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en elle la confiance qu'elle méritait à tant de titres. Le regret de la quitter fut le seul chagrin qui troubla la joie que m'inspirait le voyage; il dura deux jours, pendant lesquels la gaieté d'Alfred prit un tel ascendant sur la gravité de mon père qu'il finit par se protêt de la meilleure grâce à toutes ses folies.
L'aspect des avenues du château changea tout à coup celte disposition. M. de Montbreuse prit un air sombre, ma tante se retourna pour cacher les larmes qui s'échappaient de ses yeux, Alfred devint silencieux; tout m'avertit que j'approchais du tombeau de ma mère, et la plus profonde mélancolie s'empara de mon âme. Je me rappelai la confidence d'Etienne, les regrets de Suzette et mille souvenirs de mon enfance qui se rattachaient à cette mère tant regrettée; je devinai ce qui devait se passer dans le cœur de mon père, et quand la voiture s'arrêta, je me jetai dans ses bras, i tant en larmes. Il me serra tendrement contre son sein et descendit, sans me dire un seul mot, pour répondre à l'accueil des bons paysans qui .aient venus à sa rencontre et s'empressaient de lui témoigner com-
ien ils était heureux de son retour. Au milieu de elte foule, j'eus bientôt reconnu Suzeite; un joli vis-âge, une taille élégante, une mise aussi soignée que nmple, la rendaient facile à distinguer de ses compagnes, aussi le fut-elle bientôt d'Alfred qui s'écria assez militairement :
— Ah! la jolie petite personne !
Cette exclamation me déplut; je trouvais son admiration juste, mais son enthousiasme me choqua.
J'avais reconnu cette même inflexion de voix dont il s'était servi souvent pour me dire : Ma cousine est charmante, » et, dès ce moment, je ne me trouvai plus flattée de ses éloges.
Dans ma simplicité, je croyais alors qu'un homme liien amoureux ne pouvait parler avec chaleur d'aucune autre beauté que de celle de l'objet de son amour, mais l'expérience m'a prouvé, depuis, que les femmes étaient bien plus susceptibles d'un sentiment exclusif; l'amant le plus passionné pour sa maîtresse n'en est pas moins sensible aux charmes de toutes les jolies
femmes, tandis que celle qui aune ne \ol qu< eoa amant.
Les premiers temps de notre séjour à Montbreuse furent consacrés à soigner la convalescence d'Alfred ; il fallait le garder à vue comme un enfant, sinon il s'échappait, allait voir ses chevaux, montait le moins docile et revenait dans un état qui nous donnait la crainte de voir ses blessures se rouvrir.
Ma tante se fâchait contre lui, je grondais bien aussi ; il demandait humblement pardon, promettait d'obéir à ses deux graves docteurs, et à peine avait il juré d'être soumis qu'il méditait quelque nouvelle extravagance. Pour amuser sa patience, nous lui faisions d'intéressantes lectures, de la musique, enfin, nous cherchions tous les moyens de le soustraire à l'ennui qui souvent paraissait le dominer.
Mon père, qui riait de son supplice, en eut cepen-
dant pitié et lui annonça que, pour ie distraire un peu de nos sermons, il lui présenterait, dans la journée, un jeune homme fort aimable qui, bien certainement, deviendrait de ses amis et dont l'intimité lui serait d'un grand secours dans notre retraite.
— J'ai fait une exception en sa faveur, ajouta M. de Montbreuse. M. de Clarencey ne peut être regardé comme un étranger dans ma famille ; en acceptant sa tutelle, j'ai promis à son père de le remplacer près de son fils, et je tiendrai sans peine ma parole, il rend facile tout ce qu'on peut faire d'obligeant pour lui.
C'est le jeune homme le plus aimable que j'ai jamais rencontré; sa terre n'est qu'à une demi-lieue d'ici, il y passe une grande partie de l'année à soigner une vieille parente infirme dont la conversation n'est pas fort amusante. Il sera charmé de nous voir souvent, nous ferons des parties de chasse avec lui, et, le soir, nous jouerons au billard. Il pourra même corriger les dessins de Léonie, car il peint à ravir. s — Mais c'est un vrai trésor qu'un voisin de cetteespèce, dit Alfred avec ironie ; par grâce, mon oncle,
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ne nous privez pas plus longtemps du plaisir d'admirer an jeune homme aussi accompli.
« Je cherche depuis des siècles un modèle pour me perfectionner, et je suis enchanté de le rencontrer ici ; j'ai eu toute ma vie un peu d'éloignement pour la société des gens parfaits, mais je vois bien qu'aujourd'hui il faut m'y résigner, et je puis vous assurer que mon amour-propre en prendra son parti de bonne grâce.
— C'est plus que je n'attendais de vous, répondit M. de Montbreuse un peu piqué du ton léger d'Alfred.
Cette réponse jeta beaucoup de froid dans la conversation, et chacun se sépara sous différents prétextes.
En sortant du salon, je rencontrai Suzette qui venait me remettre la liste des pauvres gens du village qui s'adressaient à moi pour réclamer la générosité de ' mon père. Après avoir dit à Suzette que j'irais moimême le lendemain avec elle distribuer les secours dont ces braves gens avaient besoin, je l'emmenai dans le parc ; en nous promenant, il me vint à l'idée
de la questionner sur ce M. de Clarencey dont mon père venait de parler avec tant d'intérêt.
Elle m'en fit un éloge qui s'accordait parfaitement avec celui que je venais d'entendre, mais elle ajouta :
— Malgré tout le bien qu'on en pense, mademoiselle, et qu'il paraît mériter, je doute qu'il vous plaise infiniment ; il a un certain air froid, insouciant même, qui va mal à son âge.
» Lorsque son père fut exilé, ses biens séquestrés, il a dû être fort malheureux, mais depuis que M. le comte l'a fait rentrer dans son héritage, et qu'il se trouve à vingt-cinq ans maître d'une grande fortune, on ne conçoit guère ce qui peut manquer à son bonheur, et comment il préfère même en hiver, le séjour de Clarencey à celui de la cour où l'on dit que le roi a tant de bontés pour lui.
Je fus de l'avis de Suzette, et j'arrangeai dans ma tète qu'un homme qui ne savait pas jouir des agréments de la vie quand tout concourait à rendre la sienne heureuse, ne pouvait être que souverainement ennuyeux.
Je revins de la promenade pour faire ma toilette et me rendre dans le salon où déjà ma tante et Alfred m'attendaient. Nous lui reprochâmes la manière dont i 1 avait parlé à mon père à propos de son pupille. Il nous répondit, comme à son ordinaire, en enfant gâté, et nous dit que pour peu qu'on l'étourdît encore de ee chef-d'œuvre de perfection, il le prendrait dans une si parfaite antipathie, qu'il lui deviendrait impossible de la cacher.
Ma tante, qui connaissait mieux que moi l'obstination de son fils et sa mauvaise tête, me fit signe de ne pas l'animer par de nouveaux reproches, et je me tus en faisant d'assez tristes réflexions sur les inconvénients d'un caractère aussi emporté et si déraisonnable.
Dans ce moment, mon père entra en conduisant M. de Clarencey qu'il nous présenta comme une ancienne connaissance. En effet, ma tante se rappela bien
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l'avoir vu l'hiver précédent au bal de l'arnbassadeut d'Espagne, et, comme elle avait autrefois beaucoup connu son père, elle lui parla d'une" manière si affectueuse du plaisir qu'elle avait à retrouver le fils d'un ancien ami, qu'il ne s'aperçut point de l'air maussade dont Alfred lui rendit son salut, et s'informa avec intérêt des suites de sa blessure.
Alfred, qu'un mot obligeant flattait toujours, se dérida pour lui répondre, et finit par causer avec lui en toute confiance.
Lorsque l'on sortit du salon pour se mettre à table, Alfred me dit à voix basse :
— Au fait, je crois que c'est un bon enfant.
Ce qui, dans sa bouche, voulait dire un homme aimable, sans prétentions, et surtout fort indulgent sur les défauts à la mode.
Je ne me trouvai pas, à beaucoup près, si bien disposée qu'Alfred en faveur de M. de Clarencey. Il m'avait saluée très-froidement, ne s'était pas le moins du monde occupé de moi, et j'étais très-décidée à ne faire aucun frais d'esprit pour lui. Après diner, on proposa
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défaire de la musique; je refusai en prétextanrl un violenv, mal de tête. Alfred vint aussitôt me demanda s'il était vrai que je fusse souffrante. Je lui répondis que non; mais que ce Monsieur ne me paraissait pas tellement amusant que l'on fût tenu de l'amuser par réciprocité.
Alfred fut charmé de cette maussaderie; il aimait à retrouver ses défauts chez les autres, et se gardait bien de les blâmer, justice assez rare dans le monde.
La soirée se passa tristement. Mon père paraissait moins mécontent de son neveu ; il lui savait gré de ses politesses pour 3NI. de Clarencey; mais il était blessé de mon silence et de l'air ennuyé que j'affectais.
M. de Clarencey se retira de bonne heure. Mon père voulut le reconduire une partie du chemin ; Alfred se proposa pour les accompagner. On le refusa parce que le temps était humide et qu'il devait éviter tout ce qui pouvait lui rendre la fièvre jusqu'à son parfait rétablissement. *
Après leur départ, chacun donna son avis sur le protégé de M. de Montbreuse. Ma tante lui trouvait une
belle figure, un regard charmant et la tournure la plus distinguée; Alfred s'en tenait à son premier éloge, et moi , tout en convenant de la noblesse de ses traits et des avantages qu'il était difficile de lui contester, j'appelais son air calme un air insignifiant, et j'affectais de n'avoir aucune opinion sur lui, pour mieux cacher celle que j'en conservais.
A travers l'impartialité que je voulais montrer, on voyait clairement que j'étais plus sévère que bienveillante pour M. de Clarencey.
Je m'attendais à recevoir quelques reproches de M. de Montbreuse sur l'humeur que j'avais montrée dans la soirée; il ne m'en dit pas un mot, et se contenta de plaisanter ma tante sur la conquête qu'elle venait de faire :
— Vous avez renvoyé Edmond enchanté de vous, ma sœur, lui disait-il ; votre conversation est pleine de charmes, sensible, gaie, spirituelle ; elle réunit tout ce que l'on recherche dans le monde, et vous possédez au plus haut degré cette politesse affectueuse qui encourage l'esprit des gens timides et les prévient toujours
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si favorablement; enfin, on ne saurait mieux faire les honneurs de chez soi, et mille choses de ce genre qu'il m'a fallu écouter tout le temps de notre promenade.
— Madame, interrompit Alfred en baisant la main de sa mère, je vous fais mon compliment de ce nouveau succès, il est digne de vous, et, s'il vous plaît de me donner un aussi joli beau-père, j'en serai ravi; car je me sens très-disposé à aimer M. de Clarencey.
— Mauvais plaisant, lui répondit en riant madame de Nelfort, vous mériteriez bien qu'il fût assez fou, et moi assez sotte pour vous jouer ce tour; mais, soyez tranquille, je saurai résister aux séductions d'une passion si dangereuse; permettez-moi seulement un peu de coquetterie ; je m'en suis tant refusé dans ma jeunesse que j'ai bien le droit d'en faire quelques-unes à présent.
Je ne pris pas la moindre part à cette plaisanterie qui soutint la conversation jusqu'au moment où chaeun se retira.
J'avais bien remarqué l'intention de blâmer ma conduite dans le récit que mon père avait fait des éloges
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qu'Edmond prodiguait à ma tante, et j'en étais un peu piquée ; ce qui mécontentait davantage mon amourpropre, c'était l'idée d'avoir tout simplement paru à M. de Clarencey une personne disgracieuse.
J'aurais voulu qu'il eût témoigné quelque étonnement de trouver si peu de bonne grâce dans cette Léonie qu'on devait lui avoir citée comme n'étant pas aussi désagréable ; j'aurais voulu qu'il se fût plaint de mon air dédaigneux, mais je ne lui pardonnais pas de s'en être point aperçu.