‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 38 sur 57 · LES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

LES SOUVENIRS

Belles étoiles de l'Ourse, je ne croyais pas revenir encore, selon ma coutume, vous regarder scintiller au-dessus du jardin paternel, et m" entretenir avec vous des fenêtres de cette maison où j'habitai enfant et où je vis finir mes joies. Que de rêves, naguère, et que de chimères fit naître dans mon esprit votre aspect joint à celui des constellations, vos compagnes ! Alors que, silencieux, assis sur le vert gazon, j'avais l'habitude de passer une grande partie des soirées à contempler le ciel et à écouter le chant de la grenouille au loin dans la campagne. La luciole errait au bord des haies et sur les parferres ; les allées embaumées et les cyprès murmuraient au souffle du vent, là-bas, dans la forêt ; et, sous le toit paternel, on entendait des voix se répondre tour à tour et le bruit des serviteurs occupés a des travaiLx paisibles. Et quelles pensées profondes, quelles douces rêveries m'inspira la vue de cette mer lointaine, de ces montagnes azurées que je découvre d'ici et que je me promettais de franchir un jour, imaginant au delà des plages inexplorées et une félicite jusqu'alors inconnue. J'ignorais mon destin, et bien des fois j'aurais volontiers échangé contre la mort ma vie douloureuse et vide !

Il ne me disait pas, mon cœur, que je serais condamné à consumer ma vert-e jeunesse dans cette sauvage?' ville natale, parmi des gens grossiers, vils, pour lesquels la science et les lettres sont des mots étrangers et souvent un sujet de risée et de moquerie; qui me haïssent et me fuient, non par envie, car ils ne me croient pas supérieur à eux, mais parce qu'ils pensent que je me juge tel en mon cœur. Bien qu'au dehors, je n'en aie jamais donné aucun signe à personne. C'est ici que je passe mes années, abandonné, cache, sans amour, sans vie, et forcément je m'irrite au milieu de cette foule malveillante. C'est ici que, renonçant à la pitié et à la vertu, je deviens contempteur des hommes à cause du troupeau qui m'environne : et en attendant, il s'envole ce temps précieux de ma jeunesse, plus cher que la gloire et le laurier, plus cher que la pure lumière du jour et que

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