‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 17 sur 57 · LA FRAYEUR NOCTURNE · texte numérisé non relu

LA FRAYEUR NOCTURNE

gorge, le joiir chancelle devant mon regard. Alors elle fixa tendrement ses yeux sur mes yeux et me dit : — « Oublies-tu donc, ô mon aimé, que je suis dépouillée de ma beauté ? C'est en vain, ô infortuné, que tu brûles et frémis d'amour. Or donc, adieu pour jamais ! Nos âmes malheureuses et nos corps sont séparés pour Téternité. Pour moi tu ne vis plus et jamais plus tu ne vivras; déjà le destin a rompu la foi que tu m'as jurée. » Alors, voulant crier d'angoisse, et défaillant, et les yeux inondés de larmes de désespoir, je secouai mon sommeil. La vision me restait cependant au fond des yeux, et dans le rayonnement incertain du soleil il me semblait la voir encore.

LA FRAYEUE NOCTURNE

(fragment)

ALCETA

Ecoute, Melisso : je veux te conter un songe de cette nuit, qui me revient à l'esprit en revoyant la lune. Je me trouvais à la fenêtre qui donne sur le pré et je regardais en haut, quand à l' improviste la lune se détacha ; et il me semblait que plus elle s'approchait en tombant, plus elle grandissait à mon regard. Enfin elle vint heurter le milieu du pré. Elle était grande comme un sceau et vomissait une nuée d'étincelles qui crépitaient aussi fort que qaand tu plonges et éteins dans l'eau un charbon ardent. Ainsi, comme je l'ai dit, la lune s'éteignait et noircissait peu à peu au milieu du pré, et l'herbe ftrmait tout autour. Alors, regardant au ciel, je vis comme une lueur, ou une trace, ou plutôt un vide dont elle avait été arrachée. Cette vision était telle que j'en fus glacé de terreur, et que je ne suis pas encore bien rassuré.

melisso Et tu as bien raison de craindre, car il serait en effet fort possible que la lune tombât dans ton champ.

20 GIACOMO LEOPAEDI

ALCETA

Qui sait? Ne voyons-nous pas souvent, en été, tomber les étoiles?

MELISSO *

Il y a tant d'étoiles que c'est une petite perte si l'une ou l'autre vient à tomber, alors qu'il en reste des milliers. Mais il n'y a que cette hme au firmament, et personne ne l'a jamais vue tomber, si ce n'est en rêve.

LA VIE SOLITAIEE

Le matin, à l'heure où la poule bat des ailes et sautille joyeusement dans son enclos, où l'homme des champs se montre à son balcon et où le soleil naissant darde ses rayons tremblants à travers les gouttes d'eau qui tombent, — la pluie qui frappe doucement ma chaumière me réveille. Je me lève, et je bénis les petits nuages légers, le premier gazouillement des oiseaux, la brise fraîche et les plages riantes. Car je vous ai trop vus et connus, funestes murs des villes, où la haine accompagne la douleur. Je vis dans l'affliction et je mourrai tel, ah ! bientôt ! En ces lieux la nature me témoigne encore quelque pitié, quoique bien peu : oh ! combien elle me fut plus clémente naguère ! Oui, tu détournes ton regard des malheureux et, méprisant l'infortune et les misères, tu te fais l'esclave de sa majesté le bonheur, ô nature. J^ ciel et sur terre, il ne reste aux déshérités du sort d'autre ami et d'autre refuge que le fer homicide.

Parfois je m'assieds en un endroit solitaire, sur une éminence, au bord d'un lac entouré 'de plantes immobiles. Là, quand l'heure de midi traverse le ciel, le soleil reflète sa tranquille image. Pas d'herbes ni de feuilles qui tremblent sous le vent, pas une ride à la surface de l'eau, aucun chant de cigale, pas un oiseau qui batte de l'aile sous les branches.

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