‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 16 sur 57 · LE SONGE · texte numérisé non relu

LE SONGE

C'était le matin, et à travers les volets fermés, par le balcon, le soleil glissait sa première blancheur dans ma chambre sombre, quand, au moment où le sommeil plus léger et plus doux voile les paupières, se dressa à mon côté et me regarda en face le fantôme de celle qui, la première, m'enseigna l'amour, et puis me laissa dans les larmes. Elle ne me paraissait pas morte, mais triste, et telle que se montrent à nous les malheureux. Elle approcha sa main de mon front et me dit avec un soupir : « Vis-tu, et gardes-t«i quelque souvenir de moi? — D'où viens-tu et comment es-tu venue, ô xhère beauté ? répondis-je. Combien, ah ! combien je t'ai pleurée et te pleure encore ! Je ne croyais pas que tu dusses jamais le savoir, et' cela rendait ma douleur plus inconsolable. Mais vas-tu me quitter une seconde fois? J'en ai grand'peur. Maintenant, dis-moi, que t'advint-il? Es-tu bien celle d'autrefois? Et qu'est-ce qui' te consume intérieurement? — L'oubli embarrasse tes pensées et le sommeil les rend confuses, dit-elle. Je suis morte, et il y a plusieurs lunes que tu m'as, vue pour la dernière fois. » — A ces mots, une douleur immense m'oppressa jusqu'au fond de la poitrine. Elle poursuivit : a Je me suis éteinte dans la fleur des années, alors i^ue la vie est la plus douce, et avant Fâge où le cœur s'assure de la vanité de toute espérance humaine. Le mortel qui souffre ne doit vivre que peu de temps pour en arriver à désirer celle qui le délivre de tout chagrin; mais l'approche de la mort est affreuse pour ceux qui sont jeunes, et c'est une cruelle destinée que celle de l'espérance qui va s'éteindre sous terre. Ll est inutile de savoir ce que la nature cache aux inexpérimentés de la vie, et la douleur aveugle l'emporte de beaucoup sur la

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sagesse prématurée. » — « 0 infortunée ! ô bien-aimée ! tais-toi, tais-toi, lui dis-je, car tes paroles me brisent le cœur. Tu es donc morte, ô ma bien-aimée, et moi je suis vivant, et il était écrit dans le ciel que ton . corps tendre et chéri devait subir les suprêmes agonies, tandis que ma misérable enveloppe serait épargnée. Oh ! que de fois je me refuse à croire que tu n'es plus et que jamais plus il ne m'arrivera de te revoir ici-bas. Hélas 1 hélas! qu'est-ce donc que l'on appelle la mort? Que ne puis-je aujourd'hui en faire l'épreuve et soustraire ma faible tête aux haines atroces du destin ! Je suis jeune, mais ma jeunesse se dissipe et se consume comme une \deillesse. La vieillesse ! je la redoute, et pourtant elle est encore éloignée de moi, mais la fleur de mon âge en diffère si peu !» — a Nous sommes nés tous deux pour les larmes, dit-elle ; la félicité ne nous a pas souri dans la vie, et le ciel s'est réjoui de notre détresse. » — « Maintenant, ajoutai-je, maintenant que j'ai les yeux voilés de larmes et que mcm visage se couvre de pâleur à la pensée de ton départ, maintenant que je me sens le cœur abîmé d'angoisse, dis-moi : aucune étincelle d'amour ou de pitié pour ton malheureux amant ne s'éveillat-elle jamais dans ton cœur pendant que tu vivais? En ce temps-là, je passais les jours et les nuits partagé entre l'espérance et le désespoir; aujourd'hui mon âme est accablée par le doute stérile. S'il t' arriva une seule fois d'avoir quelque compassion de ma vie sombre, ne me le cache point, je t'en prie, et que ce souvenir me console, maint€nant qu'à nos jours l'avenir est ravi. ,» — Et elle répondit : a Console-toi, ô infortuné ! Je ne t'épargnai point ma pitié, tant que je vécus, et je ne te l'épargne pas à présent non plus, car j'ai été malheureuse, moi aussi. Va, ne te plains pas de cette enfant si éprouvée. — Par nos malheurs et par l'amour qui me consume, m'écriai-je, par le nom chéri de la jeunesse et de l'espérance perdue de nos jours, permets, ô bien-aimée, que je touche ta main. » Et elle, d'un geste doux et triste, me la tendait. Pendant que je la couvre de baisers, que, palpitant d'une joie douloureuse, je la serre sur mon sein haletant, mon visage et ma poitrine se couvrent de sueur, la voix se fige dans ma

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