CHAPITRE II
Les erreurs d'éducation ne sont pas réparables ; elles portent coup.
Mme CaMPXN.
Ce fut surtout en arrivant à l'habitation de madame de Vardreck , que les impressions de Marie se montrèrent plus vives et plus profondes. Cette habitation, placée presqu'au sommet du mont Cassel, offi^ait un aspect si ravissant , par la variété des sites et l'immense étendue de pays qu'elle dominait , que la pauvre petite, accoutumée à ne voir depuis deux ans
qu'une plage stérile et les montagnes de sable qui avoisinaient la chaumière du pêcheur, se crut tout à coup transportée dans un heu enchanté, et resta en exta.^e devant le magnifique tableau qui se déroulait à ses regards.
Le mont Cassel présente , en effet , l'une des vues les plus admirables que l'imagination puisse se figurer. Situé sur le point le plus élevé de la Flandre , il domine une vaste plaine couverte en tous sens de jolies maisons, de moulins , d'usines de toutes espèces , de beaux arbres fruitiers et forestiers , dont le vert foncé se nuance de la manière la plus pittoresque avec le vert tendre des gras pâturages et la teinte dorée des riches moissons. Partout on remarque une vigueur de végétation, une variété de culture, qui ne se trouvent point ailleurs, et qui annoncent l'aisance et le bonheur dont jouissent les habitants de cette contrée (1).
(1) Ce qui rend surtout ce point de vue intéressant, c'est la multiplicité des villes que l'on aperçoit dans toutes les directions Du sommet du mont Cassel , au moyen de lunettes d'approche et même à l'œil nu, on peut en compter trente-cinq , plus ou moins considérables, parmi lesquelles sont diverses places fortes des départements du Nord , du Pas-de-Calais et de l'occident de la Belgique. Nous citerons ici le nom de ces villes par ordre alphabétique .- Aire, Armentières, Arras, Bailleul, Bergues, Béthune, Boulogne, Bour-
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Marie était descendue de voiture avec madame de Vardreck , qui la laissa d'abord livrée à sa contemplation , et lut avec joie dans ses traits expressifs toutes les émotions qui remplissaient son ame.
« Ce lieu vous plaît donc , ma chère enfant , lui dit-elle ensuite.
— S'il me plaît ! Ah ! Madame , jamais je n'ai rien vu d'aussi ])eau , répondit-elle , en pressant sur ses lèvres la main de sa bienfaitrice.
— Ainsi vous serez heureuse dans ce séjour?
— Oh ! oui , bien heureuse , surtout si je puis mériter vos bontés.
— Dis mon affection , reprit vivement madame de Vardreck ; car c'est de l'affection, c'est une tendresse de mère que tu m'inspires , chère
bourg, Bruges, Calais, Dixmude, Douai, Douvres (Angleterre), Dunkerqiie, Eslaires, Furnes, Gravelines, Hazebrouck, Hondtschoole,La Bassée,Lagorgue, Laventhie, Lens, Lillers, Loo, Merville, Nieuporl, Oslende, Poperingue, Rousbrugghe, Sainl-Omer, Sainl-Venant, Slenforde, Térouenne et Wallen. De ce point, on découvre en outre près de cent bourgs et villages. Ou voit aussi la mer du Nord, avec les vaisseaux de la rade de Dunkerque, Gravelines et Calais; enfin ceux de la rade de Douvres, ainsi que le phare de ce dernier port. (Voyez l'excellente Topographie de la ville et des environs de Cassel, publiée , en 1828, par le docteur de Smytlère.)
Marie. Dès ce moment tu es ma fille d'adoption, et désormais tu seras traitée comme telle. Mais , viens , cette vue qui t'enchante , tu l'auras encore de la petite chambre que je te destine , et je suis pressée de t'y établir pour jouir de ta satisfaction. «
Toutes deux entrèrent alors dans le manoir où déjà Julien , par ordre de sa maîtresse, avait installé le pêcheur et sa femme , qui ne se lassaient pas d'admirer l'opulence dont ils étaient environnés et montraient une surprise fort amusante à chaque objet nouveau qui venait frapper leurs regards. Marie , au contraire , ne parut étonnée de rien en parcourant les riches appartements qu'on lui fit traverser ; on voyait qu'elle avait été accoutumée , dans son enfance, à en habiter d'aussi beaux , et madame de Yardreck , qui suivait attentivement toutes ses impressions, fut plus que jamais convaincue que cette enfant appartenait à une famille distinguée. Les papiers trouvés sur elle après son naufrage ne laissaient d'ailleurs aucun doute sur ce point. Aussi lorsque la noble châtelaine présenta sa protégée aux gens qui composaient sa maison , elle leur dit :
« Vous servirez désormais mademoiselle de Ternan comme si elle était ma fille. N'oubliez pas qu'en vous efforçant de lui plaire par votre respect , vos prévenances et vos soins , ce sera acquérir de nouveaux titres à ma bienveillance. »
Marie n'avait alors que dix ans , mais sa rare intelligence, comme sa vive sensibilité, lui firent comprendre toute la délicatesse que renfermaient ces paroles , et elle se jeta dans les bras de sa bienfaitrice pour l'en remercier.
La petite chambre dont on la mit ensuite en possession , fut pour elle un nouveau sujet de reconnaissance. Cette chambre offrait exactement la même vue qu'elle avait déjà tant admirée ; elle touchait en outre à celle de madame de Yardreck , et l'heureuse enfant s'y trouva si bien , que sa joie naïve sembla se communiquer à ceux qui l'entouraient.
Tout dès lors prit au château une teinte moins sérieuse. Depuis son veuvage, la protectrice de Marie avait mené dans ce lieu une vie fort triste ; car étant privée du bonheur d'être mère, et n'ayant qu'un neveu engagé dans la carrière des armes , elle n'avait trouvé de con-
solations que dans la piété et dans les nombreuses aumônes qu'elle se plaisait à répandre. Sans doute de telles consolations étaient bien puissantes pour un cœur comme le sien ; mais sa santé, très-affaiblie depuis quelque temps , lui rendait son isolement plus difficile à supporter, et lui faisait sentir plus amèrement encore que la fortune ne saurait donner le bonheur quand l'àme est dénuée d'affections.
Ce fut donc avec une joie profonde que cette femme aimante rompit tout à coup la monotonie de son existence , en s' attachant à la jeune orpheline que la Providence lui avait fait rencontrer devant l'image de la sainte Vierge qu'elle allait invoquer pour sa guérison. Dès cet instant une voLx intérieure lui avait dit que cette enfant deviendrait pour elle une source de jouissances , et tout jusqu'alors répondait si bien à son espoir ; Marie par sa vive reconnaissance , ses grâces , sa douceur , lui offrait un charme si nouveau, que bientôt sa tristesse habituelle fit place à la plus tendre sollicitude , et qu'elle ne songea plus qu'à s'attacher sa protégée en la comblant de ses bienfaits.
Madame de Yardreck joignait à une grande
solidité de jugement une foule de connaissances qui lui permettaient de cultiver ellemême l'éducation de l'enfant qu'elle adoptait. Aussi dès l'instant que celle-ci fut établie dans sa maison, elle s'occupa des moTens de lui faire réparer le temps qu'elle avait perdu , et surtout de développer dans son cœur toutes les vertus qu'une honne mère v avait déjà fait naître. Cependant, avant de commencer la tâche qu'elle s'imposait et qu'elle était si digne de remplir , madame de Yardreck voulut que son élève s'accoutumât peu à peu à sa nouvelle situation , en faisant connaissance avec le pays qu'elle allait habiter et avec les personnes que les convenances l'obligeraient de voir quelquefois.
Elles commencèrent donc leurs excursions, et la jeune de Ternan admira avec un vif plaisir les différents points de vue de la montagne, qui, à ses yeux, était une véritable merveille. Sa protectrice lui fit visiter aussi les divers monuments de la ville, dont plusieurs remontent à une grande antiquité. Quelque temps après , elle la conduisit à l'hospice destiné aux pauvres malades de la commune, qu'elle avait coutume de visiter.
Marie n'avait nulle idée de ces sortes d'établissements ; aussi son premier mouvement eût été de fuir l'affligeant tableau que celui-ci lui présentait , si madame de Yardreck ne l'eût arrêtée en lui disant :
« C'est ici , mon enfant , que je viens apprendre à souffirir et à priser les biens que Dieu a daigné m'accorder. C'est aussi en écoutant les plaintes de ces infortunés , en veillant à leurs besoins, en tachant d'alléger leurs maux, que je me sens plus près de ce Dieu de bonté qui veut que le riche soit l'appui de l'indigence et du malheur. Ah ! crois-moi, chère Marie, ne détourne jamais tes regards d'un être sou&ant, quel qu'il soit ; il } a tant de douceur à voir le sourire de celui qu'on vient de soulager ! »
Après ces mots , que la digne femme avait prononcés avec la plus touchante expression, elle prit la main de son élève , et parcourut avec elle les salles de l'infirmerie, adressant à chaque malade quelques paroles de consolation et leur distribuant les divers objets qu'elle avait fait apporter pour eux.
A cette époque , l'hospice de Cassel ne se soutenait guère que par la charité des habitants de
la commune , et madame de Vardreck était au nombre de ses bienfaitrices les plus zélées. Aussi sa présence répandit tant de joie dans ce lieu de souffrance et de misère , que Marie surmonta bientôt l'espèce de répugnance qu'elle avait éprouvée en y entrant, pour se livrer tout entière aux nouvelles impressions que fit naître dans son cœur ce touchant spectacle. En sortant de l'hospice, elle pressa sur ses lèvres la main de sa noble amie , qui lui dit alors :
« Je vois que ma chère Marie comprend maintenant toutes les douceurs de la charité , et je suis sûre qu'elle ne sera plus tentée de fuir devant les malheureux qui s'offriront à ses regards , quand même les maux dont ils seraient atteints lui inspireraient d'abord quelque dégoût.
— Oh! non, reprit l'enfant; mais, en les voyant, je regretterai d'être pauvre comme eux et de ne pouvoir les soulager.
— Rassure-toi : c'est par tes mains que passeront désormais les aumônes que je leur destine; pour achever de t'aguerrir, demain nous irons à l'hôpital des vieillards et c'est toi qui
seras chargée de la distribution que je compte leur faire. »
A cette promesse , Marie se montra si joyeuse que sa protectrice fut plus que jamais convaincue de la bonté de son cœur, et redoubla de soins pour développer en elle toutes les heureuses dispositions dont le Ciel l'avait douée.
Quelques mois s'écoulèrent ainsi. Toujours plus docile aux leçons de vertu qui lui étaient données , toujours plus avide d instruction , la jeune élève commença ses études, et captiva tellement l'affection de sa mère adoptive, que l'excellente femme ne pouvait plus se passer de la voir un seul moment , sans éprouver un profond ennui. Elle eût même voulu n'avoir jamais d'autre société que cette enfant , et ne se prêtait qu'avec peine à recevoir les visites que lui faisaient les personnes de son voisinage.
Un jour cependant, elle en annonça une là son élève , qui paraissait lui être un peu moins à charge que les autres.
« Tu verras demain , lui dit-elle , une dame que j'ai connue dans son enfance et qui promettait alors autant d'esprit que d'amabilité. Elle est venue de Paris pour prendre possession
d'une petite propriété que lui a léguée un de ses parents , et elle doit nous amener sa fille , qui n'est guère plus âgée que toi , mais que l'on dit être une petite merA^ille. Je te confie le soin de l'amuser pendant la journée que sa mère Ycut passer au château. »
Le lendemain , en effet , madame de Linval et sa fille arrivèrent de très-bonne heure. La première était une femme de quarante-cinq ans environ, qui paraissait avoir été belle et dont les manières élégantes annonçaient l'habitude du grand monde. Ayant joint madame de Yardreck , qui s'était empressée d'aller à sa rencontre , elle l'embrassa avec de grandes démonstrations de joie, comme si elle eût retrouvé l'amie la plus chère, et lui présenta sa fiile. Celle-ci, quoique à peine âgée de douze ans, n'avait déjà plus rien de la timidité qui sied si bien à cet âge ; mais , en revanche , il y avait tant de grâce et d'esprit dans ses traits charmants , qu'il était impossible de la voir sans éprouver un très-vif intérêt pour elle.
Marie était restée à quelque distance sans oser s'approcher, et quand madame de Yardreck l'appela , elle parut si interdite , si troublée, que
la mère et la fiUe ne purent s'empêcher de sourire de sa gaucherie. Bientôt cependant, encouragée par le regard caressant de sa protectrice, la pauvre petite se remit un peu , et se montra ensuite si prévenante envers Léontine de Linval , que celle-ci finit par la trouver aimable.
A cet âge , la confiance et l'amitié s'établissent facilement dans les cœurs, parce qu'alors de cruelles déceptions ne sont pas encore venues leur faire une loi de la prudence. Marie, depuis son retour en France, n'avait d'aiUeurs rencontré aucun enfant auquel elle put s'attacher, et cette longue privation , qu'elle avait surtout cruellement sentie dans la cabane de "Soël, augmenta encore la vive sympathie que lui fit éprouver Léontine.
Cependant madame de Yardreck , qui ne la perdait pas de vue, ne vit pas naître ce penchant sans quelque inquiétude. Ayant questionné madame de Linval sur sa fille , elle reconnut bientôt que cette jeune personne, douée d'une intelligence remarquable et d'une facilité extraordinaire pour tous les genres de talents qu'on lui faisait cultiver, avait été complètement négligée , sous le rapport des principes religieux,
qui seuls peuvent servii' de base à une bonne éducation ; elle résolut dès lors de ne pas laisser établir une trop grande intimité entre elle et Marie. Ce qui la rassura toutefois, c'est que madame de Linval , habitant ordinairement Paris , où son mari occupait une place assez élevée, ne se proposait de demeurer chaque année à Cassel que pendant un mois ou deux de la belle saison. Ainsi les rapports des deux jeunes filles devaient être si rares, que madame de Vardreck ne se sentit pas le courage d'affliger son élève en rompant brusquement une liaison qui paraissait la rendre heureuse.
Lorsqu'elles se retrouvèrent seules , cette dernière lui exprima naïvement le plaisir qu'elle avait goûté auprès de sa jeune amie , qui avait excité au plus haut point son enthousiasme en lui faisant l'énumération de tous les talents qu'elle possédait. Madame de Vardreck la laissa d'abord parler avec une entière liberté , et lui dit ensuite :
« Il se peut , en effet , que mademoiselle de Linval sache déjà beaucoup de choses, trop peutêtre , eu égard à son extrême jeunesse ; mais je crains bien , si j'en juge d'après les observations
que j'ai pu faire , qu'on ne lui ait laissé ignorer la plus essentielle de toutes , la connaissance de Dieu , et par conséquent celle des devoirs que nous avons à remplir envers lui. Sans cette connaissance , ma chère enfant , tous les talents réunis ne sont presque toujours qu'un importun bagage , propre à nous conduire à notre perte , en nous donnant une vanité ridicule , ennemie de notre repos , comme de notre salut. »
Marie parut attristée en écoutant ces paroles ; car elle en concluait que sa nouvelle amie était beaucoup moins parfaite qu'elle se l'était figuré, et , après avoir réfléchi quelques instants , elle dit à sa mère adoptive :
« Il y a donc des gens qui n'aiment pas le bon Dieu? Comment cela est-il possible? Ces gens-là sont bien malheureux sans doute ?
— Très-malheureux assurément ; mais leur ignorance ou leur aveuglement les empêche de sentir ce mallieur. Ce n'est guère que quand l'adversité vient à les frapper, ou quand ils sont près de paraître devant le souverain Juge, que leurs yeux commencent à se dessiller et qu'ils comprennent tout ce que l'incrédulité leur a ravi. Quelquefois alors le repentir entre dans
leur àrae , et ils retrouvent avec la foi , les consolations , les sublimes espérances du chrétien ; mais , quand la mort les surprend avant qu'ils n'aient obtenu cette faveur du Ciel, leur perte est inévitable.
— Me permettez -vous, Madame, demanda vivement Marie , de parler à Léontine de l'amour que l'on doit à Dieu? Déjà vous m'avez donné de nombreuses leçons à ce sujet : je me les rappelle toutes, et je pourrais les lui répéter.
— Non-seulement je t'y autorise , ma bienaimée , répondit madame de Vardreck j mais je t'assure que tu feras une action louable. De mon coté, j'aurai un entretien à ce sujet avec madame de Linval; elle paraît attacher quelque prix à mon amitié , et je serais trop heureuse de réveiller dans son cœur les sentiments qui semblaient l'animer quand je l'ai connue. »
Quelques jours après , Léontine , qui s'enr nuyait beaucoup de la vie monotone qu'elle menait à Cassel , revint au château, où du moins elle avait l'espoir d'exciter encore l'admiration de la naïve enfant qu'elle y avait rencontrée. Cette dernière la revit avec joie; mais, cette
fois, au lieu de se livrer exclusivement au plaisir de l'entendre, elle chercha à l'étudier, et, remarquant qu'elle ne mêlait jamais à ses discours aucune pensée qui se rapportât à Ja religion, elle lui dit , après avoir écouté la brillante peinture des fêtes qui l'attendaient à Paris :
« Tout cela doit être très-beau , mais je crois que je ne m'amuserais guère au milieu de ces merveilles ; j'aime bien mieux mon beau soleil , ma belle vue , mes fleurs , mes jolis papillons et mes charmants oiseaux. Toutes ces choses m'inspirent de la gaieté , et en même temps l'amour de celui qui les a créées. Ici il me semble qu'on le prie mieux que dans ces assemblées dont vous me parlez , et la prière fait tant de bien ! Autrefois , quand j'habitais une pauvre cabane , quand je n'avais qu'une robe de bure et des sabots , quand je ne mangeais que du pain bis et des poissons grillés, et que durant tout le jour je faisais des filets pour Noël, eh bien! je priais et je supportais mon malheur. J 'allais invoquer la sainte Vierge à la chapelle des Dunes , et cette bonne Mère me rendait le courage et l'espérance. Savez -vous, ma chère Léontine, que c'est devant son image que j'ai trouvé ma bien-
faitrice. Oh! ce jour-là j'étais bien triste, car je pensais cà mes bons parents, et quand j'aperçus madame de Vardreck, que je ne connaissais pas, j'eus peur d'abord; mais bientôt je ris de ma folie en songeant que la sainte Vierge me protégeait. Voyez, en efTet, jusqu'où s'est étendue cette protection, et combien depuis lors mon sort est changé !
— Il y a, j'en comiens, une grande différence entre votre situation actuelle et celle dont vous parlez, répondit en souriant la jeune de Linval, et je comprends votre reconnaissance envers le Ciel ; mais , à notre âge , on ne peut pas toujours prier ; il faut bien s'amuser un peu, et je ne vois pas quels peuvent être vos plaisirs dans cette solitude.
— Mes plaisirs? reprit Marie, oh! je n'en manque pas , je vous l'assure ; j'en ai même tant , que je ne pourrais vous les dh-e tous. D'abord, chaque matm, dès l'aube du jom-, j'élève mon cœur à Dieu , qui m'a comblée de tant de bienfaits j je le prie pour mon père et ma mère ; je vais ensuite embrasser ma généreuse protectrice, puis Noël et Thérèse , que madame de A^ardreck a amenés ici avec moi pour partager mon bon-
heur, et qui m'aiment comme si j'étais leur enfant. Autrefois ces bons amis étaient pauvres et devaient travailler toujours ; maintenant ils ne manquent plus de rien et sont exempts de toute fatigue. ]\oël n'a d'autre occupation que de surveiller les ouATiers employés par ma bienfaitrice ; Thérèse n'a d'autre charge que de m'accompagner dans mes promenades du matin. Tous les jours, de très-bonne heure , je descends avec elle dans la plaine , je com*s , je saute dans les prairies , je cueille des fleurs des champs , dont madame de Vardreck me dit les noms et les propriétés ; ensuite elle me donne d'autres leçons , et quand j'ai eu le bonheur de la satisfaii^e par mon apphcation, j'obtiens un nouveau baiser qui double ma joie. Souvent aussi nous allons ensemble visiter les indigents. Oh! c'est auprès d'eux que je me sens heureuse ; car, ayant été pauvre aussi , j'éprouve un grand plaisir à voir soulager leur misère.
— Voilà pour la matinée , sans doute , dit Léontine ; mais l'après-midi , que faites-vous ?
— L'après-midi ? reprit la naïve enfant , le temps passe bien vite : je travaille encore , tant que ma bonne amie n'est pas fatiguée , puis je
vais me promener ayec elle. C'est surtout pendant ces promenades qu'elle me parle des grandeurs de Dieu, de sa puissance, de la nécessité de le servir, et qu'elle m'apprend à reporter vers lui toutes mes pensées. Ces leçons me plaisent beaucoup, et quand je reviens au château , il me semble que je suis toujours plus joyeuse. »
Léontine , quoique naturellement fort légère , avait écouté JMarie avec attention, et l'expression de sa physionomie prouvait qu'elle réfléchissait à l'extrême différence de son éducation et de celle que recevait la jeune de Ter n an.
« C'est singulier, dit-elle, après avoir gardé le silence durant quelques minutes , jamais ma mère ne m'a parlé de toutes ces choses ; je crois pourtant que je les écouterais comme vous avec plaisir.
— Eh bien ! reprit vivement Marie , si vous le désirez , chaque fois que nous nous verrons , je vous répéterai tout ce que ma bienfaitrice m'aura dit à ce sujet. En attendant, allons dès aujourd'hui prier ensemble, afin que le bon Dieu nous éclaire toutes deux. »
Et , disant ces mots , la pieuse enfant prit la main de I^éontine , et l'entraînait déjà du côté de la chapelle , quand madame de Linval parut tout à coup annonçant à sa fille qu'il fallait partir. Elles s'éloignèrent, et la pauvre Marie, désappointée de ce brusque départ, témoigna à sa bienfaitrice tout le regret qu'elle en éprouvait.
« Rassure-toi , lui dit cette dernière , tes soins ne seront pas entièrement perdus, je l'espère. Léontine , douée d'une intelligence supérieure à son âge , se rappellera ce que tu lui as dit , et les réflexions que tes paroles lui ont suggérées pourront lui être salutaires. De mon côté, j'ai causé sur le même sujet avec madame de Linval et l'ai forcée de convenir que , sans la foi et la pratique des vertus religieuses , il ne saurait y avoir de véritable paix en ce monde. Elle m'a promis de faire instruire sa fille des vérités dont je l'ai entretenue et de suivre mes conseils. Je ne sais toutefois jusqu'à quel point elle tiendra cette promesse : malheureusement elles vont partir, et les entraînements du monde apporteront peut-être l)ien des obstacles à l'accomphssement de nos vœux ; dans tous les cas , nous
EDUCATIONS.
aurons toujours la satisfaction d'avoir accompli envers l'une et l'autre le devoir que nous imposait la charité. »