‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 40 sur 57 · CHANT NOCTURNE · texte numérisé non relu

CHANT NOCTURNE

douCB amie? Cette terre natale ne te voit plus, cette fenêtre, d'où tu me parlais d'habitude, et où se reflète tristement le rayon des étoiles, est déserte. Où es-tu, que je n'entends plus résonner ta voix comme autrefois, quand chaque accent lointain de tes lèvres qui parvenait jusqu'à moi faisait ordinairement pâlir mon visage ? Autre temps ! Tes jours sont révolus, mon doux amour. Tu as vécu. A d'autres est échu aujourd'hui de passer sur cette terre et d'habiter ces collines embaumées. Mais tu as passé bien vite, et ta vie fut comme un songe. Tu t'avançais en dansant; la joie illuminait ton front, dans tes yeux brillait cette imagination confiante, cet éclat de jeunesse, au moment où le destin l' éteignit et où tu fus fauchée. Ali ! Nérine, dans mon cœur règne l'ancien amour. Si parfois encore je me rends aux fêtes, aux réunions, je me dis en moi-même : 0 Nérine, pour les réunions, pour les fêtes, tu ne te pares plus, tu ne t'y rends plus.

Si mai revient, si les amoureux vont porter aux jeunes filles des bouquets et des chansons, je me dis : Ma Nérine, pour toi jamais ne revient le printemps, jamais ne revient l'amour. A chaque jour serein, à chaque plage fleurie que je vois, à chaque joie que j'éprouve, je me dis: Nérine maintenant n'a plus de joies, les champs, le ciel, elle ne les voit plus. Hélas! tu as passé, mon éternel soupir, tu as passé; et toutes mes douces rêveries, tous mes tendres sentiments, tous les tristes et chers mouvements de mon cœur auront pour compagne cette souvenance amère.

(Printemps 1829)

CHANT NOCTUENE

d'un pasteur nomade de l'asie (1).

Que fais-tu, lune, dans le ciel? Dis-moi, que fais-tu, silencieuse lune? Tu te lèves le soir et tu vas contemplant

(It " Plusieurs d'entre eux passent la nuit assis sur une pierre à l'egarder la lune et à improviser des paroles assez tristes sur des airs qui ne le sont pas moins. » Mevendorfî. Vovage d'Orenbourg à Boukhara, 1820.

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les déserts, puis tu te couches. X'es-tu pas encore lasse de repasser toujours par les éternels sentiers? X'éprouves-tu encore aucun ennui, es-tu toujours désireuse de contempler ces vallées' Elle ressemble à ta vie, la vie du pâtre! Il se lève dès la première lueur de l'aube, il emmène son troupeg^u par les champs et il voit des troupeaux, des fontaines et des prairies ; puis, fatigué, il se couche vers le soir: il n'espère jamais rien d'autre. Dis-moi, ô lune, à quoi sert au berger sa vie, et à quoi te sert la vie? Dismoi : quel est le but de mon court passage, et quel- est celui de ta course éternelle ?

Un pauvre A-ieillard blanc, infirme, à demi vêtu et pieds nus, chargé d'un Jourd fardeau, par monts et par vaux, à travers les rochers aigus, le sable profond et les broussailles, par le vent, par la tempête, et quand le ciel est brûlant et quand il gèle, court, court sans cesse, haletant, franchit torrents et montagnes, tombe, se relève et se hâte de plus en plus, sans trêve ni repos, tout en lambeaux, couvert de sang, jusqu'à ce qu'il arrive là oii sa route et tant de fatigues aboutissent: un abîme horrible, immense l'attend, il s'y précipite et oublie tout. Lune virginale, telle est la xie mortelle.

L'homme nait péniblement, et en naissant, il est, exposé à mourir. Ce qu'il éprouve d'abord,' c'est une souffrance et un tourment, et dès le berceau son père et sa mère* entreprennent de le consoler, de le consoler d'être né. Puis, quand il commence à grandir, l'un et l'autre l'assistent, et désormais, par leurs actes et leurs paroles, ils cherchent à lui affermir le cœur et à le consoler de l'humaine condition : les parents ne rendent pas de plus doux offices à leurs enfants. Mais pourquoi mettre au jour, lourquoi guider dans la vie celui qu'il faut ensuite consoler de la vie? Si l'existence est un malheur, pourquoi l'enduronsnous ? Lune virginale, telle est la condition des mortels. Mais toi, tu n'es pas sujette à la mort, et sans doute tu n'as guère souci de ce que je te dis.

Toi cependant, solitaire, éternelle voyageuse, toi qui es si pensive, tu comprends peut-être ce qu'est cette vie ter-

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