‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 53 sur 57 · DIALOGUE D'UN MARCHAND D'ALMANACHS ET D'UN PASSANT · texte numérisé non relu

DIALOGUE D'UN MARCHAND D'ALMANACHS ET D'UN PASSANT

Le Marchand. — Almanachs, almanachs nouveavix ! Calendriers nouveaux ! En voulez- vous, monsieur, des almanachs ?

Le Passan't. — Des almanachs pour l'année nouvelle?

Le Marchand. — Oui, monsieur.

Le Passant. — Croyez- vous qu'elle sera heureuse, cette année nouvelle ?

Le Marchand. — Oh ! oui, monsieur, certainement.

Le Passant. — Comme celle qui s'achève?

Le M.\rchand. — Beaucoup, beaucoup plus.

Le Passant, — Comme la précédente?

Le Marchand. — Beaucoup plus, monsieur.

Le Passant. — Comme quelle autre, alors? Ne vous plairait-il pas que l'année prochaine ressemblât à quelqu'une de ces dernières années ?

Le Marchand. — Non, monsieur, non cela ne me plairait guère.

• Le Passant. — Combien d'années nouvelles avez- vous vues passer depuis que vous vendez des tlmanachs?

Le Marchand. — Il y en aura bientôt vingt, monsieur.

Le Passant. — A laquelle de ces vingt années voudriezvous que ressemblât l'année qui vient?

Le Marchand. — Moi? Je ne sais pas.

Le Passant. — Vous ne vous souvenez d'aucune année qui vous ait paru particulièrement heureuse?

Le Marchand. — Ma foi non, monsieur.

Le Passant. — Et pourtant la vie est une bonne chose, n'est-ce pas?

Lk Marchand. — Chacun sait cela.

Le Passant. — Ne voudriez- vous pas levivre ces vingt années, et même toutes celles qui se sont écoulées depuis \olre naissance?

Lk ^Larchand. — Eh ! mon cher monsieiir. plût à Dieu que cela fût possible !

Le Pass.ant. — Mais si vous aviez à revivre la vie que ^*ous avez vécue, ni plus ni moins, avec les mêmes plaisirs, les mêmes ennuis ?

Le Marchand. — Oh ! cela, non, par exemple !

Le Pass.ant. — Et quelle autre vie voudriez-vous revivre? la mienne, celle dun prince ou celle d"un autre? Xe pensez-vous pas que moi. le prince ou tout autre, nous répondrions précisément comme vous, et ne craignez-vous pas qu'ayant à recommencer la même vie, personne n'y consente ?

Le M.\pcHAND. — -En elYet. je le crains bien.

Le Pass.wt. — Ainsi, à cette condition, vous ne recommenceriez pas, même au cas où cela ne serait pas possible autrement ?

Le Marchand. — Xon. monsieur, non vraiment, je ne recommencerais pas.

Le Passant. - — Quelle vie voudriez-vous donc ?

J^E M.archand. — Je voudrais une vie comme ça. telle que Dieu me l'accorderait, sans autres conditions.

Le Pass.ant. — Une vie au hasard, dont on ne saurait rien d'avance, comme l'année qui vient?

Le ^Iarchand. — Justement.

Le Passant. — C'est ce que je voudrais aussi, si j'avais à revivre; c'est ce que voudrait tout le monde. Mais cela veut dire que jusqu'à ce jour le destin nous a tous mal « traités. Et l'on voit clairement que chaciin est d'avis que la somme du mal a été poi^r lui plus grande que celle du bien, puisque personne ne consentirait à naître une seconde fois à condition de recommencer la même vie d'auparavant avec tous ses biens et tous ses maux. Cette vie que l'on déclare bonne, ce n'est pas celle que Ton connaît, mais celle que l'on ne connaît pas ; ce n'est pas la vie passée, c'est la vie à venir. Avec l'année vouvelle. le destin va eniin ncus traiter favorablement, vous et moi. tout le

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monde, et ce sera ie comniencenient de Ja vie heureuse. N'est-il pas vrai?

Le M\rchand. — Espérons-le.

Le Passant. — ^Montrez-moi donc votre plus bel almanach.

Le Marchand. — Voici, monsieur. Celui-ci vaut trente fous.

Le Passant. — Voici trente sous.

Le Marchand. — Merci, monsieur. Au revoir. AlmanacRs, almanachs nouveaux I Calendriers nouveaux !

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