SCULPTÉ SUR SON TOMBEAU
Voilà ce que tu as été; maintenant, ici, sous terre, tu n'es plus que squelette et poussière. Au-dessus de tes os et de la fange, on a placé en vain, immobile, muet, le simulacre de ta beauté disparue : il regarde le vol des âges et demeure seul, gardien de ta mémoire et de la douleur. Ce doux regard qui fit tressaillir, comme il semble encore le faire maintenant, quand il s'arrêtait et se fixait sur nous; cette lèvre d'où, comme d'une urne pleine, paraît déborder le plaisir ; ce cou qui autour de lui, jadis, attisait le désir ; cette main amoureuse qui souvent, lorsqu'elle se posait, sentait se glacer la main qu'elle serrait, et ce sein devant lequel on voyait les hommes pâlir d'amour, tout cela a existé autrefois. Maintenant tu n'es que fange et ossements : une pierre cache la vue hideuse et triste de tes restes.
Voilà donc à quoi le destin a réduit ce visage qui semblait parmi nous la plus vivante image du ciel. Mystère éternel de notre être ! Aujourd'hui, source ineiiable de pensées et de sentiments élevés et infinis, la beauté règne; elle est comme un rayon splendide lancé par la nature immortelle sur notre terre, et elle semble promettre et assurer au mortel des destinées surhumaines, des royaumes fortunés et des mondes dorés. Demain, une force imperceptible viendra rendre repoussant à voir, abominable, abject ce qui auparavant avait
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un aspect presque angélique: et, en juême temps, vont s'évanouir dans les âmes les hautes pensées que cette beauté inspirait.
Des désirs infinis, des visions sublimes sont créés dans, l'âme rêveuse par le pouvoir naturel d'une savante harmonie : l'esprit humain se laisse transporter ainsi sur une m^r délicieuse, pleine de mystères, où il s'égare à plaisir, comme un nageur hardi au milieu de l'océan : mais si une note discordante vient à frapper l'oreille, en un instant ce p&radis s'évanouit.
Xature humaine, comment donc, si tu nés en somme que fragile et vile, si tu n'es quombre et poussière, comment as-tu des pensées si hautes? Si tu es encore noble en partie, comment tes sentiments et tes pensées les plus dignes sont-ils si facilement éveillés et éteints par d'aussi misérables causes ?
fl831-Septembre 1853)
.^r MARQriS GINO CArrONI
Toujours souiiirej- ne sert à lien.
PLUTaRQL'E.
Je me suis trompé, mon brave Gino, pendant bien longtemps je me suis trompé et de beaucoup. J'ai cru la vie misérable et vaine, et notre siècle plus insensé que les autres. Mon langage a paru et était intolérable à la bienheureuse race mortelle, si l'on doit ou si l'on peut dire que l'homme soit mortel. Partagée entre l'étonnement et le dédain, de l'Eden embaumé où elle séjourne, la noble race se prit à rire et déclara que j'étais un être abandonné, ou fin mal inspiré, incapable de goûter le plaisir ou ne le connaissant pas. prenant son propre sort pour le sort commun et s'imaginant que l'espèce hvimaine paftageait
son malheur. Enfin, à travers la fumée estimée des cigares, au milieu du bruit des petits gâteaux qui craquent sous îa dent, aux cris imposants qui commandent des sorbets et des boissons, au milieu des tasses qu'on entre-choque et des cuillères qu'on brandit, la lumière des gazettes quotidiennes brilla éclatante à mes yeux. Je dus reconnaître et constater la félicité publique et les douceurs de la destinée mortelle. Je vis l'excellence et la valeur des choses terrestres, et la carrière humaine toute fleurie; et je vis qu'icibas rieg de désagréable ne dure. J'appris à connaître aussi les travaux, les œuvres stupéfiantes, l'intelligence, les vertus et le profond savoir de mon siècle. Et je vis également, du Maroc au Catay, de l'Ourse au Xil, de Boston à Goa, les royaumes, les empires et les duchés courir à l'envi et hors d'haleine sur les traces de la douce félicité, et la saisir déjà par ses cheveux flottants et par l'extrémité de son boa. Ce que voyant, et méditant profondément sur ces immenses feuilles, j'eus honte de mon ancienne et grossière erreur, et de moi-même.
C'est un siècle d'or, ô Gino, que nous déroulent désormais les fuseaux des Parques. Tous les journaux, quelle que soit leur langue ou leur format, sur tous les rivages le promettent au monde à l'unisson. L'amour universel, les chemins de fer, le développement du commerce, la vapeur, l'imprimerie et le choléra rapprocheront bientôt les peuples et les pays les plus éloignés ; et il ne faudra pas s'étonner si le pin et le chêne finissent par donner du lait et du miel, ou même s'ils viennent à danser au son d'une valse, tant ^est accrue jusqu'ici la puissance des alambics, des cornues et des machines, rivales du ciel, et tant elle grandira dans les temps à venir ; car la descendance de Sem, de Cham et de Japhet vole et volera toujours de progrès en progrès, sans s'arrêter jamais.
Certes, le monde ne mangera plus de glands, à moins
que la faim ne l'y contraigne : mais il ne déposera pas les
armes cruelles. Que de fois il méprisera l'argent et l'or !
les lettres de change lui suffiront. Du reste, elle ne s'abs-
• tiendra guère, cette généreuse humanité, de tremper ses
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mains dans le sang chéri des siers; au contraire, l'Europe et la rive lointaine de l'océan atlantique, ce 'nouveau berceau de pure civilisation, se couvriront de carnages, chaque fois qu'une fatale querelle à propos de poivre, de cannelle, ou d'une autre épice ou bien de canne à sucre, ou qu'une cause quelconque à propos de denrées à convertir en or amènera les armées fraternelles à entrer en lutte les unes contre les autres. Le vrai mérite, la vertu, la modestie, la bonne foi, l'amour de la justice seront toujours, dans tout Etat politique, tenus à l'écart, étrangers aux affaires publiques, ou y seront mal venus, insultés et condamnés, car la Xature a voulu qu'en tout temps ils eussent le dessous. L'audace impudente, la fraude et la médiocrité régneront toujours, leur destinée étant de triompher. Quiconque aura la puissance et la force, en abusera, soit qu'il les possède ensemble ou séparément, et sous quelque régime politique que ce soit. Cette loi fut la première que la Xature et le Destin ont écrite sur le diamant, et ni Volta ni Davy ne l'effaceront avec leurs piles, ni l'Angleterre tout entière avec ses machines, ni le siècle nouveau avec un fleuve d'écrits politiques aussi grand que le Gange. Toujours l'honnête homme sera- dans la tristesse, l'homme vil et le coquin toujours dans la joie. Toutes les classes de la société seront conjurées et continuellement en lutte contre les âmes élevées : le véritable honneur sera persécuté par la calomnie, la haine et l'envie ; le faible sera la proie des forts ; le mendiant affamé sera le courtisan et l'esclave des riches, sous toutes les formes de gouvernement, loin ou près de l'équateur ou des pôles, et il en sera éternellement ainsi, tant que notre race habitera ce globe et verra la lumière du jour.
Ces légers vestiges, ces traces de l'âge passé marqueront forcément de leur empreinte l'âge d'or qui se lève, car la société humaine contient naturellement mille principes et mille éléments contraires et incompatibles ; et quant à faire cesser ces discordes, l'intelligence et la puissance de l'homme n'y sont jamais parvenus depuis le jour où naquit notre race illustre, et de nos temps, aucune loi ne le pourra, ni aucun journal, si sages et si influents
qu'ils puissent être. Mais dans les choses les plus importantes, la félicité humaine sera entière et plus grande qu'on ne l'a jamais vue. Les vêtements de laine ou de soie deviendront de jour en jour plus souples. Les agriculteurs et les artisans quitteront tous à l'envi leurs hardes grossières, ils couvriront leur peau rude de coton fin et leur échine de drap de castor. Mieux appropriés aux besoins, ou en tout cas plus agréables à la vue, tapis, couvertures, sièges, canapés, tabourets, tables, lits et autres meubles orneront les appartements de leur beauté garantie pour un mois; et la cuisine en feu admirera de nouvelles formes de chaudrons et de marmites. De Paris à Calais, de Calais à Londres, de Londres à Liverpool, le trajet ou plutôt le vol sera si rapide qu'on n'ose l'imaginer, et sous le vaste lit de la Tamise s'ouvrira un passage, œuvre hardie, immortelle, qui devrait déjà être terminée depuis plusieurs années. Les rues les moins fréquentées des grandes cités seront éclairées la nuit mieux qu'elles ne sont maintenant, et elles seront aussi sûres ; quant aux principales rues des petites villes, elles jouiront peut-être des mêmes avantages. Telles sont les douceurs et l'heureux sort que le ciel réserve aux générations futures.
Heureux ceux que la sage-femme reçoit vagissants en ses bras au moment où j'écris ! Ils sont appelés à voir ces jours tant désirés où l'on aura fixé au prix de longues études, combien de livres de sel et de viande, combien de boisseaux de farine absorbe en un mois leur village natal, et combien de naissances et de décès enregistre chaque année le vieux prieur; toutes choses que -haque enfant ne tardera d'ailleurs pas à connaître dès le >ein de sa chère nourrice. Bientôt, imprimées en une seconde à des millions d'exemplaires par la puissance de la vapeur, les gazettes couvriront la plaine et la montagne, '^t peutêtre même les immenses étendues de la mer, — telle dans l'air une troupe de grues dérobant tout à coup la clarté du jour aux vastes campagnes ; — les gazettes ! âme et vie de i'univers, source unique de savoir pour cette époque et pour les temps à venir.
Comme un enfant, avec des fragments de carton ou des niorceaux de bois, élève au prix de soins infinis «ne construction en forme de temple, de tour ou de palais, et dès qu'il la voit terminée, ne songe plus qu'à la démolir, parce que ses matériaux de papier et de bois lui sont nécessaires pour un autre ouvrage ; de même, la nature, si sublime à contempler que soit son œuvre, ne la foit pas plus tôt achevée qu'elle entreprend de la défaire pour en employer ailleurs les débris. Et c'est en vain que l'homme cherche à se préserver, lui et ses semblables, de ce jeu méchant dont la raison lui est éternellement cachée ; c'est en vain que s^ main habile met en œuvre mille moyens sous mille formes diverses. Car en dépit de tout effort, la cruelle nature, enfant terrible, satisfait son caprice, et, sans répit, se divertit à engendrer et à détruire. De là, une légion variée et infinie de maux et de peine^ irrémédiables s'abat sur le fragile mortel destiné à périr irréparablement ; de là, une force hostile, destructrice, l'attaque au dedans, au dehors, de tous côtés, sans relâche, avec acharnement, depuis le jotu' de sa naissance; elle le fatigue et l'épuisé, elle qui est infatigable, jusqu'à ce qu'il gise enfin terrassé et anéanti sous les coups de cette mère impitoyable. Voilà, ô noble esprit, les misères guprêmes de la condition humaine ; la vieillesse -et la mort ont leur principe en nous dès que notre lèvre d'enfant presse le tendre sein qui nous verse la vie; le joyeux dix-neuvième siècle ne peut pas plus, je crois, changer cela que ne l'ont pu le dixième ou le neuvième, et les siècles futurs ne le pourront pas davantage. Aussi, s'il est permis parfois de dire la vérité en appelant les choses par leur nom, tout être né à quelque époque que ce soit ne sera jamais en somme que malheureux, non seulement dans l'ordre et les circonstances sociales, mais dans toutes les autres conditions de la vie ; et ce mal est sans remède par son essence même et en vertu de la loi universelle qui régit à la fois le ciel et la terre. Mais les grands esprits de mon siècle ont trouvé une thèse nouvelle et presque divine : ne pouvant rendre personne heureux sur terre, ils ont mis de côté l'individu et se sont appliqués à rechercher \me félicité collective ; »t celle-ci avant été aisément trouvée, d'une
multitude d'êtres tous tristes et malheureux pris isolément, ils font un peuple gai et heureux. Ce prodige, les pamphlets, les revues ni les gazettes ne l'ont pas encore expliqué, mais il tait l'admiration du troupeau des politiciens.
O* intelligence, ô raison, ô pénétration surhumaine du temps présent ! Et quelle sûre philosophie, quelle sagesse, ô Gino, sont enseignées aux siècles futurs, sur des sujets encoi-e plus élevés et plus obscurs, par mon siècle et le tien ! Avec quelle constance il adore aujourd'hui, prosterné, ce qu'il méprisait hier et ce qu'il renversera demain, pour en rassembler ensuite les débris et les relever le jour suivant au milieu de la fumée de l'encens. En quelle estime doit-on tenir, quelle confiance peut inspirer l'unanime-accorcl du siècle qui se déroule ou même de l'année? Que de mal il faut nous donner, si nous comparons notre sentiment actuel à celui de l'année passée dont différera tant celui de l'eii prochain, pour éviter entre eux tout désaccord ! Et si nous opposons les temps antiques à l'époque moderne, combien, à philosopher de la sorte, notre savoir a marché en avant !
Un jour, un de tes amis, estimé Gino, vrai maitre en poésie et aussi en toutes sciences, arts et facultés humaines, le guide et le critique de tous les esprits passés, présents et futurs, m'a dit : c Laisse-là tes propres sentiments ; ^e siècle viril n'en a que faire ; tourne-toi vers les sévères études économiques et fixe ton regard sur les choses de la politique. A quoi te sert de fouiller ton propre cœur ? Ne cherche pas en toi-même matière à des poèmes. Chante les besoins de notre siècle et l'espérance dont l'heure a sonné. » Mémorables sentences ! Je fus secoué d'un immense éclat de rire quand à mon oreille profane résonna ce mot d'espérance, semblable à vme parole comique ou à un son proféré par une" bouche à peine sevrée de la mamelle. Eh bien ! je retourne en arrière et je prends une route opposée à celle que j'ai suivie jusqu'ici ; des exemples indubitables me montrent désormais jusqu'à l'évidence qu'il ne faut pas contredire son propre siècle, ni lui résister, si l'on recherche ses louanges et si l'on
désire la renommée, mais lui obéir fidèlement et l'aduler; c'est ainsi qu'on est porté, par un court et facile chemin, jusqu'aux étoiles. Cependant, si désireux que je sois de m' élever jusqu'aux astres, je ne songe pas à faire maintenant des besoins du siècle la matière d"un poème : le nombre sans cesse accru des marchands et des boutiques y pourvoit largement; mais je chanterai certainement l'espérance, l'espérance dont les dieux nous donnent déjà un gage visible ; car dès maintenant, début de la nouvelle féliciTé. on voit sur les lèvres et les joues des jeunes gens croître d'énormes barbes.
Salut, ô signe sauveur, ô première lueur du siècle fameux qui se lève ! Vois devant toi comme la terre et le ciel se réjouissent, comme le regard des jeunes filles étincelle, et comme la renommée des héros barbus vole à travers les festins et les fêtes. Grandis, grandis pour la patrie, ô nouvelle génération, mâle assurément ! A l'ombre de ta toison, l'Italie grandira, et toute l'Europe depuis les bouches du Tage jusqu'à l'Hellespont, et le monde se reposera en sûreté. Et toi, commence à saluer en riant tes pères hirsutes, ô jeune génération appelée à vivre des jours dorés, et ije t'effraie pas de l'innocente noirceur des visages aimés. Ris, ô tendre génération ; c'est à toi qu'est réservé le fruit de tant de discours ; tu verras régner la joie, tu verras les villes et les campagnes, la jeunesse et la vieillesse t«moigner d'un égal contentement, et les barbes ondoyer longues de deux palmes.
(1831- Septembre 1835)