CHAPITRE XII
Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans l'allégresse.
Psaume. cw\\ 6.
Il serait impossible de dii^e l'état de madame de Guersan en rentrant chez elle. La vue dn coupable Dernon, de cet ennemi cruel à qui elle avait accordé un si généreux pardon , \enait de réveiller dans son esprit de tristes souvenirs , dont le silence prolongé du viconite ne pouvait qu'augmenter l'amertume, et pendant
plusieurs jours , elle fut si accablée sous le poids de ces peusées douloureuses, que toutes ses espérances de bonheur ne lui parurent plus que de vaines illusions.
Parfois, cependant, elle cherchait à expliquer l'apparente négligence de son mari d'une manière moins péiiil)le en songeant que l'occupation d'une partie de notre territoire par les armées alliées pouvait entraver les correspondances particulières ; bientôt cette conjecture se vérifia: une lettre du vicomte arriva enfin, et cette lettre , qui semblait faire suite à un grand nombre d'autres , fut pour Marie une preuve si convaincante de l'affertion d'Edouard, qu'elle se reprocha d'avoir pu en douter un seul moment. Mais si son cœur fut rassuré sur ce point, que d'inquiétudes lui restaient encore à dévorer!
A tous moments , on s'attendait à une bataille sanglante ; elle devait décider du sort des deux partis qui se disputaient le trône , et M. de Guersan, plein d'ardeur pour celui qu'il avait embrassé, ne pouvait quitter l'armée pendant ce moment de crise. Se trouvant alors aux
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avoiit-postes , il s'efforçait de faire partager à Marie Fespoir dont il se nourrissait.
« Enfin , lui disait-il , tous nos maux Yont « finir! quand nous nous rejoindrons, j'aurai, « je l'espère , acquis quelque gloire , et je serai « plus digne de votre affection.
« A^otre bon Noël me reste. Il m'a déclaré « qu'il ne voulait retourner près de vous qu'a- « vec moi. Ah! ce retour est aussi l'objet de cf mes vœux les plus ardents. Le moment n'en « peut pas être éloigné; cette campagne sera c( décisive. Courage donc! ô ma bien -aimée « Marie! Priez pour votre Edouard, qui vous « doit toutes les bonnes inspirations qui sont « maintenant dans son cœur , et croyez que « désormais il n'aura pas une seule pensée qui « ne tende à vous rendre heureuse. »
Par cette lettre, dont nous ne donnons ici qu'un faible extrait, madame de Guersan vit avec plaisir que Noël avait été fidèle au secret qu'elle lui avait recommandé sur son changement de fortune , et , se fiant toujours à l'intelligence de cet homme dévoué, elle espéra
qu'immédiatement après la campagne , il trouverait le moyen d'amener le vicomte à Cassel, sans que ce dernier pût soupçonner l'agréable surprise qui l'y attendait.
Heureuse de cette pensée, heureuse surtout des sentiments que renfermait ia lettre de son mari , sentiments qu'elle avait conquis par ses vertus , et dont il ne ini était plus possible de douter, elle se livra d'abord à une de ces joies intimes qui remplissent l'àme de douces et profondes émotions. Hélas! cette joie si pure ne dura qu'un moment. Une lecture plus attentive lui découvrit tous les dangers qui menaçaient son époux , et dès lors ses inquiétudes se ranimèrent à tel point , qu'elle n'eut plus un seul moment de repos. Dès lors aussi la bonne Thérèse , qui avait pour elle toute la sollicitude d'une mère, se mit à l'affût pour empêcher que les mauvaises nouvelles ne lui parvinssent. Cependant il fut impossil)le de lui cacher celle de la bataille de Waterloo, où, selon toute apparence, le vicomte avait dû se trouver; cette nouvelle était écrite sur tous les visages ; chacun , frappé de stupeur, la racontait avec des détails horribles,
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et ces bruits sinistres ne tardèrent pas à retentir jusqu'à la pauvre Marie.
Elle était encore anéantie sous le poids d'un tel coup , comptant , avec une affreuse anxiété , les jours, les heures, les minutes, qui s'écoulaient, lorsqu'un homme arrivé à franc-étrier lui remit une lettre de Noël.
« Rassurez - vous , Madame , lui disait - il , « 3Î. le vicomte vous sera rendu. Il a reçu, il est (c vrai , quelques blessures , mais on répond de « sa vie. Dans i)eu d'heures, vous pourrez juger « vous-même de son état, car je vous l'amène. « Pressé de vous revoir, il a voulu partir. Il se « croit sur la route de Paris , et je le laisse dans (c sou erreur. Nous sommes en litière , un chi- « rurgien habile est à ses cotés , et , quelle que « soit son impatience , nous ne marchons qu'au « pas. J'espère donc qu'il arrivera sans acci- « dent. Quand vous le verrez , modérez , je a vous en supphe , Madame , toute votre émoc( tion ; la moindre imprudence pourrait lui être « nuisible. »
On peut se figurer quelle fut la douleur de
Marie eu lisant ces lignes. Elle voulait aller sur-le-champ au-devant de son malheureux époux; le messager de Noël l'en empêcha en lui disant que ce dernier avait particulièrement recommandé qu'elle attendit au château. Enfin au l)out de quelques heures, le vicomte y arriva. Il était dans l'état le plus déplorable. Un coup de feu lui avait labouré toute la partie supérieure du visage , qu'un large appareil cachait entièrement ; il avait en outre un bras mutilé , et la fatigue du voyage lui occasionnait une telle faiblesse , qu'il ne s'aperçut même pas qu'on le transportait hors de sa voiture. A ce spectacle, Marie, éperdue, ne put retenir un cri d'effroi ; mais se rappelant fuissitùt la recommandation de Noël , elle eut le "courage de s'établir auprès du blessé sans qu'un seul mot , un seul mouvement, trahît sa présence.
Plusieurs heures se passèrent dans cette douloureuse contrainte. Edouard s'était endormi. Quand il s'éveilla, il parut avoir recouvré quelque force, et dit à Noël , qui ne l'a^ ait pas quitté non plus :
< Où sommes-nous? pourquoi notre route est-
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elle interrompue ? Voulez - vous donc que je meure sans a^oir revu ma bien-aimée Marie? Non, non, il faut partir à l'instant même; je le veux , je l'exige ; chaque minute de retard est pour moi un affreux supplice.
— Monsieur, je vous eu conjure, ne vous agitez pas ainsi , lui répondit Noël , vous n'êtes pas en état de continuer ce voyage ; d'aiileurs , je puis vous annoncer que demain Madame sera ici , j'en ai la certitude, je vous l'atteste.
— Demain ! dites-vous? mais il sera trop tard peut-être... »
Ici la pauvre Marie , ne pouvant plus contenir son émotion y* laissa échapper un sourd gémissement , et , par un mouvement ÙTésistihle , elle se pencha vers son époux, qui au même instant s'écria :
« C'est elle! c'est Marie! Au nom de Dieu, que j'e:itende sa voix! ne me cachez pas mon bonheur !
— Oui , mon Edouard , oui , c'est moi , dit alors cette dernière ; mais ne me faites pas repen-
tir d m'être trahie ; modérez-YOus , songez que ma vie est attachée à la votre.
— Eh bien! je \ous obéirai, reprit-ii avec une indicible affection; mais ne craignez pas que la joie que j'éprouve puisse m'être nuisible : déjà je me sens beaucoup mieux; votre présence fera bien plus pour ma guérison que tous les soins dont votre bon jNoël m'a comblé jusqu ici. »
Dès cet instant , en effet , un mieux sensible se manifesta dans la situation du vicomte. Aussi, peu de jours après, le chirurgien qui l'avait amené et qui était depuis demeuré au château , déclara formellement que tout danger avait disparu .
On peut se figurer quelle fut alors la joie de Marie. Avoir retrouvé son époux, être sûre de ne plus s'en séparer , et recevoir sans cesse les plus doux témoignages de ses sentiments, lui smblait une telle félicité, que toute son àme pouvait à peine y suffire. De son côté, le vicomte , en renaissant à la vie, goûta d'abord un i.onheur sans mélange; car Marie lui faisait
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oublier jusqu'aux souffrances que lui occasionnaient ses blessures. Peu à peu, cependant, de tristes pensées se réveillèrent dans son esprit. Ayant acquis la certitude d'être horril)leraent défiguré , il craignit de ne plus paraître qu'un objet de dégoût à celle dont la tendresse était devenue pour lui un impérieux besoin , et ses regrets du passé se joignant à cette crainte, il s'abandonna à un chagrin d'autant plus amer, qu'il le renferma tout entier en lui-même.
Ignorant ses tourments intérieurs et redoutant sans cesse de lui causer la moindre agitation , Marie attendait qu'il eut recouvré quelques forces pour lui apprendie l'heureux changement qui était survenu dans leur fortune. Enfin un jour qu'il se levait pour la première fois, et qu'on venait de le débarrasser d'une partie de l'appareil qui jusqu'alors avait caché son visage, elle y surprit une telle expression de tristesse , qu'aussitôt elle voulut en connaître la cause.
« Cher Edouard, qu'avez-vous? lui dit-elle, pourquoi cet air soucieux , quand je suis si heureuse de votre guérison ? Ne partagez-vous donc pas le bonheur que j'éprouve?
— Du bonheur! interrompit-il d'une voix sombre. Chère Marie! vous voulez m'épargner eu me dérobant vos impressions pénibles; mais je ne les devine que trop : mon affieuse laideur doit être pour vous un sujet d'épouvante. »
A ces mots, la jeune femme le regarda dans un naïf étonnement, et reprit ensuite avec un doux sourire :
V Ce n'est sans doute pas sérieusement que mon Edouard me montre une telle crainte : il sait bien que mon affection est indépendante de sa figure, et que, d'ailleurs, en regardant les nobles cicatrices dont elle est silloimée, je ne puis que me seutii' plus heureuse et plus fière encore d'être à lui.
— Se peut-il ! quoi ! ce sont là vos sentiments?
— Mon ami , ils sont si naturels , que je ne comprendrais pas qu'un seul doute pût s'élever à ce sujet dans votre esprit.
— Ah ! vous êtes un ange ; mais s'il est vrai que vous puissiez supporter cette laideur horrible, daignerez-vous aussi oublier les fautes
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dont je me suis rendu coupable? Hélas! je comptais les réparer, et maintenant toutes mes espérances se ^^ont anéanties ; en retour de votre noble dévouement , de votre généreuse affection, je n'ai plus a vous oTrir qu'une vie obscure et misérable....
— Avec vous , reprit vivement Marie , la vie me paraîtrait toujours belle et heureuse, quand même elle de^rait être dépouillée de tous les agréments que peut offrir la fortune; mais je n'aurai même pas ce léger mérite à vos yeux , car la Providence a daigné nous combler de ses bienfiits : oui, mon ami, nous sommes riches; j'ai recouvré une partie des biens qui appartenaient à mes parents; depuis votre arrivée ici, je brûle du désir de vous apprendre cette nouvelle , que je vous réservais comme une doucesurprise. Venez, continua-t-elle en conduisant son mari vers une croisée d'où il pouvait reconnaître les jardins du château , venez , regardez autour de vous : cette habitation que vous regrettiez vous appartient maintenant. Nous sommes à Cassel, dans ce lieu où mon enfance fut recueiUie par la meilleure , la plus généreuse des femmes. 0 mon Edouard!
désormais le souvenir de cette tendre ainie y servira d'égide à notre bonheur. Du haut du ciel, où sa belle àme reçoit le prix de ses vertus , elle veillera sur les enfants dont elle a formé l'union ; chaque jour aussi sa pensée viendra se mêler à nos joies intimes , comme à toutes les bonnes œuvres que nous nous efforcerons de faire en son nom. »
Nous n'essaierons pas de décrire ce qu'éprouva le vicomte en écoutant ces paroles ; il y a des sentiments que le ca ur peut dcAiner , mais que la plume ne saurait peindre sans les affai])lir. Ceux de l'époux de Marie étaient de cette nature. Il avait compris toute la délicatesse qu'elle venait de montrer en lui parlant de la fortune dont elle le rendait maître ^ et il se sentit si profondément touché de cette nouvelle preuve de la noblesse de son cœur , que pendant quelques instants il fut hors d'état de lui répondre. Marie le devina, et ce moment , à lui seul , la paya de tout ce qu'elle avait souffert.
« 0 mon Dieu ! dit-elle intériem^ement, comment ne pas chérir les devoirs que votre sagesse
nous impose, quand, dès ce monde, vous accordez à vos plus humbles créatures de si grandes, de si précieuses récompenses? »
Après cette scène, qui l'avait comblée de tant de joie, Marie ne fut plus occupée qu'à hâter la guérison de son Edouard, et à le faire jou-r pleinement de tout le bonheur que pouvait lui offrir leur nouyelle situation. Bientôt il fut eu état d'examiner les nombreuses améliorations qu'elle avait faites dans leur domaine , et il fut tellement ravi de l'ordre qui s'y trouvait établi , a'M es si peu de temps de possession , qu'il ne voulut consentir à se charger de l'administration des b eus que sa femme lui apportait, qu'autant qu'elle serait de moitié dans cette gestion.
Dès cet instant une nouvelle existence commença donc pour notre bonne Marie. Elle n'avait connu depuis son union que des doulems qui toujours la trouvèrent patiente et résignée , elle ne connut plus dans Tintérieur de son méuage que des joies pures et profondes qui jamais ne la rendirent ni moins humble ni moins pi-udente dans sa conduite.
Cependant, à travers ce bonheur intime, une pensée triste venait souvent la troubler. Léontine, cette amie de son enfance, qu'elle aimait avec une tendresse de sœur, avait exigé peu de temps après leur séparation que tous leurs rapports fussent interrompus pendant les premiers mois de son noviciat, et, depuis lors , tous les efforts de Marie pour communiquer avec elle , avaient été infructueux. Elle savait seulement qu'elle jouissait d'une santé parfaite ; mais ses sentiments , ses impressions , au milieu de son nouveau genre de vie , elle les ignorait complètement , et cette ignorance lui causait chaque jour plus d'inquiétude.
Enfin une lettre du couvent lui arriva , et son cœur palpita de joie en reconnaissant l'écriture de l'intéressante recluse.
« Chère Marie , lui disait-elle , Dieu a eu enfin « pitié de mon repentir ; il a fait cesser les com- « bats qui me torturaient; il m'a aidée à vaincre « les funestes penchants qui me portaient encore « vers ce monde corrupteur où ma jeunesse s'est « flétrie. Maintenant cette trompeuse idole ne « m'apparait plus que comme une image décolo-
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« rée où ma pensée ne s'arrête qu'avec dégoût. « La vie que je n'apercevais jadis qu'a travers le a prisme des plus folles illusions, se montre à a moi ici dans toute sa réalité; j'ai enfin com- «. pris son véritaj)le but. Après avoir si longtemps (( dévié de la route qui peut conduire à ce but « unique, j'ai arraché le bandeau qui m' aveuce glait, alors je me suis reposée de tant d'agita- « tions, et j'ai retrouvé l'espérance dont j'étais « avide.
(c 0 Marie ! si comme toi j'avais eu le bonheur « de recevoir une éducation chrétienne qui m'eût (c préservée des faux arguments de l'incrédulité « et des suggestions non moins dangereuses de (C l'orgueil , j'aurais pu comme épouse , et peut- (c être comme mère, remplir dignement ma mis- « sion ici-bas. Une femme vertueuse peut tra- « vailler utilement à son salut, quelle que soit la (C condition que lui assigne la Providence ; elle « peut même devenir comme une sorte de lieu rt qui rattache l'homme à Dieu : car presque touc( jours les vertus de ceux qui l'entourent dépen- « dent des exemples qu'elle leur donne. Oui, a c'est là une grande et belle mission qu'aujour-
tf d'hui je puis comprendi^e , et que j'eusse été « trop heureuse d'accomplir. Mais une telle féli- « cité ue pouvait plus être mon partage : ma ^ie « s'était perdue au milieu des joies mondaines « qui passèrent sur elle comme l'éclair qui ic éblouit ; et sans toi , sans tes généreux secours, c( c'en était fait de mon éternité....
« Chère Marie! tu fus l'auge tutélaire que Dieu « daigna choisir pour sauver sa pauvre créature, fc et du port où tu l'as conduite elle te bénit !
« Va , jouis en paix du bonheur qui t'est dû ; « ne pleure plus sur l'amie de ton enfance : au « fond du saint asile que tes bienfaits lui ont « ouvert , elle n'emie plus rien : un cahne « parfait remplit son àme; chaque jour, les « devoirs qu'elle a embrassés lui deviennent (c plus facdes et plus doux. Yiens donc main- « tenant, viens jouir de ton ouvrage. Dans deux a jours, je prendrai au pied de l'autel l'engage- « ment de vIatc dans les saintes pratiques de la « vertu , et c'est devant toi , ma bien-aimée , « que je veux renouveler cette promesse. »
Fidèle à ce rendez-vous de l'amitié , qui tour à tour remphssait son cœur de joie et de tris-
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tesse, madame de Guersan alla donc au couvent deux jours après , et revit sa chère Léontine. Profondément émues , elles restèrent d'abord étroitement enlacées dans les bras l'une de l'autre sans pouvoir articuler un seul mot; mais la notice , s' arrachant la première à cette ® douce étreinte , reprit ensuite toute la sérénité de son àme , et montra à son amie une ligure si heureuse , que la cérémonie , qui suivit bientôt , produisit sur cette dernière une impression beaucoup moins pénible qu'elle ne l'avait craint. En ce moment , Léontine lui parut comme enwonnée d'un rayon de la gloire céleste, et si ses larmes coulèrent encore, ce ne furent que des larmes d'attendrissement et de reconnaissance envers le Dieu de bonté qui daignait attirer à lui celle pour qui tant de fois elle l'avait invoqué.
Après cette touchante cérémonie, les deux amies passèrent ensemble une heure délicieuse. La liberté de se voir une fois chaque semaine leur ayant été accordée, elles se séparèrent ensuite avec courage, et Marie revint à Cassel infiniment moins triste qu'elle n'en était partie.
Il ne lui restait plus qu'un seul vœu à former ; c'était de voir son mari se livrer aux pratiques religieuses qu'il avait toujours respectées sans les admettre. Ce vœu , le plus ardent de son cœur , fut enfin exaucé. Le vicomte , touché depuis longtemps des exemples que lui donnait cette tendre épouse , étudia plus sérieusement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors les doctrines du christianisme , et après avoir admiré tout ce qu'elles ont de sublime et de consolant pour l'homme qui veut sincèrement les approfondii' , il donna à sa vertueuse compagne la plus grande joie cpi'elle put goûter en ce monde, en se soumettant à tous les devoirs qu'il lui voyait remplir.
Parvenue au plus haut degré de bonheur auquel une femme puisse atteindre, Marie ne songea plus qu'à s'en rendre chaque jour plus digne , en multipliant ses bonnes œmxes. Malgré son éloignement de Paris , elle les étendit souvent jusque sur les infortunées que madame Saint-A*** nommait ses enfants ; c'était le meilleur moyen de s'acquitter envers l'excellente femme qui était devenue en quelque sorte la source de son bien-être, en lui faisant connaître
madame d'Ermilly. Celle-ci, selon sa promesse , Tint se fixer un an après à Cassel. Quant à Noël et à Thérèse , ils continuèrent à partager la prospérité de Marie comme ils a^ aient partagé ses malheurs. Toujours plus affectueuse, plus reconnaissante envers ces hons amis , cette dernière voulut , avant qu'ils ne fussent trop vieux jDour se déplacer , revoir avec eux la ca])ane où ils rayaient recueillie dans son enfance, et qu'ils se rappelaient toujours avec un vif intérêt. Pour elle aussi étaient là bien des souvenirs ; car souvent dans ses douleurs comme dans ses joies , elle avait songé à ce petit coin de terre , à cette chapelle des Dunes, où tant de fois elle était allée invoquer la mère des orphelins , et depuis longtemps elle se promettait d'y retourner.
Ce projet , qu'elle communiqua au vicomte , fut accueilli par lui avec le plus vif empressement; seulement, il la pria d'en suspendre l'exécution pendant un mois, prétextant diverses affaires qui nécessitaient leur présence à Cassel. Enfin, au bout de ce laps de temps, il l'emmena un matin avec Noël et Thérèse , et en peu
d'heures ils arrivèrent à Dunkerque. Ce n'était pas cette ville qui les intéressait, aussi continuèrent-ils leur route vers la cabane.
ce Hélas ! dit Noël en api)rochant du lieu solitaire où elle était située , le temps a passé sur elle comme sur nous, et maintenant ce ne doit plus être qu'une ruine assez difficile à retrouver.
— La voilà debout pourtant , s'écria Thérèse tout émue, regarde plutôt. Oh, je la reconnais bien î
— Oui, c'est elle, dit à son tour Marie, et rien n'annonce qu'elle soit en ruine ; on dirait au contraire qu'une main amie a pris soin de l'embellir. »
En ce moment, ses regards s'étant tournés sur le vicomte , elle vit briller dans les siens une si vive satisfaction, qu'il lui fut aisé de deviner à îqui l'on devait la restauration de la pauvre masm^e.
« Merci ! mon Edouard , merci ! » lui dit-elle; et, sautant aussitôt hors de la calèche qui les avait amenés, elle s'avança avec ses amis vers la
cabane , où un excellent déjeuner les attendait. Noël et Thérèse ne revenaient pas de leur surprise; madame de Guersan leur donna le mot de l'énigme , et tout leur fut expliqué.
Edouard , en effet , n'avait épargné aucun soin pour que le retour de son épouse chérie dans la chaumière fut accompagné d'impressions douces et agréables. Ayant employé un homme inteUigent, il était parvenu à faire relever en très-peu de jours cette pauvre masure que sa vétusté rendait depuis longtemps inhabitable, et tout avait si bien réussi au gré de ses désirs, que Marie, la revoyant en si bon état , résolut aussitôt d'y établir quelque pauvre ménage de la contrée , et de le mettre à même d'y vivre dans l'aisance.
S 'arrachant ensuite à toutes les émotions que ce heu réveillait dans son cœur, elle se rendit avec le vicomte à la chapelle des Dunes, que l'on avait également restaurée, et qu'elle trouva parée de fleurs. Comme jadis , la pieuse jeune femme se prosterna avec une profonde vénération devant l'image de notre mère céleste : elle lui rapportait un cœur pur que les orages
des passions n'avaient jamais troublé , et elle se sentit si heureuse , en priant à côté de son époux , qu'elle demeura d'abord comme absorbée dans la plénitude de sa joie. Bientôt cependant le sou^enir de sa chère bienfaitrice vint changer la nature de ses impressions.
« C'est ici , dit-elle tout bas au vicomte, c'est devant cette image vénérée , que la meilleure des femmes s'offrit à mes yeux pour la première fois. Alors, je n'étais qu'une pauvre enfant, condamnée à l'ignorance , à toutes les rigueurs de l'infortune, et elle m'eut à peine vue, que son cœur , s' ouvrant à la pitié , devint pour moi un cœur de mère. Ah! prions, prions ici pour elle, et puisse le Seigneur acquitter la dette de l'orpheline ! »
Edouard ne put entendre ces paroles sans être touché jusqu'aux larmes ; aussi , en unissant sa prière à celle de Marie, il comprit mieux que jamais tous les sentiments que la religion inspire , et quelles sortes de délices elle peut répandre dans les cœurs qui s'abandonnent à elle avec confiance.
Quand les deux époux sortirent de la cha-
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pelle , le soleil brillait à l'horizon , et la mer resplendissante se déployait avec calme dans toute sa majesté. En contemplant cette mer immense , Marie se rappela qu'autrefois elle ne pouvait la voir soulevée par les tempêtes , sans éprouver un sentiment d'effroi qu'excitaient ses souvenirs ; mais en la retrouvant si tranquille et si belle , elle n'y vit plus que l'image de son bonheur, et se sentit pénétrée d'une nouvelle reconnaissance envers Dieu qui l'avait si visiblement protégée.