TOURS
A" MA]lIE ET C-. IMPRIiMEURS- LIBRAIRES,
€HAP1XR£ PREHIIER.
Le vrai moyeu d'adoucir ses peines est de soulager celles d'auUui.
},lme DE MaINTKNON.
Non loin des dunes qui bordent la , côte de Dunkerque, il existait, à la fin du siècle dernier, une petite colonie de pauvres pêcheurs dont les mœurs , entièrement étrangères à celles de la ville , avaient conservé une simplicité toute patriarcale , malgré le bouleversement révolutionnaire qui venait d'ébranler l'Europe. Ignorant le tourment des passions , sachant se contenter de la vie la plus frugale, ces hommes
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simples et laborieux ne s'iuqiiiétaieQt pas de l'aveiiir, dont ils confiaient le soin à la Providence, et ils travaillaient gaiement, non pour amasser des richesses , mais pour subvenir aux stricts besoins de leur famille. L'un d'eux , nommé Noël, se distinguait surtout par son activité et ses vertus hospitalières. Quoiqu'il ne possédât que sa cabane , une barque et des filets , toujours il était le plus empressé à secourir le pauvre voyageur qui venait s'abriter sous son toit , et il se montrait aussi le plus intrépide au milieu des périls que sa profession l'obligeait d'affronter.
>[arié depuis vingt ans , et tendrement aimé de sa ménagère, il n'avait d'autre souci que d'être souvent forcé de s'éloigner de son paisible foyer, et c'était toujours avec une joie nouvelle qu'il y re^ enait ; car il savait que sa bonne Thérèse n'était heureuse que quand elle le voyait à l'abri du danger. Thérèse, en effet, était livrée aux plus vives alarmes tant que durait l'absence de Noël : aussi craintive qu'il était hardi , elle redoutait pour lui les moindres orages, et faisait des vœux continuels pour qu'il abandonnât un métier si périlleux.
Un jour qu'il était en mer depuis le matin , avec plusieurs autres pécheurs , et qu'elle attendait impatiemment son retour en filant devant sa porte , elle vit tout à coup de sombres nuages s'amonceler au-dessus de sa tête; l'air s'épaissit, de larges gouttes d'eau commencèrent à tomber, et toutes les craintes de la pauvre femme se réveillèrent. En cet instant, un vieux matelot vint à passer, et lui dit en montrant l'horizon :
« Yoilà qui s'annonce mal. Gare aux bâtiments qui sont sur la cote! c'est une rage que ces bancs de Flandre pour les pauvres marins. »
A ces mots, Thérèse, pâle, immobile, regarde en frémissant les signes précurseurs de la tempête, et chaque moment augmente son effroi ; car le tonnerre se fait entendre au loin ; une sinistre obscurité se répand sur toute la nature , et bientôt à un calme plein d'horreur succèdent des coups de vent qui menacent d'enlever la cabane. ]Mais ce n'est pas de ce danger que s'occupe la pauvre femme ; 'lie ne songe qu'cà son cher Noël luttant contre les vagues furieuses , dont les épouvantables mugissements viennent retentir jusqu'à e lie.
« Mon Dieu! il \ a périr! » s'écrie-t-elle. Et, quittant sa chaumière , malgré les rafales , les éclats de la foudre et la pluie qui tombe alors par torrents , elle court éperdue vers une chapelle vouée au culte de la sainte Vierge, que les pêcheurs de la contrée ne manquent jamais d'invoquer au milieu de leurs périls.
Bâtie sur une butte assez élevée, cette chapelle dominait sur la vaste étendue des eaux , et de là l'orage présentait un spectacle si horrible, que Thérèse ne put y résister : les bras étendus vers l'image de la Mère du Sauveur , elle n'articule qu'un seul mot , le nom de j\oèl, et tombe privée de sentiment.
Quand elle revint à elle, la clarté du jour avait presque entièrement disparu; la foudre grondait encore au loin , mais le bruit des flots semblait s'être apaisé. Thérèse se met alors à prier avec ardeur, et , ranimée par cette pieuse action , elle reprend le chemin de sa chaumière, cspérant que son mari peut y être revenu. Hâtant ses pas, malgré l'obscurité qui l'environne, elle arrive enfin vers sa demeure ; mais nul indice n'annonce que ses vœux se soient réalisés : la cal)ane est déserte, et la pauvre femme re-
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tombe dans un profond abattement. Un reste d'espérance la fait songer néanmoins à préparer le repas du soir. Ayant allumé un bon feu, elle met la chaise de Noël au coin du foyer; puis regardant ce siège avec une inexprimable serrement de cœur :
« Oh ! mon Dieu , si cette place allait rester vide! dit-elle d'une yoîx étouffée; si mon pauvre Noël ne revenait plus ! . . . »
Agitée par un tremblement convulsif, elle rouvre la porte de la cabane , que le vent l'avait d'abord forcée de fermer, et soudain elle croit entendre au loin les aboiements d'un chien que le pécheur emmenait ordinairement lorsqu'il allait en mer.
« C'est Azor! » s'écrie-t-elle.
Et aussitôt , allumant une.lanterne, elle raccroche en dehors de la inaison, afin que cette lumière serve de phare à son mari , qu'elle appelle de toutes ses forces. Bientôt, ce n'est pas une illusion , la voix de Noël a répondu à la sienne, et, quelques minutes après, elle le voit accourir, chargé d'un fardeau qu'il dépose dans ses bras en lui disant :
« Tiens, femme, voilà une enfant que j'ai sauvée du naufrage , donne-lui vite du secours ; la pauvre petite en a grand besoin. »
Au milieu de sa joie , Thérèse se hâte de porter l'enfant auprès du feu ; elle la débarrasse de ses vêtements mouillés, l'enveloppe soigneusement dans une couverture de laine , et parvient enfin à la réchauffer et à lui rendre le sentiment.
Cette enfant, d'une beauté ravissante, paraissait âgée de huit ans environ. Elle portait, suspendue à son cou par une chaîne d'or, une boite, de même métal, ayant la forme d'un médaillon, et tout semblait annoncer qu'elle appartenait à des parents au-dessus de la classe ordinaire. Le premier mot qu'elle prononça en revenant à la vie fut pour demander son père. Noël lui fit une réponse évasivc , et , bientôt après, absorbée par l'excès de la fatigue, elle tomba dans un profond sommeil , dont la femme du pêcheur profita pour la porter doucement sur un lit de foin qu'elle venait de préparer dans une petite chambre à côté de la sienne.
Jusqu'alors la bonne Thérèse , tout occupée
de ces charitables soins , s'était abstenue de faire aucune question à son mari, pour savoir comment cette jeune infortunée était tombée entre ses mains; mais, après l'avoir couchée, elle s'empressa de revenir auprès de lui , et il satisfit sa curiosité.
Devinant toutes les inquiétudes qu'elle avait dû éprouver durant cette soirée désastreuse , Noël eut soin de passer légèrement sur les dangers que ses compagnons et lui avaient courus ; il lui dit seulement qu'ayant vu un petit bâtiment lancé sur une des jetées de Dunkerque , qui offrent tant d'écueils aux vaisseaux qui s'avancent vers ce port, il avait voulu secourir l'équipage , mais que le bâtiment s'était entr'ouvert avant qu'il pût arriver à sa portée.
« Je ne recueillis dans ma barque , continua Noël , que deux matelots et un passager, qui tenait dans ses bras l'enfant que tu viens de réchauffer, ma Thérèse, et j'ai su depuis que ce passager était son père. Quand nous fûmes parvenus, après bien des peines , à trouver un atterrage , je m'aperçus que cet homme se mourait. J'essayai de lui faire avaler quelques gouttes de genièvre, mais je ne pus y parvenir , et dix minutes
après , il expira sans avoir prononcé une seule parole.
« Les deux matelots , qui sont Anglais , désespérés d'avoir perdu leur bâtiment , et surtout d'être tombés entre nos mains , tandis que leur nation est en guerre avec la notre, se recommandèrent à moi ; ils m'avouèrent , dans leur . langue , que je parle assez bien , comme tu sais, que le passager qui venait de mourir dans ma barque était un émigré français, nommé ^]. de Ternan. Leur patron s'était engagé à le conduire avec sa fille sur la côte d'Ostende , où il comptait trouver le moyen de débarquer secrètement. Il paraît qu'un meunier, dont le moulin est situé près de la mer, devait faire au bâtiment anglais les signaux convenus et donner asile à l'émigré; mais le gros temps d'aujourd'hui dérouta si bien les pauvres gens , qu'il leur fut impossible d'atteindre cette côte , et ils vinrent périr corps et biens devant Dunkerque.
« Après ce récit , les deux matelots me supplièrent de ne pas les dénoncer à l'autorité et de leur permettre de prendre la route d'Ostende, ou ils comptent que le meunier favorisera leur
retour dans leur pays. D'abord mes compagnons et moi nous eûmes peur de nous mettre en contravention avec la loi en leur accordant cette demande- mais, après tout, nous n'avions pas sauvé ces hommes pour en faire nos prisonniers, et nous les laissâmes partir en leur doimant de quoi faire leur route. Quant au malheureux émigré, mes amis se chargèrent d'aller sur-le-champ déclarer son décès, afin qu'on lui donne demain la sépulture , et je me hâtai d'emporter sa fille , pensant que le bon Dieu voulait sans doute que nous en prissions soin , puisqu'il l'avait fait tomber entre mes mains d'une manièie si miraculeuse. INous n'avons pas d'enfant; en attendant qu'on nous la réclame , nous lui servirons de père et de mère. »
Thérèse avait un trop bon cœur pour no point partager le pieux dessein de son mari , et elle prit dès ce moment un si vif intérêt à la petite fille , qu'elle voulut aller la regarder encore , afin de s'assurer si son sommeil était paisible.
« Pauvre enfant ! dit-elle tout bas en la contemplant les larmes aux yeux , elle a sûrement
joui jusqu'ici de tout le bien-être que donnent les richesses , et la A^oici maintenant réduite à partager avec de pauvres gens comme nous le pain du travail! Ah! du moins nous tâcherons qu'elle ne manque pas de l'absolu nécessaire, et nous ferons de notre mieux pour la consoler dans son mallieur. »
L'excellente femme songea ensuite à faire sécher les vêtements de la jeune naufragée : elle n'avait pas encore eu le temps de s'occuper de ce soin , et , en les visitant , elle trouva dans une des poches de la robe un petit portefeuille , recouvert en taffetas ciré , qu'elle serra sur-lechamp, pensant que cet objet pouvait être de quelque importance pour celle qui lui inspirait déjcà un si tencke intérêt.
Le lendemain en s'éveillant, la petite fille parut d'abord avoir oublié F événement funeste qui l'avait frappée la veille, et regarda autour d'elle avec un mélange de surprise et de crainte ; mais , peu à peu, les scènes terril)les auxquelles elle avait assisté se retraçant à son imagination , elle appela son père en pleurant , et dit à Thérèse qui accourait vers elle :
■ Madame, allez chercher papa ; dites-lui que
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Marie le demande. Oh ! je vous eu prie, ne tardez pas ; amenez-le avee vous ; je veux le Yoir tout de suite. *
— Hélas! chère enfant, ce que vous demandez n'est pas en mon pouvoir.
— Pourquoi cela? pourquoi papa ne peut-il pas Tenir?
— Parce qu'il est devant Dieu , murmui'a la bonne femme, d'une voix étouffée par les larmes.
— Devant Dieu ! s'écria la jeune infortunée qui avait saisi ces mots ; mais c'est donc comme maman? » Et, retombant sur son lit, elle y resta plusieurs heures plongée dans le plus affreux désespoir.
Thérèse parvint enfin à la calmer un peu , en l'assurant que si elle se montrait soumise à la volonté du Ciel , elle serait un jour réunie à ses parents. Cette idée, toute-puissante sur son cœur, la fit se jeter à genoux dès qu'elle fut habillée, et elle se mit à prier avec une ferveur si touchante, que ses hôtes en furent profondément attendris. L'ayant décidée ensuite à prendre quelque nourriture , ils lui prodiguèrent tant de soins et de consolations , que l'intéres-
saute enfant, douée d'autant de douceur que de sensibilité, finit par faire des efforts sur ellemême pour surmonter son chagrin, et à chaque instant Noël et sa femme s'attachèrent à elle davantage.
Sentant néanmoins qu'elle n'allait trouver auprès d'eux qu'une existence bien triste, comparée à celle dont elle paraissait avoir joui jusqu'alors, ils la questionnèrent sur les personnes que son père connaissait en France ; mais elle était dans une ignorance complète à ce sujet, et ne put leur parler que de la mort de sa mère dont le souvenir faisait encore couler ses pleurs. Elle leur raconta aussi son départ de Londres ; leur dit que son père avait quitté cette ville, accablé sous le poids de la douleur et de la maladie , ce qui sans doute avait déterminé sa mort à la suite de leur naufrage ; puis leur montra les papiers contenus dans le portefeuille que Thérèse lui avait rendu : c'était son extrait de baptême et l'acte de décès de sa mère.
Ces papiers , tout en constatant que la naissance de Marie était très-distinguée , laissèrent Noël dans le même embarras pour découvrir
s'il restait à cette jeune orpheline quelque parent qui put lui servir d'appui. Il savait que l'époque funeste de la terreur avait décimé un grand nombre de familles nobles , que beaucoup d'autres étaient encore errantes sur la terre étrangère, et il eut peu d'espoir que celle de ]\Iarie eut échappé au commun désastre. Cependant il fit écrire en Normandie, où cette enfant était née, et se rendit lui-même à Ostende, chez le meunier où M. de Ternan devait débarquer , espérant trouver chez cet homme quelques renseignements sur les personnes qui avaient arrangé avec lui le retour du proscrit ; mais on n'y connaissait que le patron du bâtiment anglais naufragé. Les autres démarches de l'honnête pécheur ayant été aussi infructueuses, il résolut de garder l'orpheline que la Providence lui avait confiée, et la traita dès lors comme sa propre fille.
Quoique bien jeune encore, cette enfant paraissait sentir tout ce qu'elle devait aux deux époux, et jamais ils ne l'entendirent i)roférer une plainte ou montrer de la répugnance pour le nouveau genre de vie qu'il lui fallut adopter. Nourrie des mets les plus grossiers,
vêtue d'une robe de bure, et forcée de se livrer à une foule d'occupations dont jusqu'alors elle n'avait pas même eu l'idée, la pauvre petite se prêtait à tout avec une rési;Tnation angélique, et se montrait si affectueuse , si prévenante envers ceux qui l'avaient recueillie , que, dans leur simplicité, ils finirent par se persuader qu'elle ne souffi-ait aucunement de sa nouvelle situation.
Marie cependant nourrissait au fond de son cœur un souvenir trop cher de ses parents pour que rien put les lui faire oublier. Docile et résignée par un noble instinct de reconnaissance pour ses bienfaiteurs , elle avait conservé un sentiment très-^if des pertes cruelles qui l'avaient frappée, et souvent elle versait des larmes secrètes. Le médaillon trouvé sur elle lors de son naufrage , et qu'elle portait toujours depuis , caché sous sa robe de bure , ne contribuait pas peu à entretenir ces souvenirs déchirants. Il contenait, avec son propre portrait, ceux de son père et de sa mère ; et quand l'infortunée contemplait ces diverses images, elle s'abandonnait à tout son chagrin , et ce n'était pas sans de grands efforts qu'elle par-
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venait à en dérober les marques ci ceux qui soutenaient son enfance.
Deux années se passèrent ainsi. La fille de M. de Ternan apprit la langue du pays, que Thérèse parlait plus facilement que le français ; elle apprit aussi à faire des filets pour Noël , et devint si habile dans cette fabrication et dans les soins du ménage , qu'elle cessa bientôt d'être une charge pour les deux époux ; mais ces divers travaux, en lui donnant un exercice salutaire, étaient bien loin d'alimenter son esprit avide d'instruction.
Aucune école n'existait à cette époque dans le voisinage de la cabane , et Marie, qui savait parfaitement lire et écrire , quand elle y était arrivée , n'avait pour s'exercer qu'un vieux livre de piété et un catéchisme qui formaient toute la bibliothèque des deux époux. Cependant ces livres, son unique ressource, se trouvant imprimés en français , lui olïrirent l'avantage de continuer à étudier les principales vérités de la foi , dont sa mère lui avait donné les premières notions. Pour les mieux graver dans sa mémoire, elle copiait chaque jour quelques pages de son catéchisme, et trou-
vait dans cette occupation une utile diversion à ses peines ; car déjà le malheur lui avait donné une maturité précoce. Douée d'une grande sensil)ilité, forcée de vivre dans un isolement presque complet , sans cesse elle reportait sa pensée vers ses bons parents, cherchait à se retracer les leçons de vertu qu'ils s'étaient efforcés de graver dans son jeune cœur , et l'espoir de les retrouver un jour au ciel la rendit si pieuse, que souvent on la voyait i3rier au milieu de ses travaux. C'était surtout une grande joie pour elle que d'accompagner la bonne Thérèse à la chapelle des Dunes, qui avoisinait leur demeure.
Cette chapelle, desservie depuis quelque temps par un prêtre des environs , n'était guère fréquentée que le dimanche ; mais la femme de IXoël s'y rendait au commencement de chaque journée , et la pieuse enfant , qu'elle emmenait avec elle, se trouvait si heureuse dans ce saint lieu, qu'elle était toujours obligée de se faire violence pour s'en arracher.
Un matin que Thérèse était retenue par divers travaux, qui ne souffraient aucun retard, Marie obtint d'y aller seule porter des fleurs
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qu'elle venait de cueillir, et dont elle avait formé des guirlandes et des bouquets. Elle s'y rendit donc toute joyeuse, et lorsqu'elle eut soigneusement placé sa modeste offrande devant l'image vénérée de la sainte Yierge, elle se prosterna et se mit à prier avec tant de ferveur, qu'elle ne s'aperçut pas qu'elle avait attiré l'attention d'une dame restée sur le seuil de la chapelle à la regarder.
Cette dame, déjà d'un certain âge, était d'une pâleur qui semblait ar loncer la souffrance. Marie la vit en se retournant pour sortir, et, malgré elle, un cri de surprise, mêlé d'effroi, lui échappa.
« Rassurez-vous , mon enfant , lui dit alors l'inconnue, en s'avançant vers elle et en lui souriant avec bonté, que pourriez-vous craindre d'une pauvre femme malade qui vient , comme vous, invoquer la mère des affligés?
— Je ne crains plus rien à présent, Madame, répondit Marie ; mais j'ai eu peur d'abord, je l'avoue , parce que je ne vous connais pas.
— Eh bien ! nous ferons connaissance. Veuillez m'attendre quelques instants; nous sorti-
rons enseiiil)le et nous causerons; je sens que votre vue me fait du bien. »
Marie demeura , se remit à prier, et quand l'étrangère sortit de la chapelle , elle lui dit :
« J'ai demandé à la sainte Vierge de vous guérir, Madame.
— Aimable enfant ! s'écria l'inconnue , je bénis le Ciel de notre rencontre ; car vos prières me rendent l'espérance. Où demeurez-vous?
— Chez Noël , le pêcheur.
— Est-ce votre père ?
— Oh ! non , je nai plus ni père ni mère ; ils sont morts tous deux , dit tristement Marie , en penchant la tête.
— Pauvre enfant ! si jeune, et déjà orpheline ! Mais comment êtes-vous venue chez Noël ?
— Il m'a sauvée du naufrage , et m'a gardée depuis dans sa maison.
— 11 vous aime beaucoup , sans doute ?
— Oh ! oui , et sa femme aussi ; ils sont si bons!
— Ainsi, vous êtes heureuse auprès d'eux?
— Heureuse? non; car je pense toujours à papa et à maman.
— Ne vous reste- 1- il donc pas quelques autres parents?
— Je n'en sais rien ; Noël m'a dit qu'il n'avait pu en découvrir aucun. »
Au milieu de cette conversation , à laquelle l'étrangère parut prendre un vif intérêt, elles arrivèrent au pied du petit mont que dominait la chapelle , et Marie fut étonnée en voyant une très-belle voiture stationnée non loin de là. Un domestique s'avança respectueusement vers la dame pour prendre ses ordres.
« Julien, lui dit-elle, je n'irai pas aujourd'hui prendre de bain de mer. Que la voiture me suive; elle m'attendra à quelque distance de l'endroit où je vais avec cette enfant. » Prenant alors la main de Marie , elle la pria de la conduire chez le pêcheur.
En peu d'instants elles y arrivèrent. Thérèse était seule alors à la cabane ; elle aperçut de loin l'équipage, et ce fut pour elle, comme pour Marie , une espèce de phénomène dans ce lieu désert. Mais bientôt toute son attention s'étant portée sur la dame étrangère, qui l'aborda de l'air le plus affable , elle se fit un plaisir de répondre à ses questions concernant l'or-
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pheline, et lui api)rit comment cette enfant était tombée eutre ses mains.
« Ah ! Madame , lui dit-elle ensuite , c'est bien heureux que iSoël l'ait sau\ée ; chaque jour nous en bénissons le bon Dieu , parce que cette chère enfant fait notre bonheur en ce monde, et que nous en sommes fiers comme si elle était notre propre fille. Une chose me tourmente pourtant : j'ai cru d'abord qu'elle s'accoutumerait à notre genre de vie ; car la pauvre petite est si bonne et si douce que jamais elle ne s'est plainte une seule fois de son sort ; mais en y regardant de plus près, j'ai remarqué en elle de l'ennui ; souvent elle est triste quand nous voudrions la voir rire et sauter comme les autres enfants de son âge. Que voulez-vous, ce n'est pas notre faute ; elle aime l'étude, et nous n'avons pas d'école assez près pour l'y conduire.
— Ainsi vous consentiriez , si vous en aviez le pouvoir, à faire donner de l'instruction à cette enfant? demanda Tinconnue.
— Sans aucun doute , reprit Thérèse, pourvu que ce ne fût pas loin de nous ; car nous ne pourrions plus vivre sans la voir; d'ailleurs.
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Dieu nous l'ayant confiée, nous devons lui garder fidèlement son dépôt. »
La dame parut réfléchir , puis , comme frappée d'une idée soudaine, elle reprit :
« Ce n'est pas , je crois, sans dessein que la Providence m'a conduite dans le lieu où j'ai rencontré cette intéressante orpheline : je puis lui être utile, et je le ferai avec joie ; mais il faut que vous me connaissiez avant que d'accepter pour elle mes services. Je me nomme madame de Yardreck ; j'habite ordinairement Cassel, qui n'est qu'à six lieues d'ici , et je loge en ce moment chez M. B***, négociant à Dunkerque. Il est considéré comme un parfait honnête homme : adressez- vous à lui ; si , après l'avoir entendu , vous croyez devoir m'accorder votre confiance, nous nous reverrons , et je vous dirai alors quels sont mes projets. »
En finissant ces mots , madame de Vardreck se leva , puis ayant embrassé Marie , qui , pendant cet entretien, n'avait pas cessé d'éprouver une vive émotion , elle s'éloigna.
Sa voiture avait déjà parcouru une grande distance, que Thérèse était encore absorbée dans ses ré ''exions sur le seuil de sa cabane. Un
mélange de tristesse et de joie agitait son cœur sans qu'elle pût s'en rendre compte, et peu s'en fallut qu'elle ne fondit en larmes.
De son côté, la jeune de Ternan, tout occupée de l'étrangère , cherchait à se retracer ses moindres paroles ; car madame de Yardreck avait dans son langage , comme dans ses manières , une grâce et une douceur qui l'enchantaient. C'était la première fois, depuis son départ d'Angleterre, que Marie rencontrait une personne aussi distinguée, et elle avait goûté un si grand plaisir à la voir et à l'entendre, qu'elle souhaitait ardemment que sa visite se renouvelât.
Ainsi cette visite était pour elle et pour Thérèse un grand événement, et toutes deux y songeaient avec tant d'émotion, qu'elles éprouvaient une égale impatience de l'annoncer à Noël. Ce dernier revint dans la soirée, et il ne prit d'abord qu'un médiocre intérêt au récit que lui fit Thérèse ; mais quand elle lui eut rapporté les dernières paroles de la dame , il parut réfléchir , et dit ensuite avec tristesse :
« Si nous étions moins pauvres , nous n'aurions besoin de personne pour bien élever cette
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chère enfant; mais, dans notre situation, ne pouvant rien pour son bonheur , il ne nous est pas permis de refuser le bien qu'on veut lui faire, s'il vient d'une bonne source... Ah! je n'ai jamais senti comme eu ce moment le malheur de l'indigence !
— Pourquoi donc, bon Noël , demanda vivement aiarie , en le regardant avec affection ?
— Parce qu'il faudra que nous ayons la douleur de vous voir loin de nous , répondit-il , essuyant furtivement une larme.
— Que dites-vous ? moi , vous quitter ! non , non, je veux toujours rester avec vous et avec ma bonne Thérèse.
— Mais, ma chère enfant, si cette dame bienfaisante veut vous protéger et vous faire instruire, il faudra bien qu'elle vous éloigne de cette misérable cabane.
— Eh bien ! vous viendrez avec moi.
— Sans doute , si nous avions de quoi vivre ailleurs ; mais vous savez que la pèche est mon seul gagne-pain , et si nous allions avec vous , les poissons ne nous suivraient pas , eux. >»
En disant ces mots , le pauvre homme s'efforça de sourire , mais il demeura triste ,
abattu , le reste de la soirée , et ne put fermer l'œil de la nuit. Toulant toutefois mettre fin au tourment qu'il endurait et s'arrêter à un parti, il se leva dès l'aube du jour, prit la route de Dunkerque , se rendit tout droit chez le négociant indiqué par madame de Yardreck , et obtint sur cette dame des renseignements si favorables , que tout en gémissant sur la nécessité de se séparer de Marie , il résolut d'accepter pour elle les bienfaits qui lui seraient offerts.
Peu de moments après son retour à la cabane, madame de, Yardreck y arriva et annonça aux deux époux qu'elle était décidée à se charger de l'enfant dont ils prenaient soin , s'ils consentaient à la lui confier. Ayant ensuite demandé à cette dernière si elle serait heureuse de vivre auprès d'elle.
« Oui , Madame , répondit Marie, oui , je voudi'ais bien vous voir toujours , pourvu que Noèl et Thérèse fussent aussi toujours avec moi.
— îse pourriez-vous donc vous résigner à vous séparer d'eux? reprit madame de Yardreck , qui voulait éprouver le cœur de sa pro-
tégée. Ainsi que ces braves gens , j'aurai grand soiri de vous ; je vous aimerai , je vous traiterai comme si vous étiez ma fdle : vous aurez une demeure agréable , de jolies robes , d'élégants chapeaux , enfin , toutes les douceurs de la vie ; et , par-dessus tout , vous recevrez une éducation conforme au rang dans lequel vous êtes née. Croyez-vous que toutes ces choses ne vous feront pas bientôt oublier cette pauvre cabane?
— L'oubUer ! dit Marie , en se jetant dans les bras de Thérèse , oh ! non , jamais ! si mes bienfaiteurs y restent, je veux y rester avec eux.
— Mais ils ne peuvent rien pour votre instruction, pour votre avenir...
— Ils peuvent m'aimer , je ne demande rien de plus j je continuerai à travailler pour ne pas leur être à charge. «
En ce moment les deux époux , ne résistant plus à leur profonde émotion , s'écrièrent ensemble :
« Non , non , chère Marie ! vous ne nous quitterez pas; nous ne voulions que votre bien ; mais puisque vous préférez demeurer
avec nous, malgré notre indigence, soyez-en mille fois bénie ; nous serons trop heureux de vous garder.
— Avez- vous donc cru que je voulusse sérieusement vous séparer d'elle? reprit aloi's madame de Vardreck , vivement touchée de cette petite scène? Détrompez- vous. En me chargeant de cette enfant que la Providence vous a confiée, j'ai le double désir de contribuer à son bonlieur et de récompenser en même temps les soins généreux dont vous l'avez comblée. Si elle eût été capable de les oublier, en cédant sans effort à mes offres , elle m'eût paru beaucoup moins digne de l'intérêt qu'elle m'inspire. Maintenant que je connais son cœur, je suis heureuse de pouvoir combler ses vœux en vous emmenant avec elle. Je sais que tous deux vous êtes honnêtes et laborieux ; il me sera donc facile de vous employer utilement dans mon domaine. De cette manière vous verrez croître sous vos yeux celle que vous avez arrachée à la mort, et j'espère que vous ne regretterez jamais de m'avoir associée à votre bonne œuvre. » '
Une proposition si généreuse combla de joie
les deux époux , et , peu de jours après , Marie de Ternaii quitta avec eux la pauvre chaumière où elle languissait depuis son naufrage. Comprenant , malgré son extrême jeunesse , tout ce qu'elle devait à sa nouvelle bienfaitrice, elle lui exprima sa reconnaissance , pendant le voyage , d'une manière si touchante , que cette dame sentit s'accroître encore son affection pour elle=