‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 37 sur 57 · A SILVIA · texte numérisé non relu

A SILVIA

Silvia, te souvient-il encore du temps de ta vie mortelle, quand la beauté resplendissait dans tes yeux riants, pleins d'éclairs furtifs, et que, joyeuse et pensive, tu franchissais le seuil de la jeunesse?

Ta paisible demeure et les rues d'alentour résonnaisut de ton chant perpétuel, lorsque, occupée à des ouvrages de main, tu étais assise, heureuse de ce bel avenir qui remplissait ta pensée. C'était mai, le mois embaumé, et tu avais coutume de passer ainsi la journée.

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Moi. quittant parfois les belles études et les pages arrosées de mes sueurs, où se consumait mon premier âge et la meilleure partie de moi-même, du balcon de îa maison paternelle je prêtais l'oreille au son de ta voix et au bruit de ta main agile qui parcourait la toile avec fatigue. Je contemplais le ciel serein, les rues ensoleillées et les jardins, et d'un côté la mer lointaine, et de l'autre ia montagne. Ce que je sentais dans mon cœur, une lan^^ue mortelle ne saurait l'exprimer.

Quelles douces pensées, quelles espérances faisaient battre nos cœurs, ô ma Silvia ! Comme nous admirions alors la vie et la destinée humaines ! Quand je me souviens de ces grands espoirs, un sentiment m'oppresse, âpre et désolé, et je me reprends à gémir sur mon infortune. 0 nature ô nature, pourquoi ne tiens-tu pas dans la suite ce que tu promets un jour ? Pourquoi trompes-tu à ce point tes enfants?

Quant à toi, avant que l'hiver eût desséché les prairies, surprise et vaincue par un mal mystérieux, tu périssais, ô tendre jeune fille ! Et tu n'as pas vu la fleur de tes années ; ton cœur n'a pas été charmé par le doux éloge ou de ta noire chevelure ou de tes regards énamourés et réservés; et avec toi, tes compagnes aux jours de fête ne tenaient point de propos d'amour.

Et moi aussi, j'ai vu périr bientôt ma douce espérance; à moi aussi, les destins refusèrent la jeunesse. Hélas ! comme tu as passé vite, chère compagne de mon jeune âge, mon espérance pleurée ! C'est donc là le monde ? ce sent là les plaisirs, l'amour, les travaux, les succès dont nous avons tant parlé ensemble? C'est donc là le sort des générations humaines? Sitôt la réalité entrevue, toi, malheureuse enfant, tu succombas : et d'un geste de ta main tu montrais au loin la froide mort et une tombe nue.

(Printemps 1828)

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