DIALOGUE DE LA NATURE ET D'U'NE AME
La Nature. — Va, ma fille de prédilection, car tu seras considérée et appelée telle pendant une longue suite de siècles. Vis, et sois grande et malheureuse.
L'Ame. — Quel mal ai-je fait avant de naitre. pour que tu me condamnes à une telle peine ?
La Nature. — Quelle peine, ma fille?
L'Ame. — Ne me prescris-tu pas d'être malheureuse?
La Nature. — Mais, c'est seulement parce que je veux que tu sois grande, et que ceci ne se peut sans cela. Ignores-tu que ta destinée est d'habiter un corps humain, et que tous les hommes, par nécessité, naissent et vivent malheureux?
L'Ame. — M^is, au contraire, il serait raisonnable que tu les rendisses heureux par nécessité. Si tu ne peux agir de la sorte, tu devrais t'abstenir de les mettre au monde.
La Nature. — Ni l'une ni l'autre chose ne sont en mon pouvoir, car je suis soumise au destin. Celui-ci en ordonne autrement, quelle qu'en soit la cause, cause que ni toi ni moi ne pouvons comprendre. Or, comme tu as été créée et disposée pour animer une forme humaine, aucune force au monde, ni la mienne ni celfe des autres ne te pourra délivrer du malheur commun à tous les êtres. Mais en
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outre, tu devras subir un malheur particulier et beaucoup plus grand, à cause de la supériorité dont je t'ai pourvue.
L'Ame. — Je n'ai rien appris encore, et ce n'est que maintenant que je commence à vivre. De là vi^nt sans doute que je ne te comprends pas. Mais dis-moi : la perfection et la condition malheureuse sont-elles essentiellement une même chose ? ou, si ce sont deux choses, ne pourrais-tu les séparer l'une de l'autre?
La Xature. — Dans l'âme des hommes, et, toute proportion gardée, dans celle de tous les autres animaux, on peut dire que c'est presque une même chose, car la perfection de l'âme entraîne une plus grande intensité de vie, qui elle-mcme comporte un sentiment plus grand de l'infélicité, ou, en d'autres termes un malheur plus complet. Semblablement, la plus grande intensité de vie donne aux âmes une plus grande volonté d'amour-propre, quelle que soit la forme sous laquelle celui-ci se manifeste. Cet accroissement d'amour-propre détermine à son tour un plus grand désir de félicité, et aussi un plus grand mécontentement d'en être privé, une plus grande douleur dans l'adversité. Tout cela se trouve contenu dans l'ordre primitif et éternel des choses créées, auquel je ne puis rien changer. En outre, la finesse de ton intelligence et la vivacité de ton imagination t'empêcheront, en grande partie, d'être maîtresse de toi. Les animaux grossiers emploient aisément aux fins qu'ils se proposent toutes leurs facultés et toutes leurs forces. Mais, en de très rares occasions, les hommes donnent toute la mesure de leur pouvoir. Ils en sont ordinairement empêchés par la raison et par l'imagination, qui leur suggèrent mille doutes dans la délibération et leur créent mille retards dans l'exécution. Les moins habiles et les moins habitués à réfléchir, à s'examiner eux-mêmes, sont les plus prompts à se résoudre et les plus capables d'agir. Mais tes pareilles, renfermées continuellement en elles-mêmes, et comme écrasées par la grandeur de leurs propres facultés se trouvent réduites à l'impuissance et ne peuvent échapper le plus souvent à l'irrésolution, tant dans 1% délibération que dans l'action. Et c'est là une des plus grandes souffrances dont soit af fli-
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gée la vie humaine. Ajoutes-y que par Texcellence de tes dispositions, tu surpasseras facilement et en peu de temps presque toutes tes semblables dans les connaissances les plus graves et dans les sciences les plus ardues. Néanmoins, il te sera toujours impossible ou fort malaisé d'apprendre ou de mettre en pratique un très grand nombre de choses minimes en elles-mêmes, mais très nécessaires dans le commerce des hommes ; en même temps tu devras te résoudre à voir, ces choses parfaitement pratiquées et af)prises sans peine par mille petits esprits, non seulement fort au-dessous de toi, mais dépourvus de toute valeur. Ces difficultés, ces misères infinies, et bien d'autres encore, occupent et assiègent les grandes âmes. Celles-ci, toutefois, sont abondamment récompensées par la renommée, par les louanges et les honneurs que leur procure leur noblesse même, et par le souvenir durable qu'elles laissent après elles.
• L'Ame. — Mais ces louanges et ces honneurs dont tu parles, de qui les tiendrai-je? du ciel, de toi, ou de quelle autre puissance?
La Nature. — Des hommes, parce qu'ils sont seuls à pouvoir te les accorder.
L'Ame. — Mais je pensais, moi, qu'étant incapable de tout ce qui est indispensable, comme tu le prétends, pour vivre en société, et notamment de ce que peuvent faire si aisément les esprits les plus médiocres, j'étais destinée à être, non pas louée, mais vilipendée et évitée par les liommes, ou du moins à vivre inconnue à presque tout le monde, comine inapte aux devoirs sociaux.
La Nature. — Il ne m'est pas donné de prévoir l'avenir, ni par conséquent de te prédire infailliblement a qui t' ad viendrai ni ce que l'on pensera de toi pendant ton séjour sur la terre. Je dois avouer pourtant que l'expérience du passé me fait admettre comme vraisemblable que les mortels te poursuivront de leur envie, cet autre fléau qui s'attache aux âmes élevées, ou qu'ils t'accableront de leur mépris et de leur indifférence. Joins à cela que la fortune et la destinée ont coutume d'être les ennemies de tes semblables. Mais, tout de suite après ta mort, comme il advint à un nommé Camoëns. ou peu d'années
après, comme ce fut le cas pour un autre appelé Milton, tu seras célébrée et, portée aux nues, je ne dis pas par tous, mais au moins par le petit nombre des hommes de bon sens. Peut-être que les cendres de la personne à laquelle tu es destinée reposeront dans une sépulture magnifique ; les traits de son visage, imités et reproduits de diverses manières, se répandront parmi les hommes ; on décrira, on confiera soigneusement à la postérité les moindres événements* de sa vie, et enfin le monde civilisé sera tout entier rempli de son nom. J'excepte le cas où, par la malignité du sort et par la surabondance même de tes facultés, tu serais constamment empêchée de révéler aux autres, sur ton propre mérite, aucun signe proportionné à leur entendement, fait dont les exemples sont en vérité fort nombreux, mais que le Destin et moi sommes seuls à connaître. L'A]ME. — Ma mère, quoique privée encore des autres connaissances, je sens que le plus grand ou plutôt le seul désir que tu m'aies donné est celui de la félicité. Et en admettant que je sois capable de désirer la gloire, je sens que je ne puis chercher à l'acquérir qu'à titre de félicité ou d'utilité. Or, à en juger par tes paroles, la perfection dont tu m'as dotée pourra bien m'être nécessaire ou profitable pour acquérir la renommée universelle ; mais elle ne mène point au bonheur, elle m'entraîne plutôt violemment à la misère. Quant à cette gloire même, il n'est pas croyable que j'y parvienne avant ma mort, et si elle m'échoit en partage, comment me fera-t-elle trouver plus d'utilité ou plus de plaisir dans les biens de ce monde? Enfin, il peut facilement arriver, comme tu le reconnais, que cette gloire rebelle, prix de tant de peines, ne me soit accordée en aucune manière, pas même après ma mort. Ainsi, je conclus de tes propres aveux, que loin de m'aime"r particulièrement, comme tu l'affirmais tout à rheure, tu me hais et me veux plus de mal que ne m'en témoigneront les hommes et la fortune, tant que je resterai sur la terre. En effet, tu n'as pas hésité à m'accabler d'un don aussi fufteste que cette perfection dont tu me fais l'éloge et qui sera l'un des principaux obstacles par lesquels je serai empêchée d'arriver à mon seul but, c'està-dire au bonheur.
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La Nature. — Ma fille, toutes les âmes humaines, comme je te le disais, sont une proie assignée au malheur, sans que cela me soit imputable. Mais, dans l'universelle misère de la condition terrestre et dans l'infinie vanité de tous les plaisirs et de tous les avantages, la gloire est estimée par la plupart comme le plus grand bien qui soit accordé aux mortels et comme le plus digne objet qu'ils puissent proposer à leurs soins et à leurs •actions. C'est pourquoi j'ai résolu, non par haine, mais par une véritable et particulière bienveillance, de te prêter, pour atteindre à ce but, tous les secours dont je dispose.
L'Ame. - — Dis-moi : parmi les bêtes, dont tu parlais, en est-il par hasard qui soient pourvues de moins de vitalité et de moins de sentiment que les hommes ?
La Natuee. — En commençant par celles qui tiennent de la plante, toutes sont en cela, à un degré plus ou moins grand, inférieures à l'homme. Celui-ci a plus de vie, plus de sentiment que tous les animaux, parce que de tous les êtres vivants il est le plus parfait.
L'AitE. — Eh bien ! si tu m'aim.es, loge-moi dans le plus imparfait, ou si tu ne le peux, dépouille-moi des funestes dons qui m'ennoblissent et fais-moi ressembler à l'âme humaine la plus stupide et la plus insensée que tu aies jamais produite.
La Nature. — Ce dernier vœu je puis l'exaucer, et je vais le faire, puisque tu refuses l'immortalité vers laquelle je t'avais dirigée.
L'Ajvle. — Et en échange de l'immortalité, je te saurai gré de hâfcer ma mort le plus qu'il se pourra.
La Nature. — Je vais en conférer avec le Destin.
(choix)
La sagesse économique de ce siècle peut se mesurer par* la vogue des éditions appelées compactes. On y emploie peu de papier, mais, en revanche, on s'y abîme la vue. Il est vrai que, pour excuser cette économie de papier dans les livres, on peut alléguer que l'usage de notre époque est d'imprimer beaucoup et de ne rien lire. C'est à ce même usage qu'il faut attribuer l'abandon des caractères ronds employés communément autrefois et remplacés aujourd'hui par des caractères allongés, imprimés sur papier bîillant. Ces impressions, quoique agréables à la vue, sont bien naturelles en un temps où l'on imprime les livres plutôt pour les faire voir que pour les lire.
Dans les choses obscures, c'est toujours le petit norjjbre qui y voit le mieux; dans les choses claires, c'est le grand nombre. Il est absurde d'invoquer, dans les questions métaphysiques, ce qu'on appelle le sentiment des masses, sentiment dont on ne fait aucun cas lorsqu'il s'agit de phénomènes physiques soumis aux sens, comme, par exemple, dans la question du mouvement de la terre et dans mille autres. Au contraire, il est téméraire, dangereux et, à la longue, inutile de s'opposer à l'opinion du plus grand membre en matière politique.
La mort n'est point un mal : elle délivre l'homme de tous les maux et, en lui retirant les biens, elle lui enlève tout désir. Mais la vieillesse est un très grand mal, parce
qu'elle s'accompagne de toutes les douleurs et, qu'en privant) l'homme de tout plaisir, elle lui laisse tous ses appétits. Néanmoins, les hommes craignent la mort et souhaitent la vieillesse.
Nous sommes parfaitement convaincus que la plupart des personnes à qui nous confions l'éducation de nos enfants sont elles-mêmes sans éducation. Et nous n'ignorons pas qu'il leur est impossible de donner ce qu'elles n"ont pas reçu et ce qui ne peut s'acquérir autrement.
Il est un siècle qui a la prétention de tout refaire dans les arts et dans les sciences, sans parler du reste, et cela précisément parce qu'il est incapable de rien faire.
Il y a, chose étrange à dire, un dédain de la mort et un courage plus abject et plus méprisable que la peur : tel est le courage des négociants et des autres hommes voués à la recherche du lucre, qui, très souvent, même pour des gains minimes et pour de sordides économies, se refusent obstinément à prendre les précautions et les mesures nécessaires à leur conservation, et s'exposent à des dangers extrêmes où, vils héros, ils trouvent parfois une mort peu, louable. On a pu voir de remarquables exemples de ce courage ignominieux, amenant fatalement des conséquences fâcheuses pour des peuples innocents, notamment lors de l'épidémie de choléra qui a sévi dans ces dernières années.
Si, contre l'opinion des autres, nous avons prédit qu'une chose arrivera et qu'en effet elle arrive, ne croyons pas que nos contradicteurs, voyant le fait, nous donnent raison et nous appellent plus sage et plus intelligent qu'eux. Ils nieront le fait ou la prédiction, ou bien ils allégueront telle
OU telle différence dans les circonstances, ou, de toute façon, ils trouveront des causes d'après lesquelles ils s'efforceront de se persuader, à eux-mêmes et aux autres, que leur opinion était juste et la nôtre fausse.
Les prisons et les galères sont pleines de gens qui, à les entendre, sont tout à fait innocents ; de même les emplois publics et les honneurs de toute sorte ne sont conférés qu'à des personnes qui y ont été appelées et contraintes malgré elles. Il est presque impossible de trouver quelqu'un qui avoue ou avoir mérité la peine qu'il souffre, ou cherché ni désiré les honneurs dont il jouit; mais ceci est peut-être moins possible encore que cela.
Il me semble assez difficile de décider s'il est plus contraire aux premiers principes de la bienséance de parler longuement de soi et par habitude, ou s'il est plus rare de trouver un homme exempt de ce vice.
Aucun signe plus certain qu'on est peu philosophe et peu sage que de vouloir toute sa vie sage et philosophique.
Aucune profession n'est plus stérile que celle des lettres. Cependant, telle est la valeur de l'imposture dans le monde, qu'avec son aide même les lettres de\dennent fructueuses. L'imposture est pour ainsi dire l'âme de la vie sociale, c'est fin art sans lequel aucun art et aucune faculté ne sont parfaits, si on les considère dans leurs effets sur l'esprit des autres. Chaque fois que vous examinerez la condition de deux personnes qui auront, l'une une valeur vraie, l'autre une valeur fausse, vous trouverez que celle-ci est plus riche que celle-là ; le plus souvent même celle-ci est
fortunée, celle-là est pauvre. L'imposture vaut et réussit même sans la vérité ; mais la vérité sans imposture ne peut rien. Cela n'est pas dû, je crois, à une mauvaise inclination de notre espèce, mais c'est que le vrai étant toujours trop pauvr^ et défectueux, il est nécessaire, pour que l'homme en soit touché et y trouve du plaisir, d'y ajouter de l'illusion et du prestige, en un mot, de promettre plus et mieux qu'on ne peut donner. La nature même n'est qu'imposture pour l'homme, et elle ne lui rend la vie aimable et supportable que par l'imagination et l'artifice.
De même que l'humanité a coutume, en blâmant le présent, de louer le passé, la plupart des voyageurs, pendant qu'ils parcourent le monde, s'éprennent de leur pays natal et le préfèrent avec une sorte de colère aux pays où ils se trouvent. De retour dans leur patrie, ils la proclament, avec la même colère, inférieure à tous les autres lieux qu'ils ont visités.
Les jeunes gens croient, en général, se rendre aimables en feignant d'être mélancoliques. Et peut-être que, quand elle est feinte, la mélancolie peut plaire pendant quelque temps, surtout aux femmes. Mais quand elle est vraie, elle met en fuite tout le genre humain; et à la longue on s'aperçoit qu'il n'y a qu'vme chose qui plaise et qui réussisse dans la société des hommes, c'est la gaîté; parce que, enfin, contrairement à ce que pensent les jeunes gens, le monde (et il n'a pas tort) aime, non à pleurer, mais à rire.
Dans quelques lieux mi-civilisés, mi-barbares, comme par exemple à Xaples, on peut faire plus aisément qu'ailleurs une observation vraie partout: c'est que celui qui 'passe pour pauvre est à peine considéré comme un homme ; quant à celui qu'on croit riche, il est toujours en danger de mort. De là vient la nécessité, dans de tels pays, de se résoudre,
comme ou le fait généralement, à tenir caché son état de fortune, afin que le public ignore si l'on est à mépriser ou à assassiner. Alors on en est réduit à être moitié méprisé et moitié estimé, comme le sont ordinairement les hommes, suivant qu"on veut leur nuire ou les laisser tranquilles.
Beaucoup voudraient se conduire bassement à votre égard, et qu'en même temps, sous peine d'encourir leur haine, vous ayez la courtoisie de ne pas vous opposer à leur méchan<?eté et de ne pas les considérer comme vils.
Aucune qualité humaine n'est plus intolérable, dans la vie ordinaire, et n'est en effet moins tolérée que l'intolérance.
Ou je me trompe fort, ou il est rare que, dans notre siècle, une personiie soit généralement louée, si elle n'a commencé par se louer elle-même. Tel est l'égoïsme, et telles sont la haine et l'envie que les hommes se portent les uns aux autres, que si l'on veut acquérir un nom, il ne suffit pas de faire des choses louables, mais il faut les louer soi-même, ou, ce qui revient au même, trouver quelqu'un qui les vante et les exalte continuellement en public, afin d'amener la foule, par la force de l'exemple, de l'audace et de la persévérance, à répéter une partie de ces louanges. Mais n'espérez point qu'on s'émeuve spontanément, si grande que soit votre valeur, si belles que soient vos œuvres. On regarde et on se tait éternellement ; et si on le peut même, on empêche les autres de voir. Celui qui veut *"élever. même s'il est doué d'un vrai mérite, doit bannir la modestie. Sur ce point encore le monde ressemble aux femmes: avec de la retenue et de la réserve on n'en obtient rien.
Nul n'est si désabusé du monde, ne le connaît si protondément et ne l'a en si parfaite horreur, qui, s'il en reçoit un regard bienveillant, ne se sente en partie réconcilié avec lui. De même, si méchant que nous sachions un homme, s'il nous salue avec courtoisie, il nous paraît moins méprisable qu'auparavant. Ces observations servent à démontrer la faiblesse de l'homme, sans justifier les méchants ni le monde.
Chilon, que l'on a rangé parmi les sept sages de la Grèce, voulait que l'homme vigoureux de corps fût doux dans ses manières, afin, disait-il. d'inspirer aux autres plus de respect que de crainte. L'affabilité, la douceur des manières et même l'humilité ne sont jamais superflues chez ceux qui sont manifestement supérieurs aux autres en beauté, en esprit ou en quelque autre qualité très estimée dans le inonde : car la faute qu'ils ont à se faire pardonner est trop grave et l'ennemi qu'ils ont à apaiser est trop cruel et trop exigeant; leur faute, c'est leur supériorité: leur ennemi, c'est l'envie. Quand les anciens se trouvaient dans un état de grandeur ou de prospérité, ils jijgeaient convenable d'apaiser l'envie même chez les dieux, et ils expiaient par des humiliations, des offrandes et des pénitences volontaires le crime presque inexpiable qui consiste à être heureuS ou puissant.
Il est au monde des hommes d'une remarquable probité, dont on peut, si on est familier avec eux, ne craindre aucun mauvais office, sans toutefois en espérer aucun service.
Un grand remède de la médisance, comme aussi des afflictions de l'âme, c'est le temps. Si le monde blâme un
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de nos principes ou de nos actes, bons ou mauvais, nous n'avons qu'une chose à faire: persévérer. Le temps passe, la thèse s'use, les médisants l'abandonnent pour en chercher une nouvelle. Et plus nous nous montrerons ^'ermes et imperturbables dans notre persévérance à mépriser Topinion, plus tôt ce qui fut condamné d'abord et parut étrange sera tenu pour raisonnable et régulier, car le monde qui ne croit jamais que celui qui ne cède pas puisse avoir tort, finit par se condamner et par nous absoudre. D'où il résulte, chose assez connue, que les faibles vivent au gré du monde, et les forts à leur propre gré.
Nous sommes condamnés à cette alternative : consumer sans but notre jeunesse, ce seul temps de la vie où il nous soit donné de faire des provisions pour l'âge à venir et de pourvoir à notre état; — ou la dépenser à préparer des jouissances pour un âge où nous ne serons plus aptes à en jouir.
Il est un fait qui montre quel amour la nature nous inspire pour nos semblables : tout animal ou tout enfant sans expérience qui voit sa propre image dans un miroir, la prend pour une créature semblable à lui, entre en fureur et en rage et cherche par tous les moyens à nuir^ à cette créature et à la tuer. Les petits oiseaux domestiques, si doux par nature et par habitude, s'élancent avec colère, jettent des cris, écartent les ailes, ouvrent le bec et en frappent le miroir qu'on leur présente; et le singe, quand il le peut, le jette par terre et le foule aux pieds.
La franchise peut être utile, quand on l'emploie par artifice ou quand elle est trop rare pour qu'on y ajoute foi.
La Bruyère a dit une chose très vraie: C'est qu'il est plus difficile de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d'en faire valoir un médiocre par une réputation qu'on s'est déjà acquise. On peut ajouter que le moyen le plus rapide de parvenir à la renommée, c'est' peut-être d'affirmer avec assurance et opiniâtreté, sur tous les tons possibles, qu'on l'a déjà acquise.
Rien n'est plus rare au monde qu'une personne habituellement supportable.
Si deux ou plusieurs personnes, dans un lieu public ou dans une réunion, rient entre elles et le laissent voir sans que les autres sachent de quoi elles rient, tous les assistants en ressentent une telle appréhension que leurs propos deviennent subitement sérieux: les uns se taisent, d'autres se retirent; les plus intrépides s'approchent de ceux qui rient et tâchent qu'on leur permette de rire dans leur compagnie. C'est comme si, dans l'obscurité, on entendait une décharge d'artillerie : tous s'empressent de fuir, ne sachant de quel côté sont dirigés les coups et redoutant que les armes ne soient chargées à balle. Le rire concilie l'estime et le respect même des inconnus, attire L'attention de tous les assistants et donne une sorte de supériorité. Si jamais, dans quelque réunion, on vous néglige ou on vous traite avec hauteur et manque d'égards, vous n'aurez qu'à choisir adroitement une des personnes présentes, et à rire avec elle franchement et avec persévérance, en montrant le plus possible que ce rire vous vient du cœur ; et s'il se trouve des gens qui rient de vous, riez plus fort et plus longtemps qu'eux. Vous serez bien malchanceux si alors les plus orgueilleux et les plus arrogants, ceux qui vous faisaient le plus mauvais visage, ne prennent pas la fuite après une courte résistance, ou ne viennent pas d'eux-mêmes vous
demander grâce, rechercher votre conversation et tous offrir leur amitié. Grande parmi les hommes et terrible est la puissance du rire : contre le rire, personne en sa conscience ne se sent assez fort. Celui qui a le courage de rire est le maître du monde, à peu près comme celui qui est prêt a mourir.
Quand jai revu, après quelques années, une personne que j'avais connue jeune, il m'a toujours semblé voir quelqu'un qui avait éprouvé quelque grande infortune. L'air de joie et de confiance n'est propre qu'au premier âge ; et le sentiment de ce qu'on perd et des incommodités physiques accrues de jour en jour donne aux plus frivoles, aux plus gais et même aux plus heureux, un visage et une attitude qu'on appelle graves, mais qu'on devrait plutôt appeler tristes, si l'on songe à l'aspect de la jeunesse et de lenfance.
Si les quelques hommes de vraie valeur qui cherchent la gloire connaissaient individuellement tous ceux qui composent ce public dont ils s'efforcent d'acquérir l'estime, il est à croire qu'ils se refroidiraient beaucoup dans leur dessein, et que peut-être ils l'abandonneraient. Mais notre esprit est ainsi fait, il ne peut se soustraire au pouvoir que le nombre des hommes exerce sur l'imagination. Il arrive à chaque instant que nous avons de la considération, du respect même, je ne dis pas pour une foule, mais pour dix personnes réunies dans une chambre, alors que nous ne faisons aucun cas de chacune d'elles en particulier.
Les années d'enfance sont dans la mémoire de chacun comme les temps fabuleux de sa vie, de même que. dans la mémoire des nations, les temps fabuleux de leur enfance.
La ruse, qui est le propre de l'esprit, est souvent employée pour suppléer au manque d>sprit et pour vaincre l'esprit supérieur d'autrui. •
Il est curieux de constater que presque tous les hommes de valeur ont les manières simples, et que néanmoins les manières simples sont presque toujours prises pour une marque de peu de valeur.
Une attitude silencieuse dans la conversation plaît et est louée, quand on connaît que la personne qui se tait a pour parler autant d'audace et de talent qu'il est nécessaire.
Parcourez la vie des hommes illustres, et si vous passez en revue ceux qui sont tels, non par leurs écrits mais par leurs actions, vous en trouverez à grand'peine quelquesuns de vraiment grands à qui leur père n'ait pas manqué dès le premier âge. D'abord ceux dont la famille a de quoi vivre et dont le père est vivant n'ont ordinairement pas d'argent à leur disposition et, par conséquent, ne peuvent rien dans le monde; d'autant plus qu'ayant l'espoir de devenir riches, ils ne songent pas à acquérir du bien par leur activité propre, ce qui pourrait leur donner l'occasion d'accomplir de grandes actions. Ceux qui ont réalisé de grandes choses ont été, en général, ou riches ou tout au moins à leur aise dès le début. Mais, d'autre part, la puissance paternelle, chez toutes les nations qui ont des lois, comporte une sorte de servitude des enfants, qui, pour dépendre de la famille, n'en est pas moins étroite ni moins sensible que la servitude sociale, et qui, si tempérée qu'elle soit par le Code, par les mœurs publiques, ou par le caractère particulier des personnes, ne manque ja-
mais de produire un ^ef fet vraiment désastreux. Cet état crée chez le jeune homme un sentiment qu'il porte constamment en lui-même, tant que son père vit, et qui se trouve confirmé encore par l'opinion que, visiblement et inévitablement, le monde se fait de lui. Je veux parler d'uû sentiment de soumission et de dépendance, qui fait qu'on ne se sent pas librement maître de soi, qu'on n'est pas, pour ainsi dire, une personne entière, mais une partie, un membre seulement, et que le nom qu'on porte appartient plus à d'autres qu'à soi-même^ Ce sentiment est plus profond chez ceux qui seraient le plus à même d'agir, parce que, doués d'un esprit plus éveillé, ils sont plus capables de sentir, plus prompts à se rendre compte de la condition qu'ils subissent réellement; et il est presque impossible que la conscience de - cet état s'accorde, je ne dis pas avec les grandes actions, mais même avec les grands desseins, quels qu'ils soient. Ainsi se passe la jeunesse. Ce n'est qu'à l'âge de quarante ou de cinquante ans que l'homme se sent pour la première fois maître de • lui, et il est superflu d'ajouter qu'alors il n'éprouve plus la nécessité d'agir, que même, s'il l'éprouvait, il n'aurait plus ni l'ardeur, ni la force, ni le temps indispensables aux grandes actions. Ici encore, on constate qu'on ne peut espérer au monde aucun bien qui ne soit accompagné de maux dans la même proportion. En effet, l'avantage inappréciable d'être guidé dans sa jeunesse par un conseiller expérimenté et affectueux, comme seul peut l'être un père, se trouve compensé par une sorte d'amoindrissement de la jeunesse et généralement de la vie.
Ce qui suit n'est pas une pensée, mais une anecdote que je place ici pour la distraction du lecteur. Un de mes amis, ou plutôt le compagnon de ma vie, Antonio Ranieri, — jeune homme qui, s'il vit et si les hommes n'arrivent pas à rendre inutiles les dons qu'il tient de la nature, sera bientôt suffisamment désigné par la seule mention de son nom, — habitait avec moi à Florence en 1831. Un soir d'été, passant par la rue Buia, il aperçut, près de la place du Dôme, sous une fenêtre de rez-de-chaussée du palais
appartenant aujourd'hui aux Riccardi, un grand Rassemblement de personnes qui criaient toutes épouvantées : « Oh ! le fantôme ! » Il regarda par la fenêtre et, dans une chambre qui n'était éclairée que par un des réverbères de la rue, il vit comme une ombre de femme qui agitait les bras de ci, de là, tandis que son corps restait immobile. Mais ayant l'esprit occupé d'autres pensées, il passa outre et ni ce soir-là, ni le lendemain, il ne se souvint de cette rencontre. Pourtant, un autre soir, à la même heure, venant à passer au même endroit, il y trouva une foule encore plus nombreuse que la première fois, et il l'entendit répéter avec la même terreur: « Oh! le fantôme ! ». Il regarda par la fenêtre et revit la même ombre qui remuait toujours les bras sans faire d'autres mouvements. La fenêtre n'était guère qu'à une hauteur d'homme au-dessus du sol. Quelqu'un, qui ressemblait à un sbire, dît dans la foule: « Si j'avais quelque personne qui voulût me prêter ses épaules, je me hisserais jusque-là, pour voir ce qu'il y a dans cette chambre. » Et aussitôt Ranieri de lui répondre: « Si vous me prêtez les vôtres, j'y monte. » Mon ami monta en effet. Parvenu à la fenêtre, il trouva, près de l'appui, étendu sur le dossier d'une chaise, un tablier noir, qui, agité par le vent, offrait l'apparence de bras qui se remuent. Sur la chaise, appuyé contre le même dossier, était un rouet qui formait la tête du fantôme. Ranieri prit le rouet et le montra à la foule qui se dispersa en riant beaucoup.
A quoi bon cette histoire? A distraire le lecteur, comme je l'ai dit. Je soupçonne, en outre, qu'il n'est peut-être pas inutile à la critique historique et à la philosophie de savoir qu'au xix' siècle, au beau milieu de Florence, la ville la plus éclairée d'Italie et où, en particulier, le peuple est le plus intelligent et le plus civilisé, on voit des fantômes, qu'on prend pour des esprits, et qui ne sont que des rouets à filer ! Et les étrangers feront bien de ne pas sourire ici, comme ils en ont coutume à propos de nos affaires. Car il est connu qu'aucune des trois grandes nations qui, comme disent les gazettes, marchent à la tête de la civilisation, n'ajoute moins foi aux esprits que la nation italienne.
Une des erreurs les plus graves où tombent journellement les hommes est de croire qu'on garde leurs secrets ; non seulement ceux qu'ils révèlent par leurs confidences, mais aussi ceux qu'à leur insu ou malgré eux, ils ont laissé échapper ou entrevoir, au sujet de ce qu'il leur conviendrait de tenir caché. Or, je déclare que vous vous trompez chaque fois que, sachant qu'une de vos affaires est connue d'un autre, vous ne tenez pas pour assuré qu'elle est déjà connue du public, quel que soit le dommage ou la honte qui puisse en résulter pour vous. C'est à grand' peine que leur «intérêt personnel empêche les hommes de révéler im secret. Si des tiers sont en cause, nul ne se tait.
En voalez-vous une preuve ? Examinez-vous vous-même et voyçz combien de fois la crainte de déplaire ou de nuir« à un autre ou de le faire rougir, vous a empêché de laisser paraître ce que vous savez, je ne dis pas à beaucoup de gens, mais au moins à tel ou tel ami, ce qui revient au même. Dans l'état de société, il n'est pas de plus pressant besoin que celui de bavarder : c'est le principal moyen de passer le temps, et passer le temps est évidemment l'une des premières nécessités de la vie. Or, les sujets de bavardage les plus rares sont ceux qui piquent la curiosité et dissipent l'ennui. C'est en cela précisément que réside l'attrait des histoires mystérieuses et nouvelles. Observez donc fermement cette règle : les actions que vous ne voulez pas qu'on sache, non seulement n'en parlez pas, mais ne les faites pas. Et quant à celles que vous ne pouvez ou n'avez pu empêcher, tenez pour certain qu'elles sont connues, quand même vous ne vous en apercevriez pas.
Celui qui, au prix de mille peines et de longs soucis, ou du moins après beaucoup d'attente, a acquis un bien, s'il voit que d'autres acquièrent le même bien avec facilité et rapidement, en fait ne perd rien de ce qu'il possède. Et néanmoins, cela lui parait odieux, parce que l'imagination amoindrit la valeur du bien obtenu, quand celui-ci devient
commun à ceux qui, pour se le procurer, n'ont rien dépensé et n'ont que peu ou point souffert. Ainsi, l'ouvrier de la parabole évangélique se plaint, comme d'une injure, de ce que l'on paie autant que lui ceux qui ont travaillé moins ; et. dans certains ordres monastiques, les supérieurs ont coutume de traiter les novices avec toute sorte de rigueurs, de crainte de les voir parvenir trop aisément à l'état où eux-mêmes sont arrivés péniblement.
Quel malheur ce serait pour les maîtres et surtout pour les parents, s'ils pensaient, ce qui est la vérité, que leurs enfants.* de quelque naturel qu'ils soient doués, en dépit des efforts, des peines et des sacrifices que coûte l'éducation, rien que par l'usage du monde, à moins que la mort ne le prévienne, deviendront" presque à coup sûr des méchants. Cette réponse serait peut-être plus forte et plus valable que celle de Thaïes à Solon, qui lui demandait pourquoi il ne se mariait pas. Thaïes fit valoir les inquiétudes que causent aux parents les souffrances et les dangers de leurs enfants. J'avoue, pour ma part, qu'il serait plus juste et plus raisonnable de s'excuser en disant qu'on ne veut pas augmenter le nomljre des méchants.
Quand nous parlons, nous n'éprouvons de plaisir vif et durable que s'il nous est permis de parler de nous-mêmes ou de ce qui no as touche et nous occupe. Tout autre discours devient bientôt fastidieux, et pourtant le sujet qui nous charme est d'un ennui mortel pour qui nous écoute. On n'acquiert le titre de causeur aimable qu'au prix de vraies soaffrances, car on ne se rend aimable, dans la conversation, qu'en flattant l'amour-propre des autres, en écoutant beaucoup et en se taisant à propos, ce qui est d'ordinaire peu récréatif ; ou en laissant parler les autres de leur personne et de ce qui les intéresse autant qu'ils en ont envie, en les y invitant en quelque sorte et en discourant avec eux sur les mêmes sujets. En se quittant, les uns sont très satisfaits, les autres sont contrariés. En
soiiime, si la meilleure compagnie est celle qui nous laisse le plus contents de nous-mêmes, il y a tout lieu de supposer que c'est aussi celle qui a le moins à se louer de nous. La conclusion de tout ceci, c'est que, dans la conversation, dans tout colloque quelconque dont le but n'est que de s'entretenir en parlant, le plaisir des uns entraîne presque inévitablement T ennui des autres. On ne peut espérer que de s'ennayer ou de déplaire, et l'on est fort heureux quand on peut garder le juste 'milieu entre* ces deux extrêmes.
C'est une chose odieuse de parler beaucoup de soi. Mais plus les jeunes gens sont vifs de nature et supérieurs d'esprit, moins ils savent, se garder de ce défaut. Ils parlent de leurs affaires avec une candeur extrême et tiennent pour certain que celui qui les écoute s'y intéresse presque autant qu'eux-mêmes. On leur pardonne, non seulement à cause de leur manque d'expérience, mais parce qu'il est manifeste qu'ils ont besoin d'aide, de conseils, et qu'en parlant ils trouvent quelque soalagement aux passions qui les bouleversent à leur âge. Il semble même généralement reconnu que les jeunes gens ont comme un droit à occuper le monde de leurs pensées.
En -avançant dans la connaissance pratique de la vie, l'homme se relâche chaque jour de la sévérité des jeunes gens. Ceux-ci, toujours en quête de perfection, espèrent la rencontrer et mesurent toute chose à l'idée qu'ils en ont dans l'âme. Ils excusent difficilement les défauts et n'accordent guère leur estime aux vertus défectueuses et incomplètes ni aux qualités peu durables qu'ils trouvent chez les hommes. Plus tard, reconnaissant que tout est imparfait, ils se persuadent qu'il n'est rien de meilleur au monde que cette médiocrité qu'ils méprisaient d'abord, et qu'il n'est presque aucune chose, presque aucune personne vraiment dignes d'estime. Peu à peu, ils changent d'appréciation et comparent ce qu'ils voient, non plus à la perfection rêvée, mais à la réalité ; ils s'accoutument à pardonner
généreusement et à faire cas de toute vertu médiocre, de toute apparente valeur, de tout petit mérite qu'ils découvrent; tant qu'à la fin ils regardent comme louables beaucoup de choses et beaucoup de personnes qui, auparavant, leur auraient paru à peine supportables. Leur indulgence augmente au point que, presque incapables , d'estime au début, ils deviennent, avec le temps, presque incapables de mépris, surtout quand ils sont doués d'une grande intelligence. Car, se montrer très méprisant et très exigeant après la première jeunesse n'est pas un bon signe : c'est révéler que, par manque de compréhension ou sûrement par défaut d'expérience, on a mal connu le monde; à moins qu'en ne soit de ces sots qui méprisent autrui par la grande estime qu'ils ont d'eux-mêmes. Enfin, chose invraisemblable mais juste, déclarer que l'usage du monde enseigne plus l'indulgence que le mépris, c'est avouer implicitement l'extrême bassesse des choses humaines.