‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 54 sur 57 · DIALOGUE DE LA NATURE ET D'UN ISLANDAIS · texte numérisé non relu

DIALOGUE DE LA NATURE ET D'UN ISLANDAIS

Un Islandais, qui avait parcouru la plus grande partie du monde et séjourné dans les pays les plus divers, traversait un jour l'intérieur de l'Afrique. Comme il passait sous la ligne d'équinoxe, en un lieu encore inexploré, il lui arriva une aventure pareille à celle qui advint à Vasco de Gama. On se rappelle, en eftet, qu'au moment où Vasco •allait franchir le • cap de Bonne Espérance, ce cap luimême, gardien des mers australes, lui apparut sous l'aspect d'un géant, pour le dissuader de pénétrer dans ces mers inconnues (1). L'Islandais vit de loin un immense rocher, qu'il prit d'abord pour une statue de pierre semblable aux colosses solitaires qu'il avait vus, plusieurs années auparavant, dans l'île de Pâques. Mais s'étant approché, il reconnut que cette figure était celle d'une femme gigantesque, assise à terre, le buste droit, le dos et le coude appuyés à une montagne. Ce n'était point une statue, mais une personne vivante ; son visage était moitié beau, moitié terrible ; ses yeux et ses cheveux étaient très noirs. Elle le regardait fixement. Un certain temps s'écoula d'abord en silence, puis elle lui adressa la parole en ces termes :

La Nature. — Qui es-tu? Que viens-tu^hercher en ces lieux où ton espèce était inconnue '

(1) Camoëns. Lusiadcs, chant V

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L'Islandais. — Je suis un pauvre Islandais qui fuis la Nature. Je l'ai fuie durant presque toute ma vie en cent endroits de la terre, maintenant je la fuis par ici.

La Nature. — Ainsi l'écureuil fuit le serpent à sonnettes jusqu'au moment où il va de lui-même se jeter dans sa gueule. Je suis celle que tu fuis.

L'Islandais. — La Nature?

La Nature. — Elle-même.

L'Islandais. — J'en suis profondément contrarié; certes, une plus fâcheuse aventure ne pouvait m' arriver.

La Nature. — Tu pouvais bien penser que je fréquentais plus particulièrement ces régions, où, tu ne l'ignores pas, ma puissance est plus manifeste qu'ailleurs. Mais qu'est-ce qui te poussait à me fuir ?

L'Islandais. — Tu dois savoir que dès ma tendre jeunesse, je fus persuadé et instruit, par un petit nombre d'expériences, de la vanité de la vie et de la sottise des hommes : ceux-ci ne cessent de lutter entre eux pour acquérir des plaisirs qui ne les réjouissent point et des biens qui ne leur sont d'aucune utilité; ils supportent et se procurent mutuellement des inquiétudes infinies et des maux innombrables qui les chagrinent et leur nuisent réellement; enfin, ils s'éloignent d'autant plus de la félicité (Qu'ils la cherchent davantage.

Pour ces motifs, renonçant à tout autre désir, je résolus de vivre d'une vie obscure et tranquille, sans causer d'ennui à autrui, sans chercher en aucune façon à améliorer ma condition et sans entrer en conflit avec personne pour aucun bien de ce monde; et, désabusé du plaisir, comme d'une chose refusée à notre espèce, je ne me proposai d'autre but que de me garder de la souffrance. Je ne veux pas dire par là que je songeai à m' abstenir des occupations et des fatigues corporelles : tu sais quelle différence il y a entre la fatigue et l'ennui, entre une vie tranquille et une vie oisive.

Dès que je commençai à mettre mon projet à exécution, j'éprouvai combien il est vain de penser, quand on vit parmi les hommes, qu'on pourra, en n'ofiensant personne, éviter d'être offensé par les autres, et qu'en cédant toujours spontanément et en se contentant de la moindre

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part en toute chose, on obtiendra une place quelconque pour vivre, ou même que cette moindre part ne nous soit point disputée. Mais j'échappai aisément aux importunités de mes semblables, en me séparant de leur société et en me retirant dans la solitude, ce qui peut être tenté sans difficulté dans mon ile natale. Cela fait, j'eus beau vivre sans aucune ombre de plaisir, je ne pus me mettre à l'abri de la souffrance, car la longueur de l'hiver, l'intensité du froid et l'ardeur extrême de l'été, qui sont des inconvénients naturels à ce pays-là, me tourmentaient continuellement; et le feu, près duquel il me fallait passer une grande partie du temps, me desséchait les chairs et m'abîmait les yeux à cause de la fumée; de sorte que, ni au logis ni au dehors, je ne pouvais me préserver d'un incessant malaise. Je ne pouvais pas même conserver cette tranquillité de vie à laquelle tendaient principalement mes désirs : les tempêtes épouvantables de la mer et de la terre, les grondements menaçants du mont Hécla, la crainte des incendies, si fréquents dans nos habitations en bois, ne finissaient jamais de ni'inquiéter. Toutes ces incommodités dune vie toujours conforme à elle-même et dépouillée de tout désir, de toute espérance quelconque, et presque de tout souci autre que celui de la tranquillité, sont bientôt beaucoup plus lourdes à supporter que quand la plus grande partie de notre esprit est occupée par les tracas de la société et par les infortunes que nous créent les hommes. Je vis que plus je me resserrais, plus je me renfermais en moi-même, afin d'empêcher que mon être ne causât ni ennui ni dommage à aucune chose au monde, moins je parvenais à me défendre des inquiétudes et des tribulations extérieures. Je résolus de changer de pays et de climat, pour voir si en quelque endroit de la terre je pourrais, en n'offensant pas, n'être point offensé, et, en ne jouissant pas, ne point souffrir. Et à cette résolution je fus amené aussi par une autre pensée qui me vint : peut-être n'avais-tu destiné au genre humain qu'un seul climat et certaines régions de la terre (comme tu l'as fait pour chacune des autres espèces d'animaux et de plantes) et, qu'en dehors de ces régions, les êtres ne pouvaient prospérer ni vivre sans difficultés et sans misères : celles-

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ci, en ce cas, devraient être imputées non à toi, mais à eux seuls, s'ils ont iqépiisé et franchi les limites que tu as assignées par tes lois aux habitations humaines. J'ai parcouru le 'monde presque tout entier et j'ai fait l'épreuve de presque tous les climats, cherchant toujours, selon mon dessein, à ne donner aux autres créatures que le moins d'ennui possible et à n'obtenir que* ma seule tranquillité. Mais j'ai été brûlé par la chaleur sous les tropiques, ressaisi par le froid vers les pôles, éprouvé dans les climats tempérés par l'inconstance du ciel, et, en tous lieux, importuné par l'agitation des éléments. J'ai vu plusieurs endroits où il ne se passe pas un jour sans orage : autant dire que chaque jour tu livres un assaut et une bataille en règle aux habitants de ces pays, qui ne sont coupables d" aucune injure envers toi. Ailleurs, la sérénité presque constante de l'atmosphère se trouve compensée par la fréquence des tremblements de terre, par le grand nombre et la colère des volcans, par des bouleversements souterrains ravageant toute une contrée. En d'autjes pays, les vents et les ouragans déchaînés régnent pendant les saisons épargnées des autres fléaux du ciel. Tantôt j'ai entendu, au-dessus de ma tête' crouler mon toit sous le grand poids de la neige; tantôt, sous l'abondance des pluies; la terre même s'est fendue et m'a manqué sous les pieds. D'autres fois, j'ai dû fuir hors d'haleine devant les fleuves qui me poursuivaient, comme si j'étais coupable de quelque injure à leur égard. Beaucoup de bêtes sauvages, qui n'avaient pas reçu de moi la moindre provocation, ont voulu «me dévorer, et -plusieurs serpents ont cherché à m'empoisonner ; en divers endroits, peu s'en est fallu que des insectes ailés ne m'aient rongé jusqu'aux os. Je ne parle pas des dangers quotidiens qui sont toujours imminents pour nous et dont le nonibre est infini; à ce propos, un philosophe de l'antiquité (1) ne trouvait pas de remède plus efficace contre la crainte que de considérer toutes choses comme également à craindre. Les infirmités même ne m'ont pas épargné, erf dépit de

(1) Sénèque.

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ma tempérance ou plutôt de ma continence à l'égard des plaisirs physiques. Ce dont je ne cesse de ni'étonner, c'est de cette si grande, si vive et insatiable soif de plaisir que tu nous as donnée, et sans laquelle notre vie, privée, semble-t-il, de ce qu'elle désire naturellement, se montre si imparfaite ; et cependant, tu as ordonné que l'usage de ce plaisir fût, de toutes les choses humaines, la plus nuisible aux forces et à la santé du corps, la plus désastreuse dans ses effets par rapport à chacun de nous et la plus contraire à la durée même de l'existence. Mais de toute façon, en m' abstenant presque toujours et complètement de toute jouissance, je n'ai pu éviter un grand nombre de maladies diverses qui m'ont mis en danger, les unes de mourir, les autres de perdre l'usage de quelque membre, ou de mener perpétuellement une vie plus misérable que jamais ; et toutes, pendant plusieurs jours ou plusieurs mois, m'ont accablé le corps et l'àme de raille peines et de mille souffrances. Et certes, quoique chacun de nous éprouve durant la maladie des douleurs nouvelles et inaccoutumées, et une souffrance plus gran'de que d'habitude (comme si la vie humaine n'était pas assez malheureuse sans cela),^ tu n'as pourtant pas donné à l'homme, comme compensation, des moments de santé surabondante et extraordinaire qui, par leur qualité et leur intensité, lui soient une cause de jouissance exceptionnelle.

Dans les pays couverts le plus souvent de neige, j'ai failli perdre la vue : ce qui arrive ordinairement aux Lapons dans leur patrie. Le soleil et l'air, choses vitales et même indispensables à la vie. et qu'on ne peut pourtant pas éviter, nous persécutent continuellement, l'un par son humidité, par sa rigueur et par d'autres méfaits, l'autre par sa chaleur et sa lumière même : à tel point que «ous ne pouvons jamais nous tenir exposés à l'un ou à l'autre, sans en ressentir quelque dommage plus ou moins grand. Enfin, je ne me souviens pas d'avoir passé un seul jour sans éprouver quelque peine, et ^e ne puis compter ceux que j'ai passés sans la plus minime jouissance. Je m'aperçois que nous sommes destinés autant à souffrir le mal nécessaire qu'à ne pas jouir : il est aussi impossible de vivre dans une quiétude relative que de vivre dans l'inquiétude sans être misérable. J'en conclus que tu es

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l'ennemie non déguisée des hommes, des animaux et de toutes tes créatures. Tu nous tends des pièges, tu nous menaces, tu nous assailles, tu nous piques, tu nous frappes, tu nous déchires, et toujours tu nous provoques et tu nous persécutes : par coutume et par dessein, tu te fais le bourreau de ta propre famille, de tes enfants et, pour ainsi dire, de ton sang et de tes entrailles. Je ne garde donc plus aucun espoir, ayant compris que si les mortels cessent de poursuivre celui qui les fuit ou se cache avec un vrai désir de les fuir et de se cacher, toi, au contraire, rien ne te détourne de nous fouler aux pieds jusqu'à ce que tu nous achèves.

Je me vois déjà proche du temps amer et lugubre de la vieillesse, ce mal véritable et manifeste, où plutôt cet enchaînement de maux et de très graves misères qui n'est pas accidentel, mais qui est destiné fatalement par toi à tous les vivants ; qui est prévu par nous tous dès notre enfance; qui se prépare continuellement en nous, à partir de notre cinquième lustre, par une triste décadence et un affaiblissement contre lesquels nous ne pouvons rien. Ainsi donc, à peine un tiers de la vie humaine est réservé à l'épanouissement, peu d'instants sont accordés à la m.aturité et à l'état de perfection, tout le reste est pour la décrépitude et son cortège de maux,

La Xatuhe. — T'imaginais-tu par hasard que ce monde était créé pour vous ? Or, sache que dans mes œuvres, mes décrets et mes agissements, sauf de très rares exceptions, je me suis occupée et je m'occupe de tout autre chose que du bonheur ou du malheur des hommes. Quand je vous offense d'une façon quelconque et n'importe comment, je ne m'en aperçois que bien rarement; de même, si je vous procure des plaisirs ou des bienfaits, je l'ignore le plus souvent; et je n'ai pas fait, je ne fais point, comme vous le croyez, telle ou telle chose, telle ou telle action, pour vous être agréable ou pour vous servir. Enfin, même s'il m'arrivait de détruire toute votre espèce, je ne m'en apercevrais point.

L'Islandais. — Supposons que quelqu'un m'invitât spontanément et avec grande instance à l'aller voir dans sa villa, et que, pour lui complaire, je m'y rendisse. Là,

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il me serait donné, pour y demeurer, une chambre toute à jour et toute en ruine, où je serais en perpétuel danger d'être écrasé, humide, fétide, ouverte au vent et à la pluie. Mon hôte, loin de me procurer la moindre distraction ou le moindre bien-être, me ferait à peine donner la nourriture nécessaire, et, de plus, me laisserait maltraiter, bafouer, menacer et battre par ses fils et par sa famille. Quand je me plaindrais de ces mauvais traitements, il me répondrait: Est-ce que par hasard tu t'imagines que j'ai fait construire cette villa pour toi? Est-ce pour ton service que j'y entretiens mes fils et ma famille? J'ai bien autre chose à penser qu'à te distraire et à te faire donner bonne chère ! A quoi je répondrais : — Mon ami, si tu n'as pas fait construire cette villa pour mon usage, au moins tu étais libre de ne pas m'y inviter. Mais puisque de toimême tu as voulu m'y faire séjourner, ne dois-tu pas faire en sorte, autant qu'il est en ton pouvoir, que j'y vive tout au moins sans souffrance et sans danger ? — De même je te dis maintenant : Je sais bien que tu n'as pas fait le monde pour le mettre à notre service. Je croirais plutôt que tu l'as fait et arrangé à dessein pour nous tourmenter. Mais, je te le demande, t'ai- je par hasard demandé de me placer dans cet univers? M'y suis-Je introduit par violence et contre ta volonté? Mais si, par ta volonté, à mon insu, sans que je pusse m'y refuser ou m'y opposer, tu m'y as placé toi-même de tes propres mains, n'est-il donc pas de ton devoir, sinon de me tenir en joie et satisfait dans ton royaume, du moins d'empêcher que j'y sois tourmenté et tracassé, et de ne pas m'en rendre le séjour pénible? Et ce que je dis de moi, je le dis de tout le genre humain, je le dis aussi des animaux et de toute créature.

La Nature. — Tu n'as pas réfléchi, on le voit bien, que la vie de cet univers est un cercle perpétuel de production et de destruction : ces deux choses sont unies entre elles de manière que chacune sert continuellement à l'autre, ainsi qu'à la conservation du monde; et ce monde entrerait incontinent en dissolution si l'une d'elles venait à disparaître. Si donc une chose quelconque était exempte de souffrance, ce serait au détriment du monde.

yo GIACOMO LKOPAEDI

L'Islandais, - -C'est ce même raisonnement que j'entends faire par tous les philosophes. Mais puisque ce qui est détruit souffre, et que ce qui détruit non seulement ne jouit pas mais est, peu après, détruit à son tour, dis-moi ce qu'aucun philosophe n'a pu me dire: à qui plaît ou à qui est utile cette vie profondément malheureuse de l'univers, qui ne se perpétue que par la ruine et la mort des éléments qui la composent?

Pendant qu'ils discouraient de la sorte, on raconte que deux lions survinrent, si faibles et si amaigris par la faim qu'ils eurent à peine la force de dévorer notre Islandais; ils l'achevèrent pourtant et reprirent assez de force pour vivre encore ce jour-là. Mais il en est plusieurs qui nient ce fait. Ils prétendent que pendant que l'Islandais parlait, un vent furieux se leva, qui le renversa par terre et éleva sur lui un superbe mausolée de sable, sous lequel il se dessécha et se transforma en une belle momie. Ils ajoutent même qu'il aurait été retrouvé plus tard par certains voyageurs et placé dans le musée de je ne sais plus quelle ville d'Europe.

Par une belle matinée de printemps, Amelio, philosophe solitaire, s'était entouré de ses livres et lisait, assis à l'ombre de sa villa. Touché du chant des oiseaux qui s'ébattaient par la campagne, il se prit peu à peu à écouter et à méditer, et déposa son livre. Enfin, il prit la plume et, en ce même lieu, il se mit à écrire les lignes qui suivent :

Les oiseaux sont naturellement les plus joyeuses créatures du monde. Je ne veux pas dire par là qu'à les voir et à les entendre, ils nous réjouissent toujours, mais je parle des oiseaux en eux-mêmes et j'affirme qu'ils ressentent de la joie et de la gaîté plus que les autres animaux. Ceux-ci se montrent communément sérieux et graves, et même beaucoup d'entre eux paraissent mélan-

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coliques ; rarement ils donnent des signes de joie, et encore ces signes sont-ils faibles et passagers ; dans la plupart de leurs jouissances et de leurs plaisirs, ils ne nsontrent aucun enjouement et ne manifestent aucune allégresse. Quant aux campagnes verdoyantes, aux horizons vastes et attrayants, aux soleils splendides, aux cieux cristallins et doux, s'ils en sont charmés, ils n'ont pas coutume d'en donner des marques extérieures ; sauf les lièvres, dont on dit que la nuit, en temps de lune, et surtout de pleine lune,- ils prennent leurs ébats et dansent ensemble, réjouis de cette clarté, suivant ce qu'en a écrit Xénophon. Les oiseaux, la plupart du temps, font, paraître une grande joie dans leurs mouvements et dans leur extérieur ; et ce pouvoir qu'ils ont de nous égayer par leur spectacle ne tire son origine que du fait que leurs formes et leurs manières, en général, sont telles qu'elles dénotent ,une aptitude naturelle, une disposition particulière à éprouver du plaisir et de la joie ; encore cette apparence ne doit-elle pas être tenue pour vaine et trom.peuse. A chacune de leurs satisfactions, à chacun de leurs contentements, ils chantent; et plus s'accroît leur ravissement, plus ils mettent de force et de zèle dans leur chant. Or, comme ils chantent une bonne partie du temps, il s'ensuit qu'ordinairement ils sont en belle humeur et satisfaits. ^Et s'il est bien connu que tant qu'ils subissent l'influence de l'amour, ils chantent mieux, plus souvent et plus longtemps que jamais, il ne faut pas croire cependant qu'ils ne soient pas portés à chanter par d'autres plaisirs et d'autres contentements.

En effet, il est évident qu'en un jour serein et tranquille ils chantent plus volontiers qu'en un jour obscur et troublé ; et dans la tempête ils se taisent, comme aussi à chaque crainte qu'ils éprouvent; mais, une fois la tempête passée, ils reprennent leurs envolées et leurs chants. De même, on remarque qu'ils ont coutume de chanter le matin, au réveil ; ils* y sont amenés en partie par la joie que leur cause le jour naissant, en partie par le plaisir que trouve généralement tout animal à se sentir restauré et refait par le sommeil. Ils se réjouissent aussi extrêmement des verdures riantes, des vallées fertiles, des eaux pures et

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transparentes et de la bauté du paysage. En ces choses, il est à noter que ce qui nous paraît agréable et attrayant le leur paraît aussi, comme on peut le constater par les appâts au moyen desquels on les attire dans les filets et dans les pièges. On le voit aussi par la nature des lieux où. d'ordinaire, à la campagne, ils se réunissent en plus grand nombre et chantent avec le plus d'assiduité et d'entrain. Au contraire, les autres animaux, excepté peutêtre ceux qui sont domestiques et habitués à vivre avec les hommes, ne portent aucun ou presque aucun le même jugement que nous sur l'agrément et la beauté des sites. Et il ne faut pas s'en étonner, car ils ne sont charmés qne de ce qui est naturel. Or, en tout cela, une très grande partie de ce que nous appelons naturel, ne l'est guère et doit être considérée plutôt comme artificielle ; par exemple, les champs cultivés, les arbres émondés, les plantes et les fleurs arrangées et disposées avec art, les fleuves resserrés entre leurs rives et redressés dans leurs cours, et tant d'autres choses semblables, ne sont ni dans l'état ni dans l'apparence qu'on devrait leur trouver naturellement. De sorte que l'aspect de tout pays habité par quelque génération que ce soit d'hommes civilisés, même en laissant de côté les villes et les autres lieux où les individus se réunissent pour vivre en commun, .est chose artificielle et fort diftérente de ce qu'elle serait à l'état de nature. Quelques-uns prétendent, et cela vient à l'appui de mon opinion, que la voix des oiseaux est plus' noble et plus douce, et "leur chant plus modulé dans nos régions que dans celles où les habitants sont sauvages et grossiers : on en infère que les oiseaux, même à l'état de liberté, prennent quelque chose de la civilisation des peuples aux demeures desquels ils sont habitués.

Quoi qu'il en soit, ce fut certes une remarquable prévoyance de la nature d'accorder à une même espèce d'animaux le chant et le vol, de manière que ceux qui avaient pour mission de divertir les autres créatures avec leur voix fussent d'ordinaire dans des lieux élevés, d'où cette voix pût se répandre à l'entour dans un plus grand espace et parvenir à un plus grand nombre d'auditeurs ; et de manière que l'air, qui est l'élément destiné au son,

fût peuplé de créatures chantantes et musiciennes. En vérité, c'est un grand encouragement et un plaisir, non moins, à ce qu'il me semble, pour les autres êtres que pour nous, d'entendre le chant des oiseaux. Et cela vient principalement, je crois, non de la suavité des sons, quelque grande qu'elle soit, ni de leur variété, ni de leur mélodie, mais de cette expression d'allégresse qui est naturellement contenue, tant dans le chant en général que dans le chant des oiseaux en particulier. C'est, pour ainsi dire, un rire que l'oiseau émet, quand il se sent dans un état de bienêtre et de contentement.

Ainsi pourrait-on dire, en quelque sorte, que les oiseaux participent du privilège que nous avons de rire et que n'ont pas les autres animaux. Plusieurs philosophes ont pensé même que, si l'homme a été défini un animal intelligent et raisonnable, il serait suffisant de le définir un animal capable de rire : il leur semblait que le rire ne nous est pas moins propre et particulier que la raison. C'est assurément une chose merveilleuse que, étant la plus malheureuse et la plus tourmentée de toutes les créatures, nous soyons doués de la faculté de rire. Admirable aussi est l'usage que nous faisons de cette faculté, car on voit beaucoup d'hommes tombés en quelque cruelle infortune, d'autres en grande tristesse d'âme, d'autres qui pour ainsi dire ne conservent aucun attachement à la vis, étant parfaitement édifiés sur la vanité de tout bien terrestre, presque incapables de toute joie et privés de toute espérance, — et ces hommes rient néanmoins. Bien plus, mieux ils se rendent compte de la vanité de tous biens et de l'infélicité de la vie. moins ils espèrent et moins ils sont aptes à jouir, — et plus ces êtres singuliers sont d'ordinaire enclins au rire. La nature du rire en général, ses intimes principes et ses modes, du moins au point de vue moral, pourraient à peine recevoir une définition et une explication, à moins peut-être de considérer le rire comme une sorte de folie passagère ou comme un égarement et un délire. Car les humains, n'étant jamais satisfaits ni vraiment réjouis par aucune chose, ne peuvent avoir un motif de rire qui soit raisonnable et juste. Même il serait curieux de rechercher pourquoi et à quelle occasion

plus OU moins vraisemblable Thomme fut appelé pour la première fois à employer et à connaître cette faculté qui lui est propre. D'autant plus qu'il n'est pas douteux que, dans l'état primitif et sauvage, il se montre le plus souvent sérieux, comme font les autres animaux, et même d'apparence mélancolique. Aussi je suis d'avis que le rire, non seulement apparut au monde après les larmes, — ce qu'on ne peut nullement contester, — mais qu'il se passa un long espace de temps avant qu'on en fit l'expérience et qu'on le vit apparaître pour la première fois. En ce temps-là, la mère n'aurait pas souri à son enfant et celui-ci ne l'aurait pas reconnue par son sourire, comme dit Virgile. Si aujourd'hui, du moins dans les milieux civilisés, les enfants commencent à rire peu après leur naissance, ils le font principalement en vertu de l'exemple, parce qu'ils voient rire les autres. Et je croirais volontiers que, parmi les mortels, la première occasion et la première cause de lire a été l'ivresse, cet autre effet propre et particulier au genre humain. L'ivresse se produisit longtemps avant que notre espèce en Fut venue à aucune civilisation, car nous savons qu'on ne trouve presque aucun peuple, si grossier soit-il, qui ne se soit procuré quelque boisson pour s'enivrer, et qui n'ait l'habitude d'en user avec passion. Il ne faut pas s'en étonner, surtout si l'on considère que les hommes, s'ils sont les plus infortunés de tous les animaux, sont aussi ceux qui s'accommodent le plus volontiers de toute aliénation non douloureuse de leur esprit, de l'oubli d'eux-mêmes, et, pour ainsi dire, de la suspension de la vie i par là ils interrompent et diminuent pour quelque temps le sentiment et la conscience de leurs propres maux, et c'est pour eux un grand bienfait. Et pour ce qui est du rire, on voit que les sauvages, quoique d'aspect sérieux et triste dans les' autres moments, rient cependant à profusion dans l'ivresse; ils jDarlent aussi beaucoup et chantent, contre leur usage. Mais je traiterai plus longuement ce sujet dans une histoire du rire, que je me propose d'écrire: là, quand j'en aurai exposé l'origine, je continuerai en racontant les phases de son évolution et ses conséquences jusqu'au temps présent, où il a acquis une plus grande dignité et une plus grande importance que

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jamais. Dans les nations civilisées il tient une place et il remplit un office qui suppléent en quelque sorte au rôle joué en d'autres temps par la vertu, parja justice et par l'honneur ; dans beaucoup de cas, il réfrène et épouvante les individus enclins aux mauvaises actions. Or. pour en conclure au sujet du chant des oiseaux, j'ajouterai que si l'on est réconforté ou réjoui à voir ou à deviner en autrui une joie dont on n'ait pas à être jaloux, la nature a montré une très louable prévoyance en faisant du chant des oiseaux, qui est une démonstration d'allégresse et une espèce de rire, une distraction partagée par tous, tandis que le chant et le rire des hommes, eu égard au i;este du monde, sont chose privée ; et elle a sagement pourvu à ce qu? la terre et l'air fussent peuplés d'animaux qui, tout le jour, par leurs chants de joie sonores et solennels, applaudissent, pour ainsi dire, à la vie universelle, en excitant les autres créatures à l'allégresse et en donnant des témoignages continuels, bien que mensongers, de la félicité dès choses.

Et si les oiseaux sont et se montrent plus joyeux que les autres créatures, ce n'est pas sans raison. Car vraiment, comme je l'ai indiqué en commençant, ils sont, par nature, plus aptes à jouir et mieux faits pour être heureux. Premièrement, il ne semble pas qu'ils soient sujets à l'ennui. Ils changent de lieu à chaque instant ; ils passent d'une contrée a une autre, si éloignée soit-elle, et des plus basses aux plus hautes régions de l'air, en un court espace de temps et avec une facilité merveilleuse. Ils voient et perçoivent dans leur existence une infinie diversité de choses ; leur corps est toujours en mouvement ; la vie extérieure abonde chez eux outre mesure. Tous les autres êtres, dès qu'ils ont pourvu à leurs besoins, aiment à se tenir tranquilles et inoccupés ; aucun, hormis les poissons et aussi quelques insectes ailés, ne se livre aux courses' lointaines par seul passe-temps. Ainsi, à moins qu'il ne soit chassé par la tempête, par les bêtes sauvages ou par quelque autre cause semblable, l'homme des bois s'écarte à peine de son gîte, si ce n'est pour subvenir au jour le jour à ses nécessités, le'^quelles ne lui créent guère que des soucis passagers ; il se plaît habituellement au repos et à

l'insouciance; il passe les jours presque entiers, assis négligemment et en silence dans sa cabane informe, ou au dehors, ou dans les anfractuosités et les cavernes, parmi les rochers et les pierres. Les oiseaux, au contraire, restent très 'peu de temps en un même lieu; ils vont et viennent continuellement sans nécessité aucune ; ils ont coutume de voler par plaisir, et souvent, s'étant rendus par divertissement à plusieurs centaines de milles du lieu où ils ont l'habitude de séjourner, le même jour, ils y retournent avant la tombée de la nuit. Et dans les courts instants où ils se posent en un endroit, on ne les voit jamais se tenir le corps immobile : toujours ils se tournent de côté et d'autre, toujours ils se remuent, se penchent, s'étirent, se secouent, se démènent avec une vivacité, une agilité, ime prestesse de mouvements incomparables. En somme, depuis sa sortie de l'œuf jusqu'à sa mort, sauf les intervalles du sommeil, l'oiseau ne se repose à aucun moment. Ces considérations permettent, à ce qu'il me semble, d'affirmer que l'état naturel et ordinaire des autres animaux, y compris même les hommes, c'est le repos, et que celui des oiseaux, c'est le mouvement.

A ces qualités et conditions extérieures correspondent chez eux les qualités intrinsèques, c'est-à-dire de l'âme, lesquelles les rendent aussi plus aptes que les autres à la félicité. Ils ont l'ouïe très fine et la vue si perçante et si parfaite, que notre esprit peut difficilement s'en farire une idée exacte : par là ils jouissent, tout le jour, de spectacles immenses et très variés; et d'en haut, ils décoiivrent en même temps de tels espaces de terre et, d'un coup d'œil, voient distinctement tant de pays que, même avec notre esprit, nous pouvons à peine en embrasser autant en une fois ; il suit de là qu'ils doivent avoir au suprême degré la force, la vivacité et la puissance de l'imagination. ^e ne parle pas de cette imagination profonde, ardente efc orageuse, telle que celle de Dante et du Tasse, don funeste, cause d'inquiétudes et d'angoisses lourdes et perpétuelles; mais de cette faculté riche, variée, légère, instable et enfantine, qui est une source abondante de pensées agréables et joyeuses, d'erreurs douces, de plaisirs et d'encouragements variés, c'est-à-dire le bienfait le plus grand et

le plus profitable dont la nature puisse gratifier une à.me vivante. De sorte que les oiseaux ont en abondance ce qui, dans l'imagination, est bon et utile à l'enjouement de l'âme, sans toutefois participer à ce qui est nuisible et douloureux. Et comme ils ont à profusion ce qui contribue à la vie extérieure, ils sont richement pourvus aussi de ce qui forme la vie intérieure ; mais de telle sorte que cette abondance constitue pour eux un avantage -^t un plaisir, comme chez les enfants, et non pas un dommage et une misère insigne, comme dans la plupart des cas chez les hommes. En effet, comme l'oiseau, par sa vivacité et sa mobilité extérieures, décèle une ressemblance manifeste avec l'enfant; de même, on peut croire raisonnablement qu'il lui ressemble quant aux qualités intérieures de l'âme. Encore, si les biens de cet âge étaient communs aux autres âges de la vie et si les maux n'étaient jamais plus grands qu'alors, l'homme aurait peut-être des raisons de supporter patiemment l'existence.

A mon avis, la nature des oiseaux, si nous la considérons de certaine façon, dépasse en perfection celle des autres animaux. Par exemple, si nous observons que l'oiseau l'emporte de beaucoup par les facultés de la vue et de l'ouïe, qui sont les principales suivant l'ordre naturel des créatures animées, on peut en déduire que la nature de l'oiseau est la plus parfaite de toutes. De plus, les autres êtres, comme je l'ai déjà dit, sont naturellement enclins au repos, et les oiseaux au mouvement ; or, le mouvement ressemble plus à la vie que le repos (bu plutôt, la vie consiste dans le mouvement), et les oiseaux sont doués du mouvement extérieur au plus haut degré; en outre, la vue et l'ouïe, oii ils l'emportent sur tous les autres et qui sont leurs facultés dominantes, sont les deux sens les plus particuliers aux vivants, comme ils sont aussi les plus vifs et les plus mobiles, tant en euxmêmes que dans les effets qu'ils produisent intérieurement efc extérieurement par rapport à l'organisme. Enfin, si l'on tient compte de tout ce qui vient d'être exposé, on en conclut qu'à l'encontre de ce que l'on remarque chez les autres animaux, l'oiseau manifeste une plus grande abondance de vie intérieure et extérieure. Or, la vie étant

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chose plus parfaite que son contraire, au moins dans les créatures vivantes, et une plus grande abondance de vie révélant une plus grande perfection, il s'ensuit aussi que la nature des oiseaux est plus parfaite. A ce propos, il ne faut pas passer sous silence que les oiseaux sont également aptes à supporter le froid très vif et la chaleur intense, même sans transition aucune, car souvent nous voyons <^u'en moins d"un instant ils s'élèvent de terre dans les airs jusqu'à vme grande hauteur, c'est-à-dire jusqu'à des régions excessivement froides; et un grand nombre d'entre eux parcourent, en peu de temps et sans s'arrêter, des climats très différents.

Enfin, comme Anacréon désirait pouvoir se changer en miroir, pour être regardé continuellement par celle qu'il aimait, ou en véteflaent pour la couvrir, ou en onguent pour l'oindre, ou en eau pour la laver, ou en bandelette pour qu'elle le serrât contre son sein, ou en perle pour être porté à son cou, ou en chaussure pour être au moins foulé de ses pieds ; de même, je voudrais, pour quelque temps, être changé en oiseau afin d'éprouver ce contentement et cette joie qu'ils ont à vivre.

DIALOGUE DE MALAMBRUX Eï DE FARFARELLO

Malambrux. — Esprits de l'abîme, Farfarello. Ciriatto, Baconero, Astarotte, Alichino, tous, quels que soient vos noms, je vous conjure au nom de Belzébuth et je vous commande, par la vertu de mon art qui peut tirer la lune de son orbite et clouer le soleil au milieu de la voûte céleste : que l'un de vous vienne muni des ordres de votre prince et du plein pouvoir d'employer à mon service toutes les forces de l'enfer.

Farfarki.i.o. — Me voici.

Mai^-^mbrun. — Qui es-tu?

Farfarelio. -w- Je suis Farfarello. tout à tes cidres.

Malambrvn. — Apportes-tu les pouvoirs de Belzébuth ?

Farfarello. — Oui, je les apporte : et je puis faire pour

MAI.AMBRUX ET FARFARELLO 107

te servir, plus que ne le pourrait le roi lui-même, et plus que toutes les autres créatures ensemble.

Mal-Ambrux. — Fort bien. Tu vas donc satisfaire l'un de mes désirs.

Farfarello. — Tu seras servi. Qu'ordonnes-tu? Veuxtu une noblesse plus grande que celle des Atrides ?

M.AL.AMBRU.V. — Non.

Farfarello. — Plus de richesses qu'on n'ea trouvera dans la cité de Manoa (1), quand elle sera découverte? .- Malambrun. — Xon.

Farfarello.* — Un empire aussi grand que celui rêvé, dit-on. une nuit,, par Charles-Quint ?

Malambrvn. — Non.

F.ARFARELLO. — Livrer à tes caprices une femme plus farouche que Pénélope ?

Malambrun. — Xon. Crois-tu que le diable soit nécessaire pour si peu?

Farf.arello. — Souhaiterais-tu honneurs et richesses, coquin comme tu l'es?

Malambrun. — J'aimerais mieux que le diable me souhaitât le contraire.

Farfarello. — Enfin, que m'ordonnes-tu?

Mal.ambrun. — Rends-moi heureux pour un instant.

Farf.arello. — Je ne puis pas.

Malambrun. — Comment, tu ne peux pas?

Farfarello. — Je te jure, en conscience, que je ne le puis pas.

Malambrun. — En conscience d'honnête démon ?

Farfarello. — Mais certes. Sois assuré qu'il y a d'honnêtes démons, tout comme il y a d'honnêtes gêna.

Mal.ambrl'N. — Et toi, sois certain que je te pendrai ici par la queue à l'une de ces poutres, si tu ne m'obéis pas sur-le-champ, sans tant de phrases. "

Farfarello. — Il t'est plus facile de me tuer, qu'à moi de t'acoorder ce que tu demandes.

Mal.ambrun. — S'il en est ainsi, va-t'ea chargé de toutes mes malédictions et que Belzébuth vienne en personne.

Farfabello. — Belzébuth aurait beau venir avec tout

(1) Autre nom de VEl-Dorado.

Israël et tous les Enfers, pas plus que moi il ne pourrait te rendre heureux, ni toi ni tes semblables.

Malambrun. — Pas même pour un moment?

Farfarello. — Ce n'est pas plus possible pour un moment, que pour toute la vie.

Malambrun. — Mais si tu ne peux me rendre heureux en aucune manière, aie au moins assez de cœur pour me délivrer de l'infélicité.

Farfarello. — Oui, si tu peux faire en sorte de ne pas t' aimer par-dessus tout.

Mala:mbrun. — Je ne le pourrai qu'après ma mort.

Farfarello. — Pendant la vie, aucune créature animée ne le peut. En effet, votre nature acquerrait n'importe quelle qualité plutôt que celle-là.

Malambrun. — Sans doute.

Farfarello. — Donc, en t' aimant nécessairement du plus grand amour dont tu sois capable, tu désires nécessairement aussi le plus possible ta félicité propre ; et comme il s'en faut de beaucoup que ce désir, qui est extrême soit satisfait, il en résulte que d'aucune manière tu ne peux éviter d'être malheureux.

Malambrun. — Pas même quand j'éprouverai quelque plaisir, car auciûi plaisir ne me rendra heureux ni satisfait.

Farfarello. — Xon, aucun, vraiment.

Mala]sibrun. — Et ce plaisir, n'égalant pas le besoin de félicité que j'ai naturellement dans l'àrae, ne sera pas un vrai plaisir : dans le temps même qu'il durera, je ne cesserai pas d'être malheureux.

Farfarello. — Xon tu ne cesseras pas de l'être, car chez les hommes et chez les autres créatures vivantes, la privation de la félicité, quoique sans douleur et sans aucun chagrin, même dans les moments que vous nommez heureux, implique une in félicité réelle.

Malaîibrun. — Tellement que, depuis la naissance jusqu'à la mort, notre infélicité ne peut cesser, pas même pendant l'espace d'un seul instant.

Farfarello. — Si ! Elle cesse quand vous dormez d'un

LA NATURE ET l'aME 109

sommeil sans rêves, ou quand il vous prend une défaillance qui suspende l'usage des sens.

Malambrun. — Mais jamais pendant que nous nous sentons vivre.

Farf^rello. — Non jamais.

Mala^ibrun. — De sorte que, à parler absolument, ne pas vivre vaut mieux que vivre.

Farfarello. — Oui, si la privation de l'infélicité est simplement meilleure que l'infélicité.

Malambrun. — Donc...

Farfarello. — Donc, s'il te semble bon de me donner ton âme avant le temps, je suis tout prêt à l'emporter.

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