‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 12 sur 57 · SUR LE MONUMENT DE DANTE · texte numérisé non relu

SUR LE MONUMENT DE DANTE

ennemie et la» fureur étrangère piller et ruiner les villes et les campagnes, ni les œuvres divines des génies italiens traînées en un misérable esclavage au delà des Alpes, ni la voie douloureuse encombrée de chariots sans nombre, ni les ordres rudes et les règnes superbes, toi qui n'as pas entendu . les outrages et cet affreux cri de liberté qui nous narguait au milieu du bruit des chaînes et des fouets ! Qui n'a gémi? Que n'avons-nous pas souffert? Quel temple, quel autel ont-ils laissés intacts, ces félons? Où se sont arrêtés leoirs forfaits?

Pourquoi sommes-nous venus en des temps si pervers ? Pourquoi nous as-tu donné de naître, ou pourquoi ne nous as-tu pas donné de mourir plus tôt, cruel destin ? Car nous avons vu notre patrie servante et esclave d'étrangers et d'impies, et sa vertu rongée par une lime mordante, et il ne nous fut permis d'adoucir d'aucun secours, d'aucune consolation l'immense douleur qui la déchirait. HélasJ tu n'as eu ni notre sang ni notre vie, ô chère patrie, et je ne suis pas mort pour ta cruelle fortune. A cette pensée la colère et la pitié envahissent le cœur : un grand nombre* des nôtres a combattu, a succombé même, non pour l'Italie expirante, mais pour ses tyrans.

Père, qu'il ne t'en déplaise, tu es bien changé de ce que tu étais sur terre. Ils mouraient aux plages désolées des Ruthènes, les preux italiens, hélas ! dignes d'une autre mort; et l'air et le ciel, et les hommes et les bêtes fauves leur faisaient une guerre incessante. Ils tombaient légion par légion, demi-nus, exténués et sanglants, et la neige servait de couche à leurs corps- épuisés. Alors, quand approchaient le*irs dernières douleurs, se rappelant cette mère regrettée, ils disaient : « Oh ! que n'avons-nous succombé, non sous les tempêtes et les vents, mais par le fer, et pour ton bien, ô notre patrie ! Voici que loin de toi, quand le plus bel âge nous sourit, ignorés de tout le monde, nous mourons pour cette nation qui te tiîe. »

Leur plainte ne fut entendue que du désert boréal et aes forêts sifflantes. C'est ainsi qu'ils parvinrent au sombre

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passage; les bêtes fauves déchirèrent leurs cadavres abandonnés sans sépulture sur cette horrible mer de neige ; et le nom des meilleurs et des plus valeureux se confondra toujours et ne fera qu'un avec celui des lâches et des méchants. Chères âmes, quoique votre malheur soit infini, apaisez-vous ; et que ceci vous console : vous ne trouverez aucune consolation ni dans le temps présent ni dans les âges futurs. Reposez au sein de votre affliction sans bornes, ô dignes fils de Celle dont l'adversité suprême n'a que la vôtre qui lui soit comparable.

Votre patrie ne se plaint pas de vous, mais de celui qui vous a poussés à combattre contre elle; c'est pourquoi elle pleure toujours amèrement et confond ses larmes avec les vôtres. Oh ! si quelque pitié pour celle qui domina toutes les gloires du monde pouvait naître au cœur de l'un de ses fils, et si elle pouvait être retirée par celui-ci, lasse et languissante, d'un abîme si sombre et si profond ! 0 glorieux esprit, dis-moi: est-il mort, l'amour de ton Italie? Dis-moi: la flamme qui t'embrasa est-elle éteinte? Dis, ne reverdira-t-il plus, ce myrte qui allégea pour si longtemps notre m.al ? Nos couronnes gisent-elles toutes éparses sur le sol ? Et ne surgir a-t-il jamais quelqu'un qui te ressemble par une qualité quelconque?

Avons-nous péri à jamais? Et notre affront est-il sans bornes? ]\Ioi, tant que je vivrai, j'irai criant autour de moi : « Retourne-toi vers les aïeux, race déchue, regarde ces ruines et ces manuscrits et ces toiles et ces marbres et ces temples; songe quelle terre tu foules, et si l'éclat de tant de grands exemples ne peut te réveiller, pourquoi restes-tu là? Lève-toi et va-t'en; elle ne convient pas à des mœurs si corrompues, cette nourrice et cette école d'âmes sublimes; si elle n'est que la demeure des lâches, il vaut mieux qu'elle reste veuve et seule, »

(Automne 1818)

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