‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 49 sur 57 · SUR UN BAS-RELIEF DUX TOMBEAU ANTIQUE · texte numérisé non relu

SUR UN BAS-RELIEF DUX TOMBEAU ANTIQUE

EEPEÉSENTANT UNE JEUNE MORTE AU MOMENT DE TAETIR ET PRENANT CONGÉ DES SIENS

OÙ vas-tu? Qui t'appelle loin de ceux qui te sont chers, belle jeune fille ? Seule, tu entreprends le voyage, et tu quittes sitôt le toit paternel ? Reviendras-tu vers ce foyer ? Rendras-tu un jour la joie à ceux qui aujourd'hui t'entourent en pleurant ?

Ton œil est sec et ton attitude est courageuse, inais pourtant tu es triste. Si la route est agréable ou pénible, si la retraite vers laquelle tu te diriges est triste ou gaie, on ne peut guère le deviner à ton aspect grave. Hélas ! hélas ! moi-même je ne pourrais décider, et peut-être personne au monde ne sait-il encore si l'on doit te proclamer disgraciée ou chérie du ciel, misérable ou fortunée.

La mort t'appelle : le jour vient à peine de paraître et voici l'instant suprême. Tu ne reviendras pas au nid qvie tu quittes. Tu vois pour la dernière fois les traits de tes doux parents. Le lieu vers lequel tu presses le pas est sous terre : c'est là que sera éternellement ta demeure. Peutêtre es-tu heureuse ? Et pourtant celui qui jette un regard sur ta destinée et y songe en lui-même, soupire.

Ne jamais voir la lumière eût mieux valu, je crois. >.îais être née, être parvenue au moment où la beauté se répand royalement dans tes formes et sur ton visage, et C'ù le monde commence à se prosterner de loin devant elle, èire dans la fleur de toutes les espérances et bien loin encore de l'heure où la vérité plisse le front radieux sous ses lugubres rayons, puis se dissiper presque avant d'avoir pris son essor, comme une vapeur qui se condense en un niîage léger et dont les formes mobiles s'eiïacent à l'horizon, et échanger les jours à venir contre les obscurs silences de la' tombe. — si une telle destinée semble heureuse à 1" esprit, elle pénètre d'une immense pitié les cœurs les plus fermes.

72 GIACOMO LEOPARDl

Mère qui fais trembler et pleurer, depuis sa naissance, la famille des êtres animés. Nature, monstre indigne de louanges, qui enfantes et nourris pour tuer, si la mort prématurée est un mal pour l'homme, comment permets-tu que ce châtiment frappe des têtes innocentes? Si c'est un bien, pourquoi rends-tu un tel départ si funeste et pourquoi le rends-tu si incomparablement affreux que rien n'en peut consoler ni celui qui sort de la vie ni celui qui reste?

Elle se sent malheureuse partout où elle jette un regard, malheureuse de quelque côté qu'elle se tourne, j^artout où elle cherche un refuge, cette race sensible ! Il t'a plu que même les espérances de la jeunesse fussent déçues par la vie, que le cours des années fut rempli de deuils, que l'unique délivrance de nos maux se trouvât dans la mort, et cette mort, tu en as fait un but inévitable, tu l'as donnée pour loi immuable à la carrière humaine. Hélas ! pourquoi, après les tribulations de la route, n'as-tu pas voulu au moins que le terme nous fût joyeux? Ce terme certain et inéluctable que nous gardions présent à l'esprit durant notre vie, ce terme qui était la seule consolation de nos maux, pourquoi le voiler de noires draperies et l'entourer d'une ombre si triste, et pourquoi nous montrer le .port sous un aspect plus épouvantable que celui de toutes les tempêtes ?

Si c'est un mallieur, cette mort que tu nous destines à nous tous après nous avoir abandonnés à l'existence, sans notre faute, à notre insu, sans notre aveu, certes le sort de celui qui meurt est enviable pour celui qui pleure la perte de ceux qui lui sont chers. Que si en réalité, comme je l'estime certain, vivre est un malheur et mourir une grâce, qui cependant pourrait jamais — comme il le devrait faire pourtant. — désirer le jour suprême des êtres qui ont son affection et s'exposer à rester anéanti, en voyant, du seuil de sa maison, s'en aller la personne aimée avec laquelle il aurait passé de longues années, et lui dire adieu sans aucun espoir de la rencontrer encore par le monde, puis, seul, abandonné sur terre, regardant autour de soi, se remémorer la compagne disparue aux heures, aux lieux accoutumés ? Comment,, ah ! comment, ô nature, as-tu le cœur

SUR LE PORTRAIT D UNE BELLE DA^vir, lo

d'arracher l'ami des bras de l'ami, le frère des bras du frère, de séparer le père de l'enfant, l'amant de l'amante, et, l'un mort, de conserver l'autre en vie? Comment as-tu pu imposer à l'homme cette grande douleur, de survivre à l'homme sans cesser de l'aimer? Mais en tout ce qu'elle fait, la nature se soucie fort peu de notre mal ou de notre bien.

(1831-Septembre 1833)

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