‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 27 sur 57 · AU PRINTEMPS · texte numérisé non relu

AU PRINTEMPS

Voici que, parmi les rochers nus ou sur les rameaux verts, la bête fauve et l'oiseau, le cœur plein de leur habituel oubli, ignorent cette ruine profonde et les destinées changeantes du monde; et comme auparavant, quand le toit du paysan industrieux s'empourprera par l'aurore, l'oiseau éveillera les vallées de son chant matinal, et à travers les rochers la bête fauve poursuivra le faible peuple des animaux plus petits. 0 destin ! ô race vaine ! nous sommes la partie abjecte des choses ; ni la glèbe imprégnée de notre sang ni les antres pleins de hurlements n'ont été troublés par notre douleur, et l'infortune de l'homme n'a pas fait pâlir les étoiles.

Non, au-moment de mourir, ce n'est pas moi qui invoquerai les sourds rois de l'Olympe et du Cocyte, ni la terre indigne, ni la nuit, ni toi, dernier rayon de la sombre mort, ô conscience des âges futurs. Une ombre irritée fut-elle jamais apaisée par des sanglots, flattée par des discours ou par les offrandes d'une vile multitude? Les temps se précipitent vers le pire ; et l'on aurait tort de confier à nos descendants corrompus l'honneur des âmes illustres et la suprême vengeance des malheureux. Qu'autour de moi le vorace oiseau noir agite ses ailes. Que la bête fauve saisisse, que l'orage disperse ma dépouille ignorée, et que le vent emporte mon nom et ma mémoire.

AU PEINTEMPS

(ou LES FABLES ANTIQUES)

Puisque le soleil répare les dégâts du ciel, puisque le zéphyr ravive l'air impur, met en fuite et disperse les nuages dont l'ombre lourde s'abaisse, que les oiseaux confient au vent leur frêle poitrine, et qu'à travers les 4Dois qu'elle pénètre et les glaçons qu'elle dissout, la lumière du jour inspire aux animaux troublés un nouveau désir d'amour, une nouvelle espérance, peut-être que la belle

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5^ison va revenir aussi pour les âmes humaines fatiguées et ensevelies dans la douleur, que les infortunes et le morne éclat de la vérité ont consumées avant le temps ? Les rayons de Phébus ne sont donc pas à tout jamais obscurcis et éteints pour les malheureux? Et tu inspires et tu tentes encore, printemps embaumé, ce cœur glacé, ce cœur qui apprend à connaître l'amère vieillesse dans la fleur de ses

Es-tu vivante, es-tu \ivante, ô sainte nature? Es-tu vivante, et est-ce bien le son de ta voix maternelle qui parvient à mon oreille étonnée? Jadis les rivages furent le séjour, le paisible séjour des blanches nymphes, et les claires fontaines furent leur miroir. Des danses mystérieuses d'êtres immortels ébranlèrent les cimes escarpées et les âpres forêts (aujourd'hui retraite solitaire des vents), et le berger qui, à l'ombre incertaine de midi, menait ses agneaux altérés au bord fleuri des fleuves, entendit le long des rives résonner le chant mélodieux des Pans agrestes ; il vit trembler l'onde et s'étonna parce que, invisible à ses regards, la déesse qui porte le carquois descendait dans les flots tièdes et lavait ses bras neigeux et son flanc virginal de l'impure poussière de la chasse sanglante.

Oui, un jour les fleurs et, l'herbe étaient vivantes, les bois étaient \'ivants. Les molles brises, les nuages et la lampe titanienne connurent la race humaine au temps où sur les plages et les collines, ô lumière de Cypris, dans la nuit déserte, le voyageur te suivait, les yeux fixés sur toi, s'imaginant que tu l'accompagnais dans sa route et que tu songeais aux mortels. Que, si fuyant les impures liaisons des villes, les fatales colères et les hontes, l'homme heurtait sa poitrine aux troncs hérissés d'arbres perdus au fond des bois, il croyait qu'une flamme vivante animait les veines pâles de l'arbre, que les feuilles respiraient, que Daphnis et la trist-e Philis palpitaient secrètement dans une douloureuse étreinte, ou que la race désolée de Climène pleurait celui que le soleil noya dans TEridan.

Et vous, durs rochers, les lugubres accents de la douleur humaine ne laissaient pas de vous émouvoir, quand Écho

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