfner sa ^atitude !
Il partit immédiatement pour Bordeaux, où TAssemblée se réunissait, et prit une part active à ses travaux.
L'état de sa santé ne lui permit pas d'aborder souvent la tribune, il en ressentait une fotigue extrême; pourtant, dans les années 1872 et 1873, il a prononcé d'importants discours sur le budget, sur le recrutement de l'armée, sur la nomination des maires, sur les impôts, et en particulier sur l'impôt sur le revenu.
C'est surtout dans les Commissions que sa compétence exceptionnelle en ma-
LEONCE DE LAVEBGNB IftT
tière de finances et d'économie politique faisait rechercher son avis et lui donnait une influence sérieuse.
On en eut une preuve éclatante dans le vote de la Constitution de 1875.
On sait qu'elle ne fut adoptée qu a une voix de majorité. Or Lavergne avait réuni autour de lui un certain nombre de see collègues, ou plutôt quelques députés, rendant hommage à ses lumières et à rindépendance de sou caractère, venaient d'eux-mêmes chercher auprès de lui les directions de leur politique. On les appelait le it groupe Lavergne " - Que ferait ce groupe? quelle ligne de conduite adopterait-il dans la question si grave de la Constitution?
Allait-il se prononcer pour la procla-
mation immédiate de la République ou pour la continuation du régime innommé sous lequel la France avait vécu depuis 1870?
Dans la notice autobiographique qu'il a laissée, Lavergne indique en ces termes les raisons qui Tout décidé en foveur de la République :
« A l'Assemblée , toutes mes préférences ont été pour la monarchie constitutionnelle ; mais quand il m'a été démontré que cette monarchie était impossible, je me suis rallié à la république libérale et conservatrice. »
En prenant cette résolution, il faisait à son patriotisme un véritable sacrifice ; car il n'ignorait pas que certains de ses amis, royalistes déclarés, ne lui par-
LËONCE DE LAVËRGNE fgO
donneraient point d'avoir fermé le retour à la monarchie*
La Constitution de 1875, pour faire contrepoids ausi entraînements de la démocratie, avait cherché à maintenir dans le Sénat un élément traditionnel par la création de soixante-quinze sénateurs inamovibles.
C'était en même temps un moyen d'ouvrir la carrière politique aux supériorités que leurs travaux avaient éloignées de la vie publique.
Lavergne était désigné à cette haute dignité par ses lumières, par son caractère et par son passé politique .
Il fut élu sénateur inamovible par TAssemblèe nationale, le 13 décembre
Il remplit avec sa conscience accoutumée le mandat dont il était investi.
Malheureusement la maladie dont il souffrait et qui devait l'emporter, la goutte héréditaire, faisait chaque jour de nouveaux procès et lui infligeait des tortures inouïes.
Pour comble d'infortune, il eut la douleur de perdre la compagne qui, par ses soins attentifs et son zèle intelligent, savait apporter quelque adoucissement à ses maux.
Il a raconté lui-même en termes touchants cette cruelle épreuve :
tt Aussi courageuse que dévouée, ma femme a partagé toutes mes vicissitudes et m'a admirablement soigné dans mes
souffrances. J*ai eu la douleur de la perdre au mois de février 1876. Elle est morte à Alger, où J^ai eu la triste consolation d*assister à ses derniers moments.
n. Depuis cette perte irréparable, je n^ai plus rien fait, je puis dire que je n*aî plus vécu. »
Les Chambres étant encore à Versailles, il ne pouvait sonfjer à faire quotidiennement, comme beaucoup de ses collègues, le voyage de Paris.
H s*étaitdonc fixé à Versailles même; il y avait acheté un hôtel, et, quand le mal lui laissait quelque répit^ il se faisait traîner dans un fauteuil roulant jusqu'au Sénat.
192 LÉONCE DE LAVBRGNB
S'il ne pouvait pénétrer dans la salle des séances, il s'arrêtait dans la galerie des bustes ; on faisait cercle autour de lui, on l'interrogeait sur les questions du jour, on écoutait attentivement ses avis. Plusieurs fois même, les secrétaires du Sénat lui apportèrent les urnes pour recueillir son vote.
Ce rôle de politique consultant l'intéressait vivement et lui rendait pour un instant l'illusion de l'activité qu'il ne connaissait plus.
Mais il ne pouvait feire davantage.
Après le Seize-Mai, auquel il s'était montré hostile, les membres du nouveau cabinet choisi par le maréchal de Mac- Mahon ayant témoigné le désir de le voir siéger parmi eux, le maréchal lui offrit
LÉOKGE DE LAVEBGNE 1§3
le portefeuille de l'Agriculture et du Commerce,
La vergue lui fit répondre qu'il était grandement honoré de son choix» mais que Tétat de sa santé ne lui permettait pas d^accepter des fonctions militantes.
Il s'était ru dans la nécessité de laisser inachevés des travaux commencés ou de renoncer à ceux qu'il méditait. L'économie politiques Fagriculture, rhistoire lui offraient encore bien des sujets inexplorés.
Il avait été tenté notamment d'écrire une histoire de Louis XVI, et à cet effet il avait rassemblé de nombreux documents.
Cependant ses forces déclinaient sans que sa belle intelligence eût faibli un seul
jour. Il vit venir la mort avec la sérénité d*un philosophe et la résignation d'un chrétien. A vrai dire, elle était pour lui une délivrance ; elle mettait un terme à des souffrances intolérables que nul espoir de guérison ne pouvait conjurer.
Il succomba le 19 janvier 1880.
N'ayant point d'enfont, il crut pouvoir disposer d'une partie de sa fortune au profit des institutions agricoles dont il était membre.
Il fit des legs importants à la Société nationale d'agriculture et à la Société des Agriculteurs de France, et un don magnifique au département de la Creuse, en souvenir de l'élection spontanée dont il avait été l'objet.
L'œuvre de Lavergne, incomplète au point de vue politique puisqu'il ne lui a pas été permis de donner sa mesure, laisse pourtant transparaître ce qu'il faut penser de ses opinions et de son caractère*
C'était avant tout un libéral.
Non qu'il fût indifférent à la forme dn gouverne m eut.
Il Ta proclamé lui-même , la monarchie constitutionnelle avait toutes ses préférences ; mais il estimait qu'on pouvait accepter un autre gouvernement, pourvu qu'il donnât au pays la liberté- C'était pour lui le premier besoin d'un
196 LÉONCE DE LAVEftGNE
peuple ; c'était la source de tous les biens dont s'honore à bon droit la civilisation moderne.
G*est pour cela qu'il avait applaudi sous le second Empire à la tentative de M. Emile OUivier de fonder l'Empire libéral; c'est pour cela qu'en 1875 il avait donné son vote à l'établissement de la République, ce gouvernement devant, suivant lui, avoir pour essence même la liberté.
Et cette opinion était de sa part bien désintéressée.
Il n'était pas de ces hommes qui, sous prétexte de servir le pays, courtisent tous les gouvernements et masquent du dévouement à la chose publique les convoitises de leur ambition. Lavergne
LEOTVCÊ DE LAVERGISE 19T
n'a jamais rieD demandé au pouvoir.
Les distinctions qu'il a obtenues, il les tenait de son propre mérite soit par le concours et Félection de ses pairs, soit par le libre suffrage de ses concitoyens.
Dans la science agricole, au contraire, il a laissé une trace profonde.
Il a été un vulgarisateur incomparable de cette science ; ses écrits en ont propagé le goût.
Mais il a fait plus, et c'est là T originalité de son œuvrei il ^ appliqué à ragriculture les lois de l'économie politîque, et c'est en ce sens que Ton a pu dire qu'il était Tinventeur de Féconomie rurale.
EUe existait avant lui; mais il en a élargi le cadre en la rattachant aux ins-
titutions, aux mœurs, à la fortune, à Texistence même des nations.
Là encore il est resté fidèle à ses con* victions en montrant que la prospérité ag^ricole n'a pas de meilleur fondement que la liberté.
C'est cet amour de la liberté sous toutes ses formes qui donne à sa vie, aussi bien scientifique que politique, la plus belle unité.
Quelque temps après sa mort, un comité se réunit sous la présidence de J.-B. Dumas, le grand chimiste, et après lui, de Léon Say, dans le but d'honorer sa mémoire en lui élevant un monument.
Les souscriptions recueillies permirent l'érection d'une statue dont l'exé-
LÉONCE DE LAYERGNE 199
cution fut confiée aux mains d'un sculpteur de grand mérite, enlevé trop tôt à Fart, Alfred Lanson.
Quand l'œuvre fut achevée, on se demanda où on la placerait.
Le lieu tout naturellement indiqué pour recevoir Fimage du grand économiste était Guéret, le chef-lieu du département où Lavergne avait passé ses années les plus fécondes, qu'il avait représenté à TAssemblée nationale et qu'il avait enrichi de ses bienfaits.
Mais c'était compter sans les préjugés du radicalisme.
Le Conseil municipal de Guéret refusa le don qui lui était offert, sous le prétexte que Lavergne avait des opinions réactionnaires.
En vain £aisaii-oh observer que des républicains éprouvés, et à leur tête Martin Nadaud, l'ancien ouvrier maçon, celui-là même auquel la ville de Bourganeuf vientd'élever une statue, patronnaient la soucription et Tencourageaient de leurs derniers.
Rien n'y fit. La municipalité demeura obstinée dans son refus.
On avait accepté les libéralités de Lavergne, mais on ne voulait pas de sa statue.
C'est toujours l'histoire d'Aristide, avec cette différence que l'ostracisme ne s'appliquait pas à l'homme, mais à son image, ce qui, après tout, est un progrès.
En apprenant cette exclusion, Léon
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Say se montra plus surpris que déçu :
a Ils n'en veulent pas à Guéret, dit-il, eh bien! nous le garderons à Paris. »
C'est en effet dans la capitale , au milie u du jardin de l'Institut agronomique, restauré et agrandi, qu'a été érigée h\ statue proscrite par la Creuse.
Le gouvernement, moins exclusif quu la municipalité de Guéret, ne craignit pas de s'associer à l'hommage rendu .1 la mémoire de Lavergne, et le jour de l'inauguration du monument, le ministre de l'Agriculture d'alors, M. Viette, radical, mais homme d'esprit, fit un délicat éloge de l'économiste, du professeur, de l'écrivain.
Léon Say avait raison; encore que de la sorte le savant seul soit glorifié a
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Texclusion de rhomme politique, la place de Lavergne est bien là où son image a été dressée, au centre de cet Institut agronomique dont il a été Tun des fondateurs, au milieu de cette jeunesse laborieuse qu'il formait par son enseignement à T étude de la science agricole, aux austères vertus de la vie rurale, à Tamour de la Patrie!
PARIS S, nie Garapdére.
PARIS
TrPOGKAPHIB PL0N-NOUB81T ET C^*
Rue Garaacîér«, 8.