EDMOND A LÉONIE
« Vous m'aimez, Léonie.... Vous, daigner me le dire, et j'oserais me plaindre! Ah ! que le ciel ïû'accable de tous les tourments réservés aux ingrats si jamais je murmure contre ma destinée!... Vous m'aimez, n'est-elle pas remplie?
» Oui, je défie le désespoir qui m'attend, lorsqu'il faudra vous obéir, d'effacer l'impression de cette joie céleste dont s'enivre mon cœur, de cette joie qui eût fait de ma vie un long enchantement si, renonçant à des nœuds mal assortis, vous m'aviez confié le soin de votre bonheur. Ah ! de combien d'adorations Léonie eût été l'objet!...
» Uniquement occupé de lui plaire, le désir de justifier son choix m'en aurait rendu digne; j'aurais voulu posséder les vertus qu'elle admire, les talents qu'elle préfère ; et l'amour eût protégé l'ambition qu'il faisait naître. Mais vous avez contracté des engagements consacrés par l'honneur; c'en est fait, Léonie, j'immole ma vie à vos serments; je vous l'ai destinée dès que je
vous ai vue, et je trouve du charme à vous la sacrifier. Vous exigez que je m'éloigne? Eh bien , fixez le jour fatal qui doit me séparer de tout ce que j'aime au monde.
» C'est de vous seule que je puis recevoir cet ordre cruel ; mais, avant de m'y soumettre, permets, ô ma chère Léonie ! que je lise encore une fois dans tes yeux ce trouble enchanteur qui trahit ta pensée; laisse-moi contempler, dans cette Léonie si touchante, si belle, la femme adorée qui répond à mon amour ; ah ! laissemoi, ta lettre sur mon cœur, savourer encore ta présence.
» J'ai besoin de voir tes regrets pour supporter les miens, j'ai besoin de revoir ces traits charmants que voilait hier une sombre tristesse; je veux encore entendre ces soupirs dont j'ignorais la cause; enfin, je veux recueillir tous mes biens avant de m'arracher la vie.
» Un ordre du roi me rappelle à la cour; il servira de prétexte à mon départ, et rien ne trahira le secret de Léonie.
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» Puisse la douce paix rentrer dans sa famille, et le repentir 'fun coupable consoler... mais non, ce vœu est au-dessus de mon courage. A cette affreuse idée, tout sentiment généreux expire dans mon cœur. Je sens la haine succéder à l'amitié; mon sang bouillonne et j'oublie jusqu'au serment que j'ai fait d'obéir à Léonie....
» Ah ! calme ce délire, toi qui disposes de tous les mouvements de mon âme... commande à mon désespoir de respecter le bonheur d'un autre, et redis-moi que ce bonheur ne vaut pas mon supplice. »
La lecture de cette lettre, au lieu d'ajouter à mes regrets, me les fit oublier, et le plaisir d'inspirer tant d'amour l'emporta sur tous mes chagrins.
Une heure avant, le départ d'Edmond me semblait le terme de ma vie, depuis que j'avais lu sa Icare, j'espérais succomber à mon émotion en le revoyant,
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et toute ma destinée disparaissait devant l'idée de rencontrer ses yeux.
pendant, rien au monde ne m'aurait déterminée à descendre dans le salon avant que chacun ne s'y fût réuni, un sentiment de pudeur me faisait craindre de m'y trouver seule avec Edmond. Ah! l'embarmsait un aveu suffirait pour éclairer les femmes si; danger d'en faire.
On ne rougirait pas tant si l'on n'avait pas la conscience de tous les droits qu'il donne.
Absorbée dans mes réflexions, et les yeux fixés sur ma pendule, je ne pensais qu'à voir arriver l'heure où je pourrais le revoir, lorsque Suzette me dit :
— Vous oubliez l'heure qu'il est, mademoiselle; on va bientôt sonner le déjeuner, et vous ne serez pas prèle.
L'à-propos de ce conseil me fit sourire. Je me laissai habiller par Suzette, sans m'occuper de ma toilette, l'amour malheureux à l'excès dédaigne les petits intérêts de la coquetterie.
Quand la cloche se fit entendre, je ii .il fallut
m'asseoir pour me donner le temps de me remettre ; enfin, je descendis. En m'apercevant, tout le monde vint à moi d'un air effrayé s'informer de mes nouvelles.
La pâleur de la mort était sur mon visage; mon trouble ressemblait à de l'égarement, et chacun me crut, selon ses calculs, bien malade ou bien malheureuse. Edmond seul ne m'adressa point la parole. Qu'aurait-il pu me demander? Ne connaissait-il pas le secret de toutes mes souffrances ?
Quand mes yeux se levèrent sur lui, les siens brillèrent de joie ; je le vis porter sa main sur son cœur, et je devinai qu'il y pressait ma lettre. Combien ce moment me fit oublier de peines!
Celui qui le suivit me les rappela bien cruellement. Madame de Ravenay témoigna la curiosité de voir le bel appartement que l'on me destinait et dont M. de Montbreuse avait jusqu'à présent défendu l'entrée.
— Je suis sûre, ajouta-t-elle, qu'il est arrangé dans le meilleur goût.
— Puisque vous le désirez, madame, reprit mon . , vous allez en juger; je n'ai plus de raison pour
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cacher cet appartement si longtemps consacré aux plus douloureux souvenirs, puisqu'il doit être habité dans trois jours.
Le ton dont M. de Montbreuse accompagna cette réponse avait quelque chose de si menaçant que personne n'osa lui adresser ni question ni compliment sur un événement qui fait ordinairement la joie des familles.
Ce morne silence fut interrompu par le bruit d'une voiture de poste qui entra dans la cour du château.
Chacun se leva pour voir qui ce pouvait être, excepté les deux seules personnes qu'un accablement profond rendait insensibles à tout ce qui se passait autour d'elles.
Edmond profila de cet instant pour me dire un éternel adieu, et je le conjurai en pleurant d'épargner mon courage.
En ce moment, la voix d'Eugénie vint frapper mon oreille. Je courus aussitôt dans ses bras, et les larmes de mon désespoir se mêlèrent à ses larmes de joie.
J'appris d'Eugénie qu'elle venait, sur l'invitation de ~non père, pour être le témoin de mon bonheur.
Le soupir qui m'échappa en l'entendant prononcer ce mot, et l'altération qu'elle avait déjà remarquée sur mes traits, lui firent soupçonner que ce bonheur n'était pas sans mélange de peines; mais elle pensa que mon père remplissant à regret ses engagements envers Alfred, je n'avais d'autre chagrin que celui de le voir accomplir sa promesse sans approuver mon choix.
Cette idée suffisait pour expliquer ma tristesse et je n'eus pas la force de lui avouer que cette amie , dont elle avait si souvent loué le caractère constant et courageux, succombait au malheur d'épouser l'objet de son premier amour.
La vue d'Alfred, triste et rêveur; surprit davantage Eugénie ; cependant il s'empressait de l'interroger sur tout ce qui pouvait l'intéresser afin d'échapper à son observation ; mais il écoutait si mal ses réponses, qu'il était facile de s'apercevoir qu'il pensait à autre chose.
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Après qu'Eugénie nous eut instruits du double motif de son voyage qui devait aussi la conduire à Metz pour y remplir le vœu de son père en épousant le marquis Tvillier, on ne parla plus que mariage.
M. de Montbreuse fit un grand éloge de la soumission d'Eugénie aux volontés de son père mourant, et lui demanda la permission de le représenter dans la inonie qui allait fixer son heureux avenir. Il s'engagea à la conduire lui-même à Metz où se trouverait aussi le tuteur d'Eugénie.
M. de Montbreuse joignit à toutes ses offres les assurances de sentiments si paternels que j'en pouvais être justement jalouse; ensuite il présenta M. de Clarencey à mon amie et offrant son bras à madame de Ravenay, il nous conduisit dans l'ancien appartement de ma mère.
Suzelte nous attendait â la porte. Mon père lui permit de nous suivre, et, remarquant ses yeux humectés de larmes :
— Venez, lui dit-il, venez obéir encore à votre marraine.
La fierté de madame de Ravenay n'osa pas se permettre une réflexion sur la manière affectueuse dont M. de Montbreuse venait de parler à Suzette.
Nous entrâmes, et tout ce que l'élégance a de plus séduisant s'offrit à nos yeux. De cette partie du cbâeau, je ne me rappelais que la chambre de ma mère; elle donnait dans un grand salon que nous traversâmes pour nous rendre à celle qui m'était destinée. En y entrant, je me sentis trembler ; mes yeux cherchèrent Edmond, il avait disparu. Je m'appuyai sur le bras de Suzette, qui me dit :
— Calmez-vous, mademoiselle, cette chambre n'était pas celle qu'habitait madame, elle est là, ajouta-t-elle en me montrant une porte devant laquelle nousavious déjà passé.
Je lui témoignai le désir de m'y rendre pendant qu'on était occupé à admirer les tableaux d'une galerie qui conduisait à l'appartement qu'on appelait déjà celui du mari de Léonie.
La pauvre Suzette était aussi émue que moi en arrivant à cette porte. Je l'ouvre enfin, impatiente d'aller
me prosterner au pied de ce lit funèbre, témoin des derniers soupirs de ma mère, et je vais tomber au pied dun autel consacré à la vierge.
Cette chambre de deuil avait été changée en une magnifique chapelle; les colonnes qui la décoraient autrefois soutenaient un dais richement orné. D'un côté du maître autel, on voyait une petite chapelle érigée à sainte Sophie ; un grand tableau en garnissait Le fond, et représentait sainte Sophie avec la palme du martyre.
En apercevant ce tableau, Suzette fit un cri et se prosterna, comme si l'ombre de ma mère lui eût apparu. Je reconnus ces traits encore gravés dans ma mémoire, et j'oubliai, devant l'image de cette mère infortunée, qu'il fût d'autres malheurs pour moi que celui de l'avoir perdue.
Le bruit des voix qui se rapprochaient nous tira du recueillement religieux où nous étions plongées. Je me levai plus calme et me dit en contemplant cet autel : »
— C'est ici que l'on cesse de souffrir.
En me retournant, je vis dessus le prie-Dieu de ma mère un écrin et un portefeuille. Sur le premier, il y avait écrit % à ma fille; et sur l'autre,, à ma filleule. L'écrin contenait les bijoux de ma mère, et le portefeuille renfermait une riche dot pour Suzette que sa marraine destinait à épouser un jeune fermier des environs.
Suzette voulut en témoigner sa reconnaissance à M. de Montbreuse qui s'avançait alors vers nous, maie il l'arrêta et lui dit en montrant sainte Sophie :
— C'est elle seule qu'il faut remercier, je ne fais qu'obéir.
En finissant ces mots, il vint à moi, me serra sur son cœur, et m'entraînant loin de l'autel :
— Sortons de ce triste lieu, me dit-il, il retentit encore de sa dernière prière , et ta pâleur et tes larmes prouvent trop qu'elle n'est point exaucée.
— Mon père, ne vous reprochez rien, interrompis-je, je ne serai pas malheureuse.
Ces dernières paroles furent entendues d'Edmond que nous retrouvâmes assis dans le salon qui précé-
dait la chapelle; il en parut blessé, et s'approchant de moi pendant que mon père rejoignait madame de Itavenay, il me dit :
— Je serai donc seul à plaindre!
— Non, lui répondis-je, mais ma mère est morte jeune.
Edmond frémit de l'horrible espérance que j'osais concevoir, et me jura si sincèrement de ne pas me survivre que je lui promis à mon tour de défendre ma vie contre tous les chagrius qui l'assiégeaient.
XXXYI
Pendant le reste de cette journée M. de Montbreuse essaya de ranimer la gaieté des autres en paraissant s'y livrer lui-même. Il avait l'air d'un homme qui prend son parti sur un événement inévitable, en cherchant à s'en distraire. Eugénie, et ma tante le secondaient de leur mieux, mais Alfred semblait accablé sous le poids de réflexions pénibles, et madame de
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Ravenay exprimait sa mauvaise humeur par des airs 4e pif' ê pour moi ou pour son neveu, à qm elle demandait sans cesse des nouvelles de sa blessure, anatant par intérêt pour Edmond que par rancune contre Alfred.
Enfin, le moment de se séparer arriva, et j'eus besoin de rassembler toutes mes forces lorsque Edmond vint nous adresser à toutes quelques mots qui n'étaient un adieu que pour moi.
Je ne me couchai point de la nuit. A quatre heures du matin , j'entendis marcher dans les corridors du château ; m'étant approchée des fenêtres d'un cabinet qui donnait sur la cour, j'aperçus, à la lueur d'une lanterne, deux chevaux tout sellés que retenait un palefrenier.
Bientôt après, je vis Edmond s'élancer sur son cheval, tourner les yeux du côté de mon appartement, rao saluer et partir.
Je ne sais ce que je devins après ce cruel départ. Quand le jour me surprit, je me retrouvai étendue sur
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le lapis, auprès de celte même fenêtre o;>„ Q, l'avais vu pour la. dernière fois.
J'eus honte de succomber ainsi à ma faiblesse, et je
me promis de dévorer mes larmes ; c'est dans cette
asion quej'appris tout ce qu'une femme courageuse
peut obtenir de sa force quand elle est appuyée sur un
grand sentiment.
Je pouvais à peine me soutenir; épuisée par de longues veilles, ma santé était fort altérée, et je puis aflirmer que la seule volonté de cacher mes souffrances à mon père me donna la puissance de les surmonter. Ne me sentant pas en état de soutenir aucune conversalion, même avec mon Eugénie, que je ne voulais ni instruire, ni tromper sur ce que j'éprouvais, je ne me rendis au déjeuner qu'au moment où l'on se mettait à table. En entrant, j'entendis madame de Ravenay qui il d'une voix émue à mon père :
Il est parti cette nuit en me priant de Yc xcuser audti vous, monsieur le comte ; un ordre du roi l'obiiceà se rendre à Versailles,
— Un ordre du roi I répéta mon père en fixant ses yeux sur moi, un ordre du roi?...
La rougeur qui couvrit aussitôt .mon visage ne lui laissa pas longtemps ignorer de quelle main cet ordre était signé; mais, respectant mon embarras, il évita tout ce qui pouvait l'augmenter et se contenta de demander pourquoi Alfred se faisait attendre.
Ma tante lui répondit qu'Alfred était venu la prévenir de grand matin qu'il ne rentrerait que pour l'heure du dîner. Cette nouvelle fit faire un mouvement à madame de Ravenay qui me laissa soupçonner quelque mystère.
Dans tout autre temps, cette singulière absence m'aurait fort inquiétée, mais dans la position où je me trouvais, je croyais n'avoir plus rien à redouter des événements. Un vif chagrin a cela de bon qu'il pallie tous les autres.
A midi, le valet de chambre de mon père vint lui dire assez mystérieusement que quelqu'un l'attendait dans son cabinet; je profitai de ce moment pour me retirer chez moi et me dédommager de l'horrible con-
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trainte que m'imposait la présence de mon père.
A force de réfléchir sur l'avenir qui m'attendait, je tombai dans cette espèce de stupeur qui succède à une méditation fatigante, et qu'on pourrait appeler le sommeil de l'âme, souvent troublé par de tristes songes.
Un bruit soudain me tirade cette rêverie; ces mots, Que la volonté de ta mère soit faite, frappèrent mes oreilles. Une autre voix qui retentit encore à mon cœur s'écria : Léoniel... et, dans le n >:me instant, je vis Edmond à mes pieds, et je me sentis serrer dans les bras de mon père.
Cette heureuse surprise pensa me coûter la vie, mais je ne fus pas longtemps privée de la faculté d'apprécier mon bonheur après en avoir tant pleuré le sacrifice.
— Tiens, lis cette lettre me dit mon père, et sois iière d'inspirer de tels sentiments.