‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 24 sur 57 · POUR LES NOCES DE MA SŒUR PAULINE · texte numérisé non relu

POUR LES NOCES DE MA SŒUR PAULINE

Puisque tu quittes la ville natale et son silence, les fantômes heureux et les illusions du premier âge, don céleste qui embellit à t-es yeux ce lieu solitaire, puisque la destinée t'entraîne -dans la poussière et dans le bruit de la vie, tu vas connaître, ô ma sœur, le siècle d'opprobre que le ciel crîiel nous a réservé, et c'est en des temps de tristesse et de deuil que tu vas accroître la malheureuse famille de la malheureuse Italie. Fais pour tes enfants provision d'exemples courageux. Le sort impitoyable refuse une atmosphère respirable à l'humaine vertu et ne permet pas qu'une âme pure demeure dans une poitrine frêle.

Tes fils ne pourront être que lâches ou malheureux. Choisis-les malheureux. Nos mœurs corrompues ont creusé un immense abîme entre la fortune et le courage. Hélas ! ce n'est que trop tard, quand le voile du soir tombe sur les choses humaines, que celui qui naît de nos jours acquiert les facultés d'action et de sentiment. Que le ciel en ait soin. Mais toi, aie surtout à cœur que tes enfants ne deviennent, en grandissant, ni les favoris de la fortune ni les jouets de la crainte vile ou de l'espérance. C'est ainsi que vous serez proclamés heureux dans les âges futurs, puisque (exécrable coutume d'une race lâche et hypocrite) nous méprisons la vertu vivante et nous la célébrons morte.

Femmes, la patrie n'attend pas peu de vous, et ce n'est point pour la perte et la honte de l'espèce humaine qu'il

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a été donné aux doux rayons de vos yeux de dompter le fer et le feu. C'est à votre gré que l'homme sage et fort agit et pense, et tout ce que le jour embrasse dans le parcours de son char divin s'incline devant vous. C'est à vous que je demande compte de notre époque. La sainte flamme de la jeimesse s'éteint-elle donc par votre aaain ? Est-ce donc par vous que notre flature s'est épuisée et anéantie? Et si les intelligences s'engourdissent, si les volontés se dégradent, si la valeur native a perdu ses nerfs et sa chair, est-ce par votre faute?

L'amour, à qui sait l'estimer, est un aiguillon qui conduit aux hautes actions, et la beauté inspire les nobles sentiments. Il a l'âme vide d'amour celui dont le cœur ne tressaille pas d'allégresse quand les vents entrent en lutte, quand l'Olympe assemble les ruagds et que le déchaînement de la tempête ébranle les montagnes. 0 épouses, ô jeunes vierges, que celui qui fuit les- dangers, que celui qui est indigne de la patrie et qui a placé sur de vils objets ses aspirations et ses affections vulgaires, ne vous inspire que haine et mépris, si, dans vos cœurs de femmes, vous brûlez vraiment d'amour pour des hommes et non pour des créatures efféminées.

Craignez: d'être appelées mères d'enfants pusillanimes. Que vos fils s'accoutument à supporter les misères, et les larmes de la vertu ; qu'ils condamnent et méprisent celui qui honore et estime ce siècle honteux. Qu'ils grandissent pour la patrie, qu'ils apprennent les faits illustres de leurs aïeux et tout ce que leur doit cette terre. Tels, au milieu des souvenirs et de la renommée des antiques héros, les fils de Sparte grandissaient pour la gloire de la Grèce, jusqu'au jour où la jeune épouse ceignait la fidèle épée au côté de son époux chéri, et, plus tard, déroulait ses noirs cheveux sur le corps inanimé et nu du guerrier, quand on le lui ramenait étendu sur son bouclier sauvé.

Virginie, la beauté toute-puissante de ses doigts célestes flattait ta molle jo«e, et le maître insensé de Borne se désolait de tes dédains altiers. Tu étais belle, tu étais à

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l'âge qui invite aux dotix songes, quand la brutale épée de ton père perça ta blanche poitrine et que, volontaire victime, tu descendis dans l'Erèbe. « Que la vieillesse flétrisse et détruise mes membres, ô mon père, que pour moi s'apprête la tombe, disais-tu, plutôt que le lit impie au tyran. Et si Rome peut retrouver la vie et la force par ma mort, tue-moi donc. »

0 généreuse enfant, encore que de ton temps le soleil resplendiît d'un plus bel éclat qu'aujourd'hui, elle est pourtant consolée et satisfaite . -ette tombe que* la douce terre natale honore de ses larmes. Voici qu'autour de ta noble dépouille, les ascendants de Romulus brûlent d'une nouvelle colère ; voici que le tyran se couvre les cheveux de poussière, la liberté enflamme les cœurs oublieux, et sur la terre domptée, le Mars latin campe vaillamment du pôle ténébreux jusqu'aux contrées torrides. Ainsi l'éternelle Rome, ensevelie dans vm pénible repos, est une seconde fois ressuscitée par le sort d'une femme.

(Eté 1821)

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