‹ Léontine BeaugrandChapitre 1 sur 2 · Léontine Beaugrand · texte numérisé non relu

Léontine Beaugrand

|a vie d'une danseuse est quelque chose comme l'ombre fu2:itive 1^ y^\^ oi. ^'un oiseau sur un mur. Il faut se hâter, avant que l'oiseau se soit envolé pour toujours, d'en fixer, d'un trait vif, la capricieuse arabesque.

Ce n'est pas une biographie que je vais écrire; c'est, tout au plus, une silhouette que je vais tracer. J'estime qu'on ne saurait décerner avec trop de prudence les honneurs biographiques. Le moindre clown veut avoir sa légende, la dernière des soubrettes quémande son apologie et, le plus souvent, l'existence du comédien, pleine de

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bruit et vide de sens, ne mérite pas qu'on la raconte.

Si Léontine Beaugrand n'avait été qu'une ordinaire ballerine, experte seulement à se déhancher, à tourbillonner sur elle-même, à traverser une scène en quatre bonds, je n'aurais souci d'elle, non plus qu'on n'a souci des vieilles lunes et des roses fanées ; mais son art était différent, et elle a représenté autre chose. Elle reste, à mes yeux, l'incarnation suprême de cette légèreté pudique, de cette grâce choisie, de cette élégance rythmée, qui n'appartiennent qu'à k France, et dont l'expression achevée s'appelle: la danse française.

Elevée, mûrie, choyée et caressée en notre Académie nationale de danse et de musique, Léontine Beaugrand s'est spontanément dérobée aux triomphes que lui promettait l'étranger. L'Opéra, mal inspiré, s'est privé de ses bons services, à l'heure même où le goût exquis qui nous est propre, sacrifié par la curiosité et le désœuvrement parisiens h la fantaisie exotique, supplie

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qu'on le rassérène. Tout artiste a déploré sa retraite ; les journaux n'ont pas craint d'user, envers les arbitres de son départ, du droit de remontrance, et plus d'un imprésario d'outre -frontières a proposé à la dédaignée de venir danser dans son théâtre, sur un tapis de pièces d'or.

Elle n'a point accepté, l'indépendante, la provocation du dédain, ni l'offre des revanches ; elle a saisi ses admirateurs de son aventure par un Mémoire rendu public ; puis elle s'est vouée fièrement au silence. On l'exilait de la scène de ses débuts et de ses victoires; il lui a convenu de mourir à son idéal. C'est d'elle qu'on peut dire excellemment qu'elle fut le type pur et complet de cette grande danse expressive qui va s'amoindrissant. Elle a emporté une tradition avec elle ; elle reste la figure voilée d'un art charmant. Et voilà pourquoi j'écrirai ces vingt pages pour les hommes d'esprit qui pensent comme moi, — et pour mon plaisir.

Mon projet n'est pas d'esquisser ici une théorie de la danse française ; je réserve pour une autre fois cette entreprise délicate, plus féconde qu'on ne croirait. Qu'on sache seulement que le ballet, issu de l'ancienne danse de cour, revêtit chez nous un caractère de spirituelle et libre noblesse , inconnu des autres pays. Une danseuse comme Léontine Beaugrand ne cherche pas à étonner une salle des difficultés qu'elle surmonte, elle ne vise pas à éblouir les spectateurs de ses pirouettes folles ou de ses coups de reins exaspérés. Tout au contraire, elle se préoccupe de mettre de l'aisance en tout ce qu'elle fait, d'équiHbrer ses phrases chorégraphiques, de graduer ses effets, de motiver et de moduler l'imprévu. Son principal objet, c'est de bien exprimer le sens des situations, de même que nos anciens compositeurs songeaient, par dessus toute chose, à écrire la mélodie des paroles qu'on leur confiait. Beaucoup de sagacité, de malice,

de logique, voilà bien décidément les qualités de notre race! Ce n'est pas en France que la virtuosité a commencé à primer le sentiment, que l'accessoire a débordé l'essentiel et que les portraits ont éclipsé les modèles. La danse que nous aimons a cela pour elle, qu'elle est toujours parlante, justement cadencée, musicale, et d'une plastique irréprochable. Prenez l'artiste à tel moment qu'il vous plaira, vous pourrez livrer son attitude au statuaire. Quoiqu'elle risque, elle sauvegarde à ce point la dignité de son art que, dans ses plus franches hardiesses, elle arrache même l'applaudissement des femmes. Elle ne vous subjugue pas, elle vous conquiert; elle ne vous étonne pas, elle vous ravit.

Je vous invite à écouter le récit d'une carrière faite de longs tourments et non de

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folles aventures, où l'art est tout et le reste rien. C'est en 1850. Mon héroïne compte huit ans révolus, le jour où on la présente aux classes de l'Opéra. Elle appartient à une humble famille de petits commerçants de La Villette. Un tambour de la garde nationale, qui « a son fils dans la danse », a patronné sa vocation naissante. D'où lui est venu cet instinct de mimique et de chorégraphie qui la tient ? De ceci peut-être : un cirque s'est établi tout près de la maison paternelle, et l'enfant a tressailli à la voltige des écuyères. Lentement, elle se dégrossit. Un jour, la critique la distingue dans un divertissement d'opéra ; un peu plus tard, elle cueille dans un ballet sa première palme. Partie de trois cents francs par an, elle arrive à en gagner trente mille. On n'oserait avancer qu'elle est jolie, mais elle profite de ses imperfections mêmes ; sa physionomie a des mobilités sans pareilles ; ses yeux ont tant de verve, qu'on ne voit plus son nez qui pointe vers les astres. De quelles coquetteries enveloppantes elle sait user !

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Comme elle s'entend à railler, à séduire, à se rendre irrésistible ! On l'aime, on l'admire, elle est l'orgueil du ballet; et, brutalement, on lui déclare que son règne est fini et qu'elle n'ira pas plus loin.

Léontine Beaugrand offre, je crois, l'unique exemple d'un développement aussi normal, poursuivi dans un seul milieu, atteint pleinement, en dépit des obstacles et des malchances, à force de talent et de volonté.

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On se fliit, touchant les ballerines, de bien singuHères idées. A les voir, à l'éclat du lustre, fraîches, ardentes, exubérantes de jeunesse et de volupté, on est enclin à leur prêter une romanesque et facile destinée, continuant, dans la réalité, les splendeurs fictives de la rampe. Qiii ne se les imagine, à demi-vêtues, assoupies dans un moelleux

appartement, étendues, une fleur à la main, sur des divans parés d'étoffes orientales ? Belles somnolentes, placées au-dessus des hommages, elles daignent à peine répondre par un sourire aux litanies passionnées de leurs adorateurs. A leurs pieds s'amoncellent les joyaux, les billets ambrés, les bouquets "de lilas blancs, les trésors monnayés. Le directeur du théâtre, escorté du poète, du musicien et du chorégraphe, en des postures humiliées et tendres, leur apporte sur un plat d'or les rôles qu'on les conjure de remplir pour l'honneur de l'Opéra. Elles les parcourent d'un négligent regard, promettent vaguement d'y réfléchir, congédient leurs visiteurs avec des façons de sultanes, respirent une vapeur de rose, et descendent, le jour de la représentation, de leur féerique royaume, pour improviser quelque variation aérienne et conquérir un pouvoir nouveau. La suavité, l'élasticité, la sûreté, la science des pas, la ruse des bonds, la célérité des évolutions, cette souplesse affermie qui fait du corps un instrument d'expression à la

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lois sculptural et mobile, ces richesses inlinies d'allures, de gestes, de physionomies, d'accortises, d'ondulations caressantes, leur paraissent innées. Eveillent-elles la pensée du labeur, ces charmeresses ? Comme si le labeur donnait des ailes ! comme si l'on pouvait dompter les pesanteurs de la matière et devenir péri, étant née mortelle 1 Voici les passants du spectacle, grisés des illusions de l'apothéose finale. Mais ils sont loin de la vérité, les naïfs, et je les veux purger d'erreur.

A sept ou huit ans, la fillette qu'on a résolu de faire danseuse est admise à l'Opéra, dans la petite classe. Chaque matin, au premier coup de huit heures, le professeur attend ses chétives écolières, son violon à la main. Elles arrivent, pressées, haletantes, rouges commie des pêches mûres.

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portant leur sac de cuir gonflé de choses. Pendant que l'homme au violon fait mine de les gronder, elles vident ce sac enchanté. Dieu sait ce qui s'en échappe ! des bas, des chaussons de danse, une boîte à poudre de riz, un peigne, un tire-bouton, du pain, une bouteille d'eau rougie, du veau froid, des œufs durs, des sardines, des pommes, et quantité de menus objets. Incontinent elles s'habillent : c'est l'affaire d'un clin d'œil. Les voici décolletées, les bras nus, en jupons bouffants de mousseline blanche, maigrelettes, mal peignées. La plus âgée a quinze ans; quelques-unes ont des médailles de la Vierge cachées sous leur chemisette. Toutes se sont levées avant le jour et elles sont venues à pied, par économie, de Montmartre ou de La Chapelle, de Montparnasse ou de Ménilmontant, chaperonnées de leurs respectables mères. Le chœur des chaperons, sur ces entrefaites, s'est installé commodément au fond de la salle de travail, une grande pièce unie et claire, meublée de deux ou trois banquettes

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et d'un poêle de faïence, pourvue d'un plancher incliné et de barres d'appui scellées dans la muraille. Qiie feraient-elles en attendant l'heure de rentrer, les sages dames, sinon causer de leurs espérances et de leurs jalousies, broder des pantoufles à l'aiguille et des couvre-pieds au crochet ? Les gamines, tout à coup, font irruption, bruyamment : « Allons , mesdemoiselles , à vos places ! » dit le maître. Et elles s'entraînent vers les barres, se tiennent, tantôt d'une main, tantôt de l'autre, posent un pied sur l'appui, se jettent en avant, se rejettent en arrière, s'étirent et se disloquent. Cela dure environ une demi-heure. Les mères jacassent toujours et, entre-temps, lèvent la tête. Ce n'est qu'après les exercices que commence la vraie leçon.

Le maître donne ses ordres ; les élèves s'empressent au milieu de la salle. Il indique les (( développés », elles font les « développés )) ; les « attitudes )>, elles prennent les « attitudes » ; les « relevés » , les « ports de bras », les « jetés battus », les « ballon-

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nés », elles se redressent d'un seul jet hardi; elles font saillir leur poitrine. Ensuite, on essaye les ensembles au grincement du violon. Le maître n'est jamais content : on ne marque pas la mesure, les positions ne sont pas bien enchaînées, on ne s'applique pas suffisamment. Que pensera le directeur à l'époque des examens ? La classe sera déshonorée ! Et les petites font ce qu'elles peuvent. Il faut les voir, attentives aux commandements, se regardant du coin de l'œil, précisant de leur mieux tous les rythmes. Le curieux admis, par exception, à la séance, éprouve d'abord une plaisante sensation. Presque toutes ces enfants sont laides, communes et malingres : il remarque leur nez retroussé, leur taille grêle, leurs jambes en fuseaux. Trois minutes s'écoulent; le groupe s'est formé , le maître a parlé ; les vulgarités s'effacent ; la discipline des mouvements communique à tout le quadrille je ne sais quoi d'impérieux, d'inattendu et de noble; une harmonie s'établit; une poésie se dégage. Les pieds retombent à la fois avec un même

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bruit ; les bouts de rubans bleus ou roses des ceintures se soulèvent d'un même souffle ; les bras ont les mêmes courbures et les jambes les mêmes élans. On comprend qu'une mé~ tamorphose s'est opérée : c'est chose captivante et soudaine.

Par intervalles, on se repose, mais les zélées ne se reposent point ; elles courent aux barres , cambrent leurs reins, matent leurs genoux, multiplient leurs efforts. Celles-là sont les enragées et les ambitieuses ; leurs camarades les admirent sans les imiter, et les Beaugrands sortent de leur élite. Mais la leçon recommence. De nouveau, le violon grince et le maître commande. On ne se sépare que tard pour se retrouver le lendemain. Voilà comment débute uniformément toute danseuse, à quelque sommet que l'appelle son sort. Lorsque, de la petite classe, elle passe aux plus grandes, elle ne fait que joindre aux fatigues de tous les jours les fatigues de tous les soirs. Jusqu'à ce moment, pour qu'elle s'associât aux représentations, il fallait qu'on la vînt chercher : dès mainte-

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liant, elle fait partie tout au moins de la figuration marchante. A mesure qu'elle avance, les duretés de sa vie, loin de diminuer, s'accroissent. Elle n'est que mieux possédée et plus obsédée de son but. Des mirages de perfection fuient devant elle ; elle s'épuise à les poursuivre; elle ne se tient ni pour vaincue ni pour lasse. On ne monte qu'au prix d'un tel courage au firmament des étoiles.

Léontine Beaugrand travaille depuis déjà trois années au Conservatoire de la danse, alors installé rue Richer, sans qu'elle ait encore abordé la scène. Que voulez- vous qu'on fasse de cette noiraude aux yeux impatients, au nez paradoxal, au corps fluet ? Un soir pourtant on a besoin d'elle. On joue à l'Opéra un ballet quelconque, Jovita. Elle doit porter deux costumes; un costume d'esclave au premier acte, un costume de page

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au second. Le costume d'esclave s'arrani:e de lui-même; ce n'est guère qu'une draperie. Mais pour le costume de page, impossible de l'ajuster à sa taille. Elle ne figure qu'au premier acte, dans une foule. Qiii dirait, ce soir-là, qu'on l'acclamera sur ce même théâtre où elle se glisse obscurément ?

Elle paraît encore dans la Fonti, médiocre ballet de Mazillier et Labarre. Le premier acte se termine par une bousculade de carnaval h Rome. Léontine Beaugrand a pour fonction de s'abattre en scène. On n'a pas besoin d'être jolie pour choir les deux mains en avant. Dans les Elfes, on la suspend au bout d'un fil. Dans Guillaume Tell, elle grouille parmi la multitude, sur le' fameux pont. Dans le Corsaire, elle fait une esclave. Mais le sort semble la destiner spécialement à être victime des massacres. Elle est massacrée au cinquième acte des Huguenots, au quatrième des Vêpres Siciliennes et au troisième du Prophète. Il est vrai que, dans ce dernier ouvrage, elle personnifie un des deux enfants nobles livrés aux soldats de Jean de

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Leyde. Elle se sent grandir d'une coudée. C'est là, par surcroît, qu'elle fait son premier geste, les deux bras étendus vers le bourreau.

Mais le i^'' janvier 1857, elle est admise à signer un engagement avec l'administration de l'Opéra. C'est la haute sanction de ses brillants examens. Dès maintenant, elle n'est plus figurante ; elle est danseuse : elle ne touche plus un franc de feux par soirée ; il lui est alloué des appointements de trois cents francs par an, et son nom, désormais, sera inscrit dans les états du corps de ballet.

Je n'ai rien à dire des rôles qu'elle remplit durant cette période, pour la bonne raison qu'elle n'a qu'à danser dans les ensembles. Marco 5p^^^ est joué le i*''' avril 1857; le Cheval de bronze, le 21 septembre de la même année; la Magiciennes le 17 mars

de l'année suivante; Sacoiintala, le 14 juillet 1858; Herculanum, le 4 mars 1859; Pierre de Médicis, le 9 mars 1860. Tout cela n'a pas grand intérêt. Léontine Beaugrand n'est encore qu'un accessoire. On fait d'elle un pion d'échecs sacrifié dans la Magicienne^ ou une apsara dans Sacountala, et pas un signe ne la fait remarquer ni pressentir. On réserve, d'ailleurs, les premiers rangs aux plus agréables minois. Seulement, elle se pique au jeu, elle se promet de faire oublier sa figure, de surprendre - un jour le public qui la laisse de côté. Elle est toujours la première aux leçons; elle déploie une énergie toujours croissante. A tous les examens d'avancement, elle se surpasse.

Cependant elle ne sort pas du dernier quadrille pendant trois ans. Tout le monde s'en émeut; elle se tait. Elle attend, pour faire valoir ses droits, une occasion éclatante. Et cette occasion se présente à la suite d'un examen où son succès a tourné au triomphe. Le maître de ballet a réglé des temps si difficiles, que plus d'un sujet y renoncerait.

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i8 FIGURES D'ARTISTES.

Léontine Beaugrand attaque si vaillamment les entrechats et les tours sur la pointe, que ses rivales sont fanatisées. Elle doit être nommée coryphée : c'est justice. Eh bien ! non ! elle n'est pas nommée. Mais, pour le coup, elle se révolte. Elle prétend être une des six premières coryphées ou partir. Le secrétaire de l'Opéra, auquel elle va s'adresser, lui oppose son engagement ; son engagement est périmé depuis un mois. — (( N'importe, objecte le fonctionnaire : vous êtes engagée par tacite reconduction ! « Je cite le mot parce qu'il est d'une bêtise solennelle et vraiment administrative. En fin de compte, la cause de la plaignante est portée au tribunal du directeur, et, quelques mois plus tard, la sixième coryphée Léontine Beaugrand danse dans Sémiramis un pas de ninivienne qui fait sensation.

« On a applaudi dans le ballet les pétulantes gargouillades d'une petite danseuse, M^'^ Beaugrand, qui a le diable aux pieds et au corps», dit Paul de Saint- Victor rendant compte de cette représentation dans la

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Presse, Gustave Bertrand n'est pas moins flatteur. « M^^^ Beaugrand, écrit-il, une enfant de la maison, s'est avisée tout à coup d'être ravissante de légèreté et de poésie, et d'avoir un succès fou dans un petit écho qui dure à peine une minute. » Et M. Albéric Second, plus clairvoyant encore, qualifie ainsi la débutante : « Hier, elle ne s'appelait pas du tout ; aujourd'hui, elle s'appelle la petite Beaugrand. Bientôt elle sera M^''^ Beaugrand. Qiii sait même, avec les dispositions dont elle est douée, si elle ne deviendra pas, quelque jour, la Beaugrand, ce qui, en chorégraphie, est le comble de la gloire } » C'est ainsi que Léontine Beaugrand se démasque et gagne sa première partie.

Il y a dans la carrière de notre danseuse une attristante particularité. C'est que jamais ses victoires ne lui profitent et qu'elle se retrouve , au lendemain des ovations, au même point que l'avant-veille. S émir amis a été son piédestal d'une soirée, mais elle en tombe tout de suite. Il est arrêté là-haut qu'elle

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ne montera pas en grade comme une autre ; qu'on ne lui confiera d'ordinaire que les intermèdes insignifiants ou rebattus ; au plus favorable, qu'elle remplacera des sujets indisposés. Si nulle de ses rivales heureuses n'eût jamais manqué à l'appel, elle serait éternellement demeurée à son rang secondaire.

Mais, dès qu'une maladie est annoncée, on va chercher Léontine Beaugrand. Elle prend telle place qu'on désire, celle d'une seconde danseuse, ou d'une première, indifféremment. On connaît sa bonne volonté et son talent : on tient l'une et l'autre en réserve pour parer à tout événement. Par exemple, en 1863, on remet au répertoire la Muette de Portici. Auber a écrit la musique d'un pas nouveau pour M'^^ Fonta et d'un boléro pour M^^^' VilHers, Pilvois, Mercier, et trois danseurs. De M^^^ Beaugrand, il n'est pas question. Il arrive qu'après le premier acte, M'^^ ViUiers est prise de fièvre. Que faire ? Interrompre la représentation ? Point !' On a Léontine Beaugrand sous la main, et l'on se souvient d'elle. C'est toujours grâce

à de semblables accidents qu'elle a pu se montrer; son réel mérite eût dû suffire.

J'ai hâte de ressaisir le filj de son histoire. L'Opéra donne, le 26 novembre 1860, le Papillon d'Offenbach ; elle y danse un pas de trois sans importance, avec M"" Louise Fiocre et Baratte, et prend part aux ensembles. Mais, à quelque temps de là, elle exécute, un soir, la Tyrolienne de Guillaume Tell/Qn compagnie de M'^^ Zina Mérante et du danseur Chapuy. Par hasard, il se rencontre dans la salle un fin connaisseur, Gustave Bertrand, qui collabore à VEjitr'acte, sous le pseudonyme d'Edouard Stell. Et je découvre dans ce journal la mention suivante de cette représentation :

« Af"^ Beaugrand débutait dans le trio chorégraphique du troisième acte. Nous

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nousfélicitons d' avoir , des premiers^ signalé le talent et V avenir certain de cette jeune artiste, lors de la première représentation de Sémiramis. Elle n'avait ày danser quun tout petit écho, elle sixième, dans le pas ninivien; mais elle le fit avec tant de grâce, de précision et de légèreté, que les bravos spontanés des amateurs la distinguèrent aussitôt de ses compagnes; nous nous sommes permis de la dénoncer comme une future rivale à M^^^ Emma Livry, et la voici eti bon chemin de nous donner raison.

« Elle a été très Jetée lundi. Avant qu'il soit longtemps, le public aimera cet étrange profil d'oiseau effarouché et la critique devra compter avec ce talent qui prend son essor. »

Toutefois, Gustave Bertrand le constate, il reste encore des progrès à réaliser à l'originale danseuse. Sa danse est vive et pétillante, mais elle a des sécheresses et des duretés. A force de se roidir contre la malchance, Léontine Beaugrand exagère les côtés nerveux de sa manière. L'énergie

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de ses efforts est trop visible en sa façon de danser. Elle n'est pas encore en possession d'elle-même et du public, comme elle le sera plus tard, dans le rôle de Coppelia. C'est là qu'elle se révélera, étoile grandissante, qu'elle déploiera toute la grâce qui est en elle, et fera vivre un personnage de sa propre vie. Naïve jeune fille au premier acte, avec quel abandon elle se laisse aller à la quatrième variation du thème slave ! Quelle suspension sur le point d'orgue, alors que, dressée sur ses pointes, elle ouvre largement ses bras, comme pour évoquer la consolation de ses chagrins d'amour ! quel soupir visible ! quel sanglot dansé ! Tout à l'heure, elle était mutine dans sa valse, elle s'égayait, elle riait ! Maintenant, elle s'enveloppe de la poésie la plus rêveuse ! Je me la rappelle encore au deuxième acte, poupée qui devient femme, dont les mouvements saccadés s'arrondissent et s'adoucissent, et qui naît à la timidité en naissant à la vie ! Et, plus loin, je la vois, dans son pas espagnol, ivre de passion, bouleversant Coppelius ! Quand on

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arrive à produire de pareils effets, on n'est pas gracieuse ; on est la grâce même, la grâce véritable et totale, qui suppose, selon la juste observation du poète Théodore de Banville, « la force et l'harmonieux développement d'un corps souple aux nerfs d'acier » . Ce que n'aura jamais — les dieux en soient loués ! — Léontine Beaugrand, c'est l'imbécile gentillesse, l'écœurante et malsaine ingénuité de la jeune fille de M. Scribe courant après les papillons, en tablier de soie vert-pomme et le béat sourire des chromolithographies aux lèvres. Elle est vivante; son art tient à la terre : elle n'est ni un mannequin à ressorts, ni une créature de keepsake ; elle ne minaude pas ; elle ne s'évapore pas; elle ne cherche pas à se dérober aux choses. C'est par nature qu'elle vaut autant que par étude, non par artifice, et, consciente des résultats, elle sauvegardera jusqu'à la fin la sérénité de la danse française.

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J'ouvre à chaque instant des parenthèses : mais comment procéderais-] e autrement ? N'ai-je pas dit, en commençant, que l'iiistoire d'une danseuse est comparable à l'ombre d'un oiseau sur un mur ? Dès qu'elle a dansé, elle a passé. J'essaye de suivre l'oiseau et je charbonne sur le mur blanc les zigs-zags de son ombre. Léontine Beaugrand se fait applaudir successivement dans une multitude de ballets qu'elle côtoie en les embellissant de son beau caprice. C'est le Marché des Innocents, c'est Gracio^a, c'est l'Etoile de Messine. Pourquoi ces ballets n'ont-ils rien de saillant ? Pourquoi, surtout, s'obstine-t-on à la retenir au second plan ? Etant la plus appréciée, elle devrait être la plus favorisée. L'Opéra est intéressé à ses triomphes, et l'Opéra la réduit au rôle mesquin d'une grande utilité en tout genre. Je consulte les tableaux de distribution ; son nom n'est inscrit le plus souvent qu'en regard de pas de quatre, de six ou de

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huit. Mieux elle sort de pair, plus on semble se complaire à la rejeter dans l'ombre. Je ne parle plus des sempiternels remplacements auxquels on la condamne. Le ballet de Giselle est repris avec une certaine pompe pour les débuts de la Mourawieff : Léontine Beaugrand se croise les bras. Mais voilà qu'une danseuse fait défaut : Léontine Beaugrand est convoquée en toute hâte. La Mourawieff continue ses débuts dans Diavolina ; Léontine Beaugrand se croise les bras plus que jamais. Mais voilà que Saint-Léon, le chorégraphe, a risqué des traits pour lesquels une véritable danseuse est nécessaire. On tourne les yeux vers Léontine Beaugrand. — « Elle n'est pas réengagée )) , fait-on remarquer à M. Emile Perrin, le nouveau directeur. — « Peu importe ! répondit-il, je la réengage. » Et, en effet, il l'attache à son théâtre pour une nouvelle période, à d'honorables conditions.

Il n'a pas fallu moins que ce hasard pour lui venir en aide. Maintenant, qu'elle s'élance ! pour un temps, quelqu'un la soutient.

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Son succès s'affirme dans un épisode de Diavolina; il redouble dans le divertissement de Moïse; il se poursuit, en changeant de caractère, dans la polka comique de la Maschera (la Furlana), dansée avec M^^^ Villiers et M. Rémond. Le moment approche où l'étoile va rayonner, et M. Perrin est payé de son audace. Attendez; il sera plus audacieux encore ; il osera ce que peut-être jamais directeur de l'Opéra n'avait fait avant lui.

Rapportons la chose en quatre mots. La Mourawieff, l'élégante et fine danseuse, est en congé, et Diavolina déserte l'affiche. Léontine Beaugrand oublie qu'elle a dansé dans cet ouvrage le rôle d'une petite paysanne mutine comme un diablotin. Elle

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28 FIGURES DARTISTLS.

apprend en secret le principal rôle sous la direction de M"'^ Dominique. En quelques semaines, elle possède son personnage

à fond; elle écrit à son directeur et, le

27 novembre 1864, le ballet de Saint-Léon reparaît sur l'affiche, et la dédaignée d'avanthier, l'enfant de la maison, y tient la propre place de la Mourawieff.

On n'a pas fait de service à la presse. ^^g^ Théophile Gautier, le raffiné de la plastique, est venu au spectacle pourtant. Il sort émerveillé de la révélation et, le lundi suivant, il entonne les louanges de l'étoile survenue et qui Ta tant charmé :

« M"^ Beaugrand a débuté tout dernièrement dans Diavolina, un petit ballet de Saint -Léon où a dansé la Mourawieff.

M"^ Beaugrand est une enfant de la maison; elle y a passé par tous les grades : coryphée, troisième danseuse, seconde danseuse ; la voilà premier sujet. Elles sont ainsi plusieurs qui ont beaucoup de talent et valent bien des renommées exotiques qu'on fait venir à grands frais ; mais on

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les a vues toutes petites, et l'on ne s'aperçoit guère de la croissance d'un arbuste qu'on a toujours sous les yeux. Hier, il n'y avait rien, aujourd'hui pousse un bouton qui, dans quelques jours, sera une fleur charmante; on n'y prend pas garde et il faut qu'un étranger vienne et vous dise : « Qiielle jolie rose vous avez là ! » Il faut, pour frapper le public, un écjat soudain, une révélation imprévue. On ne peut pas faire une étoile du ciel avec une luciole du jardin. Ceci veut dire que M^^^ Beaugrand aurait beaucoup de succès à Londres, à Milan, à Saint-Pétersbourg, partout où elle porterait sa danse gracieuse, correcte et légère. »

Les regrets exprimés par le poète d'^*matix et Camées^ combien d'autres les exprimeront par la suite ! — Ecoutez là-dessus Théodore de Banville. J'ai plaisir à m'effacer devant les poètes. Leurs jugements ont une vibration particulière et une vertu pénétrante. Cette jolie page qu'on va lire est du 12 mai 1873.

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F[GURES D'ARTISTES.

« En fait de danse y comme en fait d'autre chose, PariSy qui a la naïveté de se croire orgueilleux et vantard, est singulièrement modeste. De temps en temps, l'Italie, l'Espagne, la Russie^ un pays quelconque nous envoie une ballerine étrange, pimentée d'un ragoût violent ou pâmée en des langueurs mortelles, et nous avons la bonté de l'adorer comme une idole , sans prendre garde à ceci : que^ pour être une danseuse, il lui 7nanque bien des qualités, dont la première est de savoir danser. Cest seulement che\ nous qu'existe la véritable école classique, oîi la vigueur et la correction n'excluent pas V originalité, oîi l'on se soucie du rythme et de la grâce, où ton se souvient qu'un pas dansé est limage même d'une ode...

« M^^^ Beaugrand, il faut bien l'avouer, est une danseuse française, mais je ne crois pas quon puisse lui faire sérieusement un autre reproche que celui-là. Qu'elle est simple, mais élégante, naturellement hardie, et comme tout ce qu'elle fait procède rigoureusement des règles de son art et de

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la tradition la plus pure/ Ah! si elle arrivait de loin, vêtue d'oripeaux diaboliques et précédée par des historiettes à effet, quel bruit ne ferait-on pas autour de son nom ! Mais Af' '^ Beaugrand est tout simplement une artiste parfaite, une élève des classes de l'Opéra. . . Il n'y a rien là de romanesque dont la nouvelle à la main puisse faire sa pâture : et le moyen d'admirer autre chose que des étrangetés et des violences? »

Eh bien ! Tartiste parfaite, je le dis à son très grand honneur, n'écoutera jamais les suggestions de son intérêt. La seule opinion des connaisseurs de sa patrie lui a pris le cœur. A d'autres, elle laisse la popularité cosmopolite et, tandis qu'on la désire à Vienne , ' qu'on lui promet des couronnes à Londres, des palmes à Pétersbourg et des lauriers à Milan, elle souffre, à Paris, qu'on lui préfère de moindres qu'elle et qu'on fasse un perpétuel pis-aller de son rare et précieux talent.

Je ne sais au théâtre que M""^ Carvalho, la grande cantatrice, qui n'ait voulu, comme elle.

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que l'applaudissement des mains françaises. Seulement, que de satisfactions sont prodiguées aux chanteurs que les danseurs connaissent à peine! Tout le monde comprend le chant ou le croit comprendre, et les perfections de la danse ne sont accessibles qu'au cercle des privilégiés. Les vocalises d'une Carvalho font délirer le pubHc suspendu à ses lèvres. Les pointes d'une Beaugrand, l'esprit de ses entrechats, les malices et les exquisités de sa mimique, ne touchent que les raffinés. Le public, toujours un peu barbare, et entretenu dans sa barbarie par les calculs des directeurs, considère volontiers la chorégraphie, cet art de nuances extra-fines, comme une des formes de la gymnastique, et ne fait presque point de différence entre le clown grossier qui cabriole et l'oiseau qui trace des cercles à la surface des grands lacs bleus.

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L E O x\ T J N E B E AU G R A N D.

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Je n'ai rien à dire du faible divertissement du second acte de Roland à Roncevaux. Je n'ai rien à dire des semblants de danse de l'Africaine. Je n'ai rien à dire du ballet le Roi d Yvetot. Léontine Beaugrand mériterait de n'être pas mêlée à ces sornettes chorégraphiques : elle y est mêlée cependant, et ne se plaint pas. Elle brille, en revanche, et le plus heureusement du monde, lors d'une reprise de la Muette (en février 1866), dans un gracieux pas de trois, « la Sorrentine », qu'Auber a détaché de son opéra la Corbeille d'oranges. On a conservé la musique de ce pas, mais on en a modifié la chorégraphie. La même injure a profané, depuis, bien d'autres divertissements , notamment la tyrolienne de Guillaume Tell et le pas de cinq du troisième acte de la Juive, où notre ballerine s'est montrée accomplie. C'est ici le lieu de protester contre la manie de ces transformations. On ne doit pas plus toucher à la

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danse qu'à la musique. La chorégraphie de chaque période a sa logique et son caractère qu'on ne peut modifier sans les détruire. Ainsi, la tyrolienne de Guillaume Tell, réglée autrefois pour deux danseuses et un danseur, s'adaptait admirablement aux mélodies et à l'instrumentation rossiniennes ; on l'a métamorphosée sans rime ni raison en un banal ensemble, où une douzaine de danseuses se trémoussent tour à tour on ne sait pourquoi. Les œuvres, à mon avis, doivent être constamment représentées comme elles ont été créées sous les yeux des auteurs. Si elles se démodent, nul n'a crédit pour les rajeunir, si ingénieux soit-il, en y portant la main. Avec ces rajeunissements prétendus, on n'arrive qu'à corrompre l'inspiration des maîtres et à introduire, dans la mise en scène, des confusions irréparables. On ne s'inquiète plus que de l'agrément vulgaire, on ne sait plus ce qu'on veut dire, la musique finit par ne plus exprimer grand'chose, et la danse n'exprime plus rien. Mais passons, car nous pourrions traiter la

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matière en quinze volumes in-folio, épaissis de citations et de documents de toute espèce, que personne ne lirait, qu'un esthéticien allemand commenterait peut-être dans un siècle, mais qui n'auraient pas plus d'efficacité que les prescriptions du Rituel d' Osiris retrouvées dans les syringes de Thèbes.

Par malheur, les chorégraphes d'aujourd'hui n'ont pas mieux traité Mozart que Rossini et qu'Halévy. Le 2 avril 1866, l'Opéra reprend solennellement Don Juan avec le divertissement composé par Saint-Léon. La représentation est superbe. « Dans le ballet des amours, des papillons et des roses, écrit Théophile Gautier, M^^^ Beaugrand a été très vivement et très justement applaudie. »

« Elle a traduit avec une netteté coquette, ajoute Xavier Aubryet, ces notes incisives qui forment comme des pointes musicales. »

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Le fait est qu'elle peut passer à bon droit pour Tinterprète née de cette musique claire, mousseuse et pétillante. Elle danse là une variation tacquetée, restée célèbre, qu'on nomme toujours, à l'Opéra, la variation de Beaiigrand. Mais n'espérez plus discerner cet aimable épisode dans la confusion d'un divertissement que les chorégraphes ont rendu incompréhensible. Trouvant les mouvements trop lents, ces hommes à passions vives les ont accélérés ; la netteté de chaque temps s'est perdue ; les détails brouillés ont mis le désordre dans l'ensemble ; ce qu'on prétendait réchauffer s'est mortellement refroidi et l'on dirait d'une belle page d'écriture privée de ponctuation, et dans laquelle les plus érudits auraient peine à se reconnaître.

Le 12 novembre 1866, c'est fête à l'Académie nationale de danse. Une Italienne

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dont on dit merveille, M^'^ Salvioni, débute dans la Source, un ballet nouveau en trois actes, imaginé par M. Nuitter, réglé par Saint-Léon, mis en musique par MM. Léo Delibes et Minkous. Qu'est-ce que M^'^ Salvioni ? Paul de Saint- Victor nous l'apprend : « C'est la vraie danseuse italienne, forte et hardie comme une amazone, dardant ses pointes comme des flèches d'acier. Elle excelle dans les pas scabreux, dans ces attitudes véhémentes qui font penser au dessin violent de la peinture florentine. » Dès le premier acte, son succès se façonne; elle est l'objet d'une ovation. Le second acte commence. On prélude au pas des favorites et au pas des voiles. La ballerine attend dans la coulisse le moment de rentrer en scène. Mais, brusquement, un murmure d'admiration s'élève du fond de la salle, suivi aussitôt de frénétiques applaudissements.

Tout le monde se regarde avec surprise. Qu'est-ce que cela ? On se penche derrière les portants, et l'on reconnaît pour la cause de cet enthousiasme inattendu, pour l'objet

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de ce délire subit, Léontine Beaugrand ellemême qui n'avait qu'un simple pas à danser.

Il est vrai qu'elle a fait de ce pas — au dire de Paul de Saint- Victor — un petit chefd'œuvre de fini et de précision. Et l'éminent critique, qui a si heureusement défini tout à l'heure la danse ultramontaine de M'^^ Salvioni, définit, avec un pareil bonheur d'images, la danse française de M^^*^ Beaugrand : « Un ornemaniste, dit-il, dessinerait au vol ses tacquetés et ses pointes. Cela est exquis, menu, déUcat comme un travail de dentelle. »

Je me suis plu à rapprocher un grand nombre de feuilletons relatifs à cette première représentation. Tous enregistrent à l'envi le triomphe imprévu de la danseuse parisienne : « M^^^ Beaugrand, s'écrie Théophile Gautier, devient une danseuse de première force, et l'on va emprunter à des cieux lointains des étoiles qui ne la valent pas. » {^Moniteur du 19 novembre 1866.) « Le grand succès de la soirée , déclare Azevedo dans V Opinion nationale, a été pour

M"^ Beaugrand, qui danse son pas du divertissement du premier acte avec une verve et une légèreté merveilleuses. » Et déjà, sept jours auparavant, le lendemain même de la première, Auguste Villemot a écrit dans le Soleil : « M^'^ Salvioni me semble se poser en étoile à l'Opéra, M^'^ Fiocre est d'une beauté enchanteresse, et M'''' Beaugrand voltige sur la scène comme l'oiseau sur la branche. »

L'article de Villemot a ceci de particulier, qu'il marque le début de la critique au jour le jour. Ecoutez-en les derniers mots :

« La musique de MM. Delibes et Minkous a été remarquée et elle sera mieux appréciée, à mesure qu'on l'entendra davantage.

« Là-dessus, bonsoir! »

C'est qu'il était sur les dents, le brave garçon ! On n'avait pas, en ce temps-là, l'habitude d'écrire au pied levé, à deux heures du matin, le jugement soi-disant raisonné de la pièce qu'on venait d'entendre. Mais le Soleil appartenait à Moïse Millaud, l'un des créa-

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teurs de la publicité à la minute. Serait-ce au bruyant fondateur du Petit Journal que nous devons cette inqualifiable piperie des articles griffonnés au hasard, au sortir du théâtre, entre le sommeil qui vous gagne et l'imprimeur qui vous attend ?

Quoi qu'il en soit, Léontine Beaugrand vient d'obtenir un succès unanime, spontané, décisif. Les abonnés ne dissimulent point qu'ils lui verraient avec plaisir créer le beau rôle d'un ballet. Justement, M. Nuitter a dans la tête un rôle qui lui conviendrait à ravir. Il s'agit du personnage hoffmannesque de Coppelia, la poupée humaine, et nulle danseuse ne saurait détailler comme celle qui nous occupe les notes perlées d'une musique d'automate. Le projet est soumis à M. Perrin, qui l'approuve : seulement on a le temps de le mettre à exécution. On joue Don Car-

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los, de Verdi, et Léontine Beaugrand tient la première place du divertissement, la Pèregrina, qui n'est pas, d'ailleurs, des plus relevés. Aussi longtemps que dure l'Exposition universelle de 1867, Don Carlos alterne avec les pièces du répertoire, et voici l'opinion de Nestor Roqueplan sur la ballerine applaudie : « Elle ne danse plus, elle vole. ))

Il y a un an que l'Exposition est fermée ; tous nos hôtes ont regagné leur pays ; M. Nuitter a, tout à loisir, élaboré son livret de Coppelia, dont la vue de M^'^ Beaugrand lui a suggéré le projet; M. Léo Delibes a parachevé sa partition d'une si agréable dentelure musicale, et l'on n'a plus qu'à mettre à l'étude le capricieux ballet.

Mais une réflexion a brusquement germé dans le cerveau de M. Perrin. Certes, il estime

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au plus haut degré sa pensionnaire et il le lui a prouvé sans hésitation. Malheureusement, il se dit qu'on la connaît déjà beaucoup; les journaux ont pour elle des épithètes réservées ; elle ne manquera pas de plaire aux connaisseurs dans un ballet inédit, mais elle n'excitera point la grosse curiosité du public à l'égal d'une étrangère. Le fin mot de la situation, c'est qu'on a précisément une étrangère en souffrance, M"^ Granzow, une Allemande exportée de Russie, et qu'on a pu entrevoir dans une récente reprise du Corsaire. Assurément l'on n'a pas à blâmer l'engagement de la ballerine : elle danse bien, surtout lorsqu'il s'agit d'exprimer les langueurs des filles du Nord, mais elle est plutôt la Gretchen dont on n'a pas besoin, que la Coppelia piquante qu'il faudrait. Qu'à cela ne tienne! M'^^ Granzow jouera le rôle à sa guise ; la presse mènera grand bruit sur son nom, les Parisiens affriandés se hâteront d'accourir, et personne ne s'avisera de penser que Léontine Beaugrand, « ce petit corps de femme surmonté d'une tête d'oi-

seau » eût mieux répondu à la conception de MM. Nuitter et Delibes. Et puis, Léontine Beaugrand n'aura pas non plus à se plaindre. On lui donne la première place dans le divertissement des Huguenots réglé à nouveau par M. Justament, et elle s'y montre, au dire de Paul de Saint- Victor, « d'une volante et fantastique légèreté ». Quant au ballet de Coppelia^ on le répète si longuement que M"^ Granzow, obligée de regagner la Russie, brûle la politesse à notre Académie de danse, et l'on ne sait plus du tout à quel moment et dans quelles conditions la subtile féerie affrontera les feux droits de la rampe et ces lueurs frisantes des herses qui simulent, à travers les feuilles de carton peint, les gaietés du soleil.

Ici, je m'arrête un instant, et je me livre encore à une digression. Il y a toujours eu

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en M. Perrin deux frères ennemis, un artiste qui voudrait commander et un imprésario qui prétend ne pas obéir. L'artiste a du goût et de l'audace; nous l'avons vu prendre une danseuse au second plan et, du jour au lendemain, la pousser au premier. Seulement, l'imprésario est plus timide, il spécule sur la curiosité que telle interprète, venue de loin, aura chance d'inspirer au public. Si l'on écoutait l'artiste, il y aurait à l' Opéra une ou deux ballerines éprouvées et accoutumées aux spectateurs et aux auteurs ; elles porteraient à la fois le poids du répertoire et celui des nouveautés que l'on multiplierait le plus possible et pour la représentation desquelles on ne serait jamais embarrassé. Mais l'imprésario ne se laisse pas convaincre; une bonne pièce nouvelle est d'un attrait moins sûr et d'un profit moins immédiat qu'une danseuse tympanisée qu'on fait venir en trois bateaux de l'autre bout du monde. Au lieu d'encourager la production, son avis est qu'il convient de rafraîchir à propos d'anciens ouvrages, en y

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introduisant des variantes de mise en scène ou de chorégraphie à sensation. Cela coûte moins cher que la mise en train des nouveautés et c'est bien moins aventureux.

L'artiste, là-dessus, s'indigne et riposte : « Avec de telles théories , vous vous ravalerez au point de confondre l'accessoire et le principal, l'intérêt des œuvres et leur cadre scénique ; vous désorganiserez la meilleure des troupes où le plus franc sujet aura l'assurance d'être toujours primé par les étrangers ; vous redoublerez les exigences du parterre, déjà médiocre connaisseur et de plus en plus désireux qu'on lui renouvelle ses plaisirs, et qui achèvera de perdre le peu d'instinct de la véritable danse qui lui reste encore ; vous finirez, au total, par infliger à une entreprise d'art le pire signe des exploitations commerciales ! ...» A ces arguments, l'imprésario ne daigne pas répliquer un seul mot, mais il se comporte comme il l'entend, à la barbe de l'artiste. Et voilà pourquoi M. Perrin, directeur de l'Académie nationale de musique et de danse, a sacrifié

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Spontanément ou à contre-cœur des danseuses françaises à des danseuses transplantées , et permis que l'on modifiât des divertissements d'opéra consacrés. Et voilà aussi pourquoi ce même M. Perrin, directeur de la Maison de Molière, remonte toutes les saisons jdeux ou trois vieilles pièces avec des soins et des recherches de costumes, de décors et de dispositions qu'on préférerait lui voir garder pour les comédies et les drames inédits de nos auteurs.

Je n'insiste pas, mais l'observation- est si juste à l'égard de notre première scène chorégraphique et lyrique, que M^'^ Granzow, l'Allemande, s'est à peine éloignée, qu'une jeune Italienne, M"^ Bozacchi, s'apprête à recueillir sa succession. Elle a seize ans et des qualités heureuses, de l'entrain, de l'aplomb, le désir de marquer et de la docihté aux leçons de son professeur, ]^me Dominique. A l'une de ses leçons, qu'elle partage avec Léontine Beaugrand, on lui notifie le choix directorial : elle sera Coppelia. Léontine Beaugrand refoule au

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fond de son cœur son profond chagrin. On l'appelle à danser le divertissement du Freischuti et, en particulier, V Invitation à la valse , orchestrée par Berlioz. C'est le même soir qu'on reprend le chef-d'œuvre de Weber^ et qu'on représente pour la première fois le ballet de M. DeUbes, à l'étude depuis trois ans. Il y a des salves d'applaudissements interminables en l'honneur des deux étoiles, mais le calcul du directeur a porté juste et nul ne s'aperçoit que la paysanne du Freischiit:( eût été la propre héroïne du poème de M. Nuitter.

Pauvre Bozacchi! Son soleil n'a eu qu'une aurore. La guerre survient, Paris subit l'affront d'un siège, et la petite vérole noire emporte l'enfant de seize ans. Fleur chétive si vite arrachée, espérance sitôt déçue, tout le monde pleure sur elle, et, plus que tout le monde, Léontine Beaugrand. Mais, admirez en ceci la profonde et cruelle ironie des choses ! Pour que la danseuse parisienne

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entre en possession du rôle fait pour elle, il aura fallu qu'une Allemande soit partie, qu'une Italienne soit morte, qu'une invasion germanique ait souillé nos provinces, que des flots de sang aient rougi notre sol, et que l'Opéra français ait failli s'écrouler sous nos ruines nationales !

On me dispensera de remuer sans nécessité ces souvenirs des heures douloureuses. Aux premières menaces du blocus, la plupart des artistes ont disparu. Qu'eussent-ils fait sans ressources dans la ville assiégée, hérissée d'armes, privée de lumière et de vivres, héroïque et pleine de deuil, moribonde, altérée de vaincre, et tirant tout à la fois de sa gorge séchée des râles d'agonie et des appels au combat? Lorsque les catastrophes se déchaînent, le pain quotidien tombe de la bouche des amuseurs publics.

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LÉONTJNE BEAUGRAND. 49

M. Perrin s'est retiré. L'Opéra fermé ne se rouvre plus que par intermittences pour de rares concerts de charité. Une effroyable misère s'abat sur les choristes et le corps de ballet, petites gens qui vivaient au jour la journée, et à qui se dérobe subitement leur seul moyen d'existence. Léontine Beaugrand n'a point quitté Paris; elle est personnellement à l'abri de la famine, mais le malheur des autres l'émeut dans ses entrailles. Donc, elle se transforme au nom de la bienfaisance ; elle va trouver les abonnés qui l'ont applaudie, elle organise des quêtes et des distributions de secours. Mais, entre temps, il lui est impossible d'oublier son art. Dans son appartement de la rue de Navarin, elle a fait étaWir naguère un plancher incliné. Ce plancher est là, qui la sollicite, au retour de ses longues et pénibles tournées de quêteuse et d'ambulancière. Elle ne résiste pas à la tentation. Aussi bien ces désastres ne sauraient se prolonger et nous anéantir. Paris renaîtra un jour; la France régénérée essuiera ses larmes sanglantes ;

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5o FIGURES D'ARTISTES.

l'herbe repoussera plus verte dans nos guérets; un air plus sain rendra la force à nos poitrines, et les prospérités renaissantes ramèneront la splendeur dans nos arts et la joie dans nos coeurs. Et ce que la danseuse ne donne pas à la charité, elle le donne à la danse. Elle danse en revenant de soulager des infortunes et de panser des blessures; elle danse pendant que les obus font rage au-dessus de sa tête ; elle danse même, pendant que les commissaires de la Commune font des perquisitions dans son quartier. Lamentable époque ! éclipse sans nom de notre gloire ! Mais au milieu de ces sombres tableaux, il nous vient comme un rafraîchissement de cette ballerine qui ne doute point de l'avenir et qui, tout en se vouant à l'adoucissement des souffrances actuelles, prépare à son cher théâtre un splendide réveil.

L'heure sonne enfin de cette résurrection, mais dans quelles conjonctures ! Paris fume encore des incendies de la Commune, les décombres noircis de ses monuments épouvantent les regards, on vit militairement sous le régime de l'état de siège, les conseils de guerre instruisent le procès des insurgés, la France ose à peine se détendre, les riches Parisiens se sont réfugiés dans les provinces, le prix des immeubles s'avilit, le luxe a peur, l'aisance est prudente, tout le monde redoute des surprises et rentre son argent. Au fort de ces troubles, un homme audacieux se présente — M. Halanzier- Dufresnoy — qui a fait fortune à diriger de grandes scènes provinciales, et qui propose d'administrer provisoirement l'Opéra au nom des artistes réunis. Le 12 juillet 1871, la reprise de la Muette est affichée. On reconstitue le répertoire comme on peut avec les ressources dont on dispose. Adieu les danseuses étrangères, les Mourawieff,

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les Boschetti, les Granzow, les Salvioni, les Fioretti , toutes les acclamées , toutes les adorées d'antan ! Mais Léontine Beaugrand suffit à de multiples tâches. Elle danse dans le divertissement de la Muette et dans celui des Huguenots; elle prend la place de jyjiie pioretti dans le divertissement de Faust, comme elle la prendra bientôt dans la Fête du Printemps à'Hamlet; elle succède à M"^ Granzow dans le ballet de Néméa; elle paraît, en somme, presque tous les soirs. Il n'y a que bien peu de connaisseurs à ces représentations improvisées. On a confiance; les connaisseurs vont revenir. En attendant, la petite Ninivienne de jadis, la Diavolina d'hier, est l'un des plus sûrs attraits des spectacles. Les abonnés, à mesure qu'ils reviennent, constatent ses progrès et s'en étonnent. Dès longtemps, il semblait qu'elle n'eût plus de progrès à faire. L'histoire du plancher incliné s'ébruite. Qui n'admirerait tant de volonté au service d'un talent si rare ? M. Halanzierest un homme d'expérience, de flair et de bonheur. Coppelia a été in-

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