ALFRED AU COMTE DE MONTBREUSE
o Mon cher oncle, » J'ai causé depuis un an tous les chagrins de votre famille, permettez-moi de les réparer en cédant la main
de votre fille au seul homme digne de la posséder. En outrageant le cœur de Léonie, je l'ai perdu, et je ne plis accepter- le sacrifice que sa générosité veut me faire. Lisez la lettre que je viens d'arracher à mon ami, et récompenser tant de sentiments vertueux par le bonheur de Léonie.
» Pardonnez au malheureux qui pouvait en être l'arbitre d'avoir si mal reconnu vos bienfaits; mais, croyez, mon cher oncle, que je n'aurai jamais le tort de les oublier, et qu'au milieu des dangers auxquels je vais livrer ma vie, je saurai la défendre ou la perdre en méritant encore le nom de votre fils.
» J'ai l'honneur, etc. »
Plus bas on lisait:
« Adieu Léonie, consolez ma mère. »
— Brave jeune homme, s'écria mon père, oui, tu seras mon fils, je veux te rendre en bonheur tout celui que m'assure ta noble conduite, je vais en faire le serment à ta mère.
En finissant ces mots, il nous quitta et revint bientôt accompagné de madame de Nelfort.
Je ne saurais exprimer avec quelle touchante sensibilité cette excellente amie chercha à nous rassurer sur la crainte de la voir affîgée de notre bonheur; mais elle n'y parvint pas complètement; l'expression des plus vifs regrets se peignait sur sa physionomie.
Fière de l'action généreuse d'Alfred envers nous, elle aurait voulu pouvoir l'imiter en sacrifiant de bonne a les intérêts de son ûls à ceux de notre amour; mais on voyait que sa faiblesse maternelle se refusait à cet excès de désintéressement; cependant elle nous disait en essuyant ses larmes:
— Ne me plaignez plus, mes enfants ; je perds à la vérité ma plus douce espérance, mais elle n'était pas fondée, et je suis forcée de convenir que mon frère avait raisi i
— A.hl madame interrompit Edmond, je sens que vous me haïrez.
— Vous haïr ! vous qui n'avez pas craint d'exposer v.o».re vie pour la sienne, vous qui lui sacrifiiez jusqu'à
l'amour de Léonie 1 ahl mon cher Edmond, ne me
jugez pas si mal.
— Dans tout ceci, dit mon père, il n'y a vraiment que moi de coupable, et je m'accuse d'avoir conspiré de toute ma puissance pour notre félicité commune ; il est vrai que j'avais pour complices l'infidélité d'un étourdi, la constance d'un amant passionné, une imagination de seize ans, et le temps.
— Quoi î mon père, dis-je en souriant, vous aviez formé le projet?...
— Oui, reprit-il, j'ai conçu le projet téméraire d'unir un jour ma fille au fils de mon ami, malgré le refus positif que mademoiselle de Montbreuse avait fait au roi d'épouser M. de Clarencey; mais je vous proteste, ajouta-t-il en regardant Edmond, que cette résolution fut uu secret pour tout le monde, et le serait encore, si vous ne m'aviez tous deux aussi bien deviné.
Ma tante voulut savoir ce qui avait décidé son fils à courir sur les traces d'Edmond, et c'est alors que j'appris qu'un des gens de M. de Montbreuse ayant averti la femme de chambre de la baronne de Ravenay de
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l'ordre que M. de Clarencey venait de donner pour qu'on lui tint ses chevaux prêts à quatre heures du matin, celle-ci en prévint sa maîtresse. «•
Sur cet avis, madame de Ravenay se renJ chez son r.eveu, elle le voit disposant tout pour scn départ, c'ebt en vain qu'elle le conjure d'attendre au moins que ?a blessure soit guérie pour se mettre en route. Edmond proteste qu'il ne peut rester un moment de plus dans le même lieu où Léonic va jurer de vivre pour Alfred, et il s'échappe malgré les instances et les pleurs de sa malheureuse tante.
A son réveil, Alfred apprend le départ précipité de son ami ; il en vient demander la cause à madame de Ravenay, et la trouve baignée de larmes.
Quelques mots échappés à sa douleur confirment, dans l'esprit d'Alfred, des soupçons que la veille avait vus naître ; il veut se convaincre et part sans délai p rejoindre Edmond. Il apprend à six lieues de Montbreuse que le comte de Clarencey vient de s'arrêter dans la maison de poste pour y attendre sa voiture.
Alfred demande à lui parler, et, sans permettre
qu'on l'annonce, il entre subitement dans la chambre où se trouvait M. de Clarencey. A sa vue, Edmond jette un cri de surprise. Une lettre tombe de ses mains ; Alfred reconnaît l'écriture de Léonie, s'en saisit et dit d'une voix étouffée.
— Ne me trompez plus Edmond, je sais tout.
A ces mots, Edmoud interdit n'ose pas lui arracher sa lettre, mais il se lève en jurant à son ami de s'exiler à jamais des lieux qu'habitera Léonie. Alfred ne le laisse pas achever ce serment et ne lui demande que celui de rendre Léonie heureuse.
Après de longs débats dictés par la plus noble générosité, le bonheur de Léonie l'emporte sur toutes les autres considérations. Edmond obéit et cède sa voiture à Alfred qui part pour Paris, presque aussi content d'avoir recouvré sa liberté par une bonne action, qu'Emond l'était de la seule idée de revoir Léonie
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Le surlendemain de cet heureux jour, mon père se rendit avec Edmond à Versailles. Le roi l'acueillit avec la bonté qu'il lui témoignait toujours, et daigna même lui promettre qu'il engagerait la reine à donner à la comtesse de Clarencey la place de dame du palais, qui était vacante par la retraite de la duchesse de***.
M. de Montbreuse ne devait rester que huit jours à Paris, mais une affaire importante l'y retint plus longtemps.
Cette absence me valut deslettres bien tendres, et je mets ce noviciat de bonheur au nombre des époques le? plus heureuses de ma vie. Celle qui devait voir accomplir le vœu de mon père arriva enfin; je reçus la main d'Edmond au pied de l'autel élevé au souvenir de ma mère, et je crus l'avoir pour témoin de mes serments.
Apre- la cérémonie, mon père nous persuada qu'il
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fallait profiter d'une aussi belle matinée pour faire une promenade en calèche, et il donna l'ordre de nous conduire à Charapfleury.
— AChampfleury ! dit matante d'un air étonné: ahl pourquoi nous mener de ce côté? or. dit le château saisi parles créanciers de madame d'Aimery, et les jardins dévastés.
— Je ne suis pas fâché, reprit mon père en souriant de voir comment le ciel fait justice des biens de madame d'Aimery. Au reste, on la dit assez malheureuse pour que je n'ose plus en parler.
En entrant dans les cours du château nous remarquâmes un grand nombre d'ouvriers occupés à rétablir des objets d'embellissement, et mon père demanda à l'un d'eux si le château était vendu. On lui répondit qu'on attendait ce matin même le nouveau propriétaire.
Dans le moment où nous descendions de voiture, il arriva un concierge dont je crus reconnaître la livrée. M. de Montbreuse demanda la permission de voir le château, mais le concierge répondit qu'il avait des
ordres pour n'y laisser entrer que la marquise de Nelfort.
— Ah ! celui-là est plaisant, s'écria ma tante ; vous tous trompez, mon ami, il n'y a pas de raison pour qu'on me reçoive ici mieux que personne.
— Si madame veut se donner la peine de lire, dit le concierge en remettant un papier à ma tante, elle verra que l'ordre est positif.
Madame de Nelfort lut :
«La terre de Champfleury venant d'être adjugée à M. le marquis de Nelfort, le concierge du château n'en permettra l'entrée qu'à madame la marquise sa mère. »
A ce peu de mots, ma tante reconnut la générosité de son frère et l'embrassa tendrement.
Les portes du château s'ouvrirent et nous y trouvâmes un déjeuner préparé dans le logement le plus a r able.
C'est ici qu'Alfred nous recevra, dit mon père, quand il aura assez vu le monde pour apprécier les charmes de la retraite.
— Comme il est capable, reprit ma tante en souriant,
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de nous faire attendre ce moment un peu de temps encore, permettez que je le remplace en faisant les' honneurs de sa maison, et promettez-moi de revenir ici chaque année célébrer l'anniversaire de ce beau jour.
— Ce n'est pas moi qui manquerai au rendez-vous, dit Edmond en me baisant la main, et je consacre dès à présentée jour àla reconnaissance.
— C'est en faire hommage à mon père, répondis-je.
— Mon enfant, je l'accepterai cet hommage, reprit mon père, si vous revenez dans un an me prouver que de tous les moyens d'arriver au bonheur, le plus sûr est eelui que choisit la prévoyante tendresse d'un père.
Fin