‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 1 sur 57 · LOUIS-MICHAUD · texte numérisé non relu

LOUIS-MICHAUD

168, boulevard Saint- Germain PARIS

J'ai renoncé à tous les plaisirs des jeunes gens. Dès l'âge de dix ans, j'ai employé ma vie à méditer, à écrire, à étudier. Non seulement je n'ai jamais pris une heure de récréation; dans mes études je n'ai jamais demandé ni obtenu d'autres secours que ma patience et mon propre travail. Tout le fruit que j'ai retiré de mes fatigues a été d'être méprisé d'une manière extraordinaire pour un homme de mon rang, surtout dans un petit pays. Après que tous m'eurent abandonné, il plut à ma santé de s'en aller aussif Ayant commencé de penser, de souffrir dès mon enfance, j'ai accompli à vingt et un ans le cours d'une longue vie de malheurs, et je suis moralement vieuoé ou plutôt décrépit... Il est temps de mourir; il est temps de céder à la fortune, — la plus cruelle des résignations pour un jeune homme qui se sent à l'âge des belles espérances, mais le seul plaisir qui reste à celui qui, après de longs efforts, s'aperçoit qu'il est né sous un destin maudit. »

C'est en 1820 que Giacomo Leopardi écrivait ces lignes désenchantées. Né à Recanati {marche d'Ancône), le 29 juin 1798, il n'avait donc pas 22 ans... Et cette tristesse

n NOTICE SUE GIACOMO LEOPABDI

navrante, ce fessimisme profond n'était pas de la littératurei II faut suii>re le douloureux calvaire de sa vie pour comprendre cette amertume, ce dégoût de l'existence qui sera comme le fonds même de la philosophie du poète... Fils aîné du comte Monaldo Leopardi et de Adélaïde Antici, Giacomo Leopardi fut élevé chez lui par des précepteurs ecclésiastiques. Son père était une sorte d'original qui publia plusieurs volumes et laissa nombre de manuscrits, des tragédies, des poésies sacrées et profanes, etc. Depuis l'âge de 18 ans, il ne s'habillait que de noir. Il assure qu'il fut le dernier en Italie à porter Vépée. Il dit de sa mise sévère : « Elle m'a imposé un maintien décent, m'a évité beaucoup de dépenses et m'a valu le respect du peuple. Avec Vépée au côté, je ne pouvais compromettre ma dignité, même en le voulant. » — Heureux homme!... Autoritaire à l'excès, il aurait sans doute terrorisé les sieris, si lui-même n'avait eu à supporter le joug d'une épouse peu commode et qui, dès qu'elle avait été^a femme, s'était fait remettre l'entière dirzction de la maison dont le patrimoine était singulièrement compromis — et, durant plus de 50 ans, elle lutta pour restaurer la fortune détruite.

On devine aisément quelle pouvait être, entre cet excentrique gentilhomme et cette femme rapace et dure, la vie du jeune Leopardi.

Il avait bien près de lui s(Jii frère Carlo, qu'il avmait d'une amitié profonde: « C'est un autre moi-même, et il sera toujours l'être le plus cher que j'aurai au monde », dira-t-il plus tard; il avait aussi sa sœur Paolina, sa Pilla' comme il l'appelait, cœur délicat et affectueux, esprit élevé et cultivé; mais, en dehors d'eux, il ne trouvait plus personne à qui ouvrir son âme. Or, faible comme il Vêtait, sensible et enthousiaste, il avait un împérieuxc besoin d'affection et d' expansion. Ce quil lui aurait falhi, c'eût été la tendresse cajoleuse et indulgente d'une mère. La sienne se tenait distante et ne lui inspirait que de la froideur.

« La comtesse Adélaïde, — dit la comtesse Teresa Leopardi, la femme du frère de notre poète, — tendait sa main aux lèvres de ses enfants et ne les pressa jamais sur son sein... »

GIACOMO LÈOPARDl

Page 1