‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 4 sur 57 · VIII NOTICE SUR · texte numérisé non relu

VIII NOTICE SUR

de tranquillité. La géîie et la maladie vont faire de lui une sorte de Juif errant. Il arrive à Rome, et n'y éprouve que déceptions. A peine trouve-t-il quelques amis auprès du corps diplomatique. Niehuhr, qui était alors ministre de Prusse à Borne, s'efforça de lui obtenir un emploi auprès du gouveinement pontifical. Mais il fallait que le postulant prit au moins le costume ecclésiastique, et les convictions de Leopardi s'opposaient à cette concession. Un éditeur lui offre d'entreprendre une traduction des œuvres complètes de Platon. — -S'a santé l'empêche d'accepter. — Après six mois, il est obligé de rentrer cheg lui, en avril 1823, épuisé.

Sa hautaine mélancolie et son stoïcisme désespért s'expriment dans sa caxzone a brutus le jeune, qu'il projette, d'ajouter à ses poésies dont il prépare une nouvelle édition pour tromper soji ennui. Mais la censure de Bologne met son veto sur ce poème. « Mon cher ami, écrit aussitôt Leopardi à Brighêmti, j'ai un très grand défaut, c'est de ne pas demander permission axix moines quand je pense ou que j'écris, de là vient que, quand ensuite je» veux imprimer, les moines ne me donnent pas la permission de le faire... Vous dites fort bien que les théologiens sont une race aussi obstinée que les femmes. On leur arracherait plutôt toutes les dents de la bouche qu'une idée de la tête. Je crois qu'il vaut encore mieux avoir affaire aux femmes, et même au diable, qu'à eux. »

Xéanmoins. l'interdit fut levé et les poésies de Leopardi ptarurent, en 1824, à Bologne, avec une préface où l'auteur comparait les dernières paroles de Théophraste sur le néant de la gloire aux dernières paroles de Brutus sur le néant de la ^ertu.

Grâce à un éditeur de Milan qui lui confie quelques travaux, dont l'annotation du Canzoniere de Pétrarque, il peut quitter à nouveau Becanati. Mais Milan lui déplaisant par trop, il alla vivre à Bologne, des vingt écus mensuels que lui donnait l'éditeur milanais et de quelques leçons. C'est à Bologne qu'il va connaître pour la première fois, et malgré son pessimisme et son dédain pour le sexe fafble, le véritable amour: « J'ai noué, — écrit-il à son frère — avec unejemrne du monde, des relations qui sont presque

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toute ma vie. Elle T^eat 'plus jeune, mais [tu peux me 'croire, moi, qui ai cru jusqu'ici la chose impossilbe), elle a une grâce et un esprit, qui sujjpléent à la jeunesse et font^ naître une illusion merveilleuse. » Il est transformé, pour un moment, il oublie toutes ses misères, ou bien il les confie à celle qu'il aime: et cela le soulage, cela le réconforte. Un sourire a suffi pour lui faire reprendre goût à la vie. « Elle m'a désenchanté du désenchantement », dit-if.

La dame n était plus jeune, mais, à cet être faible, malade, une femme déjà âgée, n'était-ce pas ce qu'il fallait. N'avait-il pas davantage besoin de soins et de tendresses comme maternelles plutôt que de caresses passionnées? Or, une. maîtresse de quarante ans c'est un peu comme une mère très tendre. Cette femme compatissante, c'était la comtesse C'arniani Malvezzi. Florentine de naissance, elle s'était mariée à Bologne oii elle vivait. Elle était très cultivée . — elle traduisait Cicéron et faisait des vers. Leopardi hii donnait des conseil . — En réalité, c'était surtout ces conseils que la comtesse Malvezzi recherchait. Le pauvre Lèopardi put s'en rendre bientôt compte. Les larmes qu'elle versait lorsqu'il hii disait sa vie douloureuse, n étaient-elles donc pas sincères? Sait-on jamais. Peut-être la belle comtesse fut-elle émue et pitoyable quelque temps, dans les premiers jours de leurs relations. Mais 'on se lasse si vite des malheurs des autres et les femmes sont si changeantes!... Toujours est-il que lorsque le poète devint inutile à la grande dame, quand elle en eut tiré tout ce cruelle pouvait, elle s'arrangea pour l'écarter. — Quelle amertume ce dut être pour Lèopardi/ •

Bien ne le retenant plus à Bologne, il retourna à Eecanati — c'était l'hiver. Au printtmj)?, il revint à Bologrœ (1827), puis partit à Florerice. Lorsqu'il connut cette ville, il crut avoir trouvé le paradis sur terre. Aucun coin de l'Italie ne lui plaisait autant. Là il connut Capponi, un des chefs du parti libéral, Manzoni, le poète dramatique Nicolini, Giusti, le Béranger de l'Italie... et son cher Giordani' tous groupés autour du directeur de Z'antologia, Vieusseux. Sans doute, il serait resté longtemps à Florence, si sa mauvaise santé ne l'avait forcé à chercher un climat plus doux pour l'hiver; il se réfugie alors à Pise.*Il y écrit il resor-

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GiMENTO. Ensuite, il retourne à Florence. Mais, épuisé, il doit rentrer de nouveau à Recanati. Il ne pouvait plus ni lire, ni écrire, ni même dicter. « Ma vie est un purgatoire », disait-il. Et comme sa mère ne s'occupait pas de lui, que son père, malgré ses désirs, ne pouvait venir à son aide, il fut sur le point, malgré son martyre, d'accepter une chaire d'histoire naturelle à Parme. Ses amis de Florence le secoururent heureusement à temps; ils se cotisèrent et lui assurèrent une pension de 13 éctis par mois pendant un an. Cette pension permit au pauvre poète de quitter, une dernière fois, Becanati. Il arrive à Florence dans un état lamentable. Pourtant, il parvient à préparer une édition de ses canti. Et déjà plus d'un an s'était écoulé quand tout à coup il part pour Borne : il fuyait une!, grande dame florentine pour laquelle il s'était pris d'un amour insensé et sans espoir.

On se perd en conjectures sur cet amour. On s'est demandé s'il ne se serait pas agi de la princesse Charlotte Bonaparte ou encore de Carlotta Lenzoni Medici. C'est cette étrange et mystérieuse passion qui dicta à Leopardi son élégie ASPASIE : « Femme, ta beauté se montre à ma pensée comme un rayon divin... »

A Borne, il mène une vie véritablement misérable — habitant une mansarde de la Via Carozza, vivant on ne sait trop comment. Ce fut un des plus cruels moments de sa douloureuse existence. Enfin, au mois de mars 1832, il revint à Florence. Il réunit alors ses opuscules moraux, petits dialogues d'une philosophie ironique et désabusée, écrits dans un style admirable et qui avaient paru dans divers recueils.

Cette publication donna lieu à des discussions nombreuses qui irritèrent le poète. Il voulait bien qu'on discutât ses idées, mais il ne pouvait admettre qu'on attribuât leur direction philosophique, soit à ses malheurs, soit à des influences religieuses. Ce lui fut l'occasion de s'expliquer. Il le fit en français dans une lettre qu'il adressa à M. de Sinner. Il faut reproduire cette lettre, elle dispense de tout commentaire siir la philosophie du poète :

« Florence 2Jf. mai 1832.

...Quels que soient mes malheurs, qu'on a jugé à propos

CIACOMO LEOPAEDI XI

d'étaler, et que 'peut-être on a un peu exagérés, j'ai eu assez de courage pour ne pas chercher à en diminuer ^ poids, ni par de frivoles espérances d'une prétendue félicité future et inconnue, ni par une lâche résignation. Mes sentiments envers la destinée ont été et sont toujours ceux que j'ai exprimés dans bhuto anNORE. C'a été par suite

THERESA CARNIANI-MALVEZZI

de ce même courage, qu'étant amené par mes recherches à une philosophie désespérante, je n'ai pas hésité à l'embrasser tout entière, tandis que de l'autre côté, ce n'a ét^ que pur effet de la lâcheté des hommes, qui ont besoin d'être persuadés du mérite de V existence, que l'on a voulu considérer mes opinions philosophiques comme le résultat des mes souffrances particulières, et que l'on

XII NOTICE SLR

s'obstine à attribuer à mes circonstances matérielles ce qu'on ne doit quà mon entendement. Avant de mourir, je vais protester contre cette invention de la faiblesse et de la vulgarité, et prier mes lecteurs de s'attacher à détruire mes observations plutôt que d'accuser vies maladies. »

Pendant Vannée qu'il passa encore à Florence, végétant de 12 écus par mois qu'il avait obtenus de sa famille, il connut Stendhal et Lamennais. Au milieu de toutes ses misères, il avait la consolation d'avoir fait quelques amis, un, entre autres, le prince napolitain Antonio Ranieri — qui lui voua une affection que la mort ne put rompre entièrement. Ce fut lui qui l'emmena à Naples. Il l'installa sur la colHne de Capodimonte, et, pour le soigner, il fît venir sa sœur Paolina Banieri qui se dévoua au pauvre grand homme.

« Ils s'ingénièrent à satisfaiire — dit E. Carré — ses caprices, et quels caprices n'avait-il pas? Il ne voulait manger que du pain de Naples, et l'on allait à Naples, c' est-à-àire à trois lieues, chercher le pain qu'il aimait; U voulait dormir le jour et dîner à minuit; à minuit, on lui servait son repas. ^Pendajit quatre années, le frère et la sœur veillèrent sur lui avec une sollicitude qui n'eut pas une défaillance! »

Le climat de Naples semblait lui avoir rendu un peu de ses forces. Déjà il pouvait se promener. Une lueur de vie brille à nouveau sur son âme: il ne parlait de rien moins que d'aller à Paris. Ses promenades favorites étaient la rue de Tolède et le bord de la mer. Il visitait tour à tour la Margellina et le Pausilippe, Pouzzoles et Cumes. Il descendait de Capodimonte aux Catacombes, du Vésuve à Pompei. Et voilà qu'au moment où il se croyait mieux, où il semblait avoir retrouvé ses forces, un soir — c'était le mercredi 14 juin 1837 — alors que Paolina et Antonio Ranieri allaient l'accompagner, dans une de ces voitures napolitaines qui paraissent destinées à de petites poupées japonaises, à sa maison^ du Vésuve — il dit brusquement: « J'y vois moins, oxivre cette fenêtre... fais-moi voir la lumière... » Et ce fut tout, il était mort.

Sur la foi d'une légende on s'était plu à considérer la

petite chapelle votive érigée dans l'église de San- Vita'Ie, au village napolitain de Fuongrotta, comme le tombeau de Leopardi. Depuis plus d'un demi-siècle, cette chapelle était devenue le but de pèlerinage des admirateurs ^chaque jour plus nombreux du chantre de GON- ZALVE et de la ginestra. La proximité du tombeau de Vir-

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