‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 46 sur 57 · LA PENSÉE DOMINANTE · texte numérisé non relu

LA PENSÉE DOMINANTE

effets, il semble toujours nouveau d"écouter ce qu"on en raconte.

Comme mon esprit se recueillit en lui-même quand tu commenças à le choisir pour demeure. En même temps, soudain, aussi promptes que l'éclair, mes autres pensées se sont évanouies. Comme une tour dans une plaine déserte, tu te dresses seule, géante, au milieu de mon âme.

Que sont devenues maintenant à mes yeux, en dehors de toi seule, toutes les œuvres terrestres, et la vie lOut entière ! Quel intolérable ennui que les loisirs, les fréquentations banales, et* d'un vain plaisir la vaine espérance, en comparaison de cette joie, de cette joie céleste ' qui me vient de toi !

De même que, du haut des rochers dénudés de l'âpre Apennin, le voyageur jette un regard d'envie sur la campagne verdoyante qui de loin lui sourit, de même, après les arides et stériles conversations mondaines, c'est avec transport que je reviens à toi, comme on retourne dans un jardin riant, et je me sens renaître à la vie près de toi.

Il me semble presque incroyable que j'aie pu supporter sans toi, pendant si longtemps, cette vie misérable et ce monde stupide. Je puis à peine comprendre que d'autres désirs, différents de ceux que tu éveilles, fassent soupirer personne.

Depuis que pour la première fois l'expérience m'a appris ce qu'était cette vie, jamais la crainte de la mort ne m'a serré le cœur. Aujourd'hui elle me paraît un jeu, cette nécessité suprême, que le monde inepte, tout en la louant parfois, ne cesse d'abhorrer et de redouter; et si le péril se montre, c'est avec un sourire que je le défie et' que je contemple ses menaces. w .

lies lâches et les âmes sans générosité, abjectes, je les ai toujours tenus en mépris. A présent, la moindre action indigne blesse soudain mes sentiments ; mon âme se traus-

porte soudain d'indignation au moindre exemple de la bassesse humaine. Je me sens plus grand que ce siècle superbe, qui se repaît de vaines espérances, s'éprend de futilités et persécute la vertu : sotte époque qui réclame l'utile et ne voit pas que la vie devient toujours de plus en plus inutile. Je me ris des jugements humains ; et je le foule aux pie<is le vulgaire inconstant, rebelle aux nobles aspirations, qui est ton indigne contempteur, ô ma pensée

Quelle passion ne le cède à celle qui t'a engendrée? ou plutôt, parmi les mortels, existe-t-il une autre passion, en dehors de celle-là? L'avarice, l'orgueil, la haine, le mépris, la recherche des honneurs et du pouvoir ne sont que des caprices auprès d'elle. Une seule passion vit parmi nous ; c'est celle que les décrets éternels ont donnée au cœur humain pour souveraine unique et toute-puissante.

La vie n'a pas de prix, n'a pas de raison d'être, si ce n'est par elle, par elle qui- est tout pour l'homme. C'est elle seule qui excuse le destin de nous avoir mis au monde, nous autres mortels, pour tant souffrir sans nul profit ; grâce à elle se aie. parfois, non pour la sotte multitude, mais pour les cœurs nobles, la vie est plus belle que la mort.

Pour goûter tes joies, ô douce pensée, ce ne fut pas trop d" éprouver les tribulations de ce monde et de supporter, pendant de si longues années, cette vie mortelle ; et même, t«l que je suis, avec l'expérience des maux soufferts, je^ recommencerais volontiers ma carrière, les yeux fixés sur un tel but. Parmi les sables, exposé aux morsures des vipères, si fatigué que j'aie été de traverser le désert de la vie, jamais jusqu'à ce jour je ne suis venu à toi sans qu'un si grand tien ne me parût l'emporter sur ce que j'avais enduré.

Quel monde, quelle immensité nouvelle, quel paradis que le lieu où ton sublime enchantement semble me transporter, et où, errant sous une autre lumière que celle de cette terre, je perds toute notion de l'existence humaine

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et de la réalité ! Tels doivent être, je crois, les rêves des immortels. Hélas ! tu n'es guère qu'un songe dont s'embellit quelque peu la vérité, ô ma douce pensée, tu n'es, en définitive, qu'un songe ou une illusion manifeste. Mais parmi ces belles illusions, tu es d'essence divine, car tu es si vivace et si forte que tu résistes obstinément à la réalité, que souvent même tu te fais son égale et que tu ne t'évanouis que dans le sein de la mort.

Toi, ô ma pensée, toi qui, seule, donnes la vie à mes jours, source adorée de chagrins infinis, la mort Véteindra un joui" avec moi, car je sens à des signes certains, je sens dans mon âme, que tu m'as été donnée à jamais pour souveraine. Mes autres douces illusions, à la longue, se dissipaient de plus en plus en face de la réalité. Mais plus J3 revois celle dont je m'entretiens avec toi et dont je vis. plus grandit cet immense plaisir, plus s'accroît ce grand délire qui me fait vivre. Angélique beauté ! Les plus beaux visages, de quelque côté que je jette les yeux, me paraissent reproduire ton visage, comme une vague et froide image. Tu m' apparais comme la seule source de tout cRarm.e, tu m'apparais comme la seule vraie beauté.

Depuis que je t'ai vue pour la première fois, de quelle grave sollicitude n'as-tu pas été de ma part le suprême objet? Quelle heure de la journée a pu s'écouler sans que je pensasse à toi? Ta souveraine image a-t-elle jamais pu quitter mes rêves? Angélique beauté, belle comme un songe, en ce séjour terrestre, dans les hautes sphères de l'univers entier, ai-je jamais demandé, ai-je jamais espéré autre chose de plus beau à voir que tes yeux, de plus doux à posséder que ta pensée?

(1831-Mai 1833.)

L'AMOUE ET LA MOET

L'Amour et la Mort, frère et sœur, furent engendrés en même temps par le destin. De choses aussi belles, le monde d'ici-bas n'en a point, les étoiles n'en ont point. De l'un

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naît le bonheur, le plaisir le plus grand qui se trouve sur l'océan de la vie; l'autre met un terme aux plus grandes douleurs, aux plus grands maux. C'est une enfant très belle, douce à voir, et non telle que se la représente la foule timorée : elle se plaît souvent à accompagner le jeune amour, et ils planent ensemble au-dessus de l'humanité, souverains consolateurs de tout cœur sage. Et jamais cœur ne fut plus sage que le cœur frappé d'amour, jamais cœur ne méprisa plus profondément la vie misérable et ne fut prêt à affronter le danger pour un autre maître aussi volontiers,que pour celui-ci. Car lorsque tu viens en aide, ô amour, le courage naît ou se réveille; et sous ton influence, c'est par des actes, et non par les vaines résolutions habituelles, que l'homme révèle sa sagesse.

Quand, une amoureuse passion naît nouvellement au fond du cœur, en même temps, au fond de notre être, nous ressentons un désir de mourir, plein de langueur et d'abattement. Comment? Je ne sais, mais tel est le premier effet d'un amour vrai et puissant. Peut-être ce désert de l'existence épouvante-t-il alors le regard, peut-être le mortel voit-il que la terre est désormais inhabitable pour lui. sans cette nouvelle, unique, infinie félicité que se figure sa pensée; mais pressentant l'orage terrible qui à cause d'elle naîtra dans son cœur, il aspire au repos, il aspire à se réfugier dans le port et à fuir devant ce farouche désir qui. déjà rugissant, assombrit l'horizon tout autour de lui.

Puis, quand la formidable puissance l'enveloppe tout entier et que l'invincible souci gronde dans son cœur, que de fois tu es ardemment implorée, ô mort, par l'amant plein d'angoisses ! Que de fois le soir et que de fois à l'aube, étendant son corps épuisé, il se dit qu'il serait bienheureux s'il pouvait ne plus se relever jamais, et ne plus revoir l'amère lumière du jour. Et souvent, au son de la cloche funèbre, en enteiadant les chants qui accompagnent les morts au lieu de l'éternel oubli, il a poussé les plus ardents soupirs et envié du fond du cœur celui qui s'en allait habiter parmi les trépassés. Même le peuple inculte, l'homme de la campagne ignorant les moindres bienfaits de la

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science, même la jeune fille timide et réservée qui autrefois au nom de la mort sentait ses cheveux se dresser, ose, sur la tombe, sur les voiles funèbres, arrêter son regard plein de fermeté; elle ose méditer longuement de recourir au fer ou au poison, et dans soft âme naïve elle comprend la douceur de mourir, tant les lois de l'amour préparent à la mort. Souvent encore, la grande souffrance intérieure atteint un tel degré que la force humaine ne peut la supporter, alors notre frêle nature cède à ces terribles assauts, et la Mort triomphe ainsi grâce à la puissance de son frère ; ou bien l'Amour remue si profondément notre cœur que, d'eux-mêmes, le paysan ignorant et la tendre jeune fille se frappent violemment de leur propre main et rejettent à terre leurs jeunes corps. Au monde qui rit de ces accidents, que le ciel accorde paix et vieillesse !

^ Aux âmes ferventes, aux âmes heureuses et vaillantes, que la destinée accorde l'un ou l'autre de vous, doux maîtres, amis de la race humaine, dont le pouvoir n'a pas d'égal dans l'immense univers et ne le cède qu'à celui du destin, cette autre puissance. Et toi que depuis ma prime jeunesse j'invoque et que j'ai toujours honorée, belle Mort, toi qui seule au monde as pitié des peines terrestres, si jamais je t'ai célébrée, si j'ai tenté de réparer les outrages que le vulgaire ingrat inflige à ta nature divine, ne tarde plus, exauce des prières auxquelles tu n'es pas accoutumée, ferme pour toujours à la lumière mes yeux pleins de tristesse, ô reine du temps ! Quelle que soit l'heure où tu déploieras tes ailes pour te rendre à mes supplications, tu me trouveras, certes, la tête haute, armé, luttant contre le destin ; la main qui en me flagellant se teint de mon sang innocent, je ne la comblerai pas d'éloges, je ne la bénirai pas, comme c'est l'usage de l'antique bassesse humaine ; toutes les vaines espérances par lesquelles, semblable aux enfants, le monde se console, tous les réconforts stupides, je les rejetterai; je n'aurai à aucun moment d'autre espoir qu'en toi seule; j'attendrai avec sérénité le jour où je pourrai reposer mon front assoupi sur ton sein virginal.

68 GIACOMO LEOPARD!

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