‹ Léontine et Marie, ou, Les deux éducationsChapitre 13 sur 14 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Aux yeux de la religion, la verlu est le triomphe de la volonté sur nos mauvaises inclinations ; c'est aussi la santé de l'àme, conservée par l'innocence ou recouvrée par le repentir.

J.-B-F. Descuret, la Midecine des Passions-

Il n'était qu'une heure de l'après-midi lorsque la voiture qui conduisait nos voyageuses gravit le mont Cassel. Quoique la campagne fût alors dépouillée de sa riche parure , la baronne ne put s'empêcher d'admirer la beauté des sites et surtout l'immense horizon qui s'offrait à sa Yue.

Avant de partir, madame de Guersan avait eu la précaution d'écrire à l'ancien notaire de madame de Vardreck , qu'elle savait être aussi probe qu'obligeant ; elle lui avait fait part de ses projets concernant l'achat d'une propriété dans les environs de Cassel , où il habitait , et c'était chez lui qu'elle pensait devoir se rendre en arrivant.

Ne pouvant résister toutefois au désir de revoir d'abord la maison où elle avait passé des années si heureuses , elle fit arrêter à quelque distance , et s'achemina à pied , suivie de sa compagne, vers ce lieu jadis si riant. Il paraissait alors entièrement abandonné; nul être vivant ne se montrait aux alentours ; de hautes herbes encombraient l'avenue, et le vol de quelques oiseaux troublait seul le silence de cette sohtude.

Les deux mains appuyées sur la grille , le cœur gros de soupirs, Marie promenait çà et là ses regards désolés ; car il lui semblait que cet abandon de l'ancienne demeure de sa mère adoptive lui rendait encore plus sensible la perte de cette femme chérie.

Elle était absorbée dans cette triste contem-

plation , lorsqu'une \ieille paj sanue portant des branches de bois sec qu'elle venait de ramasser passa non loin de là. Marie baissa son voile pour n'en être pas reconnue ^ puis , allant à sa rencontre , elle lui demanda si le château était inhabité.

« Hélas! oui, Madame, répondit la vieille femme. Depuis la mort de son ancienne propriétaire , qui était la mère des pauvres , ce domaine , que j'ai vu autrefois si florissant, est passé dans bien des mains. A force d'en faire des lots , qui ont été donnés à vil prix , il ne reste plus à vendre que la maison, les jardins, le parc et la fermé ; tout cela , quoiqu'en mauvais état , peut encore faire un joli bien , sans doute ; mais ce ne sera jamais ce que c'était jadis; et puis les malheureux n'en auront pas moins perdu leur soutien ; car personne ne les aimera comme les aimaient madame de Vardreck et sa fille adoptive. Oh ! si vous aviez vu cette chère enfant ! comme elle était douce , avenante ; comme elle venait s'asseoir dans nos pauvres cabanes et nous consoler par ses gentillesses ! »

Peu s'en fallut, en entendant ces paroles,

que madame de Guersan ne se jetcàt au cou de la bonne vieille ; mais , ne voulant pas se découvrir encore , elle se contenta de lui demander si elle se souvenait du nom de la jeune lille dont elle parlait.

c( Si je m'en souviens! reprit la paysanne, comment l'aurais-je oublié? eîle porte celui de la sainte Yierge , et tous les jours je demande à cette bonne Mère de la bénir.

— Eb bien ! dit alors Marie , j'ai aussi le bonheur de porter ce nom ; en faveur de lui , je vous prie d'accepter ce léger don. » En même temps , elle mit dans la main de la vieille une pièce d'or, et s'éloigna bien vite pour ne pas céder à sa vive émotion.

En repassant devant le château , eUe aperçut une afficbe que ni elle ni la baronne n'avaient d'abord remarquée. Ne doutant plus alors que la bonne femme ne lui eût dit la vérité par rapport à la vente de ce domaine, elle se hâta de se rendre chez le notaire. Il était précisément chargé des intérêts du vendeur, dont les prétentions étaient peu élevées , et tout s'arran-

gea si bien selon les vœux de Marie , que le soir même , eu attendant que son acquisition fut revêtue des formes légales , elle put aller s'établir avec madame d'Ermilly dans l'anc'enne demeure de sa bienfaitrice.

Oh ! qui dira les divers sentiments qui remplirent son cœur en se retrouvant dans ce lieu qui lui rappelait si bien et les joies de son enfance et l'amie qu'elle avait perdue! La plupart des appartements étaient en mauvais état : celui de madame de Yardreck se trouvait cependant beaucoup moins délabré que les autres; plusieurs des meubles qui lui avaient appartenu étaient encore placés de la même manière, et Marie ne put revoir ces objets sans répandre bien des larmes. Forcée néanmoins de s'occuper de sa compagne de voyage , que la route avait beaucoup fatiguée , elle mit tous ses soins à l'établir commodément, et, grâce à l'obligeance de la famille du notaii^e , elle eut la satisfaction de voir que la baronne n'aurait pas trop à souffrir de leur installation précipitée.

En s'éveillant le lendemain avant le jour,

madame de Guersau retrouva toutes les émotions de la veille. Elle était dans la petite chambre qu'elle avait occupée pendant sa jeunesse, et les peines sans nombre qui l'avaient frappée depuis cette heureuse époque de sa vie se représentaient à sa mémoire, quand le son d'une cloche , qu'elle reconnut parfaitement , vint tout à coup changer la nature de ses idées.

Il y a dans le son de l'airain que nous avons entendu dans notre enfance je ne sais quel langage mystérieux et sympathique qui nous fait tressailhr; c est comme une voix amie qui nous appelle, qui tour à tour réveille en nous des joies ineffal)les, de tristes, de saintes pensées, et qui nous invite à élever notre cœur vers le Tout-Puissant.

A cet appel si plein de souvenirs , Marie se leva, et, un quart d'heure après, elle était à l'église , unissant sa prière à celle des bons Casselois au milieu desquels jadis elle aimait tant à invoquer le Seigneur. Cachée au fond d'une chapelle obscure, elle y resta absorbée dans

ses pieuses méditations, sans que personne la remarquât; mais, en sortant, elle aperçut la bonne femme qu'elle avait rencontrée la veille , et qui en la revoyant s'écria :

« Non, non, je ne me suis pas trompée! c'est bien vous, n'est-ce pas, qui êtes la fille adoptive de notre chère dame? Hier, dans le premier moment, je ne vous reconnus point; mais ensuite il me sembla bien que c'était votre voix , et quand vous m'eûtes donné cette belle pièce d'or, je n'en doutai plus. Ah! laissez-moi vous remercier, vous dire combien je suis heureuse de vous avoir revue avant de mourir ! »

Touchée de ces témoignages d'affection , madame de Guersan pressa la main que lui tendit la pauvre vieille, puis la pria de l'accompagner jusqu'au tombeau de sa bienfaitrice. Ce tombeau, Marie le connaissait déjà : c'était celui de la famille de Vardreck , et souvent dans sa jeunesse elle était venue s'y agenouiller ; mais alors il n'imprimait pas à son cœur cette tristesse profonde , cette douloureuse angoisse qui le déchirait en ce moment. Longtemps elle y

resta comme anéantie , et sans que ses larmes pussent se faire jour. Enfin , cédant aux instances de la femme qui l'accompagnait , elle s'arracha de ce lieu lugubre , se promettant d'y revenir souvent, et reprit le chemin du château, où déjà madame d'Ermilly commençait à s'inquiéter de sa longue absence.

Les jours qui suivirent furent consacrés à recevou^ les habitants de Cassel, qui se réjouissaient de revoir parmi eux l'élève de madame de Yardreck. Pauvres et riches, tous furent accueillis par elle avec cette grâce , cette aménité , qui lui gagnaient les cœurs , et ce fut à qui s'empresserait de lui ofnir ses services. Aussi étant devenue, peu de temps après, maîtresse absolue du château et de ses dépendances , trouva-t-elle les plus grandes facihtés pour le remettre en état : la ferme fut louée , tout prit une activité , une vie nouvelle , et 3Iarie eut la satisfaction de voir qu'avec de l'ordi^e et une sage économie elle par\iendi'ait à rendre bientôt ce domaine aussi productif qu'agréable.

Cependant , au milieu de tant de soins , elle

ne cessait pas de songer au Yicomte. Une lettre de Noël \enait de lui parvenir. Il la lui avait écrite au moment de s'embarquer pour l'île d'Elbe ; dès lors elle osa espérer que ses vœux les plus ardents s'accompliraient, qu'Edouard lui serait enfin rendu; et cette douce pensée redoubla tellement son zèle pour l'embellissement du château , que les traces d'abandon que l'on Y remarquait naguère disparurent complètement pour faire place à tous les agréments que comportait cette charmante retraite.

Déjà le mois de mars était arrivé. De toutes parts , on voyait la terre se parer de nouvelles richesses , et chaque matm le soleil radieux qui se montrait à l'horizon faisait palpiter de joie le cœur de Marie, parce qu'elle songeait que ce jour éclairerait peut-être le retour de son Edouard. Elle avait pris des mesures pour que Noël l'amenât directement à Cassel, et sans cesse ses regards se dirigeaient sur la route qu'Us devaient suivre. Mais, hélas! nos espérances les plus chères se réalisent rarement en ce monde , telles que nous les avons conçues ; ce n'est guère que dans l'attente des tribula-

tions et des amertumes que nous ne sommes pas trompés : Marie en fit alors la triste expérience.

Un matin , la nouvelle du retour de Napoléon vint retentir dans sa solitude , et , peu d'instants après, une seconde lettre de Noël y arriva. Elle était ainsi conçue :

a M. le vicomte avait quitté l'île d Elbe quand « j'y arrivai. Il est envové en mission secrète à a Vienne ; je pars à l'instant même pour cette « viQe, où j'espère le retrouver. Adieu, Ma- « dame ; veuillez m'écrire poste restante à ma « destination, et comptez sur tout mon zèle. »

Cette lettre, jointe à la nouvelle qui l'avait précédée, frappa Marie dune profonde stupeur; car il lui frit aisé de prévoir que la guerre allait se rallumer, et tous ses rêves de bonheur s'évanouirent pour faire place aux plus cruelles inquiétudes. Elle voyait Edouard plus que jamais engagé dans la carrière aventureuse où il s'était jeté , et la pensée de son apparente ingratitude envers les princes qui venaient de

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lui donner à elle une si gi ande marque de bien- TeiUance , pesait sur son cœur comme un insupportable fardeau. Tout dès lors s'assombrissant autour d'elle , ses jours ne s'écoulèrent plus que dans la tristesse et les alarmes.

Au milieu de tant de soucis , elle n'oubliait pas cependant les deux amies qu'elle avait laissées à Paris; aussi son premier soin, après avoir écrit à la mère Saint- A*** pour s'assurer que les lettres d'Edouard lui seraient renvoyées à Cassel , fut d'y faire venir madame de Yerseuil et Thérèse, qui aspiraient depuis longtemps à cette réunion. Le plaisir qu'elle éprouva en les revoyant soulagea un moment son cœur; mais les événements politiques qui se pressaient la ramenèrent bientôt à ses tristes pensées.

Les alliés venaient d'envabir nos frontières pour la seconde fois ; on courait aux armes , et tout faisait craindre que cette guerre ne fût encore plus désastreuse que celle de l'année précédente.

Pour comble de chagrin, la baronne d'Er-

milly quitta subitement Cassel pour aller rejoindre à Gand les princes qu'elle chérissait, et Marie sentit d'autant plus vivement son ab sence, que Léontine était loin de pouvoir lui offrir les mêmes consolations. Non pourtant que cette amie de son enfance lui fut devenue moins chère : les liens qui les unissaient s'étaient trop bien resserrés dans le malheur pour que le temps put y porter atteinte ; seulement elle avait remarqué que Léontine, depuis son arrivée, était en proie à une tristesse insurmontable ; aussi , loin de vouloir lui confier ses propres peines, elle s'efforçait de les lui dérolier de peur d'augmenter cette disposition.

Leurs rapports cependant n'en devinrent ni moins doux^ ni moins affectueux. On eût dit même que madame de Verseuil sentait plus que jamais tout ce qu'elle devait à sa généreuse amie. Souvent ses regards attendris se fixaient sur elle avec une indicible expression de reconnaissance , et elle paraissait ne trouver de plaisir qu'auprès d'elle. D'un autre coté, ses goûts étaient totalement changés : ce n'était plus la

femme frivole d'autrefois; la simplicité de sa mise , la gravité de son langage , en avaient effacé jusqu'au moindre trait, et madame de Guersan ne se lassait pas d'admirer cette étonnante métamorphose. Ne pouvant toutefois s'abuser sur la souffrance intérieure que Léontine paraissait ressentir, et résolue de tout tenter pour en connaître la cause , elle lui dit un soir qu'elles se trouvaient seules :

« N'ouvriras-tu donc plus ton cœur à celle qui t'aime? Pourquoi ce redoublement de tristesse que je remarque en toi depuis notre réunion ? Aurais-tu quelque nouveau chagrin que tu voulusses me laisser ignorer ? Ah ! ce serait méconnaître ma vive sollicitude. Ne sais-tu pas qu'entre nous tout doit être commun , que tous mes vœux ne tendent qu'à rendre le calme à ton àme par les témoignages de ma tendre amitié? »

Après ces mots , Marie s'arrêta , et son regard expressif, fixé sur celui de madame de A^erseuil , chercha à y démêler les pensées qui l'agitaient; elle n'y vit qu'un profond abattement.

« Quoi ! reprit-elle , tu es donc sourde à la voix de ton amie? Chère Léontine , je t'en conjure , ne me laisse pas en proie à cette inquiétude; si tu savais combien elle me fait souffrir!

— Eh bien ! je parlerai , dit enfin cette dernière en se levant; oui je veux, je dois te faire connaître ce qui cause mon chagrin ; mais permets , ô ma généreuse amie , que j'aille me recueillir. Demain à ton réveil, tu sauras ce qui se passe dans mon cœur , et alors ne cesse pas de m' aimer; car jamais je n'ai mieux senti à quel point tu m'es chère. »

Ces paroles ne diminuèrent pas l'anxiété de Marie; mais le lendemain , Léontine, en l'abordant , lui remit une lettre qu'elle se hâta d'ouvrir , et tout lui fut expliqué.

« Oui, j'aime mieux t'écrire, lui disait Fin- (f fortunée ; il me semble que cette forme « d'expUcation me laissera plus de liberté d'es- « prit qu'un entretien, où sans cesse je serais « préoccupée par la crainte de ne pouvoir te

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« faire bien comprendre les sentiments divers (f qui m'ont assaillie depuis quelques mois.

« Oh ! ma chère Marie ! laisse-moi d'abord « te parler de ma profonde reconnaissance; « car maintenant je la sens comme j'aurais (c toujours dû la sentir. Oui, c'est maintenant ce que tous tes bienfaits se déroulent à mes f( yeux ; c'est maintenant que je vois de quelle cf abjection tu m'as tirée : j'étais dans la déc( mence, et tu m'as rendu la raison; j'étais « ignorante de mes devoirs envers Dieu, ou « plutôt entraînée par orgueil à les mécon- « naitre, je m'étais faite incrédule, pour ne « pas sonder les plaies de mon àme , et tu me ji les a montrées ; tu m'as arrachée à l'erreur , « en me faisant apparaître cette lumière divine , (c sans laquelle nous marchons d'écueil en écueil (( dans la vie. Alors j'ai vu mon passé et j'en ai « frémi d'épouvante. Je me suis retracé mes « folles dépenses , ces bals , ces fêtes , ces specf( tacles , où je n'enviais que des louanges , et « où trop souvent je n'obtins que d'amères crice tiques. Alors aussi, je me suis souvenue de ce mon malheureux époux , et mon front s'est

(f courbé devant le châtiment que le Ciel me « condamnait à subir.

ce Peu à peu, cependant , ce tableau s'eiïaça ; « car mon aveugiement avait été trop profond a ou plutôt ma vanité était encore trop vivace « pour que les germes qu'elle avait laissés dans (c mon cœur pussent en être si promptement a extirpés; il faut la prière, il faut la grâce, « pour détruire cet ennemi de notre salut, et (c lorsqu'on croit en a^ oir ti'iompbé , il faut ence core s'apprêter à le combattre.

a Ainsi mon retour à Dieu a^ ait été sincère ; a mais j'ignorais ce que produirait sur moi l'écc preuve de la pauvreté. Quand elle m'crriva, « quand tes généreux sacrifices ne purent plus ce m'y soustraire, et que je me vis réduite à ic lutter contre elle, par le travail de mes mains, ce oli ! alors mon orgueil , mal étouffé , se race nima plus vif, plus tyrannique que jamais, ce J'osai accuser la Providence d'une injuste ce rigueur , me révolter conti e elle , et , dès cet ce instant , je pris en aversion les devoirs que tu ce m'avais appris à chérir.

« 0 iMarie! ce moment fut affreux; car mille « consolation ne me resta. Au sein même de « l'indigence , je sentis renaître mon entraînea ment pour le monde , et une basse envie se a glissa dans mon cœur , en songeant que d'aua très femmes , moins jeunes , moins belles que « moi, peut-être, jouissaient de tous ]es plaint sirs que j'étais condamnée à regi^etter , et je « m'abandonnai au désespoir.

« Tes exemples, cependant, ton angélique

0 vertu , me faisaient par fois rentrer en moi-

« même; je m'eiTorçais alors de lutter contre

ce mes mauvais penchants ; mais ce n'étaient là

(c que des éclairs de raison ; l'ennemi qui m'a-

« vait enlacée de ses liens ressaisissait aussitôt

a sa proie, et je sentais mon courage défaillir.

fc Que te dirai-je ! J'en vins à me persuader « que tu étais organisée pour souffrir moins a que moi des peines de la vie, et quand la « fortune te rendit ses faveurs, j'osai penser « que de nous deux , ce n'était pas toi peut-être (c qu'elle eût dii choisir...

V Oui, c'est à ce degré d'aveuglement que

a me conduisit cet odieux oriïueil qui me do- « minait ; car en même temps qu'il nous des- « sèche le cœur , il pervertit notre jugement et (( nous rend incapables d une juste appréciation f( des autres et de nous- même. Pourtant, je « dois le dire , cette misérable pensée ou plu- (( tôt cette monstrueuse ingratitude envers toi , « ne fit que traverser mon esprit ; bientôt la rai- (( son prévalut. En m'examinant , je reconnus « que, loin d'être digne des bienfaits que le (f Ciel venait de t'accorder, je n'avais mérité « que son abandon. Alors, aussi, une céleste « inspii^ation vint subitement ranimer mon àme ce abattue ; j'osai espérer qu'a force de persévé- (c rance et de repentir, je parviendrais à décf sarmer le Seigneur , et , dès ce moment , je « ne songeai plus qu à entrer dans la voie « que sa miséricorde daignait m'ouvrir ence core.

ce Cette voie, chère Marie, c'est la retraite, ce c'est le cloître , la prière et le travail. Mais, ce avant tout, j'ai voulu te revoir; j'ai voulu ce obtenir ton approbation, m'assurer si après ce avoir goûté de nouveau les douceurs de

« ton amitié, j'aurais encore le courage de « me séparer de toi. Ah! sans doute, ce sa- « crifice est immense; car, jamais je n'ai senti « mieux, je te le répète, à quel point je « t'aime : et pourtant auprès de toi j'éprouve ce le même désir , la même impatience de l'accc complir. Je t'en conjure, ne cherche donc (c pas à comhattre cette résolution que Dieu 'c lui-même m'a inspirée. Mon état de veuve « n'est pas un obstacle absolu : il est de saince tes maisons où je puis être admise. Quelques ce talents, le zèle que j'apporterai à mes dece voirs , et surtout la triste expérience que j'ai ce acquise, doivent me rendre propre à l'éduca- <c tion de la jeunesse ; c'est à elle que je veux ce me consacrer. Mieux qu'une autre , hélas ! « je pourrai la prémunir contre la vanité , conce tre les séductions qui l'attendent dans la vie. ce C'est souvent faute d'être avertie, faute d'êce tre en garde contre elle-même , qu'une pauee ATC jeune fille trouve sa perte, là où elle ce espérait le bonheur. Ah! laisse-moi essayer ce d en arracher quelques-unes à ces écueils ce contre lesquels je me suis brisée; si j'y par-

2â0 LES DEUX

« viens, ma vie n'aura pas été complètement « inutile, et je me sentirai moins indigne de « ta généreuse amitié. »

IVous n'essaierons pas de décrire les diverses impressions de madame de Guersan à la lecture de cette lettre. Au moment où elle la finissait, elle aperçut Léontine, qui revenait auprès d'elle. Après l'avoir embrassée avec un redoublement d'affection , elle la supplia de ne pas exécuter «on projet de réclusion sans s'être mieux assurée encore que sa vocation fût inébranlable. Rien ne put décider celte dernière à prolonger une épreuve où elle ne voyait plus que des dangers ; seulement elle laissa à son amie une entière liberté pour le choix du couvent , et lui promit de ne pas lui cacher ses répugnances si Dieu permettait qu'elle en éprouvât.

Il fallut donc que la pauvre Marie, déjà accablée par tant d'autres chagrins , consentît à cette séparation et s'occupât de chercher ellemême la maison où Léontine devait dire un éternel adieu au monde. Il s'en trouva une, à

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deux lieues de Cassel, qui était spécialement vouée à l'éducation de la jeuiiesse , et, quelques jours après, madame de Yerseuil, pressée d'accomplir son sacrifice, entra dans cette inaison , non sans une émotion profonde , mais avec l'intime conyiction qu'elle y trouverait la paix , objet de ses vœux les plus ardents.

Madame de Guersan et Thérèse l'avaient accompagnée.

(c Ne pleure pas, dit-elle à son amie en la serrant dans ses bras avec la plus vive tendresse , ne pleure pas ; nous allons être séparées, il est vrai, mais un jour nous serons réunies dans l'éternité. C'est pour travailler à cette heureuse réunion que j'ai voulu élever entre le monde et moi une infranchissable barrière qui ne laissât aucun retour possible à ma faiblesse. Ici, une vie d'expiation va commencer pour moi, et j'ose compter sur la grâce de Dieu pour la remphr sans regrets. Chaque jour, mon àme s'élèvera vers lui avec de nouvelles espérances, et s'il daigne exaucer les ferventes prières que je lui adresserai pour toi , de pures jouissances me seront encore réservées dans ma

solitude ; car je m'associerai à ta ^ie , à ton bonheur, et je serai doublement heureuse. »

Après ces mots prononcés d une voix attendrie, madame de Yerseuil se tourna vers la supérieure , qui était venue la recevoir, et , lui tendant la main , elle disparut avec elle au fond du cloître.

Jusque-là Marie s'était efforcée de comprimer ses larmes; mais quand, obhgée de se retirer, elle vit se referjner derrière elle l'énorme porte que son amie ne devait plus franchir, un frisson mortel parcourut toutes ses veines ; il lui sembla que la vie n'était plus pour elle qu'un vaste désert où tous les objets de son affection l'avaient abandonnée, et elle revint à Cassel, anéantie sous le poids de sa douleur.

Trop pieuse , cependant , pour ne pas chercher à vaincre ce découragement, elle songea enfin que la vie n'est jamais entièrement dénuée de consolations , quand on peut la rendre utile à ses semblables. Depuis son retour parmi les habitants de Cassel, elle n'avait pas cessé de s'occuper des malheureux. Associée,

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avec plusieurs dames de son voisinage, à une foule de bonnes oeuvres , elle mettait un grand zèle à propager les bienfaits de cette association ; elle était même parvenue à les étendre jusque sur les détenus de la prison- de la ville , dont un vénérable apôtre de la charité, M. l'abbé M***, était alors aumùnier. Marie connaissait depuis son enfance cet homme respectable , et c'était avec lui qu'elle aimait à visiter le pauvre troupeau qu'il conduisait.

Ce fut aussi à une de ces pieuses visites qu'elle songea pour s'arracher aux tristes pensées qui l'accablaient. Étant sortie un matin avec Thérèse , elles prirent ensemble le chemin de la prison. Un domestique les suivait , chargé de linge , confectionné par les dames de l'association, de tabac, dont les prisonniers sont toujours si avides , et d'une foule d'autres objets non moins utiles.

Le nombre des détenus étant alors peu considérable , tous participaient à ces distributions , et tous aussi regardaient comme un jour de fête celui où leur jeune bienfaitrice paraissait au miheu d'eux.

C'était sur une large terrasse , où ils avaient à certaines heures la liberté de se promener, que madame de Guersan leur faisait le partage de ses don^. De là elle passait dans la salle où les malades se trouvaient réunis , et c'était surtout dans ce lieu que son ardente cliaiité se plaisait à répandre des consolations.

Ce jour-là cependant , quel que fut son zèle pour ces infortunés et la vive satisfaction qu'elle éprouvât ordinairement en voyant succéder sur leur visage l'expression de la joie à celle de la souffrance , elle se sentit si fatiguée après sa première distribution , qu'elle voulait abandonner la seconde aux soins du vénérable ecclésiastique qui l'accompagnait ; mais celui-ci la supplia de ne pas priver les pauvres malades de sa présence.

« Ils comptent sur vous, Madame, lui dit-il , et, vous le savez, l'attente de ceux qui souffrent devient une véritable angoisse quand elle est déçue. J'ai d'ailleurs aujourd'hui un double motif pour vous prier d'entrer avec moi dans ce lieu de misères : un infortuné y lutte en ce

moment contre la mort, sans avoir voulu écouter les consolations que j'ai cherché à lui oiTrir. Ah! Madame! c'est là une grande douleur pour un pauvre prêtre ! Venez donc m aider à sauver ce malheureux ; peut-être que votre voix , qui émeut toujours si puissamment nos prisonniers , parviendra à toucher sor cœur ; il y a dans les accents d'une femme vertueuse qui f arle des grandeurs de Dieu et de ses misé; icordes, un attrait auquel l'homme ;e plu endurci ne saurait résister. Celui-ci y cédera, sans doute, et vous aurez la joie de l'avoir arrcxhé à sa perte.

— Je n'ose l'epérer, Monsieur , répondit Marie; car si votre ajdeiite charité, si l'auguste caractère dont vous êtes re- êtu , n'ont pu ramener cet infortuné, mes instances et mes prières ne sauraient le toucher. Si vous 1 ordonnez , cependant , j'en ferai l'essai. Quel est-il? Tai-je déjà vu dans cette prison?

— Non , Madame : il n'y est que depuis peu de jours, et je ne pense pas qii il soit de ce piys. Des gendarmes, chargés de surveiller la frontière, Font apej'çu au moment où il la fran-

chissait ; il était à pied , et tout en lui annonçait une profonde misère. N'ayant pu montrer aucun papier ni donner des renseignements qui satisfissent l'autorité locale, il fut amené ici comme vagabond , et dès le lendemain il fut pris d'une maladie si grave, qu'il ne reste maintenant nul espoir de le sauver. On lui a fait diverses questions; mais il s'obstine à se taire , et , quoique son langage ne soit pas celui d'un bomme du peuple, il montre une telle violence à ses gardiens, que tous répugnent à le ser\ir. C'est là. Madame, ce qui doit redoubler votre zèle ; plus nos frères sont égarés , plus nous leur devons notre assistance. Tenez donc , et puisse le Seigneur bénir vos efforts ! »

En achevant ces mots, le digne prêtre fit entrer madame de Guersan dans l'infirmerie. A sa vue , tous les malades , à l'exception d'un seul, poussèrent une exclamation de joie. Vivement touchée , elle s'approcha de chacun d'eux, et leur dit de ces bonnes paroles inspirées par le cœur et qui font tant de bien à l'affligé qui les écoute.

Cependant une préoccupation pénible la tour-

mentait. Faut-il le dire? La pauvre jeune femme était saisie de peur à la seule pensée qu'il fallait aussi s'approcher du lit où gisait le malheureux dont on venait de lui parler. Ce lit, elle le voyait de loin , un homme y était étendu et paraissait tranquille en ce moment ; mais par un de ces mouvements auxquels on ne saurait toujours commander, Marie éprouvait une profonde répulsion pour cet individu ; elle redoutait de sa part quelque scène violente , et lorsque enfin , honteuse de sa faihlesse , elle se décida à s'approcher de lui , suivie de Thérèse et du bon abhé, ce fut d'une voix tremblante et sans oser le regarder qu'elle lui dit :

« Je suis venue , Monsieur, avec le désir d'apporter quelque soulagement aux maux que je vois souffrir dans ce heu ; veuillez me parler des vôtres , et soyez sur d avance de tout lintérèt qu'ils m'inspireront. »

Le malade ne fit aucun mouvement, et sa pâle figure , où se trouvait déjà l'empreinte de la mort , demeura complètement impassil)le.

« Il ne vous entend pas , Madame , dit l'abbé

M"** , veuillez élever la voix , je vous en supplie.

— Monsieur, reprit alors madame de Guersan en s'efforçant de parler plus haut, ne répondrez-YOus pas à quelqu'un qui plaint vos souffrances, qui voudrait les soulager et vous offrir des consolations? »

Ici le mourant tressaillit , ouvrit les yeux , y porta'la main , comme pour en faire disparaître l'espèce de nuage cjui commençait à les couvrir ; puis , s étant soulevé , il regarda fixement Marie et s'écria :

« EIi ! quoi ! un tel supplice m'était réservé ! Que me voulez-vous? que prétendez-vous? IVètes-vous donc pas assez vengée par les afTreux remords, par les intolérables misères qui ont dévoré ma vie? »

Pendant qu'il prononçait ces mots, Marie poussa une vive exclamation et recula épouvantée ; car elle venait de reconnaître l'odieux Dernon , l'auteur de la ruine du vicomte , l'arteur de tous les maux qu'elle avait soufferts depuis son mariage.

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« Pourquoi fuir, reprit ce malheureux avec un sourire amer, que craiguez-vous? A^ous le voyez , votre enuemi est abattu , il est sous les verroux, arrête comme un vagabond, comme le dernier des misérables; maintenant, vous pouvez l'accabler, lui rendre avec usure tous les maux qu'il vous a faits....

— Je lui rendrai tous les services qui dépendront de moi, interrompit la jeune femme, ramenée vers le moribond par une angélique charité ; c'est là un des préceptes de notre sainte religion , et je m'estimerai heureuse de pouvoir Faccomphr.

— Quoi ! vous pourriez me pardonner, me laisser mourir sans me reprocher les chagrins que j'ai attirés sur vous! Mais s'il était possible que la vertu vous comîuand.cL Uxi si généreux effort, votre mari- ne ratifierait point un tel pardon. N'ai-je pas détruit son bonheur, sa fortune, trahi sa confiante amitié? Ah! mon crime envers lui ne m'a pas profité , il est vrai; car je revenais en France plus pamTC , plus misérable encore que je ne l'étais auparavant; mais

quel que soit l'excès de ma misère , est-ce une raison pour qu'il renonce à se venger? Non , non , ne le croyez pas ; tant de magnanimité ne saurait entrer dans le cœur de l'homme.

— Vous ou])liez , répondit Marie , que le Sauveur du monde nous en a lui-même donné l'exemple, et que tout chrétien doit suivre ce divin modèle , sous peine d'être repoussé à son tour quand il sera appelé à rendre compte de sa vie. Soyez donc assuré que M. de Guersan ne démentira pas mes paroles ; cependant ce n'est pas assez, si Dieu ne vous pardonne; il faut que votre repentir provoque ses miséricordes , et je vous supplie , au nom de votre salut , de ne pas tarder plus longtemps à remplir le devoir que sa loi vous impose. »

A ce discours , le mourant parut violemment agité. On eût dit que toutes les tortures du remords étaient venues à la fois déchirer son cœur. Enfin il jeta sur Marie un long regard ; puis, se tournant vers le prêtre, il lui lit signe d'approcher.

Au même instant, madame de Guersan se

retira. Cette scène a\ait entièrement épuisé ses forces. Ne voulant pas néanmoins quitter la prison sans avoir revu l'abbé M***, elle alla l'attendi'e chez le concierge, où il la rejoignit au bout d'une heure environ , en lui disant :

« Soyez bénie, ma fille! vos nobles sentiments, vos touchantes exhortations, n'ont pas été perdus pour cet infortuné; j'espère que son àme recueille en ce moment le prix de son repentir.

— Eh quoi! aurait-il déjà cessé de vivre? s'écria Marie.

— Oui, c'en est fait; mais il est mort en chrétien, et c'est à vous, mon enfant, qu'il doit un tel bonheur. Jouissez donc de votre ouvrage : vous avez rempli aujourd'hui une belle et sainte mission , et je ne doute pas que cette bonne œuvre ne vous soit comptée par notre divin maître. Adieu ; je vais prier pour le pauvre défunt; joignez-vous à moi; de tous les devoirs que la religion nous prescrit, il n'en est pas de plus doux que de prier pour nos frères. )>

262 LES DEUX ÉDLCATIOISS.

Après ces mots , le vénéralile abbé salua affectueusement celle qu'il venait de bénir, puis se dirigea ^ers le beu où était déposé le cadavre du prisonnier.

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