Léonie de Montbreuse
Depuis bien des siècles, les parents s'épuisent ei préceptes, en conseils sages, en prédictions effrayante pour épargner à leurs enfants le tort de tomber dans les mêmes fautes que leurs pères ont commises, et dans le malheur qui en résulte toujours. Ne feraient-ils pas mieux de leur confier franchement comment ils ont acquis cette expérience qui doit servir à les guider? On en croit mieux les faits que la morale. Cette vérité m* détermine à raconter simplement, à ma fille, les chagrins qui m'ont ofJligée à son âge, les torts qui en
ont été la cause, et le moyen qu'une ingénieuse tendresse fournit à mon père, pour assurer le bonheur de ma vie.
J'avais seize ans lorsque la tourière du couvent où j'étais élevée depuis mon enfance> vint me dire avec cet empressement qu'ont toujours les vieilles femmes d'apprendre une nouvelle quelconque :
— Accourez donc, mademoiselle Léonie ; n'entendes-vous pas qu'on ouvre la grande grille? c'est M. de Montbreuse qui arrive. J'ai reconnu sa livrée , son ancien cocher, et je suis vite accourue pour vous dir» d'arranger un peu vos cheveux, de renouer votre...
— C'est mon pèreî m'écriai-je.
Et sans écouter davantage le bavardage de cetto bonne sœur, je courus de toutes mes forces au parloir, renversant les tables qui se trouvaient sur mon passage, accrochant ma robe à chaque porte, ayant perdu au milieu de l'escalier le peigne qui retenait mes cheveux ; j'arrivai près de mon père dans un désordre que l'excès de ma joie pouvait seul excuser. Avec quelle tendresse il me serra dans ses bras ! Combien il
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était ravi du changement qui s'était opéré en moi, pendant les trois années qu'il venait de passer en Allemagne ! Ne cessant de répéter : — 0 ma chère Léonie, je crois revoir ta mère. Il m'apprit que j'étais jolie; j'en fus charmée, mais par la seule idée de lui plaire davantage. J'avais lu qu'il entrait toujours un peu de vanité dans l'amour paternel, qu'il fallait être mère pour aimer également l'enfant disgracié de la nature, et celui qu'elle avait paré de tous ses dons, et je me trouvais heureuse de n'avoir point à craindre d'être chérie faiblement. Affligée d'une imagination Yive et passionnée, dédaignant tous les intérêts médiocres, je n'ai jamais pu supporter l'idée d'en inspirer de ce genre. Je voulais être des plus distinguées, ou •omplétement ignorée : adorée ou indifférente, voilà tout le secret des chagrins de ma vie.
Après avoir répondu à une foule de questions, mon père nous apprit comment il avait obtenu son rappel du roi, la manière gracieuse dont il l'avait reçu au retour de son ambassade et le présent honorable qu'il venait de lui accorder pour prix de ses services.
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— Voici ma carrière politique finie, ajouta M. de Montbreuse ; je n'ai plus qu'une ambition, le bonheur de ma Léonie peut seul la satisfaire, et je n'y vois point d'obstacle ; avec ses avantages naturels, sa fortune et ma tendresse pour elle, il faudrait qu'elle s'y prêtât bien peu, dit-il en souriant, pour n'être pas heureuse. Dans huit jours je viendrai la chercher, je veux lui laisser le temps de faire ses adieux à ses jeunes compagnes, et celui de vous témoigner, — Madame (dit-il à notre supérieure) toute la reconnaissance des soins dont vous l'avez comblée.
En finissant ces mots, il salua madame la supérieure, m'embrassa et partit.
Pendant cette semaine qui séparait ma vie solitaire de mon entrée dans le monde; je vécus dans une agitation inexprimable; l'image des plaisirs qui m'attendaient faisait battre mon cœur d'impatience et de joie, et Je regret de quitter cette bonne supérieure qui m'aimait comme une mère, et ma chère Eugénie , ma compagne favorite, me causait une vive douleur. Je riais, je pleurais alternativement, je formais les pïo-
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jets les plus insensés. Eugémt en recevait la confidence avec un air d'incrédulité qui m'offensait souvent. .1 ■ lie conceVais pas qu'on osât douter des résolutions d'une personne dont le caractère était aussi soutenu dans sus goûtsque dans ses sentiments. Eugénie, plus e et moins exagérée que moi, voyait plus juste et réfléchissait mieux ; mais son estime allait jusqu'à l'admiration pour ce qu'elle appelait un grand caractère. Je lui avais souvent entendu répéter qu'il y avait une insigne lâcheté à abandonner son opinion ou à céder 8a volonté quand on était persuadé de la bonté de l'une et l'autre, et sans examiner si ce précepte, bon à suivre dans l'âge où l'expérience et la raison ont assuré le jugement, ne pouvait pas conduire un jeune esprit droit à l'entêtement, je pensais comme elle, qu'en écoutant les avis de sa conscience et de son cœur, on ne pouvait jamais se tromper.
La veille de notre séparation elle me fit promettre de lui écrire souvent et avec la même confiance que je lui avais toujours témoignée.
— Surtout , me dit-elle , si tu rencontres dans ce
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nonde nouveau où tu vas vivre, un jeune homme assez heureux pour t'intéresser; ne m'en fais pas mystère. Tu vas être entourée d'adorateurs ; je veux connaître tous tes succès ; songe que dans ma retraite j« n'aurai d'autre plaisir que le récit des tiens.
Je la remerciai des expressions touchantes de son amitié, mais ce peu de mots fit sur mon esprit une profonde impression. Jusqu'alors je n'avais vu dans mon changement de situation que le plaisir de sortir «l'une retraite dont la vie monotone était peu de mon goût, pour aller passer mes jours auprès d'un père uniquement occupé du soin de mon bonheur, et ee bonheur, l'Opéra, le bal et les parties de campagne mt paraissaient devoir le composer tout entier; je n'imaginais rien de mieux, quand Eugénie vint me découvrir que j'y pouvais ajouter le désir de plaire, la certitude d'être aimée et le plaisir de faire un choix. Cette nouvelle idée domina bientôt toutes les autres, et j'étais à peine arrivée chez mon père que je cherchais déjà en faveur de qui je me déciderais.
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An jour marqué pour mon départ, mademoiselle Duplessis, en qualité de gouvernante choisie par mon père pour m 'accompagner, vint me chercher, et je quittai ce triste couvent en versant autant de larmes que j'en eusse répandues si l'on était venu me dire qu'il y fallait passer un an de plus. Je sanglotais encore quand la voiture entra dans la cour de l'hôtel de Montbreuse, mais les regrets ne devaient pas aller plus loin. La magnificence des nouveaux lieux que j'allais habiter, la curiosité dont j'étais l'objet et qui se peignait sur tous les visages que je rencontrais, l'empressement respectueux des gens de M. de Montbreuse à servfr la fille de leur maître, tout ce bruit, ce mouvement pour l'arrivée d'une petite pensionnaire, me paraissaient la chose la plus étrange et la plus agréable. Après avoir traversé d'immenses salons, un laquais ouvrit tout à coup les deux battants d'une
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porte, en annonçant mademoiselle de Montbreuse -î mademoiselle Duplessis, et je me trouvai dans le cabinet de mon père un peu interdite du cérémonial qui m'y devançait. Mon père s'aperçut de mon embarras; iî vint à moi avec cette manière gracieuse qui rassure et promet la bienveillance, mais il me parut si faiblement ému du plaisir de me voir, si peu occupé d'un événement qui me tournait la tête, que j'en fus déconcertée. Il me fit asseoir pendant qu'il fermait une lettre, ensuite m'ayant proposé de me conduire à l'appartement qu'il m'avait fait préparer, il m'offrit la main du ton le plus affectueusement poli, et me conduisit dans un salon de musique du meilleur goût auquel attenaient un cabinet d'étude, une chambre à coucher, enfin tout ce qui compose l'appartement le mieux orné et le plus complet.
— J'ai rassemblé ici, me dit-il, ma chère Léonie, ce qu": doit servir à votre instruction et à vos plaisirs ; ne 'jus imaginez pas qu'à votre âge, l'éducation soit achevée, une jeune personne intéressante est bien loin encore d'être une femme aimable. Pour mériter
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ee titre, il faut joindre à toutes les qualités précieuses qu'on a le droit d'exiger, un esprit cultivé, des talents ; il faut donc se donner de la peine pour les acquérir et beaucoup de soins pour en faire supporter la supériorité à ceux qui n'en possèdent aucun. Mais j'ai tort de vouloir vous apprendre comment on devient aimable, vous avez l'air de le savoir déjà bien mieux que moi.
J'étais peu faite à ce langage flatteur, et j'y répondis gauchement en balbutiant quelques mots de reconnaissance On vint avertir M. de Montbreuse que madame de Nelfort, sa sœur, l'attendait au salon.
— Ah, je comptais bien sur elle, dit mon père, l'impatience de me revoir lui a fait quitter la campagne deux mois plutôt qu'à l'ordinaire. C'est une excellente femme qui n'a pas le sens commun, mais qu'il faut aimer en dépit de sa folie; je cours la recevoir et lui annoncer la visite de ma Léonie.
En disant ces mots il me quitta. Je restai longtemps a réfléchir sur les différentes manières de M. de Montbreuse, celles que je lui avais vues lors de son retour, n'avaient rien de commun avec ce ton froidement gra-
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deux qui me glaçait tout en me paraissant aimable. Je cherchai des motifs à cet étrange changement, et n'en trouvant point, je me résignai à supporter ce que je croyais êtWJ î*affet d'un caprice; mais tout en accusant mon pëid d'inconséquence, je me décidai à l'aimer sans le comprendre.
Ce parti était fort sage, car si j'eusse attendu que son caractère me fût bien connu pour le chérir autant qu'il le méritait, je me serais donné 1q double tort d'être injuste et ingrate envers lui.
Bien décidée à ne plus tourmenter mon esprit par des craintes mal fondées, je m'occupai de ma toilette; je n'étais pas fâchée de paraître avec avantage devant les amis de mon père, et quand je descendis au salon je fus assez satisfaite de la petite sensation que j'y produisis. On se parlait bas à l'oreille comme pour épargner ma modestie; ceux qui se trouvaient plus
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près de mon père s'écriaient, feignant de nepasTaper^ eevoir :
— Elle est charmante, ce sera dans deux ans la plus belle femme de la cour.
Ces éloges me flattaient bien un peu, mais je n'étais pas dupe de leur exagération; j'y lisais trop visiblement le désir de plaire au maître de la maison. Les caresses de ma tante , ses vives démonstrations me plaisaient bien davantage. Retirée dans ses terres depuis deux ans, elle n'était point venue à Paris, et je la revoyais pour la première fois. Rien n'égalait sa joie de me voir aussi grandie, embellie ; elle ne parlait de moi que par exclamations, et je commençais à en être fort embarrassée quand M. de Montbreuse s'appro- «liant d'elle, lui dit avec ironie :
— Que vous a fait, ma sœur, cette pauvre Léonie pour la louer vive aussi longtemps? Vraiment, si je ne rounaissais pas voire aveuglement pour tout ce que vous aimez, je vous croirais perfide.
J'élais importunée de l'enthousiasme de madame de .Ntilfort, je fus blessée de l'observation de mou père, tt
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je m'en vengeai en prodigant à ma tante les soins les plus caressants ; j'affectai de lui parler avec autant d'abandon que je mettais de réserve dans mes réponses à M. de Montbreuse. J'aurais voulu pouvoir lui inspirer quelque jalousie de ma tendresse pour sa sœur : Faniour-propre ne dédaigne aucun moyen quand il veut se venger.
On se mit bientôt à table ; ma tante et moi étions seules de femmes, le reste des convives était composé du vieux maréchal de C..., de son fils, jeune homme rempli de suffisance et pédant comme s'il eût été le fils d'un maître d'école, de plusieurs étrangers recommandés à M. de Montbreuse, et d'un M. de Frémur, dontia grande prétention était de savoir les aventures les plus secrètes de Paris. Il les insinuait plus qu'il ne les racontait, ce qui donnait à chacun la liberté de les interpréter à sa manière et le mettait à l'abri de toute responsabilité. Il parla longtemps d'un air si fin et si mystérieux, que je ne compris pas un mot de ses piquants récits. Ce que je me rappelle bien mieux, c'est le moment où ma tante l'interrompit en lui disant :
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— Vous, qui savez tout, monsieur de Fréniur, comment n'avez-vous point encore parlé d'une nouvelle qui fait pourtant assez de bruit dans le monde, et à laquelle je suis bien forcée de prendre quelqu'intérêt puisque mon fils en nsl Le héros?...
— C'est par pure discrétion que je n'en disais rien, madame, répondit M. de Frémur; vous pensez bien qu'elle m'était parvenue; on ne se fait pas suivre à l'armée par la plus jolie femme de Paris sans qu'il n'en résulte un peu de scandale.
— N'en accusez pas Alfred, reprit vivement madame de Nelfort, on sait tout ce qu'il a tenté inutilement pour épargner cette extravagance à madame de Rosbel, mais elle était jalouse, et elle a ordonné impérieusement le sacrifice de sa rivale, Alfred a résisté plus par caprice que par amour. Les scènes s'en sont suivies, madame de Ilosbel , dans son dépit, a fait défendre sa porte à Alfred. Celui-ci s'est pique, ii est parti eur-lechamp pour l'arnaée voulant constater la rupture. Madame de Rosbel au désespoir a couru sur ses Lrâces; son frère l'a trouvé mauvais, il s'en est plaint à mon
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fils, ils se sont battus. La belle madame de Rosbel n'a pu abandonner son amant quoique légèrement blessé. Voilà ce qui explique son séjour à S***, et eo qui justifie complètement la conduite d'Alfred; ce n'est pas sa faute si madame de llosbel le préfère à toule considération. 11 est bien assez aimable pour lui servir d'excuse, et malgré l'inconvenance qu'il y a à faire l'éloge de son fils, moi, j'avoue franchement que j'aurai une haute idée de la vertu ou de la sottise des femmes qui sauront lui résister.
— Que de progrès en trois années I s'écria M. de Montbreuse ; comment, c'est mon neveu qui fait tout «e bruit? je le croyais encore écolier, mais je vois qu'il a mis à profit mon absence.
— Ah ! vous savez, mon frère, qu'à vingt-trois ans, avec un régiment et une jolie figure, on ne manque pas de succès.
— Ni de ridicules, reprit M. de Montbreuse. Si Alfred tient tout ce que promet ce brillant début, je le vois à regret condamné au métier d'homme à bonnes fortunes; c'est une profession dans laquelle un homme
do bonne compagnie ne doit jamais être qu'amateur. Par pitié, ma sœur, ne l'encouragez pas dans ses fol ies, c'est bien assez de les tolérer; grâce à son bon natarel, votre faiblesse n'en a fait que le chef-d'œuvre des enfants gâtés. Un peu plus de défauts, et ce serait ni mauvais sujet, je vous en avertis.
— Vous êtes par trop sévère, monsieur de Montbreuse, i.iais je ne le défendrai pas. Il arrive demain, muni d'un congé qui lui donnera le temps de se justifier près de vous; il brûle de voir sa jolie cousine.
En finissant ces mots, madame de Nelfortse leva de. table. Rentré dans le salon, M. de Frémur parla longtemps bas avec elle, les yeux fixés sur moi, et d'un air si mystérieux, que je prêtai l'oreille à leur conversation ; mais excepté le nom d'Alfred qu'ils ne cessaient de répéter, je ne pus rien entendre. Impatientée de me voir l'objet continuel de leur observation, je me retirai dans mon appartement, et, sans trop savoir pourquoi, je rêvai à cet Alfred qu'il fallait tant de sottise ou de voila Dnur braver.
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Le lendemain matin, mon père envoya son valet de chambre s'informer de mes nouvelles, etme demander si je voulais permettre qu'il vint déjeuner avec moi dans mon cabinet d'étude. Charmée de me voir traitée avec tant d'importance, je répondis d'un ton fort digne que j'allais me rendre aux ordres de mon père, et, faisant préparer son déjeuner chez moi, je me rendis en effet aussitôt dans le cabinet; j'y trouvai un vieux concierge qui m'avait vue naître et désirait bien savoir s'il serait reconnu par la fllle de sa bonne maîtresse ; c'est ainsi qu'il m'appelait. C'était l'ancien jardinier, le gardien du château de Montbreuse où j'avais passé mon enfance, c'était ce bon Etienne qui me laissait dévaster son parterre avec tant de patience et qui tournait le dos quand je dérobais quelques fruits. Comment ne l'aurais-je pas reconnu? Je pris avec plaisir le bouquet qu'il m'apportait et lui demandai
des nouvelles de chacun de ses enfants en particulier pour mieux lui prouver le souvenir que j'en conservais. — Ah ! mademoiselle, me répondit-il, les "«livres enfants ont cruellement, perdu à la mort de madame. Ce n'est pas que M. le comte, nous refuse rien ; quand je suis devenu trop vieux pour travailler au jardin, il m'a donné la place de concierge en me permettant de céder la mienne à mon Gis Pierre, et nous sommes loin d'être malheureux ; mais c'est ma petite Suzette, la filleule de madame, à qui elle avait fait apprendre tant de belles choses pour jouer avec vous, c'est elle qui ne sera jamais heureuse ; la pauvre enfant, depuis le jour où l'on vous a conduite au couvent, après la triste cérémonie., n'a cessé de s'affliger. Tenez, mademoiselle, elle a été trop bien élevée pour se plaire avec nous autres gens de la campagne ; quand elle a perdu sa marraine, elle aurait dû abandonner toutes ces études qui ne pouvaient plus lui servir à rien , puisqu'elle ne devait plus vivre qu'avec nous; mais pas du tout, elle a voulu faire tout ce qu'elle aurait fait pour plaire à sa marraine, et ce qui est arrivé de là,
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c'est qïïfeîîé sait bien lire, écrire, dessiner, et qu'elle pleure toujours.
— Je veux la consoler, bon Etienne, et lui rendre, f'il se peut, le bonheur que lui destinait ma mère. Je demanderai à mon père la permission de la placer
■ auprès de moi.
— Mademoiselle sait bien que cela n'est pas possible, M. le comte n'a-t-il pas fait défendre à Suzelte de jamais paraître devant lui, non pas qu'elle lui déplaise, bien au contraire, il lui envoie toujours de beaux cadeaux au jour de l'an : mais il n'aime pas à voir les personnes qui étaient particulièrement attachées à madame, pas plus que les endroits qu'elle habitait. Il a vendu l'ancien hôtel qu'elle occupait, et je crois que c'est bien la môme raison qui l'a empêché de venir, depuis sa mort, au château de Montbreuse. Il est bien naturel qu'il la regrette ; si bonne, si généreuse, mourir aussi jeune, et peut-être bien parce qu'elle n'était pas aussi heureuse qu'elle méritait de l'être.
Cette dernière phrase me troubla si visiblement que le brave Etienne me demanda pardon d'avoir osé me
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rappeler un souvenir qui paraissait ja'affliger autant. Je me tournai pour lui cacher mes larmes; dans te moment mon père entra. Je congédiai Élienne en détachant de mon col une petite croix que je le chargeai de remettre à Suzette. Il sortit sans oser dire un mot de sa reconnaissance; mais son regard m'en répondit. M. de Montbreuse, frappé de mon émotion et des larmes dont mes yeux étaient encore humides, garda quelques instants le silence , probablement pour chercher à en deviner le motif. Je m'attendais à le lui entendre demander, et j'éprouvais déjà l'embarras de la réponse ; mais je ne connaissais pas encore l'antipathie de M. de Montbreuse pour les questions, et l'esprit de justice qui l'empêchait d'imposer aux autres une sorte d'ennui qui lui était insupportable. Il ne m'en fit aucune, et, sans me laisser le moindre doute sur sa pénétration et sa discrétion, il me dit :
— On donne ce soir le ballet nouveau, je suis chargé de vous prévenir que ma sœur se fait uno grande joie de vous y conduire; elle viendra vous prendre à sept heures. J'ai consenti de bon cœur à satisfaire son dé-
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sir; je pense que vous ne serez pas plus cruelle que moi. C'est un usage consacré dans le monde, d'aller tout droit du couvent à l'Opéra.
Je lui répondis en souriant que je me conformerais très-facilement à cet usage.
— Je comptais sur votre docilité, reprit-il, mais j'ai youIu vous donner quelques avis avant de vous livrer à la tendresse passionnée de madame de Nelfort. Son titre de proche parente, son âge et ses qualités estimables lui donnent sur vous des droits presque maternels; je suis loin de les lui disputer, mais je voudrais yous garantir des inconvénients qui pourraient en résulter pour vous. Il est bien rare, mon enfant, que l'on n'ait pas les défauts de ses qualités ; l'extrême franchise mène à l'inconséquence, la vivacité à l'emportement, la sensibilité à la faiblesse et l'enthousiasme à la folie. Voilà ce qui explique le caractère de votre tante, ma chère Léonie. Mariée de bonne heure à un homme fort aimable, elle avait conçu pour lui un amour passionné qui aurait fait le malheur de sa vie si tout autre en eût été l'objet. Je ne crois pas que ma sœur ait
jaaiais éprouvé d'autre chagrin que celui de perdre son mari, mais aussi dans quel affreux désespoir sa mort l'a-t-elle plongée ! Je suis convaincu que sans l'obligation de vivre pour son fils, elle aurait succombé à sa douleur; car sur les caractères de cette nature k philosophie ne peut rien : c'est une passion qui en remplace une autre. Alfred devint bientôt l'objet de tous ses sentiments. Élevé près d'elle par un gouverneur instruit, spirituel , mais dont la complaisance surpassait le mérite, Alfred ne sait que les noms de tout ce qui s'apprend, et se sert d'un esprit vif et gai pour déraisonner sur tous les sujets de la manière la plus amusante. Avec une telle éducation, et fils d'un officier général, il ne pouvait suivre d'autre carrière que celle de son père; aussi me suis-je empressé de lui faire obtenir un régiment. Je dois lui rendre justice : sa réputation militaire ferait honneur aux meilleurs officiers du roi; mais, s'il en faut croire sa mère, celle des jolies femmes qui le reçoivent souvent n'est pas en bûreté, et cet éloge do sa part doit être un avis pour vous, Léonie. Alfred vous verra souvent, vous lui
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paraîtrez ce que vous êtes; il voudra vous plaire, et lors même que votre raison vous éclairerait sur le danger de flatter les espérances d'un jeune extravagant qui ne doute de rien, parce qu'il a plu à quelques femmes sans pudeur de s'afficher pour lui, vous ne sauriez mettre trop de circonspection dans vos rapports ave« lui. Quand on est jeune et jolie, ma fille, il faut encore plus de soins pour se mettre à l'abri du soupçon que de la faute. Vous êtes loin de l'un et de l'autre, et si je vous préviens sur les suites souvent irréparable» de l'inconséquence, cet excès de prévoyance n'est motivé que par l'extrême attachement que je vous porte. Je veux votre bonheur, Léonie, c'est la dernière volonté de ma vie, mais elle est absolue, dussiez-vous la contrarier, je suis décidé à l'accomplir.
En finissant ces mots, il se leva, m'embrassa presque aussi tendrement que le jour de son retour, et sortit. Je restai quelques moments sans pouvoir définir ce que ce discours me faisait éprouver. Je me reproofaais d'avoir passé une partie de la nuit à penser à oet Alfred que je ne connaissais pas et que déjà l'on
me défendait d'aimer; je regrettais de me voir obligée de sacriQer une rêverie qui amusait mon cœur, et tout en me promettant de suivre ponctuellement les avis do mon père, j'attendis avec impatience le moment où madame de Nelfort devait venir me prendre, et quand je la vis seule dans son carrosse avec M. de Frémur, il me vint à l'idée que je pourrais bien m'ennuyerà l'Opéra.
A seize ans, quelle que soit sa préoccupation, l'esprit est facile à distraire. Je commençai par trouver l'orchestre étourdissant, la salle mal éclairée, et, bientôt séduite par l'ensemble du spectacle, je m'en occupais uniquement, quand M. de Frémur, qui était placé dans le fond de la loge, s'écria :
— Eh ! voilà madame de Rosbel, elle revient probablement passer son quartier d'hiver à Paris.
— - Je vous défends d'être aussi méchant pour elle, dit madame de Nelfort ; on doit quelqu'indulgence
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aux folies d'une jeune femme. Je n'approuve certainement pas sa conduite; mais vous, qui parlez, il ne vous manque, pour l'excuser, que d'en être l'objet. Sur ce point vous vous ressemblez tous, messieurs, et la femme assez insensée pour livrer son cœur à l'un de vous, est bien sûre de payer l'amour de celui qu'elle préfère de la haine de tous les autres.
— Ne pourriez-vous pas, madame, reprit en souriant M. de Frémur, défendre aussi bien votre jolie protégée, sans nous attaquer tous? Je vous atteste que je suis bien loin de la haïr. Sa tournure m'enchante, ses aventures m'amusent, sa maison est une des plus agréables de Paris, et je m'en voudrais de penser mal d'une personne qui fait autant pour les gens de bonne compagnie.
— Trêve d'épigrammes , interrompit madame de Ncl fort, comment nommez-vous la femme qui est avec elle?
— C'est madame de L***, sa cousine.
— Pour celle-là, je vous l'abandonne, je l'ai connue dans son enfance, c'était bien la plus envieuse créature
du iixonde , et si sa cousine croit à la franchise de son amitié, elle est grandement dupe.
— Voulet-vous savoir aussi le nom du jeune homme qui entre en ce moment dans leur loge?
— Vous vous moquez, répondit en riant ma tante, n'est-ce pas Alfred?...
A ce nom le spectacle fut terminé pour moi ; je ne vis plus que cette loge dont on s'occupait tan' ; madame de Rosbel me parut d'une beauté éclatante, c'était un modèle d'élégance et de coquetterie ; elle paraissait faire tant de frais pour chacun de ceux qui menaient iui rendre hommage, que sa préférence pour M. de Nelfort ne me l'aurait pas fait deviner; mais je remarquai bientôt la différence des manières d'Alfred i.vec celles des autres hommes qui se trouvaient près d'elle ; il lui parlait peu, ne la regardait jamais, et l'écoutait avec l'air de ne point approuver ce qu'elle disait, ou d'en rire avec ironie. Cette espèce de gaieté contrastait si bien avec les airs doucereux et flatteurs des courtisans de madame de Rosbel, que personne r»-
*s terait trompé sur le genre d'intimité qui existait
es Ere elle et M. de Nelfort. Cette première remarque, jointe à celle d'une plus longue expérience, m'a convaincue que les femmes sont souvent plus compromises par la froide familiarité de celui qu'elles préfèrent, que par les soins empressés d'un amant passionné. La sécurité de l'un trahit leur faiblesse , l'inquiétude da l'autre n'apprend que son amour.
Dans l'entr'acte du ballet, Alfred sortit de sa loge, et je ne sais quoi m'avertit que c'était pour venir dans la nôtre; je ne me trompais pas, il vint prier sa mère de le présenter à sa charmante cousine. Je répondis à ce compliment par un salut bien gauche, sans oser lever les yeux ; si je l'avais regardé j'aurais cru désobéir à mon père.
Mais il n'était pas homme à se laisser décourager par mon silence ; il me fit mille questions sur les souvenirs que j'avais conservés de mon enfance :
— Je suis sûr , me disait-il , que vous ne vous rappelez plus les bosquets de Montbreuse, ces prés où je traînais le petit chariot qui vous portait, les cerises que je volais pour vous , et les réprimandes injustes
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qu'il me (allait supporter quand il vous plaisait d'aller dire, en pleurant, à ma tante :
» — C'est mon cousin qui m'a fait tomber.
» Voilà, certes, bien des droits a votre souvenir; maia je vois que vous ne les reconnaissez pas plus que mo;? et que je suis tout à fait étranger à ma jolie cousine.
— A la vérité, monsieur, je me souviens peu des années que j'ai passées au château de Montbreuse , j'étais si jeune lorsque je l'ai quitté! mais si j'ai eu le tort d'oublier toutes les preuves de complaisance que vous me rappelez, je n'ai pas celui de regarder comme étranger pour moi, le fils de madame de Ne! fort.
— C'est-à-dire, que je dois à ma mère tout ce que je suis pour vous. C'est bien quelque chose, mais je vous préviens que mon ambition ne se borne pas là. Je veux devenir votre ami ; oui, je mériterai si bien votre affection que vous ne pourrez me la refuser; j'ai déjà, pris des mesures sévères pour parvenir à ce but. Je viens de me faire écrire chez mon oncle. Vous savez qu'il est intraitable sur l'article des visites; moi, je les
déteste, mais quand il s'agit d'être bien reçu par le père d'une charmante cousine et de se faire inviter à souper avec elle, je me ferais écrire -chez le monde entier.
En finissant ces mots, Alfred nous salua et fut rejoindre madame de Rosbel pour lui donner la main. A la sortie, me trouvant fort près d'elle, je l'entendis qui disait à Alfred :
— Montrez-moi donc votre petite pensionnaire.
Il lui fit signe que j'étais assez près d'elle pour l'entendre, ce qui la décida à parler bas en m'observani toujours; mais élevant un peu la voix, elle ajouta :
— Je vous connais, un joli visage vous ferait braver toute la niaiserie imaginable.
— Quelle folie ! reprit-il.
— Vous verrez si mes oracles sont faux.
Dans ce moment, on vint avertir madame de Nelfort que sou carrosse l'attendait. Je partis, regrettant bien de n'en pouvoir écouter davantage , vivement piquée de ce nom de petite pensionnaire, qui me paraissait le dernier de^ré du dédain. Alfred avait ri de
l'injure, c'en était assez pour lui faire supporter la moitié de mon ressentiment. Je n'étais que depuis deux jours dans le monde, et déjà mon Ame avait ressenti les impressions douloureuses de la méfiance, du dépit et de l'humiliation ; quel éloge en faveur d« là retraite !
Je méditais encore ma petite vengeance quand nous entrâmes chez mon père ; il faisait un whist. Je m« plaçai auprès de lui, ayant l'air de porter la plus grande attention à son jeu que je ne comprenais pa?, et dans le fait uniquement occupée de distinguer les noms des gens qui se faisaient annoncer. Chaque personne qui arrivait avait été à l'Opéra ; l'une d'elles assurait n'avoir eu sa voiture que la dernière. Lespeetacle était fermé, où pouvait être Alfred? Aurait-il trouvé qu'il fût trop tard pour venir? l 'aurait-on retenu? voilà les seules pensées qui agitaient mon es-
m I.ÈONIF, PE MONTBREHSE
prit. Enfin, i! arriva. En entendant son nom, mon père se tourna de mon côté , il me vit rougir; son regard doubla ma confusion. 11 en eut pitié, et pour .empêcher qu'on ne la remarquât , il me parla de choses indifférentes avec un ton si affectueux que je fus bientôt remise de mon trouble. Alfred raconta ■dngt histoires plus gaies les unes que les autres; il amusait beaucoup, et Ton pouvait s'apercevoir que ce n'était pas sans en avoir formé le projet; on aurait dit qu'il avait deviné les préventions dirigées contre lui ; ^t, résolu de les détruire, il se sacrifiait de la meilleure grâce possible dans tout ce qu'il racontait de lui. J'ignorais que cet excès de modesiie n'est très-souvent qu'une ruse de l'amour-propre. J'en fus séduite, el me dis à moi-même, s'il est fou, au moins n'est-il pas ■fat; mais plus je le trouvais aimable, et plus mon dépit s'accroissait. Je ne lui pardonnais pas d'avoir supporté les propos impertinents de madame de Rosbal, sur le compte d'une personne qui devait trouver plutôt en. lui la protection d'un frère que l'ironie d'un dédiant. Cette réflexion, sans cesse présente à mon
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esprit, me rendit inexorable. Son enjouement, qu'il attribuait au plaisir de se trouver dans sa famille, fut partagé de tout le monde excepté de moi. Il s'en aperçut, m'en fit le reproche en m'assurant que mon sérieux avait tué sa gaieté.
— Je vais vous la rendre, monsieur, lui repliquai-jo en me levant.
Me voyant disposée à sortir, M. de Montbreuse me dit : — Le spectacle paraît vous avoir un peu fatiguée, ma chère Léonie, cela n'est pas étonnant, il faut une longue habitude pour se faire au bruit de l'Opéra.
— Eh quoi ! vous vous retirez déjà? s'écria madame deNelfort.
— Je vous en demande la permission, madame; vous savez, ajoutai-je en regardant Alfred, qu'une petite pensionnaire est accoutumée à se coucher de bonne heure.
Le changement subit de la physionomie d'Alfred à ce mot, m'apprit mon imprudence. Je croyais le confondre et me venger en lui laissant voir que j'avais entendu sa conversation avec madame de Rosbcl; mai*
32 LÉ0N1E DE MONTBREUSE
son air étonDé, son sourire, et la joie qui se peignit dans ses yeux , me prouvèrent que je venais de lui donner l'explication la plus flatteuse de ma mauvaise kumeur. Quand je me trouvai seule, je me livrai au chagrin qu'inspire toujours le mécontentement de soimême. Prévenue par mon père sur la légèreté d'Alfred, sur sa facilité à croire au succès, je venais de lui donner l'assurance que, déjà, il pouvait altérer mon humeur. Quelle faute ! et combien je me la reprochai ! que de belles résolutions je formai dans l'espérance de la réparer ! mais il n'était plus en mon pouvoir d'ea arrêter les suites. La première inconséquence d'une femme est le signal d'un combat d'où elle sort rarement triomphante. Celui qui l'a causée connaît déjà «es avantages, et jamais sa générosité n'épargne notre faiblesse. Je résolus de fuir Alfred, de ne point écouter ses excuses ou sa justification, de n'avoir pas l'air do conserver le moindre souvenir de ce qiv<i j'avais entendu de madame de Rosbel. Ces projets étaient fort raisonnables, je les formais dans toute la sincérité de mon âme ; mais je revis Alfred, et je les oubliai.
LKONIE DE MOWTBRKT "S 3*
vu
Dans toutes les suppositions que j'avais imaginées pour deviner de quelle manière Alfred entreprendrait de détruire l'impression que m'avaient faites les remarques et les conjectures de madame de Rosbel, je n'avais pas prévu la seule qui dût lui réussir infailliblement. J'avais pensé qu'il chercherait à se justifier < n exagérant son admiration pour moi, peut-être aussi en riant de ma susceptibilité ; mais je ne me doutai* pas qu'il quitterait un moment son ton léger pour ma dire de l'air le plus pénétré :
— J'espère que ma cousine ne me punira pas d'ua tort que je n'ai point partagé.Si je doissouffi'ir de soi humeur, toutes les fois qu'elle inspirera de l'envie, nous serons souvent en querelle; et je sens que cet état me serait insupportable. Par grâce, ma chère cousine, rassurez-moi sur la crainte de vous avoir déplu, ou je serai véritablement malheureux.
2tt LSQflftE DE M ONT BUE USE
L'r.CRent de sensihilité qui accompagnait ces mots m'émut et m'étonna beaucoup. Cependant je voulus me tenir parole, et je lui répondis de l'air le plus «aime que je pus obtenir de moi :
— Je n'ai jamais pensé, monsieur, que vous ayiz <e«: l'intention de m'offenser, je ne mérite pas plus l'injure que l'éloge, et, d'ailleurs, j'ai appris qu'il fallait souvent mépriser l'une et l'autre.
— C'est ainsi que vous me rassurez, reprit-il avec une sorte d'emportement; vous feignez de me croire innocent pour vous épargner l'ennui d'entendre ma justification, vous dédaignez mon opinion autant que mon amitié, vous ne craignez pas de m'affliger sensiblement... Ah! je vous croyais un meilleur cœur.
Il avait profité, pour entamer cette explication, d'un anoment cù M. de Montbreuse racontait un événement politique arrivé pendant son séjour en Allemagne, et qui captivait l'attention générale. Heureusement pour moi, le récit étant achevé, chacun se sépara, et plusieurs personnes vinrent du côté où je m'étais retirée, ae prévoyant pas qu'Alfred m'y suivrait. Leur pré-
sence l'empêcha de continuer ses reproches ; je le vis s'éloigner avec tous les signes du mécontentement le plus marqué ; je pensai que l'arrivée de quelques jolies l'unîmes que l'on annonça, allait bientôt lui rendra son enjouement ordinaire, mais je me trompais : elles provoquèrent vainement sa gaieté par les agaceries les plus directes, à peine leur répondit-il avec politesse. Cette humeur, si différente de celle de la veille, fut généralement remarquée; chacun l'interprétait à h manière. II. de Frémur, toujours plus fin qu'un autre prétendait en savoir la cause, et disait à demi-voix tk ma tante qui s'alarmait de la tristesse de son fils :
— J'avais prévu cela, d'après la scène qu'ils ont out hier au soir à l'Opéra.
— Quelle scène, demanda madame de Nelfort î Estce encore une nouvelle folie de madame de Rosbel ?
— Je ne sais pas précisément à propos de quoi ils se sont aussi mal quittés; j'ai entendu seulement qu'elle lui défendait impérieusement de se présenter chez elle aujourd'hui.
— Cette femme commence à m'importuner, reprit
LÉONIE DE MONTBREU&E madame de Nelfort; elle a déjà pensé me coûter la vie de mon fils, si elle ajoute à ce tort celui de rendre le malheureux, je sens qu'elle me deviendra odieuse. Voyez comme il est triste.
Voilà donc, pensé-je, la véritable cause de cette mélancolie dont il voulait me persuader que j'étais l'ol) jet! Quel manège! et combien je devais mépriser celai qui en était coupable ! mais il fallait s'en convaincre
avant de l'en punir, et le moyen s'en présenta Lieu vite à mon imagination. Sans réfléchir sur l'inconvémient qu'il y aurait à paraître émue de sa prétendu» tristesse, je regardai Alfred avec plus (Tintérêt; j» quittai ma place pour aller offrir des fleurs à un« jeune femme à côté de laquelle il était assis. Enhardi par mon regard, il me demanda une des roses du bouquet que je tenais :
— Comment osez-vous, lui dis-je en souriant, demander quelque chose à une personne qui possède un si mauvais cœur?
— Ah ! soyez plus généreuse, dit-il de l'accent le plus doux, prouvei-moi que je me suis trompé, et
LCONIE CE tfONTBREUSE 37
vous verrez le prix que j'attache à votre indulgence.
Sans lui répondre, sans lever les yeux sur lui, je détachai la fleur qu'il demandait ; il s'en empara, et je me sentis rougir comme si je venais de lui faire un aveu.
A dater de ce moment il devint d'une folie sans exemple. Trouvant un mot plaisant sur tout ce qu'oi: disait, il ranima la conversation qui commençait à s'éteindre, la rendit générale pour tout le monde e? souvent particulière pour moi. Je voyais la finesse de M. de Fréraur un peu déconcertée de ce changement suhit dans l'humeur d'Alfred, et s'il faut l'avouer, mon amour-propre en était encore plus ravi que moi cœur ne s'en trouvait satisfait. Il était clair que madame de Rosbel n'était pour rien dans ce nouveau caprice, et je jouissais pour la première fois du plaisir d'exercer mon influence sur l'esprit d'une personne dont rien ne semblait devoir soumettre l'indépendance; heureuse de ce succès, j'en voulus obtenir d'autres. On me proposa de chanter, de jouer de J n harpe; je cédai de la meilleure grâce aux instances
33 Î.CONIE DE MON H ïiEUSE
çtfon me '"faisait ; j'étais en veine, et je méritai les applaudissements. On vanta mon talent, ma 'Complaisance; la joie brillait dans les yeux de mon père, ma tante m'embrassait, etiM. Alfred disait :
— Que je m'en veux d'avoir abandonné la musique. Si j'avais mieux écouté les leçons de ce vieux italien je serais en état d'accompagner ma cousine. Voilà le premier regret que j'en éprouve ; car, au métier que je fais, on peut à la rigueur se passer desavoir soupirer la romance. Au total, je me suis arrangé pour avoir bien peu de chose à regretter en moi, le jour où il plaira ou canon de m'enlever ; mais je n'aurais pas été aussi indifférent sur les moyens de plaire, ajouta-t-il en se tournant vers moi, si j'avais prévu que je fusse destiné à vous aimer autant.
Ces derniers mots, le ton mystérieux, le regard expressif qui les accompagnèrent mirent le comble à mon ivresse. J'oubliai les avis de mon père, je les mis sur le compte d'une prévention mal fondée, et je me crus choisie par le ciel pour réparer son injustice. Je jouis pendant cette soirée de tous les plaisirs dont peut
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s'enivrer l'amour-propre. Je ne pouvais douter de ia préférence d'Alfred ; l'amanl de la belle madame de Rosbel brûlait du désir déplaire à. cette petite pensionmire dont elle avait parlé avec tant de dédain. Un premier mot d'amour venait de frapper mon cœur, je pris le trouble que j'en ressentis pour l'effet d'un sentiment qui devait subjuguer mon âme. Alfred me plaisait; je crus l'aimer. Que de femmes sont tombées dans la même erreurl Ne connaissant l'amour que par récit, le premier qui leur en parle émeut toujours leur cœur en leur inspirant de la reconnaissan«e, et, dupes de cette émotion, elles prennent le plaisir de plaire pour le bonbeur d'aimer.
Comme ma conscience ne me laissait pas parfaitement tranquille sur l'espèce d'intimité qui venait de s'établir entre Alfred et moi, je me promis de n'en parler qu'à Eugénie, et, toute fière d'avoir un secret,
40 LÈONIE DE MONTISilEUSE
je m'appliquai à le bien cacher, mais c'était prendre auprès de mon père une peine inutile. J'ignorais son talent à deviner les sentiments les mieux dissimulés, par la trace des impressions qu'où ne parvient jamais à déguiser complètement. La connaissance du caractère de M. de Montbreuse n'était pas à la portée d'un esprit de seize ans, et ce n'est qu'après avoir longtemps observé l'art qu'il employait à faire servir ses bonnes qualités et celles des autres à l'accomplissement de ce qu'il désirait, que je suis parvenue à m'expiiquer ce caractère tel que je vais essayer de le peindre. M. de Montbreuse avait si bien contracté l'habitude de réprimer les mouvements de son âme que sa pensée était impénétrable. On devinait sa bonté par une foule d'actions qui l'attestaient journellement, et sa malice par un sourire qu'accompagnaittoujoursuneëpigramme qu'on pouvait prendre à son gré pour une plaisanterie ou pour une vérité piquante. Généreux jusqu'à la prodigalité, on l'aurait accusé d'extravagance en ce °;enre, si ses dépenses personnelles ne l'avaient totalement justiGé.
LÉONIE DE MOKTBREUSE Al
Voué de bonne heure à la diplomatie, s'il avait toujours courageusement repoussé l'insulté, il avait appris à mépriser l'injure ; et soigneux observateur des convenances, on pouvait les blesser impunément envers lui sans émouvoir sa susceptibilité. Je lui ai souvent entendu dire, en parlant d'un homme qui venait d'écrire contre lui, ou de se permettre quelque autre impertinence :
— Il faut que je lui fasse avoir une place.
Et toujours il tenait parole. Ce procédé était encore moins dû à sa grandeur d'âme qu'au plaisir qu'il éprouvait à triompher de son ressentiment. Il causait bien , la profondeur, l'élégance et le bon goût caractérisaient la nature de son esprit, mais il manquait d'en- Ihousiasme et de franchise, et, par conséquent, sa conversation n'était ni entraînante ni gaie. Il prétendait avoir été fort amoureux dans sa jeunesse; je ne l'ai jamais cru. Sa galanterie soutenue pour toutes les femmes, sa crainte d'en offenser une en montrant sa préférence pour une autre , son profond respeci pour les moindres considérations de la société, sa discrétion
LÉONIE DE MONTBHEUSE
j ari'aifce, enfin, toutes ces vertus incompatibles avec urt sentiment exclusif, m'ont persuadée qu'il s'était fait illusion sur ses préndues passions. Il avait dû être assez beau , assez aimable pour en inspirer de vives , mais il était trop parfait pour s'en laisser aveugler.
Il fallut peu de temps à mon père pour s'apercevoir de l'inutilité de ses conseils. Loin d'Alfred, ma figure portait l'empreinte de l'ennui ; sa présence seule m'animait, sa légèreté me donnait une humeur impossible à dissimuler, et notre préférence mutuelle n'était plus un secret pour personne. J'en avais fait la confidence à mon Eugénie qui ne cessait de me féliciter du bonheur de fixer un jeune homme aussi léger, aussi séduisant etqui serait bientôt mon mari ; car M. deftîontbreuse, disait-elle, ne pourrait s'empêcher de Lui rendre plus de justice, et d'être touché d'un attachement aussi profond que le nôtre. La sage Eugénie parlant ainsi, tranquillisait beaucoup ma conscience. Cependant l'air et le ton de M. de Montbreusc devenaient tous les jours plus sévères, il mettait tous ses soins à iiî'empêcher de rencontrer Alfred sans pourtant l'éloi-
LÉONIE DE MONTDIIEUSE £1$
gner de chez lui, en me conduisant chez les personnes où il n'était point connu ; mais son neveu ayant découvert cette rase , se faisait présenter partout. Son nom, ses manières et sa gaieté lui attiraient toujoursl'accueil le plus flatteur; et, malgré sa prévoyance tt la sagesse de son esprit, mon père voyait sans cesse «e* projets déjoués parla malice d'un étourdi.
Cette petite guerre durait depuis trois mois, quand
mon père entra un matin dans le salon où j'étudiai» f
s'assit auprès de moi et me dit :
— Léonie, je méritais mieux votre confiance , vous
un secret et vous m'avez réduit à le deviner ; je
ne suis pas votre ami.
Son émotion l'empêcha de continuer. Je me jetai dans ses bras en fondant en larmes, rien n'égalait moi»' i ipentôr et ma confusion ; il en fut pénétré, et crut as s raient que je lui fis de me soumettre aveuglement à toutes ses volontés. J'étais bien aise d'avoir quelque sacrifice à lui faire pour mieux lui prouver la sincérité <le ma résignation. Il obtint sans peine de moi la pro*messe d'oublier Alfred et de lui ôter toute espérance
hk LEONIE DE MONTBREUSE
— Combien je serais coupable, me disait-il, démettre à la disposition d'un jeune insensé , mon bien le plus précieux, le bonheur de ma fille! Qu'aurais-je à vous répondre, Léonie, si , cédant à son caprice et à votre faiblesse , vous veniez un jour me reprocher les chagrins que mon expérience aurait dû vous éviter? Le caractère d'Alfred vous est déjà assez connu pour justifier mes craintes ; sa facilité à céder à toutes les impressions de son âme , son peu de discrétion pour les moindres espérances qu'il conçoit, et ses continuelles inconséquence vous ont déjà compromise au point de laisser croire que ce serait vous désespérer que de vous refuser sa main. On est persuadé dans le monde que, malgré vos principes, votre modestie et votre éducation, vous seriez capable, pour lui, des folies les plus romanesques ; et voilà le fruit d'une préférence malheureuse 1... Vous vous imaginez peut-être qu'Alfred devenu votre mari, ses défauts auraient moins d'inconvénients pour le monde et pour vous ; détrompez-vous, ma chère Léonie, si, tout en vous aimant et vous respectant, Alfred se rend aussi coupable , que serait-ce
LÉONIE DE MONTBKETJSE A5
si le désir de vous plaire ne contraignait son caractère? Je ne vous parle pas de sa liaison scandaleuse avec madame de Rosbel, des propos injurieux de cette femme que la jalousie anime contre vous , et qui sont inévitables , quand on reçoit les hommages d'un homme aussi peu discret que fidèle. Je veux croire que le bonheur de vous obtenir le ferait renoncer sans hésitera cette espèce d'intimité, mais pouvez- vous vous flatter que ce fût pour longtemps? A l'âge d'Alfred, avec ses goûts , et entouré d'amis qui le regarderaient avec dédain s'il ne bravait pas autant qu'eux toutes les bienséances, il reviendrait bientôt à ses premières habitudes ; et je verrais ma Léonie trahie , délaissée , passer ses plus belles années dans les larmes , et me reprocher do ne l'avoir point assez aimée pour assurer son bonheur en dépit de ses caprices.
Non, m'écriai-je non, mon père, vous déciderez de mon sort ; j'en dois croire votre tendresse, elle ne peut vouloir que mon bonheur; vous connaissez ma faiblesse, aidez-moi à la surmonter ; soyez mon guide, et ne permettez pas que j'afflige le père le plus tendrement chéri.
hO LÉONIE DE MONTBREUSE
Mou père me serrait contre son cœur en me remerciant d'une soumission qui lui répondait de ma félicite, il essuyait mes pleurs, me conjurait de lui cacher ma peine, et il m'offrait tous les dons d'une générosité sans bornes pour s'acquitter d'avance des sacrifice» qu'il allait m'imposer. Comment n'aurais-je pas été. touchée de tant de bonté.
II fut convenu que, dans ma première entrevue avec Alfred, je lui déclarerais que la légèreté de sa conduite avait fait soupçonner la nature de son attachement pour moi, et qu'avant de savoir si ce sentiment serait approuvé par mon père, je ne pouvais plus désormais, l'entretenir aussi souvent, et le prierais d'éviter les occasions de me rencontrer aussi fréquemment dans le monde. Cela devait suffire pour lui laisser deviner la vérité ; et si cette déclaration ne lui paraissait pas assez claire, il ne pouvait en demander l'explication qu'à M. de Montbreuse, c'est tout ce que voulait ce dernier. Quelle résolution ! et qu'il me fallut de courage pour la tenir!
Nous étions à la fin de l'hiver, à cette épnqne où Paris semble habité par un peuple de fous que las 1 humes, la misère et le froid ne sauraient empêcher de se divertir : on dirait que la fin du monde ett Cxée au mercredi des Cendres, tant cette foule est attentive à ne pas perdre un seul des moments qu'elle peut consacrer au plaisir; le repos même, si nécessaire à l'artisan, est sans charme pour lui; on le voit sous uc ▼élément grotesque, le front couvert d'un masque qui l'étouffé, courir les rues à perdre haleine, ne recueillant, pour prix de cette corvée, que des huées et definjures grossières. J'avoue que je n'ai jamais riet compris à cette espèce de plaisir, et qu'il m'a toujours inspiré le centiment de pitié qu'on a pour la démence. Il y avait, le même soir, bal chez l'ambassadeur d'Espagne ; et malgré l'oppression qui me suffoquait,, malgré ma tristesse et les traces de mes. larmes,, il
fallut se parer d'une robe élégante, relever ses eheveux d'une guirlande de fleurs, et se laisser conduire par madame de Nelfort dans l'assemblée la plus brillante de Paris.
Je ne ferai point le récit de cette fête magnifique, toutes celles de ce genre se ressemblent, et chacun y jouit en raison des sentiments qu'il y apporte ; la coquelte y trouve ses plaisirs, l'envieuse son supplice, et la femme modeste et sensible n'y rencontre souvent que l'ennui. Pour les gens qui aiment à méditer sur les ridicules et à observer tous les manèges de la vanité, ces réunions ne sont pas sans intérêt; mais l'àme se fatigue bientôt de l'aspect de tant de travers, et, quel que soit le motif qui conduise à de semblables fêtes, il est bien rare d'en revenir complètement satisfait.
A peine fûmes-nous arrivées, qu'Alfred s'empara de ma main pour me conduire à la place où nous devions danser ensemble ; mais s'apercevant tout à coup de mon air abattu, il me dit d'un ton qui peignait toute son inquiétude :
— Léonie, vous souffrez, ô ciel ! qu'avez-vous? Je ne répondis rien, mes yeux se remplirent de larmes, je détournai la tête pour les cacher, et c'est dans cette disposition qu'il me fallut prendre un air riant pour danser. Alfred n'était pas moins malheureux que moi. Son tourment était visible , ne pensant qu'à deviner la cause de mon chagrin, l'interprétant de cent manières, il manquait à tousses devoirs de danseur, il brouillait si bien les contre-danses que personne ne pouvait s'y reconnaître ; enfin ce supplice finit. De retour à ma place, il s'assit près de moi, et tandis que madame de Nelfort répondait à tous ceux qui venaient la saluer, j'eus le temps de dire à Alfred ce que j'avais promis à mon père. Tout autre que lui voyant ce que me coûtait ma soumission, en eût été touché, mais Alfred était plus violent que sensible ; son amour-propre une fois irrité, réprimait tous les mouvements de son cœur ; et sans réfléchir sur l'impossibilité de résister aux volontés de mon père, sans être ému de ma douleur, il m'accusa d'avoir voulu soumettre son cœur pour l'humilier, d'avoir feint quelqu'intérêt pour lui, afin que
le sacrifice en eût plus de prix aux yeux de M. de Montbreuse, et il ajouta :
— Si je vous avais inspiré le moindre sentiment, jamais votre père n'eût obtenu la promesse de me rendre éternellement malheureux; mais ce procédé me rendra, j'espère, mon courage; je ne donnerai pas au monde entier le plaisir de rire de ma sotte crédulité, je vous obéirai, je vous fuirai, et l'indignation que j'éprouve me rendra la force de cacher ma douleur.
En iinissant ces mots, il se leva brusquement, et je lestai stupéfaite de tant de colère et d'injustice.
Je crus qu'un moment de réflexion le ramènerait à des sentiments plus doux, et qu'il reviendrait bientôt auprès de moi ; mais j'ignorais que l'orgueil irrité ne s'appaise qu'après s'être vengé. Alfred me prouva cette cruelle vérité : je le vis s'approcher de madame d« Rosbel dont la beauté fixait tous les regards, augmenter le nombre de ceux qui s'empressaient autour d'elle, et obtenir sur eux la préférence la plus marquée. Madame de Rosbel, attribuant le retour d'Alfred à lféclat
LÉONIE DE MONTBUlil'Sr. 51
de ses charmes, semblait lui pardonner l'abandon dan* lequel il l'avait à peu près laissée depuis trois mois. J* soutirais tous les tourments de la jalousie, quand mon père, s'approchant de ma tante et de moi, vint nous présenter M. le comte Edmond de Clarencey, son pupille, jeune homme auquel il paraissait prendre le plus vif intérêt , mais que, dans mon dépit , je ne regardai seulement pas, ne pouvant détacher mes yeux de l'endroit où madame de Ilosbel régnait en souveraine. Cependant, honteuse de ma faiblesse et craignant de me voir l'objet de la pitié d'une rivale aussi vaine, jt rappelai ma fierté, et tâchai de paraître aussi transportée de plaisir que je l'étais de colère : je dansai sans discontinuer; on faisait cercle autour de moi, on vantait mes grâces, ma tournure : la curiosité de me voir avait attiré la foule d'adorateurs que madame de Rosbel traînait ordinairement à son char. Je la voyais abandonnée de sa cour, seule avec Alfred et l'écoutant d'un air assez distrait. Je commençais à jour de tous les plaisirs d'une juste vengeance, quand je la vis se lever, prendre le bras d'Alfred et sortir du bal. Je
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perdis avec leur présence tous les moyens de soutenir mon rôle. Madame de Nelf'ort s'aperçut de mon abattement, et me proposa de me reconduire. Ma pâleur lui parut être la suite des fatigues du bal , et je la quittai sans qu'elle eût le moindre soupçon de ce qui venait de se passer. Elle n'ignorait point la passion d'Alfred, mais sa délicatesse et la crainte de ne pas voir cet amour approuvé par mon père, l'avaient toujours empêchée de m'en parler. Sans flatter les espérances de son fils, elle les partageait, et l'idée d'une union qu'elle trouvait si bien assortie, la comblait de joie; mais la fortune de son Irère, l'ambition qu'elle lui supposait et la sévérité qu'elle lui connaissait, lui imposaient silence. Elle attendait tout de l'amabilité d'Alfred, de sa persévérance, de l'intérêt qu'il m'inspirait déjà et de la tendresse d'un père qui semblait ne vouloir contrarier aucun de mes désirs.
LÉONlfi DE MONTBREUSE
M. de Montbreuse , meilleur observateur que ma tante, avait deviné et suivi tous les mouvements de mon âme, aussi ne fut-il point surpris de l'altération de mes traits, lorsqu'il me revit le lendemain de cette triste fête.
— Vous avez beaucoup souffert hier, më dil-il avec sensibilité! mais croyez, ma chère Léonie, que mon cœur vous tient compte de tous les sacrifices du vôtre, et que bientôt...
A ces mots, il fut interrompu par l'arrivée de ma tante qui, entrant brusquement sans se faire annoncer, se jeta sur un fauteuil en s'écriant :
— Mon frère venez à notre secours, Alfred est arrêté, je suis au désespoir.
dette nouvelle m'arracha un cri de douleur et d'effroi qui retentit jusqu'au cœur de mon pare; il me
54 LEONIE DE MONTBREUbE
prit la main, la serra tendrement, et me dit à voix basse :
— Plus de courage, ma fille.
En effet la crainte de l'affliger m'empêcha de succomber à l'émotion qui venait de surprendre mon âme. Je m'efforçai de consoler madame de Nelfort que ses pleurs inondaient. Quand elle fut un peu plus calme, elle nous raconta que son fils ayant éprouvé la veille un vif chagrin dont il s'était obstiné à lui cacher la cause, avait accepté, dans l'espérance de se distraire, la proposition que madame de Rosbel lui avait fait© d'aller souper chez sa cousine, madame de L***.
— Vous savez, ajouta-t-elle, combien le maître da cette maison est joueur; à trois heures du matin quand toutes les femmes ont été retirées, M. de L*** a proposé à ceux qui restaient de se remettre au creps. On a fait servir du punch. L'ivresse s'est bientôt mêlée à l'humeur du jeu ; les perdants étaient intraitables et juraient de se rattraper à tout prix. Alfred avait encore trois mille louis à regagner, lorsqu'on est venu lui annoncer qu'un courrier du ministre de la guerre,
après avoir l'ait vingt courses pour le rejoindre, venait loi apporter l'ordre de se rendre sur-le-champ i h- : son général, pour y recevoir les dépêches d'une mission aussi pressée qu'importante. Alfred, furieux de perdre autant, et hors de lui, a répondu à ce message par mille impertinences. A la fin, le courrier las d'attendre, s'est vu contraint d'aller instruire le ministre de ce qui se passait chez M. de L***, et le ministre a donné aussitôt l'ordre d'arrêter Alfred comme ayant manqué aux lois de la suhordination en refusant de se rendre à son devoir, et le malheureux a été conduit ce matin en prison, ignorant encore dans son ivresse, de quel crime on le punissait.
— Tranquillisez-vous, ma sœur, dit M. de Monthreuse après avoir écouté attentivement son récit, je vais à l'instant chez le ministre. J'espère en obtenir quelque indulgence pour votre fils, mais, vous le savez, ma sœur, de pareilles fautes ne peuvent rester impunies!
En finissant ces mots, il sonna, demanda ses chevaux et nous laissa toutes deux dans l'impatience do son retour.
5C LÉONIE DE MONTBREUSE
J'aurais voulu en vain dissimuler à quel point je partageais les inquiétudes de ma tante ; j'ajoutais au chagrin de savoir Alfred coupable et malheureux, le reproche d'avoir causé son malheur; car, si je lui avais appris avec plus de ménagement la nécessité où je me trouvais de l'éloigner de moi , peut-être ne se serait-il point rapproché de cette madame de Rosbel dont l'influence sur lui n'était jamais marquée que par des effets funestes. Dans cet état de douleur et de repentir, mon âme avait besoin de s'épancher et j'avouai tout à ma tante. Cet aveu la consola presque entièrement de son chagrin. Elle ne vit plus dans le malheur présent d'Alfred, qu'un moyen d'accélérer le moment de son bonheur. Sa faute était celle de l'amour, mon père ne pouvait lui refuser son pardon, et, moi, je devais récompenser tant de folie. Ce calcul paraissait si simple à madame de Nelfort, elle doutait si peu de la faiblesse de mon père, et ses projets flattaient si bien mes espérances, que je me livrai sans réserve à la confiance qu'elle voulait me faire partager.
M, de Montbreuse revint bientôt nous apprendre le
LÉOlNIE DE MONTBREUSE 57
succès de sa démarche. Le ministre, en considération de ta véritable estime pour l'oncle, avait consenti à ce que le neveu gardât les arrêts pendant quinze jours chez lui , au lieu de rester un mois en prison, comme il l'avait d'abord décidé dans sa juste sévérité; et pour mettre le comble à sa générosité, il s'était engagé à faire tout ce que lui indiquerait M. de Montbreuse pour empêcher cette malheureuse aventure de venir jusqu'aux oreilles du roi. Madame de Nelfort, qui sentait toute l'importance du secret, nous quitta, après avoir témoigné sa reconnaissance à mon père, pour aller réclamer la discrétion de M. et de madame de L*w sur ce fait. Ils étaient trop intéressés à se taire, pour ne pas s'engager de bonne foi à tout ce qui pourrait la rassurer. Alfred fut reconduit le même soir chez lui ; et voici le billet que je trouvai le lendemain sur le pupitre de mon piano , sans deviner comment il s'y était pris pour me le faire parvenir :
« Cessez de me plaindre, Léonie; je suis auprès de ma mère , et je sais tout ce que je vous inspire. Com-
B® LÉGME DE MONTBKKUSE
ment pourrai-je me repentir d'une faute à laquelle je dois la certitude de vous intéresser? Accordez-m'en le pardon, vous sans qui je ne l'aurais jamais commise • permettez-moi d'espérer qu'un jour je recevrai le prix d'un amour que vous seule pouviez faire naître : dictez ▼os lois, et vous verrez si je sais obéir à l'être adoré qui d'un mot peut régler le destin de ma vie.
» Alfred de Nelfort.
Ce billet ne me laissait aucun doute sur l'indiscrétion de ma tante ; elle avait peint à son fils mon émotion, mes larmes, en apprenant son arrestation; peutêtre même avait-elle exagéré ma douleur pour le mieux consoler de ses regrets. Il n'était plus temps de dissimuler une préférence dont j'avais eu l'imprudence de faire l'aveu à la mère de celui qui en était l'objet. Cependant je voulais toujours obéir à mon père, surtout ne pas le tromper. Comment faire pour accorder tant d'intérêts' différents? Montrer ce billet à M. de Montbreuse, c'était livrer Alfred à son ressentiment, et ajouter au mécontentement que lui inspirait déjà sa
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com nte ; garder la lettre sans y répondre, c'é ait inqmdter Alfred, lui laisser croire qu'il m'avait offensée et que je ne lui pardonnerais jamais ; c'était l'accablrr quand je le savais malheureux, et la générosité ne me permettait pas de prendre ce dernier parti. Dans cet embarras extrême, je résolus d'avoir recours aux con- •seils de mon Eugénie, et fis demandera mon père la permission d'aller passer la journée au couvent ; il me l'accorda, et je me rendis aussitôt chez mon amie.
Mon arrivée au couvent devint le signal d'une fête ; madame la supérieure fit suspendre les leçons, et j'eus bien de la peine à me soustraire aux caresses de mes anciennes compagnes, pour me livrer au.. plaisir de causer avec mon Eugénie. Quand nous lûmes seules, je lui peignis l'embarras de ma situation, et voici ce qu'elle me dit :
— Pour oser te donner un conseil dans cette cir-
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constance, ma cbère Léonie, il faudrait savoir au juste de quel sentiment ton âme est pénétrée, et peut-être l'ignores-tu toi-même. D'après ce que lu me dis, et plus encore d'après la connaissance que j'ai de toi, je te crois sincèrement aimée ; mais pour répondre à cet amour en résistant à la volonté d'un père, il faut être bien sûre de la constance d'un attachement qui doit coûter tant de peine ; car en est-il de plus vive que colle d'affliger son père 1 Si tu crois pouvoir surmonter le penchant qui t'entraîne, n'hésite pas, mon amie, à en faire le sacrifice, et sois assez courageuse pour fuir cet Alfred dont la présence serait toujours dangereuse pour toi ; mais si, après avoir vainement combattu, tu acquiers la certitude que de celte affection dépend le bonheur de ta vie, alors déclare à M. de Montbreuse que rien ne peut triompher du sentiment qui te domine, mais que jamais il n'aura à se plaindre de la soumission ; enfin, rends-le l'arbitre de ton malheur, et attends tout de sa bonté et de ta persévérance.
Ce discours me parut dicté par la sagesse même ; il me semblait qu'il accordait merveilleusement mes de-
voirs et mes sentiments. L'amour-propre, la jalousie, tendre pitié que me faisaient éprouver les chagrins d'Alfred, la reconnaissance de l'amour qu'il ressentait pour moi, tout me persuadait que je l'aimais passionnément, et j'étais de la meilleure foi possible en assurant Eugénie que je pourrais supporter tous les malheurs plutôt que de renoncer à l'amour d'Alfred.
De retour chez mon père, j'y trouvai madame de N'elfort à qui je montrai la lettre de son fils en me plaignant de son imprudence; elle la désapprouva autant que moi , me promit de l'en bien gronder, et me pria de la laisser ignorer à mon père.
— Ce pauvre Alfred est bien assez à plaindre, ajoutat- ■.■lie, le ministre vient de lui' signifier l'ordre de se rendre sous trois jours à son régiment; la guerre recommence et peut être va-t-il partir sans avoir obtenu le pardon de son oncle.
En effet nous apprîmes, le surlendemain , qu'Alfred était libre. Il fit demander à mon père la permission de lui faire ses adieux, mais M. de Montbreust lui fit répondre qu'il ne le recevrait qu'au retour de la cam-
pagne, préférant l'entretenir de ses exploits que de ses fautes.
La sévérité de cette réponse m'indigna, et me fit excuser une démarche dont les suites auraient pu me perdre.
La veille du départ d'Alfred, M. de Montbreuse étant allé à Versailles, je restai seule avec mademoiselle Dupîessis, dont la conversation , aussi ennuyeuse que pédante, me rendait ingénieuse pour trouver les moyens de m'y soustraire. J'avais le projet d'écrire, le soir même, à mon Eugénie, et pour engager mademoiselle Duplessis à ne pas m'importuner de sa présence, je lui avais commencé la lecture d'un livre que je lui persuadai d'achever , en l'assurant que l'intérêt allait toujours croissant. Elle me crut et se retira dans sa chambre ; je passai aussitôt dans mon cabinet d'étude, et, là, jouissant du plaisir de me trouver seule , je peignis à mon amie les regrets que j'éprouvais àra départ d'Alfred. Dans ma lettre je blâmais le refus que mon père avait fait de recevoir ses adieux ; j'en parlais comme d'une injustice qui ajoutait encore à mon
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amour, et de cet amour , j'en disais tout ce que l'exagération la plus vive peut inspirer. J'allais fermer cette lettre, quand ma porte s'ouvrant tout a coup, je vis paraîtra Alfred. La surprise me rendit immobile, il se jeta à mes pieds en disant qu'il aurait bravé mille fois la colère de mon père, celle de l'univers entier , plutôt que de partir sans me voir, sans emporter son pardon et l'assurance d'un sentiment sans lequel il ne pouvait plus vivre. Ayant jeté les yeux sur ma lettre, il aperçut son nom , et s'écria :
— Vous me répondiez, Léonie. Ah! je suis trop heureux !
En disant ces mots, il s'empare de la lettre, et i porte à ses lèvres. Je lui dis eu vain que ce n'est point à lui qu'elle est adressée, je lui reproche en vain son impudence, son indiscrétion et son audace; il m'écoute point et s'enfuit en me jurant que la ta même ne le séparera point de ce gage de ma I dresse.
J'avoue que, dès ce moment, je crus ma destin enchaînée à la sienne. Je venais de recevoir ses
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ments , il possédait l'assurance positive du retour que j'accordais à son amour ; je n'entrevoyais plus aucun moyen de satisfaire aux volontés de mon père ; et dans la nécessité de les braver , je résolus de m'exposer à son ressentiment plutôt que de m'abaisser à trahir sa confiance en lui cachant ce qui venait de se passer, et la ferme résolution que j'avais prise de concert avec ma jeune amie.
Dans cette disposition, j'attendis courageusement le retour de M. de Montbreuse. Il revint seul, j'allai audevant de lui, nous entrâmes dans son cabinet; sa physionomie était riante, il paraissait revenir content de son voyage, et je me disposais à profiter de ce moment pour lui faire mes pénibles aveux , quand il me dit de l'air le plus satisfait :
— Je viens de terminer une affaire qui peut assurer le bonheur du reste de mes jours. Vous devinez bien, Léonie, qu'il s'agit du vôtre.
Ce début me donna quelque espoir, je pensai que ma tante s'était peut-être servie du crédit d'un grand personnage pour déterminer mon père en faveur de son
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fils ; mais cette illusion cessa bien vite. M. de Ifontbreuse ajouta :
— Le roi vient do m'accorder la seule grâce que j'eusse à lui demader. Il rend au fils de mon meilleur ami tous les biens dont l'imprudence de son père avait failli le priver pour toujours, et pour mettre le comble à la faveur qu'il m'accorde, il veut vous marier, Léonie; je suis cbargé de vous offrir l'hommage d'un des hommes les plus distingués de sa cour.
— Pardonnez 1 ô mon père , interrompis-je avec chaleur , et plaignez-moi de ne pouvoir soumettre mon cœur à vos désirs ; il n'est plus à moi, j'ai vainement combattu ma faiblesse , j'aime Alfred; puis-je accepter la main d'un autre?... non , jamais.... N'estce pas assez de renoncer à lui , de le voir s'éloigner? Ah! par grâce, mon père, n'ajoutez pas à tant de sacrifices le malheur de me séparer de vous!
M. de Montbreuse en m'écoutant avait pris un air
évère, qui, dans tout autre moment, m'aurait imposé
silence; mais j'étais dans une de ces situations de
l'âme où le danger augmente l'énergie, et sans redou-
Go LÉONIE DE MONTBREUSE
1er son courroux, je lui montrai le billet d'Alfred , et lui appris comment il avait enfreint ses ordres pour me dire un dernier adieu. Je ne dissimulai aucune des circonstances qui aggravaient mes torts, et je dus probablement à cet excès de franchise la confiance que mon père a toujours eue depuis dans ma sincérité , et l'indulgence qu'on ne sait pas refuser à la bonne foi. Je m'attendais à sa colère, sa modération m'abattit après m'avoir écoutée attentivement, il me dit d'un ton calme :
— Léonie , si après vous être ainsi compromise envers votre cousin, vous veniez à découvrir que tout cû roman est le fruit de l'exaltation de votre tête , et non pas l'effet d'un sentiment durable, que feriez-vous alors?....
— Je n'ai pas prévu comment je me conduirais dans une situation qui ne serajamais la mienne.
— Eh bien, moi, je dois le prévoir, reprit-il aveG ironie , et laisser au temps le soin de vous désabuser. Je pourrais combattre vos résolutions, vous ordonner do vous soumettre auxmiennes, et vous réprésenter ce
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qui peut résulter pour vous et pour moi d'un refb- ■ peu motivé, mais j'aime mieux encourir toutes le* grâces possibles, que d'user avec tyrannie de mon torité sur vous ; dès demain j'ôterai toute espérau celui dont vous rejetez la main sans vouloir même !• connaître, et je me résignerai au chagrin de vous voir victime d'une folio que votre âge seul peut excuser.
En finissant ces mots , il me lança un regard de pitié , et me quitta avec autant de froideur et de calu» que j'éprouvais de peine et d'agitation.
Les jours qui suivirent cette scène, furent bien dca»-. loureux à passer. Nous vivions tous dans un état d» contrainte insupportable. Madame de Nelfort ne pardonnait point à son frère d'avoir fermé sa porte à son fils, et M. de Montbreuse savait mauvais gré à sa sœur de nourrir les espérances d'Alfred quand il se montrai si décidé à les détruire ; il affectait de ne me parle*
que de choses indifférentes, n'ayant pas l'air do s'apercevoir de ma tristesse, pour m'ôter toute idée d'en Yoir cesser la cause, et paraissant trouver cette manière d'exister assez douce pour la supporter toute sa vie.
Je suis née avec plus de courage que n'en ont ordinairement les femmes pour braver la douleur, mais je n'ai jamais pu souffrir avec résignation les tourments de l'incertitude ; aussi, pour me délivrer de celle où me laissait l'espérance de fléchir mon père, et la crainte de le voir persister dans sa rigueur envers Alfred, j'imaginai de fixer moi-même mon sort, en renonçant volontairement à toutes les illusions d'un bonheur incertain. J'établis dans ma pensée que M. de Montbreuse resterait immuable dans sa volonté, et que j'étais condamnée à passer ma vie loin d'Alfred, sans cesser de l'aimer; je m'estimai davantage, en me persuadant que notre amour résisterait au temps, à l'absence et aux obstacles; et, dès ce moment, je me regardai comme une femme séparée de son époux, et dont la constance n'est plus qu'un devoir. Je fis graver
sur un simple anneau d'or que je devais toujours porter, ce serment qui avait fait sourire mon père, et qu'une jeune personne est toujours prête à prononcer quand on la contrarie sur le premier objet de son inclination; enfin, ces mots si souvent répétés, si souvent oubliés : Jamais cï autre.
Munie de ce talisman, je supportai patiemment l'ennui de ma position; mon esprit n'étant plus tourmenté par la crainte et l'espérance, je repris mes occupations ordinaires; la lecture, la musique charmaient mes moments de solitude, et je portais dans le monde assez d'intérêt à la conversation. M. de Montbreuse avait remarqué ce changement d'humeur sans en être surpris; il lui paraissait la suite toute naturelle de l'empire du temps sur les maux de l'imagination, et peutêtre aurait-il fini par deviner juste, si un événement it venu troubler pour longtemps la tranquillité dont nous commencions à jouir.
nu
La campagne était ouverte depuis deu:; mois, on uô s'occupait que des nouvelles de l'armée ; c'était le suj^t continuel de tous les entretiens, ce qui me procurait le plaisir d'entendre souvent parler d'Alfred et vanter ses talents militaires. Un soir me trouvant seule à souper avec M. de Montbreuse, on lui annonça l'arrivé© d'un courrier qui lui apportait des dépêches de la part du ministre de la guerre. Il était plus de minuit, et ce message, à une telle heure, m'inquiéta vivement. On remit une lettre à mon pèro ; à peine l'eut-il décachetée, que je le vis pâlir et s'écrier : « Malheureuse sœur! Il n'en fallut pas davantage pour me persuader que le ministre lui apprenait la mort d'Alfred, et, frappée de surprise, de terreur, je tombai évanouie. Quand je revins à moi, j'aperçus mon père appuyé sur le chevet du lit où l'on m'avait transportée, tenant une de mes mains dans les siennes, et regardant avec in-
quiétude, dans les yeux de son médecin qui me contemplait de l'air le moins rassurant. La fièvre la plus ardente me rendit bientôt mes forces, j'eus le délire pendant toute la nuit, et, le lendemain matin, le médecin déclara à mon père que j'étais menacée d'une fièvre inflammatoire, et que j'avais besoin des plus grands ménagements. Dans l'intervalle d'un accès à l'autre, mon père voulut essayer de calmer mon esprit, et, me prenant la main qu'il serrait tendrement, il me dit avec cet accent qui n'appartient qu'à la douleur paternelle :
— Pardonne-moi, mon enfant, de n'avoir pas pensé à t'épargner le mal que tu éprouves, j'aurais dû le prévoir, mais calme-toi, sa jeunesse et nos soins le rendront à la vie.
— Quoi! m'écriai-je, il n'est pas mort!... ah!... vous m'abusez, mon père, mais j'ai vu la pâleur de votre visage, j'ai entendu ces mots qui ont glacé mon cœur, et c'est en vain que par pitié vous voulez me tromper.
Je persistais dans cette idée, malgré tout ce que disait M. de Montbreuse pour me persuader la vérité,
quand j'entendis mademoiselle Duplessis lai" dire à voix basse que madame de Nelfbrt était dans le salon, et le priait de venir l'y rejoindre un instant, ne voulant pas absolument partir sans lui parler.
Je conjurai mon père de me laisser voir matante ; elle seule pouvait me faire croire à la vie d'Alfred, car j'étais bien sûre de deviner à sa douleur s'il nous restait ou non quelque espérance.
Un refus aurait ajouté à mes souffrances, et mon père consentit à tout ce que je voulus. Cette entrevue, '-Hioique bien douloureuse, me rassura beaucoup. J'appris avec détail de madame de Nelfort tout ce qui concernait Alfred. La lettre du minisire mandait à mon père qu'à la suite d'une affaire décisive où son neveu s'était distingué, il venait d'être grièvement blessé ; les chirurgiens ne répondaient pas de sa vie ; il connaissait son danger; et demandait avec instance qu'oa le transportât à Paris, malgré ses douleurs, pour y mourir dans les bras de sa mère. Le ministre ajoutait qu'il se consentirait à cet imprudent départ que lorsqu'il y serait autorisé par mon père.
Dans l'impossibilité de cacher ce malheur àmn tante, M. do Montbreuse lui avait écrit de se rendre aussitôt à S*** pour empêcher son G!s d'entreprendre un voyage aussi dangereux; il avait soutenu le cou rage de cette malheureuse mère en lui prouvant qu; ses soins pourraient sauver son Gis, et ne lui avait pacaché l'état où cette triste nouvelle m'avait plongée.
Après m'avoir persuadée de la fidélité de ce récit, il fui convenu que madame de Nelfort nous dépêcherait un courrier aussitôt qu'elle serait arrivée à S***, qu'elle nous ferait donner exactement des nouvelle s d' Alfred, mais qu'elle se garderait bien de lui apprendre que j'étais malade; car elle était sûre, disait-elle qu'il succomberait à son inquiétude.
— Et comment saura-t-il donc, lui répondis-je, ;; quel point je suis touchée de son sort?
— Comptez sur ma tendresse, Léonie, répliqua t-elle, je lui prodiguerai toutes les consolations doE: s^n cœur a besoin pour supporter votre absence.
En disant ces mots, elle se leva et m'embrassa en n'inondant de ses larmes. Je détachai de mon doigl
1& LÉ0N1E DE MONTBHEUSE
Fanneau qui portait ma devise, et je la priai de le donser de ma part à son fils comme le gage d'un attachement qui le suivrait au tombeau. Elle me remercia drnime si je lui avais donné un moyen de plus de le ïauYer ; puis, s'approchant démon père, elle lui remit an papier, en ajoutant :
— S'il meurt, vous le savez, mon frère, je ne lui survivrai pas; gardez cet écrit, et soyez le dépositaire âe mes dernières volontés.
S'arrachant des bras de son frère, elle partit en nous iisanl un adieu qui retentit jusqu'au fond de notre âme, car il semblait nous dire que peut-être il serait Is dernier.
Trois jours après le départ de madame de Nelfort, sous apprîmes qu'elle était arrivée à S***, au moment m les chirurgiens venaient de déclarer qu'Alfred était Mors de danger, mais que ses blessures étant près de
la poitrine, la moindre imprudence pourrait lui funeste., et que sa convalescence serait longue. Cette bonne nouvelle arriva le môme jour où ma fièvre commençait à diminuer, peu de temps après elle me quitta tout à fait ; je me rétablis, et, loin de me plaindre , je remerciai le ciel de m'avoir accablée d'une maladie sans laquelle je n'aurais jamais su à quel point j'étais chérie de mon père.
Eugénie ne m'avait point abandonnée pendant mes souffrances, mon père avait obtenu de la supérieure de son couvent, la permission de la faire sortir souvent pour venir me tenir compagnie, et j'éprouvais toujours un nouveau plaisir à l'entretenir des intérêts de mon cœur. De quel charme les femmes se privent en rendant l'amitié presque impossible entre elles ! Je mets au nombre des moments les plus heureux de ma vie ceux que j'ai passés près de cette bonne Eugénie qui, loin d'envier mes succès, en était fière, et dont le cœur partageait si bien Ions mes sentiments; i!
ie, assez jolie pour plaire, assez aimable pour 5S r, n'avait, ni l'ambition, ni les moyens de
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briller avec éclat dans le monde. Bouée de plus de force d'esprit, de vraie philosophie que n'en ont ordinairement les femmes, elle était inaccessible à toutes les petitesses de la vanité et n'entendait rien à la coquetterie. Peu susceptible d'éprouver un sentiment romanesque, elle était d'une indulgence parfaite pour toutes les fautes qu'entraîne une passion exaltée, et cette qualité si souvent ignorée des personnes qui, par caractère, sont à l'abri de l'égarement, peut donner une idée de la supériorité de sa raison, de son esprit et de sa bonté. Son père, en mourant, l'avait promise au fils d'un de ses amis dont tous les avantages consistaient en une grande fortune. Eugénie aurait pu se soustraire sans beaucoup de peine à cet ordre paternel, mais son respect pour le dernier vœu de son père lui ôtait tout projet de résistance. Résignée d'avance aux sacrifices des plaisirs les plus doux de la Yie, elle se consacrait tout entière à ceux de l'amitié, et c'est à cette circonstance particulière que j'ai dû le bonheur de posséder le bien le plus précieux, le plus rare du monde, une véritable amie.
LÊOME DE MONTBREUSE 77
Depuis que mes forces commençaient à revenir, mon père nous conduisait presque tous les matins au bois de Boulogne. Un jour que je voulais prolonger notre promenade , il me dit qu'une affaire importante l'obligeait à se rendre avant trois heures, chez un de ses amis; nous remontâmes en voiture, et, pendant qu'il offrait la main à Eugénie, je le vis donner mystérieusement à ses gens, un ordre que je ne pus entendre. Peu de temps après, nous entrâmes dans la cour de l'hôtel de Nelfort, je jetai aussitôt les yeux sur mon père, je le vis sourire de ma surprise et je devinai le retour de ma tante. Tremblante d'émotion, appuyée sur le bras d'Eugénie, je me laissai conduire sans dire un mot jusqu'à l'appartement où nous trouvâmes madame de Nelfort occupée à retenir son fils qui voulait, à toute force, se lever de son fauteuil pour venir au-devant de nous, malgré sa faiblesse et le danger de rouvrir ses blessures. La pâleur de son visage et la joie qui brillait dans ses yeux formaient un contraste qui donnait à sa physionomie l'air du délire. Dès que mon père l'aperçut, il courut à lui et l'em-
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brassa tendrement comme pour s'excuser de n'avoir pas reçu ses adieux, de n'avoir pas prévu en les refusant qu'il était possible qu'un malheur les séparât pour toujours, et qu'alors Alfred emporterait au tombeau le souvenir de son ressentiment sans y mêler celui de sa tendresse.
Ce moment fut entièrement consacré au bonheur de se revoir et au récit des exploits et des souffrances d'Alfred. Ma tante ne se lassait point de raconter des détails si intéressants pour son amour maternel; mais, tout en l'écoutant attentivement, mes yeux se portaient souvent sur son fils qui, n'osant point l'interrompre et voulant me parler, portait à ses lèvres l'anneau qu'il tenait de moi. Combien j'étais heureuse alors ! Il me semblait impossible que mon père ne fût pas touché de notre émotion, et qu'il ne fût pas surtout bien convaincu qu'en s'opposant plus longtemps à nos vœux, il nous affii gérait sans triompher de notre constance. En effet, je devinai assez juste; après avoir entendu répéter dix fois à ma tante les détails de l'affaire où son fils avait été blessé, et ceux de la cure miraculeuse du
LÉO.ME DE ÙfONTBREl 7>
chirurgien qui l'avait guéri, M. de Montbreuse,
nant affectueusement sa main, lui dit :
— Vos chagrins méritent bien des consolations, m* re sœur, et je rends grâces au ciel de m'avoir choisi
pour vous les offrir. Je ne serai plus un obstacle à la. félicité de tant d'êtres chéris, Alfred deviendra l'époux de Léonie; mais je demande à tous deux un petit sacrifice que j'espère obtenir sans peine de leur tendresse pour moi.
— Ah I mon oncle, interrompit Alfred en se précipitant dans les bras de mon père, disposez de moi, de ma vie, je m'engage à tout pour devenir votre
Ce mouvement d'une reconnaissance si exaltée nom de fils prononcé avec tant d'amour, avaient visitent attendri M. de Montbreuse. Il se retourna de mon côté, et me vit les larmes aux yeux ; je ne trop pourquoi je pleurais, car j'avais réellement ; de joie dans l'âme que de cette émotion tend] provoque les larmes , mais j'étais troublée. Ce lu mariage déconcerte si facilement une jeune personne! Mon père interpréta mon trouble comme il le devait,
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et se félicita d'une résolution qui lui avait tant coûté. Nous le pressâmes de nous dire ce qu'il exigeait de nous, et voici ce qu'il nous déclara:-
— Je fixe votre mariage à l'hiver prochain. Je vois à la mine que fait Alfred combien cette première condition lui déplaît, mais ce n'est pas tout, nous passerons ces huit mois de délai au château de Montbreuse, j'obtiendrai du ministre un congé pour Alfred dont la santé ne peut de quelque temps lui permettre de reprendre son service. Nous partirons cette semaine avec ma sœur et lui, mais j'exige que, pendant toute cette saison, nous vivions d-ans la plus parfaite solitude ; pas le moindre petit voyage à Paris, ni à M*** où les officiers de la garnison mènent une vie scandaleuse, point de visites de voisinage, point de fêtes; enfin, la vie la plus calme et la plus retirée. C'est là, ma chère Léonie, qu'auprès de moi et sous les yeux d'une tante qui bientôt sera votre mère, vous pourrez juger de la solidité de vos sentiments et de ceux que vous inspirez. La promenade , la musique et l'étude rempliront les moments qu'il faut toujours consacrer à l'occupation
quand on veut échapper à l'ennui et se retrouver en société avec plus de plaisir. Vous pouvez compter sur moi pour chercher à 'véunir tous ceux qui tiennent àla vie de château. Le séjour de Montbreuse est par luimême fort agréable; de douloureux souvenirs m'en ont longtemps éloigné, vous me les ferez oublier, mes enfants, si je vois ces mêmes lieux témoins de votre bonheur, et si vous m'y donnez l'assurance que rien ne saurait l'altérer.
Ces conditions me parurent fort douces ; l'idée de vivre agréablement auprès des objets de toutes mes affections, et de me disposer ainsi au moment qui devait combler ma félicité , charmait mon imagination. Alfred, dont le caractère était particulièrement impatient, n'osa pas témoigner l'humeur que lui causait ce délai, mais, s'il n'en disait rien, ses yeux n'en faisaient pas mystère. Ma tante, craignant quelques réflexions déplacées de la part de son fils , s'empressa de répondre pour lui, qu'il serait trop heureux de souscrire à des conditions aussi peu sévères, et qu'elle se rendait
caution de sa parfaite soumission. D'après cette assu-
rance, on ne s'occupa plus que des arrangements de départ ; il fut fixé au surlendemain. En se levant pour sortir, mon père me conduisit auprès d'Alfred, lui présenta ma main qu'il baisa tendrement, et lui dit :
— Tu sais combien j'aime ma Léonie, mon fils, songe à la mériter.
XY
De retour chez moi, je passai la nuit entière à causer avec Eugénie des événements de la journée et de ma destinée future. Elle me félicita sincèrement sur le bonheur dont j'allais jouir, mais elle convint avec moi que, tout en satisfaisant à mes vœux, mon père semblait éprouver une tristesse insurmontable ; la nécessité de renoncer à un mariage qui eût flatté davantage son ambition nous parut la seule cause de ce chagrin, et bientôt nous n'y pensâmes plus.
Eugénie ne pouvant me suivre à Mantbreuse, je lui promis de lui écrire exactement, et d'avoir toujours