LE COUCHER DE LA LUNE
Comme, en une nuit solitaire, au-dessus des campagnes et des eaux argentées où palpite l'aile du zéphyr, où les ombres lointaines dessinent mille aspects vagues, mille formes trompeuses au milieu des ondes tranquilles, des ramures, des haies, des collines et des villas, la lune, parvenue aux confins du ciel, descend derrière l'Apennin ou les Alpes, ou dans le sein profond de la mer Tyirhénienne; le monde se décolore, les ombres s'évanouissent et une même obscurité envahit la montagne et la vallée. La nuit reste plongée dans le deuil, et, sur la route, le charretier salue d'un chant tristement mélodieux le dernier rayon de la lumière mourante qui tout à l'heure encore lui servait de guide.
D§ même se dissipe la jeunesse, c'est ainsi qu'elle quitte notre vie mortelle. Les ombres et les fantômes des sédui-santés illusions s'enfuient, et les longs espoirs sur lesquels se fonde l'humanité s'évanouissent à leur tour. La vie demeure dans l'obscurité et l'abandon. Et le voyageur ému, fixant son regard sur le long chemin, cherche en vain le but et la raison de ce qui lui en reste à parcourir; et ?1 constate que le séjour des hommes lui est devenu indifférent et qu'il y est lui-même véritablement étranger.
Notre sort misérable paraîtrait trop heureux et trop riant aux divinités d'en haut, si la jeunesse, où chaque bien est pourtant le fruit de mille peines, durait autant que le cours de la vie. Trop doux serait le décret qui condamne
tous ieâ êtres animés au trépas, si on ne leur avait rendu le milieu de la route bien plus dur à supporter que la terrible mort. Les éternels ont inventé le pire de tous les maux, la sénilité, — trouvaille digne d'intelligences immortelles ! C'est le désir restant intact, mais avec l'espérance éteinte ; c'est la source du plaisir tarie et les maux qui ne cessent de s'accroître, sans qu'aucun bonheur soit jamais plus accordé.
Vous, collines et plages, lorsque la blanche clarté qui argenté le voile de la nuit aura disparu, vous ne resterez pas longtemps orphelines. Bientôt, du côté de l'orient, vous verrez le ciel blanchir encore, et l'aube se lever; puis le soleil viendra vous inonder, ainsi que les champs éthérés, de ses flammes puissantes et de ses torrents de lumière. Mais la vie mortelle, après que la belle jetmesse a disparu, ne se colore jamais plus d'une autre lumière ni d'une autre aurore. Elle est veuve jusqu'à la fin : et à la nuit dont s'enveloppent les autres âges, les dieux ont assigné pour terme le tombeau.
(Printemps 1836)
ou LA FLEUR DU DÉSERT
Et les hommes préfèrent Jes ténèbres à la lumière.
Saint-Jean III, 19.
Ici. sur l'âpre versant du formidable mont exterminateur nommé Vésuve, que n'égaie aucun autre arbuste, aucune fleur, tu répands autour de toi tes rameaux solitaires, genêt odorant qui te plais dans les déserts. Je t'ai vu aussi embellir de ta verdure les contrées sauvages qui entourent la cité jadis reine des mc^-tels et dont l'aspect grave et taciturne semble attester et rappeler au passant l'empire détruit. Maintenant je te revois sur ce sol, amant des lieux tristes et 'abandonnés du monde, fidèle compagnon des sonibres infortunes. En ces champs parsemés de cendres
stériles et couverts de lave pétrifiée qui résonne sous les pas du voyageur, où la couleuvre se niche et se déroule au soleil, et où le lapin regagne son gîte familier entre les rochers, il y eut de riantes villas et des terres cultivées, toutes blondes d'épis, qui retentirent du mugissement des troupeaux; il y eut des jardins et des palais, retraite cEere aux loisirs des puissants; il y eut des cités fameuses que la montagne altière a englouties avec leurs habitants sous les torrents de feu vomis par son cratère. Maintenant, aux alentours, tout s'enveloppe d'une même ruine, et là où tu te dresses, ô noble fleur, comme si tu prenais part aux maux d'autrui, tu exhales vers le ciel un parfum d'exquise senteur qui console le désert. Qu'il vienne sur ces coteaux, celui qui a coutume d'exalter par des louanges la condition qui nous est faite ici-bas, et qu'il voie combien l'aimante nature se soucie peu de notre espèce. Ici, il pourra apprécier encore à sa juste valeur la puissance de la race humaine que sa dure nourrice, au moment où l'on ne s'y attend point, détruit en partie, d'une légère secousse instantanée, et qu'elle peut anéantir subitement tout entière par des secousses un peu plus violentes. Sur ces rivages sont inscrites les « destinées magnifiques et progressives » du genre humain (1).
Regarde ici et mire-toi ici. siècle superbe et sot qui as abandonné la route jusqu'en ces derniers temps suivie par la pensée depuis son réveil, qui retournes en arrière, te vantes de reculer et appelles cela progresser. Tous les esprits que le sort coupable a fait naître à cette époque flattent tes enfantillages, encore que parfois, en eux-mêmes, ils se moquent de toi. Quant à moi, je ne veux pas descendre dans la tombe couvert d'une telle honte. Il me serait bien facile pourtant d'imiter les autres, de délirer avec eux et de rendre mes poèmes agréables à tes oreilles ; mais j'aime mieux avoir montré autant que je l'ai pu le mépris que je te voue dans mon cœur, bien que je n'ignore point à quel oubli est condamné celui qui a déplu à son temps. De ce malheur-là, qui jue sera commun avec toi, je me
(1) Allusion à un vers de Teren/ici Mamiani.
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ris assez. Tu vas rêvant la liberté et tu veux en même temps asservir la pensée, par laquelle seule nous sommes en partie sortis de la barbarie, par laquelle seule la civilisation s'est accrue, en améliorant les destinées des peuples. Ainsi, elle t'a déplu la vérité sur le rude sort et sur la place méprisable que la nature nous a assignés. C'est pourquoi tu as lâchement tourné le dos à la lumière qui rendait cette vérité évidente, et tu appelles vil déserteur celui qui se laisse guider par elle, et magnanime celui-là seul qui, se moquant de lui-même ou des autres, par ruse ou par folie, élève jusque par delà les astres la condition des hommes.
Un homme pauvre et de corps débile, s'il a l'âme généreuse et élevée, ne se dit ni ne s'estime ni riche ni robuste, et dans le monde il ne fait pas ridiculement étalage de force et d'opulence; mais il se laisse voir, sans honte, dénué de force et de richesse, il avoue ouvertement sa situation lorsqu'il en parle et reconnaît son état tel qu'il est réellement. Quant à moi, je ne trouve pas magnanime, mais sot, l'être qui, né pour périr, nourri dans les peines, dit: « Je suis né pour jouir », et qui remplit les livres de son répugnant orgueil, promettant sur terre des destinées sublimes et de nouvelles félicités, comme non seulement ce monde mais même le ciel n'en connaissent point, à ces peuples qu'une vague de la mer agitée, qu'un souffle d'air malfaisant, qu'un ébranlement souterrain détruisent au point que c'est à peine s'il en reste un souvenir. H est de noble nature, celui qui ose lever ses yeux mortels sur la commune destinée, et qui, d'un langage non déguisé, sans rien retrancher de la vérité, avoue le mal qui nous a été donné en partage, et reconnaît notre condition infime et fragile; celui qui se révèle grand et fort dans la souffrance et qui n'ajoute pas à ses misères les haines et les luttes fratricides, plus terribles encore que tous les autres maux, en accusant l'homme de sa douleur, mais qui en attribue la faute à celle qui est la vraie coupable, à celle qui est la mère des mortels à. leur naissance et qui devient ensuite leur marâtre volontaire. Celle-là, il la proclame son ennemie ; et pensant avec raison que c'est contre elle que
la société humaine s'est constituée au commencement, il estime que les hommes ont formé une alliance entre eux tous, et il les embrasse tous dans un véritable amour, leur prêtant et attendant d'eux une aide prompte et vaillante dans les périls mutuels et les angoisses de la guerre commune. Armer la main de l'homme pour répondre à l'offense, tendre des pièges et des embûches à son voisin, cela lui paraît insensé autant que le serait, dans un camp assiégé par une armée ennemie, au plus fort de l'attaque, d'oublier l'adversaire, d'entreprendre d'âpres querelles avec ses alliés, de provoquer la fuite et de brandir l'épée au milieu de ses propres troupes. Quand ces idées seront, comme elles l'ont été autrefois, évidentes pour tout le monde, et quand la frayeur qui d'abord a rassemblé les mortels en société pour lutter contre l'impitoyable nature, sera ramenée en partie par la vraie connaissance des choses, alors les rapports honnêtes et loyaux des citoyens entre eux. la justice et la piété se trouveront d'autres origines que les superbes légendes sur lesquelles repose la probité du vulgaire, laquelle est généralement aussi peu stable que tout ce qui se fonde sur l'erreur.
Souvent, je m'assieds, la nuit, sur ces coteaux désolés que le flux volcanique durci et semblable à une mer figée recouvre comme un suaire; et au-dessus de la lande triste, dans l'azur le plus pur, je vois les étoiles scintiller d'en haut et se refléter au loin dans la mer qui leur sert de miroir, et tout un monde d'étincelles briller en cercle dans la voûte céleste. Et quand je fixe les yeux sur ces lumières qui me semblent un point, qui sont si immenses que pour elles la terre et l'océan ne sont véritablement qu'un atome, et où non seulement l'homme, mais ce globe où Thomme n'est rien sont tout à fait inconnus; quand je contemple ces groupes d'étoiles encore plus éloignées dans l'infini, qui se montrent à nous sous la forme d'un nuage minuscule, et où non seulement l'homme et la terre, mais encore toutes nos étoiles ensemble, infinies de nombre et de volume, y compris le soleil d'or, sont ignorés ou ne se révèlent que comme ces groupes eux-mêmes se révèlent à la terre, c'està-dire comme un point de lumière nébuleuse ; alors sous quel
aspect te présentes-tu à ma pensée, ô race de l'homme? Et quand je songe, d'une part, à ton état ici-bas, état dont le sol que je foule est l'image, et, d'autre part, à l'illusion que tu te crées d'être la maîtresse et le but donné au Tout, quand je songe à toutes les fables qu'il t'a plu d'inventer: par exemple, qug les auteurs de toutes choses étaient, à cause de toi. descendus sur cet obscur grain de sable nommé la terre, et que souvent ils s'étaient entretenus familièrement avec les tiens; quand je songe que, renouvelant ces rêves ridicules, tu insultas aux sages, même à notre époque actuelle qui semble surpasser toutes les autres en savoir et ei; civilisation, alors quels sentiments, malheureuse race mortelle, ou quelles pensées finis-tu par éveiller dans mon cœur ? Je ne sais lequel l'emporte, du rire ou de la pitié.
Comme une petite pomme, tombant d'un arbre vers la fin de l'automne par le seul fait de sa maturité, écrase, saccage et ensevelit en un instant les précieuses galeries qu'im peuple de fourmis a creusées à grand'peine dans la terre molle et les travaux et les richesses que par de longues fatigues la laborieuse et prévoyante colonie avait accumulés avec zèle au temps de l'été, de même, retombant du ciel profond où l'avait lancée le cratère tonnant, une sombre avalanche de cendres, de lq,ve et de pierres, mêlée de ruisseaux incandescents, ou bien un immense torrent de masses liquéfiées, de métaux fondus et de sable embrasé descendant avec fureur du flanc de la montagne à travers les broussailles, a bouleversé, broyé et recouvert en peu d'instants ces cités que la mer baignait là-bas au bord du rivage. La chèvre paît maintenant sur ces ruines, de nouvelles villes surgissent à l'écart, édifiées sur les cités ensevelies qui leur servent de fondements, et la terrible montagne foule pour ainsi dire à ses pieds les murailles qu'elle a renversées. La nature n'a pas plus d'estime ni de sollicitude pour la race de l'homme que pour la fourmi, et si la destruction est plus rare pour l'une que pour l'autre, l'unique raison en est que la race humaine est moins féconde. -
Plus de dix-huit cents ans se sont écoulés depuis que ces centres populeux ont disparu, anéantis par la force du feu,
et le paysan occupé de ses vignes, que dans ces campagnes nourrit à grand'peine la terre morte et recouverte de cendres, lève encore son regard inquiet vers la cime fatale que rien n'a pu calmer jamais, et qui se dresse toujours terrible, et qui sans cesse le menace de destruction, lui, ses enfants et leur pauvre avoir. Souvent le malheureux passe la nuit en éveil, étendu en plein air sur la terrasse de sa chaumière, et plus d'une fois il se relève pour surveiller la maiche redoutable de la lave bouillonnante que le volcan rejette de ses entrailles inépuisables sur ses flancs sablonneux et qui illunnne la mer de Capri? le port de Naples et Mergellina. Et s'il la voit approcher, ou si. au fond du puits de sa maison, il entend le bruit de Teau qui entre en ébullition. il éveille ses enfants, il éveille sa femme à la hâte, et prenant la fuite avec tout ce qu'ils peuvent emporter de leurs hardes, il voit de loin son f^yer familier et le petit champ qui était son unique ressource contre la faim devenir la proie du flux embrasé qui accourt en. crépitant et qui, impitoyable, s'étend pour toujours sur cette pauvre demeure. Voici qu'après un long oubli Pompei morte reparaît à la lumière du. ciel, pareille à un squelette enseveli que l'avarice ou la pitié ramène au jour; et du forum désert, debout au milieu des files de colonnes tronquées, le voyageur contemple au loin la montagne partagée en deux et la crête fumante qui semble menacer encore les ruines éparses autour d'elle. Et dans l'horreur de la nuit mytérieuse, à travers les théâtres déserts, à travers les temples mutilés et les maisons effondrées où la chauve-souris cache ses petits, — semblable à une torche sinistre et effrayante errant par les palais vides^ court la lueur de la lave funèbre qui flamboie au loin à travers i ombre et projette ses rouges reflets sur tous les alentours. Ainsi ignorant l'homme et les âges qu'il appelle anciens, et la succession des aïeux et de leurs descendants, la nature reste toujours jeune, ou plutôt elle avance pq,r un si long chemin qu'elle semble immobile. En attendant, les royaumes s'écroulent, les nations et les langages passent; elle ne s'en aperçoit point, et l'homme s'arroge la gloire d'être éternel.
Et toi. souple genêt, qui de tes branches odorantes ornes
ces campagnes dénudées, toi aussi, tu succomberas bientôt sous la cruelle puissance du feu souterrain, qui, retournant aux lieux qui lui sont familiers, étendra son impitoyable linceul sur ta frêle ramure. Et tu plieras, sans résister, ta tête innocente sous le faix mortel: mais jusqu'alors tu ne te seras pas courbé -vainement, en lâche suppliant, devant le futur oppresseur : mais tu ne te seras pas dressé avec un orgueil forcené vers les étoiles ni sur le désert où tu as vécu et où tu es né, non par ta volonté, mais par hasard : mais tu as été plus que sage et de beaucoup supérieur à l'homme, car tu n'as pas cru que tes rejetons fragiles ont été rendus immortels par le destin ou par toi-même.
(Printemps «IBSô)
Choix d'Œuvres en prose