‹ Léopardi (volume 2)Chapitre 8 sur 57 · LE PREMIER AMOUR · texte numérisé non relu

LE PREMIER AMOUR

Il me souvient du jour où, pour la première fois, je suBis l'assaut de l'amour et où je me dis : Hélas ! si c'est l'amour, comme il fait souffrir !

Les yeux à toute heure tournés vers le sol et fixes, je songeais à celle qui la première et innocemment se fraya un chemin jusqu'à mon cœur.

4 GIACOMO LEOPAEDI

Ah ! comme tu m'as mal gouverné, amour ! Pourquoi une si douce affection devait-elle s'accompagner de tant de désirs, de tant douleurs ? * *

Et pourquoi un si grand délice me descendait-il dans le cœur, non "pas serein, non pas entier et pur, mais plein de souffrance et d'angoisse?

Dis-moi, tendre cœur, quelle crainte, quel chagrin éprouvais-tu donc à cette pensée auprès de laquelle toute joie te paraissait un ennui?

Cette pensée, elle s'offrait à toi pleine de charme et le jour et la nuit, alors que tout paraissait calme dans notre hémisphère ;

Toi, cœur inquiet, à l,a fois heureux et misérable, tu brisais mon corps sur ma couche, en palpitant fortement à tout instant.

Et quand triste, fatigué, épuisé, je fermais les yeux pour dormir, le sommeil, entrecoupé comme par la fièvre et le délire, me fuyait bientôt.

Oh ! comme elle surgissait vive au milieu des ténèbres, la douc'e image ! et comme mes yeux fermés la contemplaient sous leurs paupières!

Oh ! quels suaves frémissements m'envahissaient et me couraient à travers les moelles ! Oh ! comme dans mon âme •mille pensées changeantes, confuses.

Se déroulaient ! Tel le zéphyr, en parcourant'le feuillage d'une antique forêt, y fait naître un long et incertain murmure.

Et pendant que je me taisais, et pendant que je me tenais immobile, que disais-tu, ô mon cœur, du départ de celle qui te faisait souffrir et palpiter?

LE PRECHER AMOUR i>

Je ne n^e sentis pas plutôt brûler de la flamme d'amour, que la légère brise qui l'entretenait s'éloigna.

Au point du jour, je me retournais encore dans mon lit, sans avoir pu fermer l'œil, quand les chevaux qui devaient ni3 laisser seul piaffèrent devant la maison paternelle.

Et moi, timide, tranquille et sans expérience, dans l'obscurité, je tendis vers le balcon mon oreille avide et mes yeux vainement ouverts,

Pour écouter, s'il devait sortir de ses lèvres un mot qui fût le dernier : un mot, car, hélas ! le ciel m'enlevait bien plus encore !

Que de fois une voix de la foule vint frapper mon oreille incertaine et un frisson me prit et, dans le douto, mon coeur se^ mit à palpiter.

Et quand enfin s'éloigna de moi la voix chère à mon âme, et que le bruit des chevaux et des roues se fit entendre;

Resté seul alors, je me blottis de nouveau dans mon lit, et les yeux fermés, j'étreignis mon cœur de la main, et je soupirai. ' •

Puis, tout saisi de stupeur, je traînai mes genoux tremblants par la chambre muette. « Quel autre sentiment, disais-je, pourra me toucher le cœur? »

Très amer alors le souvenir se fixa au fond de mon être, et il me serrait le cœur à chaque mot, devant chaque visage.

Et un long chagrin me pénétrait l'âme, comme quand la pluie tombe du ciel sans interruption et mélancoliquement noie les campagnes.

Et pourtant je n'étais qu'un enfant âgé de deux fois neuf soleils et je ne te connaissais pas, Amour, quand tu me faisais subir tes premières épreuves :

Quand je méprisais tout plaisir et ne trouvais aucun agrément dans le sourire des astres, ni dans le silence d'e l'aurore tranquille, ni dans le verdoiement des prairies.

Même l'amour de la gloire se taisait alors en mon cœur qu'il embrasait tant d'ordinaire, maintenant que l'amour de la beauté y avait établi sa demeure.

Je ne jetais plus les yeux sur mes études favorites, et elles m' apparaissaient vaines, elles qui m'avaient fait croire que tout autre désit- était vain.

Ah ! comment ai- je été si différent de moi-même, et comment cette passion si grande me fut-elle enlevée par une autre passion? Ah! combien en vérité, nous sommes vains !

Je me plaisais seulement avec mon cœur, et plongé dans un perpétuel entretien avec lui, je faisais bonne garde autour de ma douleur.

Et mon regard, baissé à terre ou absorbé en lui-même, ne pouvait plus se poser, même fugitif et vague, sur un autre visage beau ou laid.

Car il craignait ainsi de troubler l'image sans tache, l'image canQide qui s'était gravée dans mon âme, comme sons la brise se trouble l'onde d'un lac.

Et ce regret de n'avoir pas joui pleinement, qui nous oppresse l'âme et change en poison le plaisir qui est

Pour les jours enfuis, me lacérait le cœur à tout instant: à t^l point que la honte ne pouvait m' atteindre de sa morsure.

Au ciel et à vous, âmes nobles, je jure qu'aucun vil désir ne m'entra dans le cœur; la flamme dont je brûlai fut innocente et chaste. ,

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