AU COMTE CHARLES PEI'OLI
Celui-ci, les soins de sa toilette et de sa chevelure, de ses gestes et de sa démarche, le vain souci des chevaux et des voitures, les salons fréquentés, les places bruyantes, les jardins, les jeux, les soupers et les danses enviées le tiennent occupé nuit et jour ; le rire ne quitte jan-ais ses lèvres : mais hélas ! dans son cœur, au fond de lui-même, lourd, ferme, immuable comme une colonne de diamant, règne Timmortel ennui, contre lequel la vigueur de la jeunesse est impuissante, et que ne peuvent dissiper ni les douces paroles d'une lèvre rose, ni le regard tendre et tremblant de deux yeux noirs : le regard bien-aimé, la chose mortelle la plus digne du ciel !
Un autre, presque décidé à fuir la triste destinée humaine, dépense sa vie à changer de pays et de climats, à errer sur les mers et les montagnes ; il parcourt le globe tout entier, il atteint dans ses pérégrinations toutes les limites des espaces que la nature a ouverts à l'homme dans les champs infinis de l'univers. Hélas ! hélas ! le noir chagrin s'installe au haut des proues, et sous tous les climats, sous tous les ciels, c'est en vain qu'il appelle la félicité: partout existe et règne la tristesse.
Il en est qui, pour passer les heures, choisissent les travaux cruels de Mars, et qui, par oisiveté, trempent leurs mains dans le sang de leurs frères. Il en est qui se réjouissent des maux d'autrui et qui pensent alléger leur tristesse en rendant les autres malheureux, aussi cherchentils à tuer le temps en faisant le mal. L'un court après la vertu, la science et les arts; l'autre foule aux pieds son pays et celui d'autrui, ou va troubler l'antique repos 'le lointains rivages en y portant le commerce, la guerre et la fraude. Ainsi s'écoulent les années que le destin leur a assignées.
Quant à toi, une ambition plus douce, un soin plus paisible te guident dans la fleur de la jeunesse, dans le bel avril de tes années. La jeunesse ! premier don joyeux du ciel, mai^ pesant, amer, funeste pour qui manque de patrie. L'amour de la poésie te hante et te transporte, tu te plais à reproduire par la parole la beauté qui apparaît
si rare, si parcimonieusement répandue et si passagère dans le monde, et celle que nous prodiguent sans mesure nos propres illusions et la douce fantaisie, plus généreuse que la nature et que le ciel. ]\Iille fois heureux celui qui malgré le cours du temps ne perd pas le cher et fragile pouvoir de l'imagination, celui à qui les destins ont donné de conserver éternellement la jeunesse du cœur, et qui, dans l'âge mûr et dans la vieillesse, comme jadis en ses vertes années, embellit la nature dans le secret de sa pensée et vivifie le désert et la mort. Que le ciel t'accorde un pareil bonheur; que la flamme qui t'embrase aujourd'hui fasse de toi jusque sous les cheveux blancs un amant de la Muse ! Moi, je sens déjà toutes les douces erreurs du premier âge m'abandonner, et je sens s'éloigner de mes regards les rêves charmants que j'aimai tant; et jusqu'à mon dernier soupir, je ne m'en souviendrai jamais qu'avec des regrets et des larmes. Quand ce corps sera pour toujours raidi et glacé, quand rien ne me touchera plus le cœur, ni le sourire serein et solitaire des campagnes ensoleillées, ni le chant printanier et matinal des oiseaux, ni la lune silencieuse planant au ciel limpide sur les collines et les plages ; quand toute beauté de la nature et de l'art sera morte et muette pour moi, que tout sentiment élevé et toute affection tendre me seront inconnus et étrangers, alors, mendiant une dernière consolation, je me choisirai d'autres occupations moins douces où je consumerai le reste ingrat de cette dure existence. Je rechercherai l'âpre vérité, l'aveugle destinée des choses mortelles et des choses éternelles, dans quel but l'espèce humaine a été créée, pourquoi elle fut^ accablée de peines et de misères, à quelle fin dernière la poussent le destin et la nature, à qui notre grande douleur est agréable ou utile, dans quel ordre, sous quelles lois et dans quel but se meut ce mystérieux univers que les sages exaltent dans leurs louanges et que moi, je me contente d'admirer.
C'est dans ces spéculations que j'occuperai mes loisirs, car la vérité une fois connue, encore qu'elle soit triste, a ses charmes. Et quand je raisonnerai sur la vérité, si mes paroles déplaisent au monde ou si elles demeurent incon>
LA EÉSURRECTION 49
prises, je ne me plaindrai pas. car mon beau et ancien ^ésir de gloire sera déjà tout à fait éteint en moi : la gloire n'est pas seulement une vaine Déesse, c'est aussi une Déesse plus aveugle que la fortune, le destin et l'amour.
(Mars 1826)