‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 11 sur 57 · SUR LE MONUMENT DE DANTE · texte numérisé non relu

SUR LE MONUMENT DE DANTE

QUE l'on préparait A FLORENCE

Quoique la paix réunisse nos peuples sous ses blanches ailes, les âmes italiennes ne parviendront à briser leur joug et à secouer leur antique torpeur que si cette* nation malheureuse retourne aux vieux exemples du temps de ses pères. 0 Italie, aie à cœur d'honorer ceux qui ne sont plus, car aujourd'hui tes contrées sont veuves de pareils hommes, et il ne te reste personne dont tu puisses vraiment t'enorgueillir. Retourne-toi vers le passé, et regarde, ô ma patrie, cette légion infinie d'immortels, et pleure, et indigne-toi contre toi-même, car sans indignation désormais ta douleur

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serait insensée ; retourne-toi et aie honte de toi, et secouetoi; qu'il te souvienne de nos aïeux et prends au moins souci de nos descendants.

D'aspect, de génie et de langage différents, les étrangers cherchaient sur le sol toscan l'endroit où repesait celui qui par ses vers égala le chantre de Méonie. Et, ô honte ! ils apprenaient que non seulement sa cendre f rofcïe et ses os décharnés gisaient encore en exil dans une terre éloignée depuis le jour de sa mort, mais que dans tes murs, ô Florence, pas une pierre n'était élevée à celui pour la vertu duquel le monde entier t'honore. Oh ! je vous loue, pieux enfants,' par qui notre pays se lavera d'un si triste et si vil opprobre ! C'est une belle œuvre que la tienne, phalange vaillante et généreuse, et qui t'assure l'amour de tous les cœurs qu'enflamme l'amour de l'Italie

Que l'amour de l'Italie, ô chers amis, vous stimule, l'amour de cette malheureuse pour qui la pitié est morte désormais dans tous les cœurs, parce qu'après les jours sereins le'ciel nous a donné des jours amers. Que le courage ne vous abandonne pas et que votre œuvre se couronne par la compassion, ô enfants, et par la douleur et la colère d"une si grande affliction qui lui fait inonder de larmes ses joues et son voile. Mais vous, par quels mots ou par quel chant doit-on vous célébrer, vous qui n'avez pas seulement donné vos soins et vos conseils à cette douce entreprise, mais qui y avez apporté les signes du génie et les vertus de l'art, et qui vous couvrez ainsi d'une gloire éternelle? Quelles strophes vous adresserai-je qui puissent jeter une nouvelle étincelle dans vos cœurs et dans vos âmes déjà enflammés ?

Le très haut sujet vous inspirera et vous enfoncera dans le gein ses acres aiguillons. Qui dira le flot et le trouble de votre fureur et de votre immense amour? Qui peindra votre vive expression ? Qui évoquera l'éclair de vos yeux ? Quelle voix mortelle peut donner l'idée d'une chose céleste en la décrivant? Arrière, arrière l'âme profane. Oh! que de larmes l'Italie réserve à ce noble monument ! Comment

tombera jamais votre gloire, comment et quand périra-t-elle par le temps? Vous par qui notre peine est adoucie, vous vivez toujours, ô chers arts divins, vous, consolation de notre infortuné peuple, vous qui vous appliquez à célébrer parmi les ruines italiennes les gloires italiennes.

Voici que, désireux, moi aussi, d'honorer notre dolente mère, j'apporte ce qui me sied et je mêle mon chant à votre œuvre, m' asseyant là où votre ciseau fait vivre les marbres. 0 pèi*e illustre du rythme étrusque (1), si des choses de la terre, si de Celle que tu as placée si haut quelque nouvelle parvient à vos rivages, je sais bien que tu n'en ressens pas une «joie pour toi-même, car moins solides que la cire et le sable sont les bronzes et les m.arbres auprès de la renommée que tu as laissée de toi ; et si tu es jamais sorti de notre mémoire, si tu venais à en sortir un jour, que notre malheur croisse, s'il peut croître encore, et que ta descendance ignorée du monde entier pleure en des deuils éternels.

C'est pour ta pauvre patrie et non pour toi que tu te réjouis, si jamais l'exemple des aïeux et des parents donne aux fils engourdis et attristés assez de valeur pour qu'enfin ils redressent la tête. Hélas ! de quelle longue douleur tu vois accablée celle qui, si malheureuse, te saluait lorsque tu montas pour la seconde fois au paradis (2) ! Aujourd'hui, elle est réduite à une telle extrémité, qu'en comparaison de ce que tu la vois ejle était alors heureuse, maîtresse et reine. Le chagrin qui l'afflige à présent est tel que peut-être, en la regardant, tu ne peux y croire. Je veux taire ses autres ' ennemis et ses autres deuils, mais je ne puis oublier la plus récente et la plus cruelle de ses blessures, celle par laquelle ta patrie crut que son dernier soir approchait.

Tu fus heureux, toi que le destin n'a pas condanmé à vivre parmi tant d'horreurs ; toi. qui n'as pas vu la femme italienne dans les bras du soldat barbare, ni la lance

(Il Dante.

(2) C"efet-à-dire : quand tu mourus. DantH était monté une première fuis au paradis, accompagné de Virgile.

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