CHANT NOCTURNE
restre. ce que sont nos souffrances, nos soupirs, ce qu'est cette mort, cette suprême pâleur du visage en disant adieu à la terre, et ce chagrin de se séparer de compagnons fidèles et aimants. Toi, certainement, tu comprends le pourquoi des choses, et tu vois l'utilité du matin, du seir, de la marche silencieuse, infinie du temps. Toi, tu sais certainement à quel doux amour sourit le printemps, à qui la saison brûlante est utile, et quel est le but de l'hiver glacé. Toi, tu ^ais mille choses, tu en découvres mille qui sont impénétrables au simple berger. Souvent, quand je te regarde planer ainsi, muette, au-dessus de la plaine déserte dont le contour lointain confine au ciel, ou me suivre pas à pas quand je conduis mon troupeau, et quand je regai'de les étoiles briller au ciel, je me dis à part moi en songeant : Pourquoi tant de lumières? A quoi servent Téther infini et cette profondeur infinie du firmament? Que signifie cette solitude immense? Et moi, que suis-je? Ainsi je raisonne en moi-même ; et à ce séjour démesuré et superbe, à cette innombrable famille d'êtres, à tant d'activité, à tant de mouvements de tous les corps célestes et de tous les corps terrestres qui tournent sans répit pour revenir toujourg au point d'où ils sont partis, je ne puis découvrir aucun but, aucune utilité. Mais toi. jeune immortelle, sûrement tu n'ignores rien. Tout ce que je sais, tout ce que je sens, c'est que de ces éternelles révolutions, c'est que de ma frêle existence, un autre retirera peut-être quelque bien ou quelque satisfaction : mais, pour moi, la vie est un mal.
0 mon troupeau qui te reposes, oh ! que tu es heureux, car tu ne connais pas ta misère, je le crois du moins. Combien je te porte envie ! Xon seulement parce que tu es presque exempt de chagrin, parce que tu oublies aussitôt toute peine, tout mal, toute grande terreur, mais surtout parce que tu n'éprouves jamais d'ennui. Quand tu te couches à l'ombre, sur le gazon, tu es tranquille et satisfait, et dans cet état, tu passes sans soucis une grande partie de l'année. Et moi aussi, je m'étends sur l'herbe, à l'ombre, mais l'ennui m'envahit l'âme, et il me semble qu'un aiguillon me pique, à tel point que, quand je gis, ainsi étendu, je suis plus loin que jamais de trouver la paix ou le repos.
60 GIACOMO LEOPAEDI
Et pourtant je ne souhaite rien, et je n'ai point jusqu'ici de sujet de larmes. Quelle est ta joie et son intensité, je ne puis le dire, mais tu es heureux. Et moi, j'ai bien peu de plaisir, ô mon troupeau, et ce n'est pas de cela seulement que je me plains. Si tu savais parler, je te demanderais : Dis-moi' pourquoi chaque animal reposant à son gré, dans l'inaction, est-il satisfait, tandis que moi. si je reste en repos, l'ennui m'assaille?
Peut-être, si j'avais des ailes pour voler sur les nuages et pour compter les étoiles une à une, ou pour errer comme le tonnerre de sommet en sommet, peut-être serais- je plus heureux, ô mon doux troupeau, peut-être serais- je plus heureux, ô blanche lune. Peut-être aussi ma pensée s'égare-t-elle en considérant le sort des autres êtres; peutêtre à quelque espèce qu'on appartienne, en quelque condition que l'on se trouve, dans une étable ou dans un berceau, le jour natal est-il funeste à celui qui naît.
^Octobre 1826-Mai 1830)